Maryse Choisy : L’apport des yogas aux écoles de psychanalyse


15 Apr 2010

Extrait du dernier chapitre du livre Yogas et psychanalyse par Maryse Choisy. Editions du Mont-blanc collection Action et pensée (1948)

Si nous nous plaçons à un point de vue purement scientifique, la plus grande valeur des yogas réside incontestablement dans leur psychologie.

La valeur psychologique du yoga

Tout au long de cette étude des comparaisons se sont imposées involontairement. Quand on met en parallèle la psychologie de nos écoles européennes et la psychologie hindoue, la balance penche quelquefois en faveur des yoguins. Le professeur Laubry et Mlle Thérèse Brosse l’ont déjà constaté.

Le Radja yoga est à la fois plus poussé, plus subtil et plus expérimental. Cependant quelques-unes de ses pratiques ont été soit retrouvées spontanément par nos psychologues, soit reprises sans indication de source le plus souvent.

Pratiques du Radja yoga dans notre psychologie

Ainsi, par exemple, toute la rééducation de l’attention tentée chez nous a toujours été tirée des procédés du yoga. Montrer d’abord un objet, puis deux, puis plusieurs et demander au sujet de les décrire est du Radja yoga pour jardin d’enfants. Rudyard Kipling a vulgarisé ces méthodes dans Kim. Elles sont maintenant à la portée de tous les vendeurs de succès en vingt leçons.

L’éducation sensorielle, l’entraînement à la concentration, les exercices sur la volonté qui sont tout de même d’une autre classe ont aussi mystérieusement glissé d’Orient en Occident. Le médecin suisse Vittoz semble s’être inspiré de ces procédés indiens.

Indienne aussi la suggestion.

Définition de la suggestion

Avec cette différence que les yoguins ont proposé l’hypothèse des « petites vies ». Tandis que j’ai vainement cherché une bonne explication de la suggestion dans la psychologie occidentale. Et Freud s’est « révolté » contre la manière de penser d’après laquelle « la suggestion qui expliquait tout n’aurait besoin elle-même d’aucune explication ».

Pierre Janet l’appelle « la provocation d’une impulsion à la place d’une action réfléchie ». Mais le processus de cette « provocation » demeure mystérieux.

M. Robert Desoille admet qu’« un certain degré de suggestibilité est une aptitude normale commune à tous les hommes ». I1 est pourtant obligé d’avouer qu’il manque quelquefois a ces recherches une méthode s’inspirant de principes d’ordre général ». Il se contente de constater que « la suggestion nous permettra de placer le sujet dans un état d’attention passive qu’il ne faut pas confondre avec l’état de crédulité de l’hypnose, état incompatible avec la conservation d’un esprit sain ».

Rapports entre Freud et les yogas ?

Au premier abord on ne voit pas le rapport entre la psychanalyse et les méthodes yoguies. Il est probable que Freud ignorait le Radja yoga. Je dis : « Il est probable ». La culture de Freud était immense. Il pouvait fort bien avoir connu quelques procédés indiens qui traînaient dans l’air des bibliothèques. Freud avoue lui-même sa parenté métaphysique avec Schopenhauer. Mais le schopenhauerisme à son tour, n’est-ce pas de l’indianisme déguisé ?… Malgré les déguisements, malgré les déviations, quelques étincelles du foyer primitif ont survolé le temps et l’espace. Tous les philosophes influencés par Schopenhauer retrouvent, sans connaître l’Inde, un concept hindou sous la cendre. Nous savons par exemple combien le bovarysme d’un Jules de Gaultier est proche de la Chandogya Oupanisad et de la mâyâ védantine. Jules de Gaultier en fut le premier étonné quand je le lui dis. Il n’avait pas lu les Oupanisads. Il aimait Schopenhauer.

Je veux croire pourtant à une rencontre merveilleuse dans le sur-moi, dans le sentiment de culpabilité, dans l’assassinat mental, dans l’ambivalence amour-haine, et surtout dans cette classification des états inconscients que la psychanalyse a donnée à l’Europe. La sympathie intellectuelle ignore les frontières. Deux psychologues de génie peuvent arriver aux mêmes résultats par des moyens différents.

Ahimsa et le désir de tuer

Ainsi cette notion d’âhimsa qui nous avait tant intrigués chez Pâtangndjali s’éclaire par le « désir de tuer » de Freud. Pourquoi chez les yoguins une pensée mauvaise équivaut-elle au meurtre ?… La psychanalyse nous l’expliquera deux millénaires plus tard.

« Le premier et le plus important commandement qui ait jailli de la conscience à peine éveillée était : tu ne tueras point. Il exprimait une réaction contre le sentiment de satisfaction haineuse qu’à côté de la tristesse on éprouvait devant le cadavre de la personne aimée et qui s’est étendu peu à peu aux étrangers indifférents et même aux ennemis détestés. » [FREUD, Essais de psychanalyse, p. 258]

Dans cette ambivalence amour-haine, la psychanalyse est encore très schopenhauerienne… et donc indienne.

On connaît le célèbre passage des porcs-épics de Schopenhauer:

« Un jour d’hiver glacial, les porcs-épics d’un troupeau se serrèrent les uns contre les autres afin de se protéger contre le froid par la chaleur réciproque. Mais, douloureusement gênés par les piquants, ils ne tardèrent pas à s’écarter de nouveau les uns des autres. Obligés de se rapprocher de nouveau, en raison du froid persistant, ils éprouvèrent une fois de plus l’action désagréable des piquants, et ces alternatives de rapprochement et d’éloignement durèrent jusqu’à ce qu’ils aient trouvé une distance convenable où ils se sentirent à l’abri des maux. » [SCHOPENHAUER, Parerga und Paralipomena, IIe partie, XXXI : Gleichnisse und Parabeln]

Voici surtout ces lignes qui pourraient être signées de Pâtangndjali. Elles sont la traduction européenne de l’âhimsa.

« Notre inconscient se contente de penser à la mort et de la souhaiter, sans la réaliser. Mais on aurait tort de sous-estimer cette réalité psychique par rapport à la réalité de fait. Cette réalité est déjà assez grave et grosse de conséquences. Dans nos désirs inconscients, nous supprimons journellement, et à toute heure du jour, tous ceux qui se trouvent sur notre chemin, qui nous ont offensés ou lésés. » « Que le diable l’emporte ! » disons-nous couramment sur un ton de plaisanterie destiné à dissimuler notre mauvaise humeur. Mais ce que nous voulons dire réellement, sans l’oser, c’est : « que la mort l’emporte !» et ce souhait de mort, notre inconscient le prend plus au sérieux que nous ne le pensons nous-mêmes et lui donne un accent que notre conscience est prête à désavouer. Notre inconscient tue même pour des détails. Comme l’ancienne législation athénienne de Dracon, il ne connaît pas d’autre châtiment pour les crimes que la mort, en quoi il est assez logique, puisque tout tort infligé à notre moi tout-puissant et autocratique est, au fond, un crimen laesoe majestatis.

« C’est ainsi qu’à en juger par nos désirs et souhaits inconscients, nous ne sommes nous-mêmes qu’une bande d’assassins. Heureusement que ces désirs et souhaits ne possèdent pas la force que leur attribuaient les hommes des temps primitifs [FREUD. Voir le chapitre sur la toute-puissance des idées, dans Totem et Tabou]. S’il en était autrement l’humanité aurait péri depuis longtemps sous les feux croisés des malédictions réciproques, lesquelles n’auraient épargné ni ses hommes les meilleurs et les plus sages, ni ses femmes les plus belles et les plus douces. » [FREUD, Essais de psychanalyse]

Le sentiment de culpabilité

Le sur-moi ne s’y trompe pas. Autant que chez l’enfant ou le primitif, la pensée inconsciente de l’homme rationnel croit à son propre pouvoir magique. D’où le mécanisme de l’autopunition avant même que la conscience ait été informée du moindre drame. Les freudiens ont su déceler ce sentiment de culpabilité niché dans la caverne du dragon.

« On constate notamment qu’il s’agit d’un facteur pour ainsi dire moral », d’un sentiment de culpabilité qui trouve sa satisfaction dans la maladie et ne veut pas renoncer au châtiment représenté par la souffrance.

» …Le sentiment de culpabilité normal, conscient (scrupules de conscience) n’offre à l’interprétation aucune difficulté, il repose sur l’état de tension qui existe entre le moi et le moi idéal, il est l’expression d’une condamnation du moi par son instance critique. Les sentiments d’infériorité qu’éprouvent les névrotiques se prêtent assez bien à cette explication. Dans deux affections qui nous sont bien familières, le sentiment d’infériorité est intensément conscient : le moi idéal fait alors preuve d’une rigueur particulière et sévit contre le moi d’une façon souvent cruelle. » [Loc. cit., p. 220]

L’autopunition

C’est une constatation clinique devenue banale : la névrose est en régression quand le patient a un trouble organique. On peut même se demander avec Paracelse et avec les Indiens, si toute maladie n’a pas pour origine l’autopunition. Et n’est-ce pas ainsi qu’on pourrait interpréter ce fait significatif de l’Evangile ? Aux aveugles, aux paralytiques qu’Il guérissait, Jésus remettait d’abord les péchés. C’est la clef de la médecine psychosomatique.

