Robert Linssen : L'Apparent dogmatisme du non-dogmatisme


24 Jun 2008

(Revue Être Libre Numéro 101-103, Février-Avril 1954)

La position indépendante et non-dogmatique du Zen heurte de front les esprits conditionnés par un attachement à des croyances particulières.

Au cours de conférences dans différents pays l’auteur du présent ouvrage a rencontré certains auditeurs dogmatiques ne pouvant admettre la possibilité d’une liberté et d’un non-conditionnement fondamental de l’esprit.

Nous attirons l’attention du lecteur sur le fait, qu’en dépit des apparences, nous n’entreprenons ici aucune polémique. Cet avertissement s’applique également à la position non-ritualiste dont nous nous ferons les interprètes.

Certaines personnes perdent de vue que le véritable polémiste défend des idées particulières et des croyances auxquelles il s’est identifié. Il lutte afin de faire triompher le point de vue de ses préférences idéologiques personnelles.

Nous n’avons aucune idée particulière. Nous ne défendons aucune croyance spéciale à laquelle nous nous serions identifiés. Nous ne combattons rien.

Les maîtres du Zen n’ont rien à « défendre » pour la raison très simple qu’ils ne possèdent rien.

Ils nous enseignent que la sagesse consiste à « ne plus chérir d’opinions ».

La loi essentielle de l’esprit est pure Liberté. Une telle affirmation n’est pas un concept. La Liberté véritable ne se « conçoit pas ». Elle se vit, et ne peut se vivre que lorsque cessent les concepts.

Cette cessation même est Liberté. Elle est en elle-même la réalité spirituelle la plus impérieuse qui soit. Cependant son importance échappe à l’homme ordinaire.

Aux yeux du Sage, la liberté et le non-conditionnement de l’esprit se révèlent aussi urgents sur le plan spirituel que l’air l’est au noyé approchant de l’asphyxie finale.

Prétendre que le non-dogmatisme des Sages et des maîtres Zen est un dogmatisme n’est qu’un jeu de mots. Il s’agit là d’un piège de l’intellect servant d’auto-défense à ceux qui sont prisonniers de dogmes auxquels ils s’accrochent désespérément.

Le non-dogmatisme du Sage ne résulte pas de son adhésion personnelle à un système quelconque d’idées anti-dogmatiques. Il est simplement une conséquence impersonnelle de la loi essentielle de liberté totale de l’esprit auquel il s’est soumis.

Ce n’est pas lui qui décide de s’insurger contre les dogmes et les croyances, mais la Réalité essentielle et divine qui, tout naturellement, impose d’Elle-même au Sage, sa nature fondamentale de Liberté, de Spontanéité, de jaillissement éternel.

Méfions-nous donc des réponses faciles et des pièges de l’intellect.

Ils peuvent nous conduire à des processus d’argumentation mécanique et totalement inintelligents semblables à cette objection d’un auditeur affirmant solennellement que l’attitude de non-conditionnement de l’esprit préconisée par le Zen ou Krishnamurti était un conditionnement…

La position des sages authentiques nous paraît toujours, de prime abord, intransigeante relativement au problème de la Liberté et des non-conditionnements de l’esprit. Certaines personnes tendent à nous taxer d’intolérance lorsque nous nous faisons les interprètes de ce point de vue.

Nous insistons ici tout particulièrement sur le fait que pour les Sages (ou hommes accomplis) le monde se trouve plongé dans une véritable léthargie à la fois individuelle et collective. Et ceci n’est pas une simple façon de parler.

Le Zen demande des éveilleurs… Il cherche, comme Diogène, des hommes vrais réalisant la plénitude de leur nature profonde dans ce qu’elle a de créateur, de dynamique et d’intensément éveillée.

L’Inconscient Zen n’est pas un sommeil, mais un état de lucidité suprême, à tel point parfaite qu’elle est inconsciente d’elle-même.

La plupart des chercheurs perdent de vue qu’il n’existe pas de demi-mesure entre l’éveil et le rêve, entre la Lumière et les Ténèbres, entre la Liberté et les servitudes. Le passage de l’un à l’autre constitue une véritable mutation psychologique. Telles sont les raisons essentielles du caractère soudain du « Satori » et de la libération krishnamurtienne.

Et nous voilà dans l’obligation d’énoncer une de ces pensées terribles qui risquent toujours d’être mal comprises : celui qui est dans la plénitude de la Lumière ne peut être « tolérant » vis-à-vis des ténèbres. Celui qui est dans la plénitude de la Liberté ne peut être tolérant pour les servitudes et les conditionnements de l’Esprit.

La tolérance telle que nous la concevons, lui apparaîtrait dans ce domaine comme la plus impardonnable duplicité, car il sait que la moindre trace d’ombre qui subsiste et s’oppose à la lumière, entrave irrémédiablement la mutation psychologique du « Satori ».

Et cependant, il nous est nécessaire d’insister sur le fait que cette intolérance n’est pas de la nature de celles que nous condamnons en général. L’intolérance apparente de l’homme accompli ou du Sage n’est pas comparable à celle que connaissent tous les hommes dogmatiques et intolérants.

Ces derniers sont intolérants en fonction de l’attachement qu’éprouve leur esprit à certains systèmes particuliers de pensées auxquels ils se sont identifiés.

Les hommes accomplis ne s’identifient plus à aucun système de pensée et sont libres de tout attachement personnel à une croyance particulière.

Ils sont « morts à eux-mêmes », en tant qu’entités, mais la VIE seule commande en eux.

L’intolérance de l’homme prisonnier d’une idéologique politique ou religieuse particulière conduit à la violence et au fanatisme inhérents au désir d’imposer cette idéologie. Par ce procédé, l’homme ne cherche en réalité qu’à s’affirmer lui-même et se sert de ses idées comme instrument d’expansion et de domination.

L’intolérance apparente de l’homme accompli n’engendre aucune violence.

Elle ne cherche pas à s’imposer. Elle est foncièrement non-violence, car le Sage ne cherche ni à s’imposer, ni à dominer. Seul importe pour lui, le rythme de la Vie universelle, impersonnelle.

Telle est précisément la raison pour laquelle on ne transige pas avec Elle.

On transige avec les hommes. On ne transige pas avec Dieu. Et nous avons tous été habitués aux transactions faciles, aux demi-mesures, aux compromis. C’est par le moyen de ces derniers que le « moi » se réserve et ne veut point mourir à lui-même.

Les tièdes, les timides, les timorés ne pénètrent pas au « Royaume de Dieu ». La part d’erreur que nous tolérons en autrui est à la mesure de celle que nous tolérons en nous-mêmes.

Lorsque nous sommes intégralement morts à nous-mêmes, sur le plan psychologique, nous ne pouvons plus nous faire les complices des demi-mesures et des compromis qui asservissent autrui. Cependant nous n’imposons à personne la vision de Liberté que la Réalité suprême nous suggère.

Et si les Sages nous en parlent, c’est parce qu’animés d’une compassion et d’un amour infinis, ils ont compris, senti, réalisé le caractère douloureux de l’état d’ignorance et de léthargie du monde. Le Sage propose mais n’impose rien. La vérité dont il est le porte-parole est cependant inconditionnelle et le secret de sa puissance réside dans le fait que ce n’est plus sa vérité mais la Vie Elle-même.

R. LINSSEN