L’archer, le judoka, marionnettes, sabres et l’ours apprivoisé


14 Jun 2018

Les extraits suivants présentent des points intéressants non seulement dans leurs rapports entre eux, mais encore dans ceux qu’ils ont avec un « classique » de la littérature allemande du début du XIXe siècle, Le Théâtre de Marionnettes de Kleist, qui est le quatrième des exemples que j’ai ici arbitrairement rapprochés pour illustrer certains aspects du Zen tels que « la connaissance constante » ou « l’obéissance à la nature des choses ».

Le premier de ces textes, extrait du livre d’Eugen Herrigel : Le Zen dans l’art du tir à l’arc, relate comment un Européen apprit, sous la conduite éclairée d’un maître japonais, comment ne pas tirer à, l’arc mais laisser le « Ça » tirer pour lui. Les pages de Robert Linssen traitent du judo comme moyen d’utiliser « l’instinctive sagesse du corps ». Le troisième texte, dont l’auteur, Takano Shigeyoshi, est un des plus remarquables épéistes japonais, met en lumière le rapport existant entre l’art du sabre et celui du marionnettiste dont on sait l’importance qu’il a au Japon. Avec Kleist, nous passons du théâtre de marionnettes à une curieuse histoire de duel avec un ours apprivoisé.

Si le lecteur a perçu les rapports existant entre ces différents thèmes et ces différents textes, il lui sera assez facile de s’intéresser à l’histoire d’un Chinois imaginaire, nommé Chi-Ch’ang, expert en matière de tir à l’arc, dont Nakashima Ton nous dit qu’a il s’était si bien mis à l’unisson des lois secrètes de l’univers et si bien détaché des incertitudes et des contradictions des choses apparentes qu’au soir de sa vie il ne faisait plus de distinction entre « je » et « il », entre « ceci » et « cela ». Le kaléidoscope des impressions sensorielles ne le concernait plus ; pour lui, son œil aurait pu être une oreille, son oreille un nez, son nez une bouche ».

N. W. R.

***

L’art du tir a l’arc par Eugen Herrigel

Un jour je demandai au Maître :

Comment la flèche peut-elle être tirée si je ne la tire pas ?

C’est Cela qui tire, me répliqua-t-il.

Je vous ai entendu dire cela plusieurs fois, laissez-moi donc poser ma question autrement : comment puis-je tirer en m’oubliant moi-même si je ne suis pas en cause ?

Cela se manifeste au point de la plus extrême tension.

Et qui est ou qu’est Cela ?

Lorsque vous l’aurez compris, vous n’aurez plus besoin de moi. Mais si j’essayais de substituer une explication à votre propre expérience, je serais un maître détestable. Cessons donc de parler et continuez à vous exercer.

Et un jour, comme je venais de tirer, le Maître s’inclina profondément et interrompit la leçon.

Cette fois, Cela a tiré, s’écria-t-il à ma grande surprise.

Lorsque je compris enfin ce qu’il voulait dire, je ne pus me défendre d’un mouvement de joie.

Je n’ai pas dit cela pour vous flatter, me dit le Maître d’un air sévère. Ma constatation ne devrait pas vous toucher, ni mon salut, qui ne vous était pas adressé car vous n’êtes pour rien dans ce coup. Cette fois vous avez su vous oublier au moment de la plus haute tension, en sorte que votre tir est tombé de vous comme un fruit mûr. Continuez à vous exercer comme s’il ne s’était rien passé.

J’ai peur de ne plus rien comprendre, dis-je au Maître. Même les choses les plus simples sont devenues confuses. Est-ce moi qui bande l’arc ou est-ce l’arc qui me fait atteindre au point de la plus haute tension ? Est-ce moi qui touche la cible ou est-ce la cible qui me touche ? Cela est-il de nature spirituelle lorsqu’on le voit avec les yeux du corps et de nature corporelle lorsqu’on le voit avec les yeux de l’esprit ou tous les deux à la fois, ou ni l’un ni l’autre ? L’arc, la flèche, la cible et le moi, tout cela se confond au point que je ne puis plus le séparer. Même mon désir de le séparer a disparu, car dès que je prends l’arc et que je tire, tout devient si clair, si évident, si ridiculement simple…

Enfin ! dit le Maître. Enfin la corde de l’arc s’est détendue en vous !

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Judo et unité psychophysique par Robert Linssen

Les Maîtres Zen, le Hatha Yoga et le Judo nous enseignent que les races humaines actuelles ont perdu toute trace d’une sagesse instinctive du corps. Le corps physique dédaigné par de nombreux mystiques, spiritualistes et intellectuels occidentaux est le Mental Cosmique au même titre que les plus hauts sommets de l’esprit.

Il nous est encore possible de retrouver une sagesse instinctive du corps puisant son génie dans les mémoires biologiques obscures remontant aux origines du monde. Les possibilités de la vie physique envisagée sous cet angle sont immenses.