On s’explique également le sens de cette formule de Vivekananda : « Si vous ne faites aucun mal à autrui pendant douze ans, même les lions et les tigres viendront se coucher à vos pieds ».

Les fauves sentiront le calme inconscient qui s’élève du cœur sans péché. Aucun ennemi intérieur ne combattra en faveur de l’ennemi extérieur. On comprend mieux les miracles des saints exposés dans les cirques romains et que les lions ont refusé de dévorer.

On imagine que l’homme idéal est une mécanique si bien réglée qu’il doit éviter automatiquement, au quart de seconde, la maladie, l’accident et même la Gestapo. Les bacilles de Koch, les spirochètes pâles, le SS qui vous flaire, le lion qui vous mord ne triomphent que parce que le sentiment de culpabilité a rendu les leucocytes et les réflexes de défense défaitistes.

Hygiène intellectuelle des yoguins

De ce sentiment de culpabilité, les yoguins, nous l’avons vu, ont tiré une loi de la pensée, une hygiène intellectuelle, une éthique de la création supérieure.

Tout le dynamisme de la doctrine gandhienne de la non-violence vient de ce qu’elle réussit à liquider totalement le sentiment inconscient de culpabilité chez le non-violent tandis qu’elle actualise simultanément dans la même proportion la culpabilité chez l’adversaire. Et c’est cette mauvaise conscience de l’autre qui le rend plus vulnérable Mais dans la mesure où le non-violent agit par amour, non seulement il a porté la culpabilité de l’autre à sa conscience, mais il lui a fait accepter cette culpabilité. Elle ne peut plus se muer en projection paranoïde. Au contraire, elle inhibe l’élan agressif. Parce qu’au moment où elle se découvre, elle se sent déjà pardonnée par le non-violent. Ainsi dans ce dialogue intérieur il y a un triple mouvement dialectique de réactions contraires : Le non-violent s’exalte. Le violent s’attendrit. Et le non-violent l’élève avec lui. Voilà en quoi consiste cette trouvaille admirable.

Psychagogie et pédagogie basées sur la psychanalyse

En Europe cependant il manque encore le maître génial né de la psychanalyse. Ici éducation équivaut à prophylaxie.

Des centres psychopédagogiques se sont fondés en France, en Angleterre. Anna Freud a soutenu contre Mélanie Klein la légitimité de cette action éducatrice [Anna FREUD, Introduction â la psychanalyse des enfants (In Revue de psych. Tome IV, Nos 3 et 4)]. Enfin en Suisse l’Institut de Psychagogie a fait de l’excellent travail sous l’impulsion de M. Baudouin. Mais nulle part pour les petits une école comparable à celle qui fut créée par Rabindranath Tagore sur les bases du yoga [Cf. pour la description de cette école dans la nouvelle édition de mon livre Savoir être maman (Editions Montaigne, Paris, 1945)]. Il est vrai qu’en France même les écoles montessoriennes trouvent peu d’amateurs parmi les parents routiniers.

Le Pancatattva vu à la lumière freudienne

C’est que ce sentiment de culpabilité pose un grand nombre de problèmes. Autour de lui pivotent la plupart des conflits intérieurs. Il met à nu toute la structure freudienne : le ça, le moi et le sur-moi ou l’idéal du moi. Entre ces divers systèmes se balancent progrès et chutes.

Freud se rapproche du vieux commentateur du Pancatattva quand il dit :

« Or, nous pouvons parfaitement admettre que la séparation qui s’est opérée entre le moi et l’idéal du moi ne peut pas, elle non plus, être supportée pendant très longtemps et qu’elle doit subir de temps à autre une régression. Malgré toutes les privations et restrictions qui sont imposées à l’individu, la violation périodique des prohibitions constitue partout la règle et nous en avons la preuve dans l’institution des fêtes qui, au début, n’étaient que des périodes pendant lesquelles les excès étaient autorisés par la loi, ce qui explique la gaîté qui les caractérisait. Les Saturnales des Romains et le Carnaval de nos jours se rapprochent sur ce point essentiel des fêtes des primitifs, pendant lesquelles on se livrait à des débauches comportant la violation des commandements les plus sacrés. Or, comme l’idéal du moi comprend la somme de toutes les restrictions auxquelles l’individu doit se plier, la rentrée de l’idéal dans le moi, sa réconciliation avec le moi doit équivaloir, pour l’individu, qui retrouve ainsi le contentement de soi-même, à une fête magnifique. » [Dr Sigmund FREUD, Essais de Psychanalyse, p. 157]

Le sur-moi freudien

Ici et ailleurs Freud postule l’existence d’un coin de la psyché qui n’est plus uniquement coloré par l’instinct.

Pour en revenir à notre échelle de valeurs, nous pouvons donc dire : ce n’est pas seulement ce qu’il y a de plus profond en nous qui peut être inconscient, mais aussi ce qu’il y a de plus élevé [Les italiques sont de moi]. Nous avons là comme une nouvelle démonstration de ce que nous avons dit plus haut au sujet du moi conscient, à savoir qu’il ne représente que notre corps. » [Dr Sigmund FREUD, loc. cit., p. 193]

Inconscient mais non refoulé

Il écrit expressément que l’inconscient ne coïncide pas avec les éléments refoulés.

Nous nous trouvons ainsi dans la nécessité d’admettre l’existence d’un troisième inconscient, non refoulé [Loc. cit., p. 183].

Néanmoins Freud n’étudie pas directement ce « supra-conscient » ou ce « supra-intellect », comme l’appellent quelques-uns de ses disciples. De même pour Jung cet inconscient est inconnaissable. Nous ne savons rien aux deux bouts. Nous ne savons rien ni de la psyché ni de la matière [JUNG, L’homme a la découverte de son âme, Collection Action et Pensée, Ed. du Mont-Blanc, 1944].

Il sera toujours à la gloire de Freud d’avoir énoncé que nos tendances généreuses demeurent, elles aussi, cachées. En filigrane transparaît une sorte d’impératif kantien.

« Le moi idéal représente ainsi l’héritage du complexe d’Œdipe, et, par conséquent, l’expression des tendances les plus puissantes, des destinées libidinales les plus importantes du ça. Par son intermédiaire, le moi s’est rendu maître du complexe d’Œdipe et s’est soumis en  même temps au ça. Alors que le moi représente essentiellement le  monde extérieur, la réalité, le sur-moi s’oppose à lui, en tant que chargé des pouvoirs du monde intérieur, du ça. Et nous devons nous attendre à ce que les conflits entre le moi et l’idéal reflètent en dernière analyse l’opposition qui existe entre le monde extérieur et le monde psychique. » [FREUD, Essais de psychanalyse, p. 203]

Le Soi inconnaissable

Encore une fois ce psychisme supérieur le Soi des yoguins Freud le déclare inaccessible à l’analyse. Il échappe à la connaissance. Ici la censure demeure totale. Pourquoi ?

Je crois que Freud se heurte à un fait spirituel. Son honnêteté scientifique est obligée de le constater. Son préjugé matérialiste refuse de le discuter.

Néanmoins il admet que l’homme est à la fois meilleur et pire qu’il ne le suppose.

Le sur-moi de Janet

Pierre Janet lui-même semble croire au sur-moi puisqu’il parle de « mobiliser les énergies profondes d’un psychisme supérieur pour se maintenir dans un état d’équilibre hautement désirable ». Je sais bien que pour l’école de Janet ce « psychisme supérieur » a un sens plus biologique que spirituel. Il est une acquisition de l’espèce, héritée par l’individu, souvent a son détriment.

Inconscient collectif

Nous aboutissons alors à l’inconscient collectif de Jung.

« Il s’agit, dit C.-G. Jung, de la manifestation de couches plus profondes de l’inconscient où sommeillent les images ancestrales appartenant à l’humanité entière. » [C. G. JUNG, L’inconscient dans la vie psychique normale et anormale, p. 110 (Payot, Paris, 1928)].

Dans la liste des états de conscience des yoguins cet inconscient collectif correspond à l’héritage des habitudes de l’humanité et de l’instinct.

Si nous l’interprétons comme la vie propre de la pensée, cette conception de Jung est une des plus intéressantes découvertes de la psychologie moderne. Mais le sens d’hérédité biologique que lui donnent certains psychanalystes touche à l’absurde. Ils sont obligés de faire des efforts inouïs pour éviter une hypothèse métaphysique. Comment admettre l’imbrication des états affectifs, des images, des croyances de toute une race dans un chromosome ? Les biologistes considèrent alors que les psychologues font de la littérature. Car un « scientifique » trouve toujours un plus « scientifique» qui le traite de fantaisiste. Dans les recherches rationnelles il y a aussi une mode. Et il est des intellectuels trop timides pour s’opposer au conformisme des postulats.

