Salomon Lancri : L’apprentissage de la sagesse


26 Feb 2010

(Revue Le Lotus Bleu. No 8-9. Aout-Septembre 1969)

Le but des diverses techniques spirituelles est généralement défini d’une façon fort vague. En Orient on l’appelle Moksha (Libération), ou Shounyatâ (Vide), ou bien Nirvâna. C’est, dit-on encore, le Réel. Si l’on désire plus de renseignements sur cette Libération, on est naturellement conduit à demander : « Libération de quoi ? ». Ce qui amène l’instructeur à fournir une définition négative en indiquant ce dont on doit se détacher et ce qui, par conséquent, n’est pas ce but.

Mais quel est ce but lui-même ? En fait, pour tous ceux qui ne l’ont pas encore atteint, c’est l’INCONNU. On comprend dès lors pourquoi de nombreux instructeurs, refusant de le décrire, se bornent à dire que c’est l’inexprimable, l’indicible ou l’ineffable et pourquoi ceux qui s’efforcent d’en donner une description se heurtent à tant de difficultés. Comment, en effet, faire comprendre à un aveugle de naissance ce que sont les couleurs de l’arc-en-ciel ?

Dire que ce but suprême est le Réel ne signifie d’ailleurs nullement que le monde dans lequel nous vivons n’existe pas. Ce serait une absurdité, contraire à notre expérience de tous les jours. Car nous sommes les témoins de ce monde irréel dont nous faisons partie, par nos personnalités, c’est-à-dire par ce que nous connaissons de nous-mêmes tant qu’une ascension spirituelle ne nous a pas révélé des régions plus élevées de notre être. Nier l’existence de notre monde illusoire serait nier notre propre existence ici-bas.

Aussi les Bouddhistes, tout en croyant à un univers réel, accessible seulement aux Sages, ne contestent-ils nullement l’existence de notre monde inférieur. Ils savent que celui-ci est le support de l’existence de tous ceux, et ils sont légion, qui sont incapables de vivre à un niveau supérieur. Aussi n’est-il pas question, dans la littérature bouddhique, de l’inexistence du monde de l’illusion, mais simplement de son infériorité. Les Bouddhistes affirment, non sans dédain, que ce monde n’est « que cela » et que, du fait que nous lui appartenons, nous ne sommes, nous aussi, « que cela ». Opinion peu flatteuse pour nous et bien éloignée, évidemment, de celle de l’humanité ordinaire, qui n’a que trop tendance à se croire le centre de l’univers et le sommet de toute évolution.

Si nous n’avons pas encore conscience du Réel, celui-ci n’en est pas moins présent en nous, car il est partout. Pourquoi n’en sommes-nous pas conscients ? Parce que, répondent les Sages, nous interposons entre lui et nous l’écran de nos pensées, voile opaque qui nous le masque entièrement. Aussi l’enseignement théosophique répète-t-il jusqu’à satiété que le mental est le destructeur du Réel.

C’est le mental qui crée la mémoire et celle-ci nous empêche de répondre spontanément et correctement aux stimulations provenant du Réel. La mémoire dont il s’agit est celle qui conditionne notre jugement en créant en nous des habitudes, des automatismes et des tendances diverses, que les Hindous nomment vâsanâs. Au lieu de voir ce qui est, nous percevons les imaginations créées par notre mental.

Comme le déclarait Platon, nous sommes comme des êtres enchaînés dans une caverne et qui ne peuvent se retourner pour regarder l’entrée de cette caverne. Ils prennent pour le réel les ombres qui dansent sur le fond de la grotte. Mais le réel est ce qui se passe derrière eux, dans la pleine clarté du jour, hors de cette grotte. S’ils pouvaient se libérer de leurs chaînes et se tourner vers l’entrée de la caverne, ils pourraient apercevoir les êtres et les choses réelles et non simplement leurs ombres. C’est, allégoriquement décrit, ce qui se produit lorsque la Libération est atteinte. L’homme, devenu un Sage, ne se fie plus à ses sens physiques et à son intellect pour connaître ce qui est. Se détournant des imaginations de son mental, il devient extrêmement attentif à tout ce qui se passe en lui et hors de lui. Il laisse ainsi le réel pénétrer en lui, sans plus empêcher cette irruption par le tumulte de ses pensées. Il pratique désormais ce que les Bouddhistes appellent l’attention parfaite. Celle-ci est l’une des voies de l’Octuple Sentier qui, selon eux, mène à la délivrance de la Souffrance.

