Maryse Choisy : L’amour dynamique de l’histoire et son sens nouveau chez Teilhard


03 Sep 2010

(Revue Teilhard de Chardin. No 15. 15-6-1963)

Il faut croire que lorsque le Père Teilhard est présent même en pensée, il s’établit tout de suite une atmosphère d’amitié. C’est exactement ce que j’ai trouvé à Bruges.

Je me souviens d’une soirée émouvante, chez moi à Paris, où des hommes de valeur s’étaient réunis autour de Teilhard. Ceux qui l’ont connu savent combien sa conversation était brillante. Il était, je crois, le dernier charmeur de ce siècle.

Pierre Teilhard avait une disponibilité infinie. Selon lui, il faut toujours tout essayer jusqu’au bout. Il donnait toujours raison à la vie.

On ne connaît pas Teilhard. Il était à la fois un savant et plus qu’un savant. D’un coup d’œil il pouvait faire une synthèse.

On ne comprend pas Teilhard si on ne le situe pas à l’époque de sa formation intellectuelle.

Comment se présentait 1900 à ce jeune homme de 19 ans ?

Le début du siècle commençait à nous préparer à l’irrationnel. Freud publia « L’Interprétation des Rêves » en 1900, Planck annonçait la théorie des quanta en 1901, Einstein parla de la relativité pour la première fois en 1905. Bergson en 1906, dans son « Évolution Créatrice » pour mieux approcher la réalité rendit sa place d’honneur à l’intuition.

Le monde donc n’était plus aussi ordonné qu’il avait paru jusque là. Tout se défaisait. Il y avait un bouleversement de fond en comble que certains savants décelèrent.

C’est dans cette lumière qu’il faut lire les pages que Teilhard consacre au fer et à la pierre. Pour lutter contre l’insécurité et contre l’angoisse qu’éprouve ce début de siècle il élabore une théorie apte à convertir les nouveaux Gentils.

Teilhard de Chardin, dont la formation universitaire se place à une époque où Darwin et Bergson étaient les maîtres à penser, s’intéressera avant tout à l’élan de la matière vers l’esprit, « à la psychisation de la matière », comme il disait.

Sur ce point nous trouvons sa pensée très clairement exprimée dans un article paru dans les Études du 5 juillet 1939. Teilhard parle de « deux hasards superposés ».

Je lui ai posé la question : « Y a-t-il un effet de psychisation dans les tropismes et les tactismes ? » C’est une interrogation sur les premiers tâtonnements de l’évolution.

Je me souviens de la réponse de Teilhard : « Il faut bien laisser une petite place au hasard. La psychisation intervient plus tard ». Il est évident que dans tout système philosophique mettant l’accent sur l’évolution, sur le passage du matériel au spirituel, sur l’élan de l’homme vers Dieu, l’Amour est la seule force que l’homme a à sa disposition pour s’élever, pour aller plus loin. Dans L’Esprit de la Terre, Teilhard rebâtit l’histoire du monde à travers l’histoire de l’amour. « On peut chercher à reconstruire l’histoire du monde par le dehors en observant le jeu des combinaisons atomiques, moléculaires ou cellulaires. On peut essayer plus efficacement encore un travail par le dedans, en suivant les progrès graduellement effectués, et en notant les seuils successivement franchis, par la spontanéité consciente. La manière la plus expressive et la plus profondément vraie, de raconter l’Évolution universelle serait sans doute de retracer l’Évolution de l’Amour. »[1] Teilhard conclut : « L’Amour est la plus universelle, la plus formidable et la plus mystérieuse des énergies cosmiques ».

Mais si l’homme « ne reconnaît pas la véritable nature, le véritable objet de son amour, c’est le désordre irrémédiable et profond ». Que de gaspillage d’énergie d’amour ! « La Terre dissipe continuellement, en pure perte, sa plus merveilleuse puissance. »

Pour Teilhard, l’Amour est une « réserve sacrée d’énergie ». Dans le Cœur de la Matière, il consacre deux pages à ce qu’il nomme l’unitif. « En premier lieu, il me parait indiscutable en droit aussi bien qu’en fait que chez l’homme, si voué soit-il au service d’une cause ou d’un Dieu, nul accès n’est possible à la maturité et à la plénitude spirituelle en dehors de quelque influence sentimentale qui vienne chez lui sensibiliser l’intelligence et exciter au moins initialement les puissances d’aimer. Pas plus que de lumière, d’oxygène ou de vitamines, l’homme, aucun homme, ne peut d’une évidence chaque jour plus criante, se passer de féminin. » Teilhard se rencontre ici avec la psychologie scientifique de Freud et avec la pensée mystique de Vivekananda.