Chez Jung lui-même, l’inconscient collectif n’a jamais cette signification matérialiste. Pour lui la psyché est l’ensemble des stratifications déposées au cours de l’histoire du développement humain.

« L’inconscient collectif n’est pas le produit d’expériences individuelles ; il nous est inné, au même titre que le cerveau différencié avec lequel nous venons au monde. Cela revient simplement à affirmer que notre structure psychique, de même que notre anatomie cérébrale porte les traces phylogénétiques de sa lente et constante édification qui s’est étendue sur des millions d’années. Théoriquement, nous pourrions reconstruire l’histoire de l’humanité en partant de notre complexion psychique, car tout ce qui exista une fois est encore présent et vivace en nous. Le sympathique est plus qu’un souvenir sentimental d’une existence paradisiaque ; c’est un système existant et vivant en nous, qui continue de vivre, de fonctionner et de travailler comme il le faisait de temps immémorial. Dans la sphère psychique l’inconscient collectif est fait d’un ensemble de survivances. [C. G. JUNG, L’homme à la découverte de son âme. Collection Action et Pensée, Ed. du Mont-Blanc, 1944]

Explications analytiques des traditions

Il semble que ce soit le destin de la psychanalyse d’expliquer les mystères que les hommes se chuchotaient de père en fils et de donner son statut scientifique à l’irrationnel. Freud n’a pas hésité à scruter les secrets de la divination chez Apollodore d’Ephèse et dans l’Ancien Testament pour comprendre le mécanisme du rêve. Et il a lui-même avoué : « J’ai eu la révélation des liens étroits qui existent entre l’interprétation psychanalytique des rêves et l’art d’interpréter les rêves qui était si en honneur dans l’antiquité. » [Dr Sigmund FREUD, Essais de psychanalyse, p. 108].

Enfin ailleurs il ajoute : « Quelle ne fut pas ma surprise de m’apercevoir un jour que la plus juste conception du rêve, ce n’est pas chez les médecins qu’il faut la chercher, mais chez les profanes. » [FREUD, Le rêve et son adaptation, p. 15. (N.R.F.)]

Instincts de mort

Ainsi, de proche en proche, Freud circonvient le fait métaphysique. Il va même assez loin avec sa théorie tardive sur les instincts de mort. Beaucoup de ses disciples ont d’ailleurs refusé de le suivre jusque là. Pour ceux qui s’en tiennent à la vision matérialiste, cette théorie a quelque chose de révoltant.

Elle ne s’éclaire que lorsqu’on la pousse dans ses derniers retranchements logiques, à la manière indienne. Freud fait dériver les instincts de mort « du besoin de rétablissement d’un état antérieur » [FREUD, Essais de psychanalyse, p. 72]. Le « retour éternel du même » [Loc. cit., p. 28] et la répétition des mêmes situations, des mêmes phases, des mêmes résultats dans un destin sont voulus inconsciemment. Avant la vie il y avait la mort. Si par « mort » nous entendons comme les freudiens, le néant, cela ne signifie rigoureusement rien. Un existentialisme sans issue. Mais que la mort physique soit, comme le croient les Hindous, une naissance à l’état spirituel, aussitôt les instincts de mort prennent leur véritable valeur.

Toute création dans la nature est précédée d’une destruction qui la prépare. Un ordre nouveau sort d’une révolution rarement paisible. Le chimiste lui-même use de violence pour détruire une combinaison stable afin de réaliser une synthèse plus riche. Ainsi les instincts de mort seraient dans un certain sens l’expression du vouloir-vivre porté à son plus haut degré : du vouloir-vivre qui se renonce pour se hausser à un niveau supérieur dans l’échelle des êtres. Cette dialectique de la vie se vérifie à tous les étages. Et nous voyons alors comment la sublimation en dépassant le stade génital oblatif débouche sur le plan divin.

école du rêve éveillé

La jeune école française de rêve éveillé offre-t-elle plus d’ouverture sur des espaces infinis?

Ici l’influence du yoga n’est plus niable. On peut voir enfin ce que les techniques normatives de l’Inde apportent de neuf a notre psychologie.

Dans la méthode que M. Robert Desoille a exposée dans son livre [Robert DESOILLE, Exploration de l’affectivité subconsciente par la méthode du rêve éveillé. Sublimation et acquisitions psychologiques (J. L. L. d’Artrey, Paris)], nous retrouvons la verticalité de la ligne de conscience indienne et le mouvement ascensionnel cher à M. Gaston Bachelard. M. Desoille cite d’ailleurs certaines pratiques indiennes. Et il va même comme les Hatha yoguins jusqu’à étudier les effets psycho-physiologiques et les modifications respiratoires de sa propre méthode:

« C’est ainsi que le rythme respiratoire, le rythme cardiaque, varient souvent avec l’état de conscience du sujet. Nous avions noté également une baisse de la température rectale, qui s’explique aisément par l’état de repos dans lequel on maintient le sujet, mais qui doit être rapprochée de la diminution du métabolisme respiratoire.

» Le rythme respiratoire peut être ralenti jusqu’à trois respirations à la minute et même moins. Nous verrons plus tard qu’en essayant, à l’état normal, de ralentir volontairement notre respiration, nous avons augmenté notre métabolisme; tandis que dans les états de conscience pour lesquels la respiration descend, d’elle-même, à un rythme aussi lent, le métabolisme est diminué.

» Cet abaissement du rythme respiratoire n’a donc pas toujours la même signification; le rythme naturel, si la volonté n’intervient pas pour le modifier, paraît cependant pouvoir être pris comme terme de comparaison, mais il n’aura sa signification complète qu’en fonction du métabolisme respiratoire. »

Influence indienne dans le rêve éveillé

En tout cas M. Desoille a connu l’Inde par le Svâmi Siddheçvarânanda [Le représentant en France de l’école védantique moderne créée par Ramakrichna et continuée par Vivekananda et Aurobindo Ghose]. Mais c’est surtout indirectement, à travers Caslant qu’il s’est inspiré du Radja yoga. Il raconte lui-même comment, après avoir assisté à une expérience de Caslant, il eut l’idée d’appliquer cette méthode de faire « monter » et « descendre » un sujet en « rêve éveillé ».

Technique de Caslant

Entre 1930 et 1935, j’eus le privilège d’être une élève de Caslant. Je pratique depuis dix ans sa méthode. Il l’a mise au point pour développer les facultés supranormales [Lt. Cl. CASLANT, Méthode de développement des facultés supra-normales (Meyer, Paris, 1921)]. Mise au point seulement. A vrai dire, Caslant lui-même avait adapté d’après mes conseils certaines méditations du Radja yoga, à l’usage des Occidentaux peu entraînés.

M. Robert Desoille n’a pas sensiblement modifié la technique de Caslant. Il en a supprimé les respirations préliminaires, les mesures protectrices dans le passage à travers les cercles purgatoriels, la « rentrée » des divers rayons [E. CASLANT, Rentrées de l’astral in revue Consolation N° 2, 1935]. Pour un voyage intérieur tant de précautions ne sont peut-être pas indispensables. Mais j’en suis moins sûre que M. Desoille.

Le rêve éveillé est moins douloureux que la psychanalyse. Peut-être est-il plus superficiel. Mais entre le rêve éveillé de Caslant et le rêve éveillé de Robert Desoille, il y a et je ne puis trouver d’autre expression une différence de température. Le rêve éveillé chez Desoille est un jeu. Personne ne croit aux images rencontrées dans la montée ou la descente. Des symboles, et rien de plus. Avec Caslant, le jeu est sérieux. L’enfer est plus angoissant. Et les images « en voyance » donnent cette chaleur de la vie qu’aucun cinéma ne restituera jamais.

N’oublions pas toutefois qu’il s’agit ici de thérapeutique et non de spéculations désintéressées. Les symboles du rêve éveillé sont les mêmes que ceux du rêve ordinaire. M. Desoille s’en tient à l’interprétation de Freud. Mais pour un médecin, il est plus facile de diriger le rêve éveillé et beaucoup plus difficile de ne pas tomber dans le piège de la suggestion.

« La psychanalyse dénoue des complexes en actualisant une émotion, tandis que nous réalisons une sublimation en faisant vivre à nos sujets des sentiments nouveaux, dit M. Desoille. A l’idée de sacrifices de tendances — considérées comme légitimes — on substituera la vision d’une satisfaction des tendances les plus nobles, entraînant une autre conception du bonheur. » [Robert DESOILLE, loc. cit.]

C’est donc avant tout comme le yoga une méthode de sublimation. Mais il ne semble pas jusqu’à présent qu’au point de vue thérapeutique, le rêve éveillé ait donné les résultats brillants enregistrés par la psychanalyse classique.

Chaîne des images archétypiques

Ce que l’expérience du « rêve éveillé » semble avoir le mieux mis en valeur, c’est la chaîne des images archétypiques, une des plus brillantes découvertes de Jung.