Ils placent cette attention parfaite au-dessus de la méditation parfaite, autre voie de ce Sentier. Seule, affirment-ils l’attention parfaite peut conduire au Nirvâna. Quant à la méditation, qu’ils désignent par le terme jhâna (l’équivalent pâli du terme sanscrit dhyâna), elle ne peut, disent-ils, que purifier et créer ainsi des dispositions favorables à la pratique fructueuse de l’attention parfaite (Alexandra David-Neel, « Le Bouddhisme », 85).

La thèse bouddhique est qu’en raison des préjugés que suscite en nous l’imperfection de notre discernement, nous voyons le monde sous de fausses apparences. L’attention parfaite permet de se débarrasser de toutes les notions erronées acceptées sans examen critique suffisant. C’est grâce à cette vigilance lucide et constante que l’on peut parvenir au Réel. Celui qui veut atteindre ce but doit examiner avec soin et sans parti pris toute son activité, physique et mentale. Il doit devenir conscient des moindres sentiments qui s’élèvent en lui, leur accorder une attention sans défaillance. Dans cet examen il doit adopter l’attitude impersonnelle du savant qui colle son œil à un microscope. Il lui faut donc s’abstenir d’approuver ou de blâmer ce qu’il fait, ce qu’il pense ou ce qu’il éprouve en se fondant sur un code moral ou sur ses prédilections ou aversions personnelles. Cet examen approfondi doit également porter sur son entourage. Il lui faut non seulement être parfaitement attentif à tous les bruits, spectacles, odeurs et contacts qu’il perçoit, mais encore scruter les autres avec la même objectivité et la même concentration que lorsqu’il s’observe lui-même. Rien ne devra lui échapper, dans ses rêves, pendant lesquels il devra s’efforcer d’avoir une lucidité aussi grande qu’à l’état de veille.

Tous ceux qui sont familiers avec l’enseignement de Krishnamurti ne peuvent manquer d’être frappés par la similitude de cet enseignement avec ces conceptions des Bouddhistes. Ce que recommande Krishnamurti et qu’il appelle la vraie méditation n’est autre, somme toute, que l’attention parfaite des Bouddhistes. Seule une lucidité constante peut mener, dit-il, à la découverte du Réel, qu’il nomme l’Amour et qu’il définit comme « une forme différente de vie, de mouvement, qui est au-delà du temps » (Entretiens de Paris 1961, page 99).

Quels que soient les mérites respectifs de l’attention et de la méditation parfaites, toutes deux permettent d’obtenir la maîtrise du mental. De même que la méthode de Krishnamurti est destinée à nous émanciper de la tutelle des pensées, la méditation prescrite par Patanjali dans ses « Yoga-Soutras » est un moyen efficace pour réprimer les vrittis (tourbillons ou modifications du mental) afin que, dans un intellect parfaitement calme, puisse se refléter le Réel. Ces deux méthodes, l’une et l’autre d’une valeur incontestable, peuvent et doivent être employées concurremment, ainsi que le recommande le Bouddhisme. Basées toutes deux sur le développement d’une extrême concentration de pensée, elles nécessitent, l’une et l’autre, la mobilisation de toutes les ressources et de toute l’énergie du mental. Elles tendent, l’une comme l’autre, à une considérable intensification de la réceptivité et procurent un accroissement constant de la connaissance de soi, à tous les niveaux, conscients et inconscients.

Résultat essentiel, car l’aspirant à la Sagesse est nécessairement en quête de lui-même. On ne devient spirituel qu’en obtenant la connaissance de soi-même. C’est le leitmotiv de tous les instructeurs spirituels qualifiés. De tous temps, ils ont été unanimes à répéter l’injonction delphique « Connais-toi toi-même ».

Mais il n’est certes pas facile de se connaître, car il faut pour y parvenir rejeter tous les mensonges que l’on se fait à soi-même, répudier toutes les aliénations, se voir sans déformations, sans embellissements et avoir le courage de s’accepter tel qu’on est. Il est indispensable, pour cela, d’éviter les évasions qui nous font détourner le regard des sentiments qui s’agitent en nous sous le calme trompeur de la surface de notre conscience. Car, comme l’affirme Krishnamurti, c’est l’évasion qui crée le problème psychologique. Le camouflage conscient ou inconscient de ce que nous sommes en réalité provoque immanquablement nos conflits psychiques. Il nous divise et détruit notre harmonie intérieure, une partie de nous-même se dressant souvent alors contre une autre fraction qu’elle condamne ou qu’elle ne veut pas connaître. Dans le premier cas c’est la répression brutale, source d’insatisfaction, de nervosité, de déperdition d’énergie et de sourde irritation. Dans le second cas, c’est le refoulement dans les profondeurs de l’inconscient, avec ses graves répercussions sur la santé mentale mises en lumière par les psychanalystes.