Pierre Teilhard ignorait totalement Vivekananda. Je lui soumis le texte qui suit, extrait du Bhakti yoga, en lui disant : « Voyez comme cet homme vous ressemble et vous imite, combien ce texte a des accents teilhardiens! » Il écouta attentivement : « N’est-il pas évident que cet univers n’est qu’une manifestation de l’Amour ? Qu’est-ce qui fait que les atomes s’unissent aux atomes, les molécules aux molécules et que les planètes se précipitent l’une vers l’autre ? Qu’est-ce qui attire l’homme vers la femme et la femme vers l’homme, les animaux vers les animaux et qui attire en quelque sorte le monde entier vers un Centre ? C’est ce qu’on appelle l’Amour ». « …l’Amour, unique force motrice qui soit dans l’Univers. » « … Chose curieuse à dire c’est au nom de ce même amour que le voleur vole et que le meurtrier tue. Dans ce cas l’esprit reste le même, la manifestation seule est différente. » Et le texte se terminait par : « L’Amour cette force de l’Univers sans laquelle l’Univers tomberait en pièces en un instant. » « Cet Amour est Dieu. »

Toutefois dans l’unification par l’Amour, Teilhard a été plus loin que Freud, plus loin que Vivekananda. Dans L’Esprit de la Terre, Teilhard a osé écrire :

« Du point de vue de l’évolution spirituelle, seul admis ici, il semble que nous puissions donner un nom et une valeur à cette énergie étrange de l’Amour. Ne serait-elle pas simplement dans son essence l’attraction même exercée sur chaque élément conscient par le Centre en formation de l’Univers, l’appel à la grande union dont la réalisation est l’unique affaire actuellement en cours dans la nature. »

Ce qui est particulier à Pierre Teilhard c’est l’application de l’amour au sens de l’histoire. Dans un texte admirable que Psyché a eu la joie de publier, Teilhard expose les implications sociales et politiques de l’Amour.

« L’avenir du monde, tel que celui-ci nous apparaît, est lié à quelque unification sociale humaine — dépendante elle-même, en fin de compte, du plein jeu dans nos cœurs de certains attraits vers le plus-être —, attraits sans lesquels toute science, toute technique, défaillent sur elles mêmes. De plus en plus le Monde, notre monde terrestre, prend irrésistiblement sous nos yeux la forme d’un moteur gigantesque et gigantesquement compliqué, prêt pour toute opération et toute conquête, mais qui ne fonctionnera qu’à une condition : c’est que, pour mettre ses rouages en marche, nous trouvions et nous brûlions exactement l’espèce, la qualité d’essence qui lui convient. Autrement dit, si la Terre humaine hésite encore aujourd’hui dans son mouvement — s’il y a pour elle un risque de s’arrêter demain — c’est simplement par défaut d’une Vision suffisante, d’une Vision proportionnée à l’énormité et à la variété de l’effort à donner ».[2]

En 1938, à l’époque où Teilhard faisait des efforts pour me ramener à la foi de mon enfance, je lui demandai quelques explications sur les hérésies cataloguées. Le Père Teilhard avait horreur des détails, des mesquineries, des cheveux coupés en quatre, des fameuses incidentes « d’une certaine manière » destinés à ruser avec la censure. Il voyait les choses en grand.

— Évidemment, me dit-il, vous pouvez étudier à la loupe tout ce qui vous amuse. Pour moi je peux vous donner une règle générale qui sous-entende toutes les condamnations du Saint Office. Quand une doctrine risque de diminuer l’amour du fidèle pour le Christ, elle est mauvaise même si elle a de bonnes intentions.

Teilhard était un incorrigible optimiste, même lorsqu’il était angoissé. Je puis placer ce témoignage : il m’a aidé à mieux aimer Dieu et les hommes.

Péguy a écrit qu’on ne peut pas faire en même temps son salut et son bonheur. La formule ne plaisait pas à Teilhard. Pour lui on peut être à la fois dans la vérité de la foi et heureux.

Pour finir, je veux lire une lettre que le Père Teilhard m’a écrite le 13 mars 19543 au sujet de mon livre « Le scandale de l’amour » :

« Je pense avec vous, que la solution du problème Éros-Agapè est tout simplement dans l’Évolutif, dans le générique — c’est-à-dire dans la sublimation —. Et en vous lisant j’ai senti une fois de plus combien, oubliant (sans les oublier…) les Grecs, les Latins et les Hindous, il nous faudrait retailler, dans le tout neuf, une théorie générale de l’amour, — à partir de la nouvelle conception des relations Esprit-Matière, à laquelle nous conduit la découverte (toute récente et ô combien occidentale !) du fait que nous sommes en régime, non pas de Cosmos, mais de Cosmogénèse ! — Non pas l’Esprit par évasion hors de la Matière, — ni l’Esprit juxtaposé incompréhensiblement avec la Matière (Thomisme !), — mais l’Esprit émergeant (par opération pan-cosmique) de la Matière. — « Materia Matrix. »… — Tout cela (du Physique au Métaphysique, — en passant par le Biologique, le Psychologique et le Mystique) parce que « l’union crée » (« L’Union créatrice », aurait dû dire Bergson, — au lieu de l’« Évolution créatrice »…). — Le problème de l’amour ne se résoud bien qu’à partir d’une théorie générale de « l’être-par-union », — dont il n’est en fait qu’un corollaire immédiat. »

Maryse CHOISY

Maryse Choisy a été la grande amie de P. Teilhard de Chardin depuis 1938 qu’à sa mort.


[1] L’Énergie Humaine, Ed. du Seuil, p. 41.

[2,3] Extrait de Psyché, no 99-100.