« L’un des plus remarquables, parmi ces symbolismes, est l’association des images visuelles et affectives liées à l’image motrice d’ascension ou de descente. Cette association, que l’on trouve chez Dante, est l’axe même de notre technique. Sur ce symbole primitif, que nous avons étudié, viendront se greffer tous les symbolismes que nous pourrons soumettre à une étude directe. » [Robert DESOILLE, LOC. Cit., p. 90]

Il y a deux chaînes d’images archétypiques : 1° Toutes les représentations de l’homme, puis du sujet lui-même, puis du père, puis de Dieu. 2° Toutes les représentations de la femme, puis du sujet, puis de la mère, puis de la Vierge. Cette progression se retrouve dans les méditations du Radja yoga.

D’ailleurs la psychanalyse classique a, elle aussi, commenté la hiérarchie des devas indiens et les chœurs d’anges de saint Denys l’Aréopagite. Jung ne cherche pas la raison métaphysique qui les postule pour échapper à l’antinomie kantienne. Il les considère comme des créations issues des couches plus ou moins profondes de l’inconscient collectif.

« La représentation d’anges, d’archanges, celles des Trônes et des Dominations chez Saint-Paul, celle des archontes et des royaumes de lumière des Gnostiques, celle de la hiérarchie céleste de saint Denys l’Aréopagite, etc. Tout cela provient de la perception de l’indépendance relative des archétypes ou dominantes de l’inconscient collectif. » [C.G. JUNG, Métamorphoses et symboles de la libido]

La réalité des archétypes

Pourquoi supposer à priori qu’ici notre perception nous trompe ? Les archétypes peuvent être indépendants, même s’ils nous apparaissent ainsi. Le problème de leur réalité objective échappe à la psychologie. Refuser tout degré de réalité aux archétypes du monde intérieur, c’est tomber en sens inverse dans le sophisme de l’idéaliste absolu quand il nie les objets extérieurs. Vieux paradoxe du monisme intégral.

Qu’importe que dans certains rêves, éveillés ou nocturnes, les mauvaises tendances du sujet soient personnifiées par des entités étrangères ! Qu’importe que les complexes deviennent kobolds ! Cela ne prouve pas que tous les anges et tous les devas soient des projections de l’inconscient. On peut en conclure au plus que le sujet, à l’instar du Radja yoguin, a fait un tri entre le moi et le non-moi. Il a rejeté comme extérieur à lui-même tout ce qui est le non-moi, toutes les forces qui agissent, soit du dedans, soit du dehors, sur le moi supérieur le seul moi réel pour les Indiens. Mais les autres « moi » en existent-ils moins pour cela dans le monde nouménal ? Saint Thomas d’Aquin  nous enseigne aussi que la vision peut être due à quatre agents divers : le rêve, la maladie, l’autosuggestion, les anges. Pourquoi à tout prix éliminer les anges ?

Malentendu verbal

D’ailleurs je soupçonne fort ici un malentendu verbal. C’est une question métaphysique. Les psychologues posent mal les questions métaphysiques. Voilà pourquoi elles restent sans réponse. Avant de décréter un objet réel ou non réel, il faut s’entendre sur une définition de la réalité. Sinon la discussion finit par « Votre Dieu est mon diable ». En somme, c’est toute la base philosophique qui est en jeu. Or, les psychologues appliquent des méthodes de laboratoire aux faits spirituels. Le savant peut travailler sans doctrine métaphysique. Le psychologue, non. Sous des expressions contradictoires, le savant et le mystique désignent, parfois sans en prendre conscience, la même chose. Discussion de mots qui ne touche pas au fond du problème. On se bat pour des mots. Les idées sont plus pacifiques.

Restons pour l’instant dans la psychologie pure.

Le rêve éveillé est en somme une variante des méditations du Radja yoga. De la méditation avec images, on s’avance progressivement vers la méditation sans objet.

Ainsi par une technique analogue aux Soûtras de Pâtangndjali, on parvient aux mêmes résultats que le yoguin qui dit : « Je suis devenu Dieu ». A travers des mots différents court la même idée. Le monde phénoménal est une illusion. Mais tandis que l’Indien englobe dans cette illusion du monde phénoménal l’homme apparent lui-même, M. Desoille se contente de nier uniquement les images.

A la manière du Radja yoga également, le rêve éveillé aboutit à l’appel du Soi — cette frontière de la sublimation. Au delà nous sommes dans une patrie nouvelle. Mais pour M. Desoille, comme pour le yoguin, du type « je-suis-Dieu », le Soi n’est qu’une représentation du meilleur de nous-mêmes.  L’ange que nous apercevons dans le rêve éveillé, c’est le moi qui se corrige. L’appel du Soi, c’est l’ange qui est en nous.

Le djgânin, lui, identifie le Soi au Brâhman. Dans le système sâmkhya le Soi correspond au Pourousa qui assiste au spectacle offert par les transformations de Prakriti. De la notion du Soi du Radja yoga au même concept dans le Djgnâna yoga, toute la différence qui sépare la psychologie de la métaphysique. Le psychologue étudie Dieu en moi le métaphysicien cherche le moi en Dieu. Ils finissent bien par se rencontrer quelque part en route. Toutefois la guerre du verbalisme les guette.

Aussi près que le lui permet la compatibilité avec les préjugés mécanistes du XXe siècle, M. Desoille côtoie la doctrine orientale sur l’efficience des images. Par là il enrichit le virtuel.

L’homme devient tel qu’il se rêve dans une verticalité millénaire.

Mais ici l’Occident est moins logique. Il détruit ce  qu’il voudrait reconstruire. Au moment même où Baudouin et Jung retrouvent le dynamisme des mythes, au moment même où l’école du rêve éveillé découvre le pouvoir curatif des images, M. Desoille nie toute réalité à ces images. Or, sans préjuger de l’objectivité métaphysique, il semble certain au moins psychologiquement que les images ne sont efficaces  que pour autant que le sujet les croit authentiques. Dans cette contradiction, la psychologie matérialiste se trouve emprisonnée sans espoir.

Utilité d’expression des images

Il est encore un autre emploi de l’image que les Européens ne semblent — ou ne veulent —pas voir. En dehors de sa valeur dynamique, elle a une utilité d’expression.

Dans une douloureuse page autobiographique, Freud a fait la psychanalyse des détracteurs de la psychanalyse :

« Généralement, un novateur méconnu se donne beaucoup de mal pour rechercher les raisons de l’indifférence ou de l’hostilité de ses contemporains à son égard, indifférence et hostilité dans lesquelles il voit un véritable défi à ses convictions dont la certitude lui paraît absolue. C’est là un travail qui me fut épargné, car je n’eus pas de peine à trouver une explication purement psychanalytique de l’attitude négative de mes contemporains à l’égard de mes théories. S’il est exact, me suis-je dit, que les faits refoulés dont j’ai découvert l’existence ne peuvent parvenir à la conscience du malade, parce que des résistances affectives s’y opposent, il doit être non moins exact que des résistances analogues se manifestent également chez l’homme sain, toutes les fois qu’on veut le mettre en présence de faits que, pour une raison ou pour une autre, il a cru devoir refouler de sa conscience. Il cherche, sans doute, à justifier cette aversion essentiellement affective par des raisons intellectuelles. Cela n’est pas fait pour nous étonner; puisque nous retrouvons le même effort de rationalisation chez l’homme malade qui se sert des mêmes arguments (rien de plus commun que les arguments, sinon, disait Falstaff, les mûres sauvages, et aussi peu ingénieux). La seule différence consiste en ce que, dans le cas de l’homme malade, nous disposons de moyens de pression grâce auxquels nous pouvons lui rendre manifestes les résistances et lui donner la possibilité de les vaincre, tandis que dans le cas de l’homme présumé sain ces moyens nous font défaut. Ces hommes sains pourront-ils jamais, et par quel moyen, être amenés à soumettre mes théories à une épreuve calme, sereine, scientifiquement objective ? C’était là pour moi un problème encore obscur; et je me suis dit que le mieux que j’avais à faire, c’était de me fier au temps, d’attendre la solution du problème de l’évolution naturelle des esprits. Le fait a souvent été observé dans l’histoire des sciences, qu’une affirmation qui s’était heurtée de prime abord à une violente opposition, avait fini par être acceptée quelque temps après sans que de nouvelles preuves aient été produites en sa faveur. » [Dr Sigm. FREUD, Essais de psychanalyse, p. 280]

Les yoguins sont assez psychologues pour avoir décelé d’avance ces résistances affectives. Ils ont préféré les contourner par ruse au lieu de les attaquer de front. Le sage ne parle pas quand il faut se taire. Pour ses pairs il procède par allusions. Qui doit comprendre comprendra. Est-il si utile de révéler à la conscience du primaire les dragons de son inconscient ? Parmi les Argonautes, il n’y avait que des héros. Seul un saint combat le dragon face à face.