C’est seulement quand on a fait quelque progrès dans la connaissance de soi-même qu’on peut faire cesser ces conflits psychologiques comparables aux guerres civiles qui, parfois, déchirent les nations. Ce n’est qu’une fois cette pacification intérieure réalisée qu’on peut espérer progresser dans la pratique du Yoga ou de toute autre ascèse spirituelle et finalement obtenir la vision du Réel. Il ne s’agit pas de s’en faire une représentation mentale. Car le Réel est l’INCONNU. Il est donc impossible de l’imaginer avant de l’avoir connu. Tout essai de conception mentale du Réel est donc nécessairement voué à l’échec. Il ne pourrait que nous  entraîner dans une fausse direction.

Le Réel, que les Hindous nomment Pouroucha, est la conscience pure. Il ne peut être pensé. Car, étant subjectif par rapport au mental, il est au-delà de la pensée. Il ne peut que se contempler lui-même. C’est précisément ce qui se produit dans un Sage lorsque celui-ci, plongé dans le Samâdhi, atteint le Nirvâna. Sa conscience pénètre alors dans un état où s’évanouit la distinction entre le sujet et l’objet qui caractérise le mental. C’est pourquoi Krishnamurti, qui appelle le Réel l’Amour, dit que celui-ci ne peut être pensé. Que faut-il donc faire pour connaître le Réel ? Simplement écarter les obstacles qui l’empêchent de pénétrer dans notre conscience. Car c’est le Réel qui doit venir à nous et non nous qui devons aller à lui. Tout ce qui est en notre pouvoir, c’est de nous purifier et laisser le Réel faire le reste. Si rien ne se produit, c’est que notre purification n’est pas suffisante. Il n’y a donc qu’à persévérer en étant assurés que lorsque nous serons prêts, le Maître Suprême qu’est le Réel le sera également et se révèlera à nous.

C’est dans cette perspective qu’il faut envisager la culture des vertus. Celles-ci ne sont qu’un moyen. Elles créent un climat psychologique propice à la recherche spirituelle. Elles permettent une rapide élimination des obstacles à l’irruption du Réel en nous. Elles amènent la stabilité du calme intérieur, condition indispensable de l’éveil spirituel. Le calme d’un être non vertueux ne peut être durable.: Toujours harcelé par ses passions, il est  trop plein d’avidité, d’agitation, d’ambition, de tumulte et de confusion pour se consacrer efficacement à un autre objectif que la satisfaction de ses désirs égoïstes. S’il décide de rechercher la spiritualité, il doit commencer par se purifier. Car ses défauts  sont comme des boulets qui le rivent sur place, incapable de progresser dans cette recherche.

La culture des vertus nécessite des efforts souvent héroïques qui tendent cependant à disparaître, à la longue, quand le comportement vertueux devient habituel. Strictement parlant, quand il y a effort il n’y a pas vertu. Si celle-ci existait réellement, la conduite vertueuse serait spontanée, sans nul besoin de se l’imposer par des efforts répétés. Seul le Sage qui a éveillé ses pouvoirs spirituels est vraiment vertueux, sans aucun effort. Sa conduite est spontanément pure et altruiste, car, débordant d’amour pour tous les êtres, il ne peut agir autrement. Ce comportement est pour lui tout aussi naturel que le réflexe qui fait vivement retirer la main du feu.

Si la culture des vertus est pénible, elle n’en est pas moins fructueuse. Ses résultats seront d’autant plus importants que les efforts pour se conformer à un haut idéal auront été plus énergiques. Dans la poursuite de la spiritualité, comme dans toute autre recherche, on n’arrive à rien sans effort. On n’obtient de succès qu’en en payant le prix. Le savant, l’artiste et l’athlète le savent bien. Aucune aide extérieure ne peut suppléer les efforts personnels de l’intéressé. A défaut de tels efforts, même l’aide d’un Maître de Sagesse resterait inefficace. Le facteur le plus déterminant du progrès d’un disciple est sans aucun doute son propre mérite. C’est un principe fondamental de l’enseignement théosophique que personne ne peut être fait Adepte par un Instructeur, celui-ci fût-il le plus savant et le plus saint des Sages. On ne peut devenir Adepte que par ses propres efforts.

Il en est de l’entraînement spirituel comme de la formation intellectuelle. Un élève ayant les plus savants professeurs et disposant de la plus riche bibliothèque ne peut progresser intellectuellement que s’il fait lui-même les efforts nécessaires pour accumuler des connaissances et pour comprendre ce qu’on lui enseigne. Il ne profiterait en rien de la gymnastique mentale auquel se livrerait un autre à sa place. Il ne peut y avoir aucun favoritisme en matière d’entraînement, qu’il soit physique, intellectuel ou spirituel, On ne peut avancer sur ces trois lignes de développement que par un exercice personnel. Ceux qui progressent plus rapidement et plus facilement que les autres ne font que recueillir le fruit d’efforts faits dans des vies antérieures. Avant de récolter,  il faut semer. Telle est la loi.