Telle est la raison pour laquelle de nombreux sympathisants du Zen pratiquent le Judo. Nous ne prendrons pas ici la responsabilité d’affirmer que la pratique du Judo conduit à l’expérience du Satori. Elle donne néanmoins au corps physique une souplesse, une détente, une relaxation musculaire et nerveuse qui peuvent être d’une grande utilité. Le Judo apporte également une pacification et une non-violence de la pensée. Nous savons, certes, que cette pacification et cette non-violence s’appliquent aux couches les plus périphériques, les plus « physiques » du mental et qu’elles n’affectent pas le processus du « moi » dans ses ultimes retranchements. Les résultats atteints peuvent être néanmoins d’une aide considérable.

La tradition chinoise nous donne quelques détails intéressants sur les origines du Judo bien antérieures à la forme donnée par le Maître Kano au siècle dernier.

Ses principes de non-résistance et de non-violence prirent naissance dans l’esprit d’un observateur constatant un jour la rupture des branches d’un sapin sous le poids de la neige, tandis que de simples roseaux plus faibles mais plus souples sortaient victorieux de l’épreuve. Cette souplesse et cette non-résistance figurent parmi les bases du Judo.

Nous sommes souvent brisés par les circonstances car nous résistons à la loi de la Vie.

Nous ne sommes plus adéquats. Nous n’avons plus la détente ni la souplesse physique ni l’agilité mentale nous permettant de répondre adéquatement aux circonstances. Notre activité mentale désordonnée et notre imagination trop féconde nous coupent du monde extérieur.

La pratique du Judo nous oblige à une attention toute physique et non mentale. Celui qui pense, en Judo, est immédiatement envoyé sur le tapis. La victoire est assurée au non-résistant, tant physiquement que mentalement. Nous nous imaginons à tort que seuls les gestes pensés, calculés sont les bons.

La pratique du Judo nous aide à revaloriser la vie végétative trop souvent méprisée par nos générations hyper-intellectualisées. Nous devons nous affranchir de notre excès d’intellectualité.

Ainsi que nous l’avons vu précédemment, l’activité mentale recèle un caractère de violence fondamentale dont l’ampleur nous échappe. La violence et la peur sont les signes distinctifs de la pensée dans ses zones les plus profondes. Nous en sommes souvent inconscients. Dans les premiers moments de l’entraînement, le judoka attentif peut surprendre en lui l’apparition très nette de cette violence et de cette peur mentales. Il constatera qu’elles s’opposent radicalement aux réflexes issus de la sagesse instinctive du corps. Les gestes que suggèrent la violence et la peur expriment des attitudes crispées, agitées et souvent agressives. Le grand art du Judo consiste précisément à utiliser au maximum la force de l’adversaire contre lui-même. Si nous tentons de lui résister, nous serons immédiatement déséquilibrés et notre chute sera inévitable. Si nous nous affranchissons de toute suggestion mentale nous commandant de résister et qu’au contraire nous adoptons une attitude extraordinairement souple, la chute de l’adversaire est certaine.

Pour les « hyper-cérébraux » impénitents la pratique du Judo apporte de grands bienfaits. L’acuité de l’exercice et l’attention toute physique qu’il requiert apportent une heureuse compensation. L’équilibre est assuré, car un judoka est obligé d’exercer une observation vigilante, non mentale. Il est obligé de re-découvrir les réflexes corporels endormis d’une sagesse instinctive directement reliée à la nature profonde de toutes choses et de son être même.

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Psychologie de l’escrime par Takano Shigeyoshi

Quand j’ai un sabre de bambou qui répond particulièrement à mon goût personnel par son poids, sa forme, etc., je me mets plus aisément dans un état où mon corps et le sabre ne font qu’un. Il va sans dire que dès l’instant où l’on se laisse dominer par le désir de gagner le combat ou de montrer son adresse technique, l’escrime perd toute sa valeur. C’est lorsque ces pensées sont écartées, lorsqu’on cesse même de penser à son corps que l’on peut atteindre à l’état d’unité : alors vous êtes le sabre et le sabre, c’est vous, car il n’y a plus de distinction entre les deux. Cet état est appelé en psychologie muga (« non-moi » ou « non-esprit ») et correspond peut-être à ce que le bouddhisme appelle un « état de viduité ». On y est libéré de toutes les pensées et de tous les sentiments qui entravent l’exercice le plus libre de n’importe quelle technique et l’on y revient à son « âme originelle », délivrée de ses servitudes corporelles.

J’ai parfois l’impression que, lorsque le montreur de marionnettes met toute son âme dans son art, son état d’esprit ressemble à celui de l’escrimeur. Lui aussi perd conscience de ce qui le distingue de la poupée qu’il manipule. Ce spectacle devient vraiment un art lorsque le manipulateur atteint cet « état de viduité » que je disais.