Toute la grandiose sublimation sexuelle de la koundalini n’évolue qu’en images. Dieux, déesses, serpents, bijoux, bîdjas, lotus, ors, expriment — nous l’avons vu — les forces, les instincts, les pulsions, les conflits et leurs modifications à chaque étape. Plus tard, un Vivekânanda, un Aurobindo Ghose les commenteront intellectuellement pour les disciples européens.

Mais à ce moment-là les résistances produiront des  effets plus faibles. Deux mille ans auront donné à la sublimation indienne une autorité vénérable. Le temps fait accepter une affirmation « sans que de nouvelles preuves soient produites en sa faveur ». Auprès de la foule Freud lui-même selon ses propres prévisions, est devenu un grand homme après sa mort, surtout depuis que les Allemands ont interdit la psychanalyse.

Toujours les origines sexuelles se heurteront à des résistances. Pourquoi lutter contre des demi-savants ? Freud ne procède pas ainsi avec ses névrosés. Est-il rien de plus névrosé que le demi-savant avec son sentiment  d’infériorité si terriblement coriace ?…

Un psychanalyste subtil peut observer que si Freud a suscité tant de résistance chez les demi-savants, c’est que le premier psychanalyste de tous n’a pas été psychanalysé. (Encore l’histoire de l’œuf et de la poule…) Ainsi c’est son propre complexe d’échec retournement des instincts agressifs contre soi-même c’est son complexe d’échec qui a poussé Freud à présenter sa théorie de façon à heurter ses contemporains. Nommer par exemple l’Eros platonicien « libido », c’était déchaîner à coup sûr contre lui la persécution que cherchait son inconscient.

Cela est certainement vrai. Mais il est vrai aussi que toute découverte suscite des réactions persécutrices, même si son auteur n’est pas travaillé par un complexe de suicide ou d’échec, ou un sentiment de culpabilité ou un besoin d’autopunition. Les médecins n’ont-ils pas voulu traduire Pasteur en correctionnelle ? Toujours la foule moutonnière haïra le surhomme qui s’attaque aux idées reçues. Toujours le conformiste offrira la ciguë à Socrate. Toujours le petit canard comme tout le monde mordra le cygne d’Andersen. Toujours un Cauchon brûlera une Jeanne d’Arc.

Cette incidence pathologique ne touche pas au problème de fond que la découverte de la bombe atomique pose de nouveau avec une urgence dramatique. Faut-il tout divulguer des acquisitions scientifiques ? Ou bien, comme les anciens et les Orientaux, les garder jalousement secrètes pour ne les révéler qu’aux initiés irréprochables, dans cette langue des images qu’eux seuls sont aptes à déchiffrer ?

L’Européen est un enfant. Il dit tout ce qu’il sait. Le yoguin préfère agir. Que d’énergies gaspillées dans l’ardeur de convaincre ! Différence essentielle entre Est et Ouest!

Points communs

Mais le moment est venu maintenant de souligner comment les deux techniques s’éclairent mutuellement.

Le yoga tantrique qui traite des cakras a scandalisé plus d’un lecteur européen, exactement comme l’ont scandalisé Freud et ses disciples, et pour les mêmes raisons. Rien ne ressemble davantage à koundalini que la libido. Les mêmes personnes qui refoulaient mal leurs propres conflits ont crié devant la valorisation sexuelle de la doctrine koundalinienne et de la psychanalyse. Et — détail amusant — cette valorisation sexuelle était soutenue chez les yoguins comme chez les psychanalystes par des théoriciens qui dans leur vie privée, témoignaient d’un puritanisme imprévu. Ils avaient confondu psychologie et morale. Décrire n’est pas prescrire.

C’est qu’au départ du yoga comme au départ de l’œuvre freudienne brille le même postulat qui n’a jamais été clairement exprimé. La conception spirituelle suit les mêmes règles que la conception physique. En mystique, en art, en science, dans ses activités sociales ou créatrices, l’homme se comporte comme il se comporte dans le coït. Le symbolisme sexuel n’est donc pas une image de rhétorique, mais la clef de la personnalité, le moule premier de son destin. Voilà pourquoi Freud a pu dire que partout où il a trouvé une inadaptation sociale ou un échec professionnel, quelque chose clochait dans la sexualité.

Peut-on parler même de sublimation, là où il y a une constante de comportement, quel que soit le plan sur lequel elle se laisse saisir ? A la limite, le sexe est une manière d’être. Mais c’est une manière d’être par rapport à un autre. Car l’amour et la guerre sont les seuls liens sociaux possibles. Cette constante réactionnelle s’est fixée très tôt dans l’enfance. Les premiers liens d’amour et de haine ont été noués avec la famille. Ainsi la structure familiale a établi le moule fondamental.

Fondamentale aussi l’ambivalence qu’on retrouve chez les yoguins et en psychanalyse. « La corolle du lotus éclate pure au soleil. Mais ses racines plongent dans la boue des marais », dit un vieux texte hindou. Dès le début l’enfant associe la sorcière à la reine des fées. Dès le premier jour hait et aime à la fois la même mère.

Mais là où Freud, de par sa pensée génétiquement orientée, souligne l’évolution manquée, l’échec, les yoguins mettent l’accent sur la finalité et se rapprochent ainsi davantage d’Adler.

Yoga et psychanalyse ne sont pas des introspections, mais bien des études du comportement au même titre que la réflexologie de Pavlov et le behaviourism américain. Puisque yoguins et freudiens plongent dans les profondeurs de l’âme et cherchent à quel moment de la préhistoire affective, koundalini ou la libido ont été mal aiguillées, puisque chacun d’eux parle de renaissance, ce qui n’est possible que si on ramène l’homme au zéro des petits enfants, faut-il s’étonner si yoguins et analystes usent également du transfert ? Pour cette nouvelle vie il faut un nouveau père. Le maître jouera donc le même rôle envers son disciple que le médecin envers le névrosé. Nous savons que pas plus que la psychanalyse, le yoga ne saurait s’apprendre par les livres, qu’il y faut le témoin humain, mais que ce témoin doit rester objectif, passif, un écran blanc sur lequel l’élève ou le névrosé projettent leurs transferts, leurs images, leurs propres créations. J’ai déjà écrit dans Psyché (et ce mot a fait fortune depuis et a été répété jusqu’à satiété) que la psychanalyse est à  narco-analyse et à l’hypnotisme ce qu’est la démocratie à la dictature.

Voyons jusqu’à quel point le yoga et la psychanalyse ont été fidèles à ce principe démocratique.

Freud lui-même a dû beaucoup lutter contre les préjugés de son milieu. Mais s’est-il complètement débarrassé de l’influence de Charcot ? On sait combien l’hypnotisme fut cher au maître français. C’est là une technique grossière qui appartient aux âges barbares de pré-Ligue des droits de l’homme. C’est un protectorat exercé sur les activités inconscientes, plus ouvertes dans l’état dit second, aux suggestions d’une volonté étrangère. Le besoin de domination du médecin y montre le bout de son fouet. Une telle colonisation intellectuelle est incompatible avec la dignité de l’âme humaine.

Les yoguins considèrent que, pour une guérison obtenue ainsi, on affaiblit davantage la volonté du malade. Or, nous savons qu’ils cherchent avant tout à renforcer la maîtrise des pulsions inconscientes. Il faut savoir se défendre même dans les états passifs. En ce sens, le R. P. Gaston Fessard a eu ce mot profond : « Le meilleur directeur de conscience est celui qui vous apprend à vous passer de lui. » [R. P. Gaston FESSARD, S. J. Direction de conscience (réponse à l’enquête de Volontés)] Ainsi le meilleur médecin est celui qui vous apprend à vous passer du médecin.

Non seulement Freud a abandonné l’hypnotisme, mais il a condamné la suggestion comme un coup défendu.

« Lorsqu’à un malade qui se montrait récalcitrant on criait : « Que faites-vous ? Vous vous contre-suggestionnez », je ne pouvais m’empêcher de penser qu’on se livrait sur lui à une injustice et à une violence. L’homme avait certainement le droit de se contre-suggestionner, lorsqu’on cherchait à se le soumettre par suggestion. Mon opposition a pris plus tard la forme d’une révolte contre la manière de penser d’après laquelle la suggestion, qui expliquait tout, n’aurait besoin elle-même d’aucune explication. » [Dr Sigmund FREUD, Essai de psychanalyse, p. 108]

Mais la psychanalyse est-elle vraiment exempte de toute suggestion ? Lorsque le jeu des associations est terminé et que le névrosé apprend qu’il a peur des araignées, parce que l’image de l’araignée s’est condensée avec l’image d’une mère castratrice, cette découverte suffit-elle à le guérir ? Et l’autorité du médecin n’entre-t-elle pas pour une large part dans la thérapeutique ?