La lecture des « Mahatma Letters » nous apprend que Sinnett demanda à l’Adepte Koot-Houmi de développer en lui le don de clairaudience pour lui permettre d’entendre sa voix astrale et de recevoir ainsi, de sa part, un enseignement oral. Cet Adepte lui répondit que les Initiés observent une règle de fer qui leur interdit d’aider les néophytes à développer leurs pouvoirs occultes. Ceux qui veulent obtenir de tels pouvoirs doivent les éveiller eux-mêmes, tout seuls. Ce Maître de Sagesse ajoutait : « …tout homme sérieusement disposé peut acquérir pratiquement ces pouvoirs… il n’y a pas plus de distinction de personne en cela qu’il n’y en a pour la détermination des gens sur qui brillera le soleil ou à qui l’air donnera de la vitalité ».  Et il concluait : « Les pouvoirs de toutes sortes sont devant vous: prenez ce que vous pouvez » (Mahatma Letters, 65).

Comme l’implique la règle que l’Adepte se fait et n’est pas fait, on ne parcourt les diverses étapes de l’Initiation qu’en rendant actifs ses pouvoirs latents. C’est un processus d’auto-développement, quoiqu’une aide extérieure puisse être fournie. Suivant les termes d’un Maître de Sagesse, les « degrés de l’initiation d’un Adepte marquent les sept stades auxquels il découvre le secret des principes septuples de la nature et de l’homme et éveille ses pouvoirs endormis ». (M.L., 97).

Ainsi, pas d’Initié sans pouvoirs supranormaux. Il ne saurait en être autrement car, comme l’affirmait le même Maître de Sagesse, les secrets initiatiques sont pour la plupart, sinon tous, incommunicables à ceux qui n’ont pas suffisamment développé leurs pouvoirs occultes. Comme le précisait cet Adepte, « la réceptivité doit être égale au désir d’instruire » et, d’autre part, « l’illumination doit venir de l’intérieur » (M.L., 278).

L’acquisition de pouvoirs psychiques ne provoque cependant pas obligatoirement une progression spirituelle. On peut, en effet, être très égoïste et malfaisant et posséder des pouvoirs occultes. S’il en était autrement, l’existence de magiciens noirs serait inconcevable. Par contre, la progression spirituelle entraîne nécessairement dans son sillage le développement de pouvoirs psychiques qui sont le résultat et non la cause de l’essor spirituel. Comme l’affirmait Mme Blavatsky, dans ce cas les pouvoirs supranormaux sont « l’accompagnement naturel de l’existence sur un plan supérieur d’évolution » dont l’accès est le but de tout aspirant à la sagesse.

Nous ne pouvons vivre sans désir. Tuer en nous tout désir serait nous ôter tout dynamisme et nous vouer à la stagnation et finalement au désespoir. Il  faut donc, comme dit Krishnamurti, vivre avec son désir. Ce qui ne signifie nullement qu’il faille se soumettre à lui, être son esclave et se laisser engluer par lui dans l’irréel. Il faut d’abord l’observer attentivement, quel qu’il soit, tel qu’il est, en le regardant bien en face, dans toute sa nudité, après lui avoir enlevé tous les masques dont il s’affuble et avoir écarté tous  les mensonges avec lesquels il tente de nous duper. Après avoir bien contemplé ce compagnon dont nous ne pouvons nous passer, nous aurons ensuite à l’orienter dans la direction que nous jugerons la meilleure.

Cette direction est celle qui nous fera éviter la confusion des valeurs spirituelles et matérielles si fréquente dans notre monde d’illusion. En maintenant cette sage orientation de notre désir, nous parviendrons à une connaissance croissante de nous-mêmes, à l’éveil de nos facultés spirituelles et à un nouveau style de vie caractérisé par la soumission de l’individuel à l’Universel.

Ainsi dirigé, notre désir cessera d’être une cause de désappointements sans cesse renouvelés. Il ne nous plongera plus dans l’amertume et la détresse comme lorsque ce que nous convoitons demeure hors de notre portée. Car nos facultés sont les seules choses qui ne puissent nous être enlevées et l’usage constant que nous en ferons pour aider les autres les renforcera graduellement.

C’est ainsi que nous pourrons vivre en paix avec notre désir. Et, grâce à sa sublimation, nous pourrons finalement passer du monde de la faiblesse, du charnel, de l’égoïsme, de l’illusion et de la souffrance au monde de la paix, de la force et du bonheur qui est celui des Initiés.

S. LANCRI.