Ils auront beau souligner que le psychanalyste n’est qu’un écran sur lequel le névrosé projette tout ce qu’il veut, que le névrosé se guérit lui-même, le transfert, qui est la base même d’une cure psychanalytique, le transfert comporte par définition un vol de volonté. Est-il influence plus grande que l’amour ou la haine ?

Les meilleurs d’entre les psychanalystes le savent. Il en est pour eux comme pour les gourous. Tout dépend de leur valeur personnelle.

« Une psychanalyse en elle-même n’a jamais rendu un être plus sain qu’avant. Elle le met seulement sur la voie de le devenir après le traitement, par un travail de synthèse personnelle qui lui reste à faire quand ont entièrement disparu les mobiles inconscients qui ont tenu le patient lié, pendant la durée de son traitement psychanalytique, tout ce qui l’entourait, en particulier à son médecin. Ce travail de synthèse peut être plus ou moins amorcé au cours du traitement quand le psychanalyste est doué d’une quantité appréciable de libido génitale, grâce  à laquelle il n’éprouve pas inconsciemment d’angoisse à sentir son analysé atteindre son épanouissement affectif, même si celui-ci dépasse le sien propre.

» En tout cas, l’analyste ne peut conduire son analysé à un point du développement affectif auquel lui-même n’a pas encore atteint. De même, le médecin ne peut pas, dans bien des cas, faute de possibilités libidinales fondamentales chez l’analysé, l’amener, en fin de traitement, à un développement psycho-affectif achevé. » [Dr Françoise MARETTE, Le complexe de castration, p. 165]

Et Françoise Dolto-Marette ajoute :

« Nous dirons que notre rôle de psychothérapeute fut seulement un rôle de catalyseur. » [Ibid., p.202]

Elle avoue d’ailleurs avec beaucoup de loyauté : « Des causes nombreuses d’erreurs existent, à commencer par l’influence de l’inconscient du médecin. » [Ibid., p. 169]

Le moyen de pallier cet inconvénient ? « C’est de ne faire de la psychanalyse que lorsque nous avons été nous-mêmes psychanalysé. » [Ibid]

Technique semblable au yoga, en ce sens que le maître doit avoir passé effectivement là où l’élève (ou le malade) passera un jour.

Le Dr Juliette Boutonier dans un tour d’horizon impartial, nous met aussi en garde contre les illusions de la psychanalyse et surtout du rêve éveillé.

« On a beaucoup reproché à la psychanalyse d’être une méthode passive. Nous avons tenté d’expliquer pourquoi ce reproche est à la fois justifié et injuste. Il est bien vrai que l’investigation psychanalytique est faite avant tout dune observation et d’une attente de réactions spontanées du sujet, et qu’on offre à celui-ci avant tout un milieu nouveau. Mais, d’autre part, si minime que soit, quantitativement parlant, l’activité du médecin, elle est loin d’être nulle, car ce qui vient de lui prend une importance énorme. Ses paroles et son comportement agissent comme des catalyseurs permettant des synthèses nouvelles, comme des ferments si l’on veut… Il n’y a pas d’analyse sans synthèse — et le rêve éveillé de Robert Desoille souligne le côté synthétique de la thérapeutique, l’intervention du médecin devenant d’ailleurs avec cette technique beaucoup plus apparente». [Dr Juliette BOUTONIER, L’angoisse]

En somme, on peut conclure : « Au fond de tout être l’analyse ne trouve jamais que ce qui est ».

Mais dans « ce qui est » jusqu’où va le yoga, jusqu’où va la psychanalyse ? Et n’y a-t-il jamais une tentative de dépassement ?

Un certain désespoir filtre à travers toute cette littérature pathologique. Les observations cliniques accusent l’incapacité des anormaux à réaliser leur synthèse. Si leur moi avait été assez puissant, n’auraient-ils pas d’eux-mêmes et sans intervention extérieure résolu le conflit, surmonté la névrose ?…

A cette synthèse, le yoga apporte le renfort nécessaire. Il permet de dégager en soi-même un supplément d’énergie. Seulement il est trop tard pour pratiquer le yoga quand on est malade. De même une psychanalyse échoue quand il n’y a point de parties saines chez le sujet. Le thérapeute s’allie avec la partie saine du moi pour guérir la névrose. C’est avant qu’il faut constituer une réserve énergétique. Le yoga est une médecine préventive.

…Ou une médecine de convalescence. C’est là où la technique indienne complète utilement les écoles de Vienne, de Zurich, de Paris, de Londres et de New-York.

De l’aveu même des disciples de Freud, le médecin n’est qu’un catalyseur. Ni l’analyse ni la synthèse ne donnent au malade l’énergie nécessaire à son rétablissement psychique. Ni l’une ni l’autre n’éduquent sa volonté. Il sort des mains de son médecin presque aussi faible qu’avant. L’association d’idées ou le rêve éveillé ont tout au plus proposé à sa solitude inquiète « le secours d’un visage humain ». Mais personne, sauf le yoguin, ne lui apprend à se passer du visage humain. « C’est de lui (du malade lui-même) que viendra en définitive l’élan qui le portera en avant », dit le Dr Boutonier. Mais personne, sauf le yoguin, ne lui apprend à puiser dans le Cosmos l’énergie du premier pas.

Aussi le yoga pourra-t-il achever la guérison commencée avec la psychanalyse. Par ses méthodes de transformation de l’énergie psychique et pranique, par sa science du souffle médiateur, par son éducation subtile de la volonté, le yoga offrira aux écoles de psychanalyse une thérapeutique finale. Les médecins européens gagneraient donc beaucoup à se familiariser avec ses procédés.

Prenons par exemple la liquidation de la culpabilité œdipienne. Les psychanalystes savent le nombre de mois — parfois d’années — qu’il faut à un malade pour oser prendre, sa place dans la société. Le Radja yoga par sa série de purifications, de jeûnes calculés, de sacrifices, réunit tous les mécanismes d’autopunition dans une ???????? savamment calculée. Je crois qu’il est impossible à un Européen d’éluder la première partie, la partie anamnestique de la psychanalyse. Peut-être est-elle mieux adaptée à notre psyché que la descente dans le sous-conscient (l’exercice XII du Radja yoga dans un chapitre précédent). Sans doute les premières phases de l’abréaction sont-elles plus efficientes, plus nuancées, plus méthodiques dans la thérapeutique freudienne. Personnellement je n’accepte plus d’élèves européens pour le yoga s’ils n’ont pas été analysés auparavant. Faire du Radja yoga sur des conflits non liquidés, c’est mettre des fards pour masquer une plaie qui n’a pas été désinfectée. Le danger est le même. Mais il faut bien avouer que souvent au cours de la période de liquidation, la cure piétine. Ici le yoga a des moyens infiniment plus puissants et plus rapides.

Tous les freudiens s’accordent sur ce point. Pour qu’une cure réussisse, une grande force vitale est indispensable. On ne peut sortir rien de rien. Il faut un pouvoir de régénérescence chez le psychanalyste et une puissante libido génitale chez le névrosé. Voilà pourquoi les freudiens classiques n’entreprennent aucune cure après le retour d’âge. De toute façon, la psychanalyse représente une grande dépense d’énergie. On a détruit toute la structure, tout le faux équilibre d’une vie, mais équilibre quand même. Avec quoi reconstruire ? On a réduit le sujet à l’état de chrysalide. Et après ? Où prendre ces forces de croissance que l’enfant possède à l’infini ? On recommence à zéro. C’est très bien. Mais où les moyens de refaire une vie idéale dont la première n’était qu’un brouillon ? A cause de cela beaucoup de psychanalyses se terminent en queue de poisson ou ne finissent jamais… C’est là que le yoguin avec ses souffles vitaux bat la médecine occidentale.

Enfin   en plus de cette revitalisation physiologique du yoga la culture psychique a besoin dans certains cas de se résoudre dans une échappée spirituelle qui est sa continuation logique. La Rédemption et la Grâce sont parfois les mythes nécessaires pour guérir un sentiment de culpabilité rebelle à tous les remèdes. [Cf. mon Anneau de Polycrate (Editions Psyché). Bien entendu « mythe » est employé ici dans le sens psychologique et non ontologique]

Je mets au point à l’heure actuelle une méthode combinée de psychanalyse la plus orthodoxe et de Radja yoga pour le dernier tiers de la cure. Mais ceci fera le sujet d’un autre livre où je pourrai citer des cas concrets et donner un assez grand nombre d’observations.

LA RECHERCHE DU SURHUMAIN

Je voudrais tout de suite tuer dans l’œuf un malentendu avant qu’il ne naisse. Il n’est pas question à aucun moment ni pour le yoguin, ni pour le psychanalyste, de sortir de son rôle démocratique d’écran blanc (ou si l’on préfère le terme socratique « d’accoucheur d’idées ») pour prendre le rôle dictatorial de conseiller et de directeur d’inconscience. Il s’agit bien plutôt ici de continuer la même technique de plongée en profondeur sur un plan supérieur. Déjà P. Teilhard de Chardin a lancé cet appel aux psychanalystes :

« Jusqu’à présent, et pour d’excellentes raisons, votre science s’est surtout préoccupée de faire apercevoir par l’individu au fond de lui-même, certaines impressions oubliées, certaines complications secrètes, avec l’idée (vérifiée par l’expérience) que ces refoulements, ces complexes, une fois démasqués et acceptés, s’évanouiront à la lumière.

« Ceci est bien. Mais ce travail de déblaiement et de liquidation une fois accompli, est-ce qu’une autre œuvre de clarification — plus constructive, et donc plus importante — ne reste pas à faire ? Je veux dire aider le sujet à déchiffrer, dans les zones encore mal explorées et explicitées de lui-même, les grandes aspirations (sens de l’Irréversible, sens cosmique, sens de la Terre, sens humain…) dont je parlais tout à l’heure. Opération inverse de la précédente. Psychanalyser, non pas pour dégager, mais pour engager. Faire lire l’homme en soi, non plus pour dissiper des fantômes, mais pour donner consistance, direction et satisfaction à certains grands besoins ou appels essentiels qui étouffent en nous (et dont nous étouffons), faute d’être traduits et compris ?… Œuvre compliquée et délicate de découverte, en vérité, puisque sur ce domaine professeur et élève, directeur et dirigé, avancent également à tâtons; mais travail éminemment fécond, puisqu’il s’applique à discerner, non plus des liens ou des tares, mais les ressorts les plus secrets ou les plus généreux du dynamisme psychique qui nous anime. »

« En somme, jusqu’ici, la psychanalyse a surtout été médicalement intéressée à traiter des forces et des cas individuels. Au maximum, elle s’est occupée, par rapport à des groupes limités (famille surtout), à ouvrir et à centrer le sujet sur soi, de façon à le rendre socialisable au premier degré. Si les remarques présentées dans cette conférence sont justes, le moment ne serait-il pas venu où, par l’étude en chaque homme de ses aspirations trans-individuelles, elle doit s’engager (du point de vue non plus du guérisseur, mais de l’ingénieur) dans l’élaboration d’une Energétique, (d’une Psych-énergétique humaine), à l’échelle et à l’usage d’un groupe zoologique en cours de totalisation planétaire ? » [Revue Psyché n° 25, décembre 1948. P. TEILHARD DE CHARDIN : Les conditions psychologiques de l’unification humaine]

Encore une fois loin de nous l’idée de dire au malade : « maintenant que vous êtes guéri, allez à la messe », mais de chercher, au bout de la guérison, ce qui chez l’homme normal correspond à un besoin d’unification. Jung s’est spécialisé dans les cures des « nervous breakdowns » qui jaillissent comme une explosion soudaine chez les grands capitaines de l’industrie et des affaires aux approches de la cinquantaine. Ces névroses particulières, Jung les attribue au déséquilibre intérieur qui résulte de la négligence d’un besoin essentiel de la psyché : les tendances spirituelles. Or, c’est précisément à l’issue de la deuxième période de latence que j’inclinerais à placer un troisième retour des trois stades (oral-captatif, digestif-agressif, génital-oblatif). Maintenant il se trouve sur ce plan où l’homme s’est dépassé lui-même, et vraisemblablement se prépare à quelque nouvelle mutation. Tous n’atteignent pas ce plan bien que tous y soient appelés par les exigences mêmes de leur âme.

Les plus doués d’entre les freudiens ont tous trouvé en creusant dans l’inconscient ces exigences plus hautes. Mon maître et ami René Laforgue semble admettre dans ses récents travaux qu’il y a un stade de pensée au delà du stade religieux et du stade scientifique qui participe des deux.

A la limite il faut retrouver chez l’homme sain, avec les mêmes méthodes analytiques et avec le même non-interventionnisme de la part du médecin ou du maître, l’homme spirituel et supérieur qui dort en graine dans chaque psyché.

Ici le yoga présente une technique irremplaçable. Il dépasse notre psychologie arrêtée au stade génital oblatif pour atteindre en nous la part de spiritualité qui cherchait à vivre.

Mais seul le nettoyage complet de l’inconscient nous rend la disponibilité perdue… Avant tout, il faut empêcher le dragon du seuil de nuire… Là Freud est un  maître.

Bergson a fait une analyse lucide du sentiment religieux quand il a tracé une frontière entre l’émotion infra-intellectuelle et l’émotion supra-intellectuelle. [H. BERGSON, Les deux sources de la morale et de la religion, p. 40]

Dans cette distinction le même abîme sépare le sous-conscient et le supra-conscient des yoguins.

C’est l’émotion supra-intellectuelle qu’il faut toucher, susciter même, car elle est régulatrice de notre vie psychique. Ce n’est pas l’image qui crée cette émotion-là, mais l’émotion qui crée l’image. Quel artiste, quel poète osera nous contredire ?

Nous ne nous arrêtons plus au bord de « l’ineffable » comme devant un tabou. L’Europe du XXe siècle a aussi ses tabous. Au delà du stade génital oblatif nous atteignons le monde spirituel. Mais pour cela il nous faut éprouver d’abord l’émotion supra-intellectuelle. Le Radja yoga ne dit pas autre chose. Lui aussi ajoute que psychologiquement un homme n’est pas complet sans cette participation du divin.

J’insiste sur ce point. Il ne s’agit plus ni de théologie, ni de métaphysique, mais uniquement de psychologie. Ici William James a nettement défini les frontières. L’analyse du sentiment religieux ne confirme ni n’infirme son contenu théologique.

Pour la première fois dans les milieux intellectuels occidentaux, des psychologues, dans leur étude des mystiques, n’ont parlé ni d’hystérie, ni de complexes refoulés. Ils n’ont pas tenté d’expliquer le sentiment religieux par des instincts animaux ou des nécessités sociologiques. Ils l’ont traité comme un produit de l’émotion supra-intellectuelle qui a rompu tous les liens avec la sensation. C’est une frontière nouvelle et vitale du psychisme intérieur.

Rien qu’à ce seul point de vue, ils apportent un élément constructif et frais dans la science européenne. Ils rejoignent ainsi les vieilles techniques millénaires des yoguins. La paix entre Orient et Occident est proche.

Psychanalyse et mystique

…L’accord se fait facilement pour tout ce qui concerne la clientèle commune d’hommes plus ou moins normaux, de pécheurs et de névrosés.

Mais pour les autres ? Pour cette petite minorité qui constitue le capital spirituel de la société ?

Que font certains psychanalystes ? Ils dessinent chez le sujet la carte routière des complexes. Ils situent les voies de sortie de l’énergie affective. Ensuite ils coupent l’émotion névrotique du complexe sur lequel elle s’était branchée dans l’inconscient. En général, ils visent le retour à la moyenne, à la tiédeur.

Certains élèves de Freud vivent d’ailleurs sur ce postulat : passé l’enfance, l’affectivité et avec elle le pouvoir de renouveler la source des émotions va s’épuisant… L’adulte ne réagit violemment que sur les points sensibilisés avant l’âge de trois ans. Il n’est plus qu’une collection de mécanismes tôt montés.

C’est vrai de l’homme ordinaire et de l’anormal. Ce n’est pas vrai du saint. Ce n’est même pas vrai du grand artiste. Ils se caractérisent justement par cette disponibilité constante pour l’émotion neuve, cette extrême jeunesse de la sensibilité. Sainte Thérèse de Lisieux est ouverte à la joie et à la douleur, à vingt ans comme à trois. S’il ne vivait chaque amour aussi intensément que l’amour jadis éprouvé pour sa mère à douze mois, le poète n’écrirait pas une ligne. Le cœur du surhomme a éternellement trois ans.

On m’objectera ce que moi-même j’ai expliqué longuement tout à l’heure : qu’il ne s’agit pas de contenus, mais de cadres. Le freudisme ne prétend pas que l’homme soit incapable de vivre des sentiments actuels intenses. Mais il les revivra dans un certain moule, formé dans la prime enfance. Eh bien, je crois justement que le saint et le poète peuvent briser les cadres eux-mêmes. Puisque la psychanalyse consiste précisément à modifier le destin en modifiant le moule fondamental, ne peut-on pas concevoir qu’un génie le modifie spontanément, selon la finalité de son œuvre ?

En vérité, qui a poussé la sublimation jusqu’à l’état mystique s’est évadé du domaine de l’analyse. Les complexes ne sont-ils pas des chemins que l’énergie affective s’est frayés pour vaincre l’inertie de la matière ? L’histoire de l’adulte, c’est l’histoire de la libido qui appréhende des objets de plus en plus distincts du sujet, de plus en plus compliqués, de plus en plus élevés. L’homme normal surmonte ses conflits secrets, liquide progressivement des situations. Chez lui deux attitudes simultanées. Il y a l’homme d’habitudes : certaines images déclenchent les mécanismes des pulsions. Et il y a l’homme vivant : l’émotion supra-intellectuelle devient créatrice, valorise d’autres images.

Sur la voie de l’évolution spirituelle, l’homme d’habitudes avance, emporté par le rythme de la nature, le mouvement des saisons, le cours des âges. Il aboutit à la phase oblative familiale. Il ne va pas plus loin.

Qu’au lieu de se laisser porter par le temps, le milieu, les circonstances, il entreprenne de cultiver en lui l’élan spirituel, dans la mesure où il y parvient — où l’homme vivant l’emporte sur l’homme d’habitudes — il échappera non seulement à l’intervention, mais à l’analyse elle-même. Chez l’homme qui a sublimé ses instincts le courant affectif passe désormais librement. Il baigne tout le champ de la conscience. Retracer les travaux de dérivation et de canalisation du torrent libido, reconstituer les anciens complexes, les moments de l’évolution accomplie, n’a plus qu’un intérêt de documentation historique. L’adulte sublimé s’est délivré de ses bagages anciens. Le saint s’est libéré de son enfance. Puisque chaque jour il fête ses trois ans neufs. Le saint est un voyageur sans bagages.

Une nouvelle sublimation commence alors : la sublimation de l’amour mystique lui-même, depuis l’image anthropomorphique jusqu’à l’absolu sans représentations. Et je le répète tout se passe comme si l’amour était une force cosmique, une attraction du centre de l’univers qui s’exerce sur tous les plans de l’être, une poussée ascensionnelle de la matière vers Dieu. [Je traite ce sujet dans une œuvre en préparation : Le Scandale de l’Amour]

Je ne crois pas d’ailleurs que nos savants suivront cette voie du supra-conscient. Non seulement à cause du préjugé matérialiste, mais aussi parce que ce n’est pas dans la ligne d’évolution européenne. Et c’est là sans doute le véritable abîme qui sépare l’Orient de l’Occident. L’Oriental est mystique par tempérament et le mystique est essentiellement asocial. L’expérience religieuse est un dialogue. Dans le monde il n’y a que le moi et Dieu. Tandis que l’Occidental se passionne avant tout pour la collectivité. Ses recherches les plus désintéressées tendent vers le bien-être social. La cité terrestre l’attire plus que la Jérusalem céleste.

La psychanalyse a maintenant assez d’années derrière elle pour qu’on puisse prédire dans quelle direction elle progressera. D’après les derniers travaux de Jung et de Baudouin en Suisse, de Laforgue en France, et les recherches des écoles anglaises et américaines, elle promet des débouchés intéressants dans la pédagogie, dans la sociologie, dans l’orientation professionnelle. Elle fait entrevoir en quelque sorte un sentier insoupçonné encore vers un hédonisme collectif vainement mendié par les moralistes.

La psychanalyse est la science de l’économie psychique individuelle. L’économie politique est la science des lois qui règlent les échanges entre les collectivités. La psychanalyse va nous donner des indications extrêmement précieuses pour comprendre les problèmes de l’économie politique. Qui n’a pas été frappé par la similitude des termes tels que transfert ou intérêt avec sa définition anglaise : to pay attention to ? La connaissance des lois qui règlent l’économie psychique aboutira à l’économie politique, lorsque nous l’appliquerons aux groupes. Il en résultera un jour une science neuve qui permettra selon le vieux rêve de Platon, de confier le gouvernement des peuples aux plus aptes, d’organiser les collectivités sur des bases plus justes et plus sereines et, tout comme on fait pour les individus, de « dédramatiser » les tensions entre pays ou entre couches sociales.

Ainsi le Dr Laforgue peut fonder une sociologie psychanalytique ou même une psycho-politique. Depuis Platon jusqu’à nos jours l’intérêt de l’Europe tourne toujours en fin de compte autour de la politique et de l’idéal collectif.

Mais d’autre part un de nos plus purs athées peut aussi écrire : « Nous n’avons plus besoin de religion puisque nous avons la psychanalyse. » Et sans doute la psychanalyse est-elle le dernier espoir d’une Europe matérialiste. D’elle seule beaucoup d’entre nous attendent ce « supplément d’âme » déjà réclamé par Bergson. L’homme a vu son corps devenir plus grand que lui. Il faut maintenant sous peine de mort guérir de cette éléphantiasis. Il faut que le moi intérieur arrive à discipliner toutes ces acquisitions extérieures. Il ne s’agit pas ici de littérature vertueuse. Il n’est plus l’heure de prêcher. Les terribles géants que la science a créés, la science aussi peut et doit les soumettre.

Et alors, quand notre connaissance de l’âme, même si nous centrons notre intérêt sur le collectif et le social, sera aussi avancée que notre connaissance de la matière, alors peut-être dans ce devenir infini, la psychanalyse rejoindra le yoga, la cité terrestre coïncidera avec la cité céleste, le Dieu de détente des contemplatifs de l’Orient s’intégrera au Dieu de tension, qui est l’idéal occidental. Le Dieu de tension est plus dynamique. Mais il est surtout plus universel, car il représente, pour employer un terme cher à P. Teilhard de Chardin, le centre où convergeront un jour aussi bien la ligne contemplative et statique de l’Inde que la ligne encore sceptique du savant européen.

Le risque du savant doit être quotidien. Aux deux bouts de l’échelle, de l’infrahumain à l’ultra-humain, la science doit oser entrer dans le chaos pour en sauver à chaque minute quelques parcelles. Il n’est possible d’échapper aux fascinations du mythe que si l’on peut au-dessous de soi comme au-dessus reconnaître l’inconnu et le situer pour mieux en vivre. Trouverons-nous alors cette clef magique qui ouvrira enfin une porte sur un bonheur rationnel, dans un monde menacé par la destruction totale ?

Paris, 1943-1945.

Sur Maryse Choisy voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Maryse_Choisy

Maryse Choisy est une écrivaine française, née en 1903 et décédée en 1979.

Choisy a suivi un parcours atypique. Passionnée de psychanalyse (elle sera patiente de Charles Odier et découvrira au fil de ses séances avec lui qu’elle est enfant illégitime), elle a l’idée d’en introduire les concepts dans ses romans pour donner plus de densité à leurs personnages, puis entreprend de voir ce qui peut être apporté à la littérature par d’autres disciplines, idée que reprendra bien plus tard Michel Houellebecq dont elle a déjà le côté cynique et désabusé. Elle fonde à cette occasion un mouvement qu’elle nomme le sur-idéalisme pour désigner le gisement conceptuel sur lequel il va pouvoir s’appuyer.

Elle ne va pas hésiter, comme Jack London ou Alexandra David-Néel, à se documenter aux sources, allant jusqu’à passer un mois dans une maison de prostitution pour écrire son enquête Un mois chez les filles et… à se travestir en jeune moine pour Un mois chez les hommes (où elle a, écrit-elle, refusé les avances d’un moine du mont Athos)…

Quelques livres :

* 1923 : Presque…, quasi-roman. Éditeurs associés ;

* 1927 : La Chirologie. Alcan ;

* 1927 : Impressions de vendangeuse (texte paru en plusieurs fois dans L’Intransigeant) ;

* date : Mon cœur dans une formule (analogie entre la chimie minérale et les sentiments) ;

* date : Cahiers suridéalistes ;

* date : Un mois mannequin ;

* date : Un mois dompteuse dans une ménagerie foraine ;

* 1928 : Un mois chez les filles. Montaigne ;

* 1929 : Un mois chez les Hommes. Éditions de France ;

* 1930 : Delteil tout nu. Montaigne ;

* 1930 : Le Vache à l’âme. Éditions du Tambourinaire ;

* date : La guerre des sexes (? – réédité en 1970).

* date : L’Amour dans les prisons. Montaigne.

* 1931 : Quand les bêtes sont amoureuses. Édition des portiques.

* 1932 : Le veau d’or. NRF, Gallimard, coll. « les livres du jour ».

* 1933 : Un mois chez les députés (autopastiche).

* 1943 : Le thé des Romanech.

* 1946 : Contes pour ma fille… et pour les autres.

* 1947 : Mes enfances, Éditions du Mont Blanc, Genève.

* 1948 : Yoga et psychanalyse. Mont Blanc.

* 1948 : L’anneau de Polycrate, Psyché ;

* 1950 : Psychanalyse et catholicisme, L’Arche ;

* 1950 : Qu’est-ce que la psychanalyse ?. L’Arche.

* 1954 : Problèmes sexuels de l’adolescence. Montaigne.

* 1965 : L’être et le silence, Mont Blanc, 1965

* 1966 : Moïse, Mont Blanc, 1966

* 1968 : …mais la Terre est sacrée, Mont Blanc ;

* 1970 : La guerre des sexes, Publications premières.

* 1971 : Mes enfances, Mémoires (1903-1924), Mont Blanc ;

* 1974 : Potala est dans le ciel, Mont Blanc ;

* 1974 : Dialogues avec Sainteté le Dalaï Lama, Mont Blanc.

* 1977 : Mémoires. 1925-1939. Sur le chemin de Dieu on rencontre d’abord le diable, Émile Paul.