On pourrait croire que le cas de l’escrimeur est différent parce qu’il affronte un personnage vivant dont le but est de le frapper à chaque instant, mais je ne crois pas à cette différence dans la mesure où le montreur de marionnettes et l’homme au sabre atteignent un état d’identification qui se manifeste indépendamment de ses objectifs. A ce moment-là, je ne vois plus devant moi un adversaire qui me menace, mais je me transforme moi-même en cet adversaire et tout se passe comme si chacun de ses mouvements, chacune de ses pensées étaient les miens. Intuitivement, ou plutôt inconsciemment, je sais quand et comment le frapper. Tout cela me semble être tout naturel.

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Le théâtre de marionnettes par Heinrich von Kleist

Un soir de l’hiver 1801, comme je marchais dans le parc, je rencontrai M. C…, un homme très connu du public, qui avait été engagé comme premier danseur à l’opéra. Je lui dis, en passant, que je l’avais remarqué plusieurs fois devant un théâtre de marionnettes en plein air installé sur la place du marché. Il m’assura que je n’avais aucun motif de m’étonner de son goût pour les marionnettes dont le spectacle, me dit-il, lui était d’un grand enseignement. Nous nous assîmes pour discuter de cette étrange théorie.

Il me demanda si je n’avais pas été impressionné moi-même par l’élégance et la grâce des mouvements de ces poupées, en particulier des plus petites. Je ne pus le nier : un groupe de quatre paysans dansant une ronde endiablée n’aurait pu être mieux évoqué, avec plus de beauté et de charme, par les plus grands peintres flamands de scènes villageoises. J’interrogeai C… sur la façon dont ces personnages étaient manipulés. Comment était-il possible de contrôler les mouvements de ces petits membres ? Comment le manipulateur faisait-il pour ne pas se prendre les doigts dans les ficelles ? Il me répondit que je ne devais pas commettre l’erreur de penser que chaque membre était contrôlé séparément dans toutes les phases de la danse :

Chaque poupée, me dit-il, a un centre de gravité, et, quand celui-ci se déplace, les membres suivent d’eux-mêmes le mouvement. En somme, ces membres sont des balanciers, dont les mouvements répondent automatiquement à celui du centre de gravité. Les mouvements de celui-ci sont très simples. Chaque fois qu’il se déplace suivant une ligne droite, les limbes décrivent des courbes qui complètent ce mouvement élémentaire. Souvent, lorsque les poupées sont simplement agitées, de manière arbitraire, elles se livrent à des mouvements rythmiques qui sont très proches de la danse.

Ces remarques parurent expliquer le plaisir qu’il éprouvait à regarder les marionnettes, mais je ne voyais pas pour autant les conclusions qu’il en tirait. Je lui demandai donc si, selon lui, le montreur de marionnettes devait être lui-même un danseur ou du moins avoir un certain sens de la chorégraphie. Il me répondit :

Même si la manipulation est aisée, elle n’est pas nécessairement effectuée sans sentiment: La ligne que doit décrire le centre de gravité est en tout cas très simple et, dans la plupart des cas, rigoureusement droite. Dans les cas où il s’agit d’une courbe, celle-ci aussi est simple. Il s’agit au maximum d’une ellipse — qui est la courbe naturelle des mouvements du corps humain (à cause des articulations). Le dessin d’une ellipse n’exige pas beaucoup d’art de la part du manipulateur. D’autre part, il y a quelque chose de très énigmatique dans une ellipse : elle représente en fait le chemin que suit l’âme d’un danseur lorsqu’il se meut, et je doute que le manipulateur puisse la dessiner s’il ne se sent pas au centre de gravité de sa poupée. Autrement dit, le manipulateur lui-même doit danser.

Je lui dis que j’avais toujours considéré la manipulation des marionnettes comme une chose sans esprit, comparable au geste du joueur d’orgue de Barbarie tournant sa manivelle.

Il n’en est rien, me répliqua C… L’action des doigts du manipulateur est en rapport étroit avec les mouvements de sa poupée, tout à fait comme les nombres avec leurs logarithmes. Mais il est vrai que ce dernier vestige de l’esprit humain peut être éliminé des marionnettes — auquel cas leur danse est purement mécanique et dirigée par une manivelle, comme vous le laissiez entendre.

Je m’étonnai qu’il s’attachât à cette forme mineure d’un grand art. Il sourit et me dit :

J’irai jusqu’à dire que si un artisan voulait suivre mes instructions et me fabriquer une marionnette, je pourrais faire exécuter à celle-ci une danse que ni moi ni aucun autre grand danseur de ce temps ne serait en mesure d’égaler.

Comme je regardais mes pieds sans rien dire, il ajouta :

Avez-vous vu les jambes artificielles que les artisans anglais fabriquent pour les amputées ?

Je lui dis que je n’en avais jamais ouï parler.

C’est dommage, parce que si je vous dis que ces amputés sont capables de danser, vous ne me croirez sans doute pas ?

De danser ?

Oui. Leurs moyens sont évidemment limités, mais leurs mouvements ont un équilibre, une aisance et une grâce qui vous surprendraient.

Je lui dis en plaisantant qu’il avait trouvé son homme : l’artisan capable de fabriquer de si remarquables membres artificiels le serait sans nul doute aussi de fabriquer la marionnette dont il rêvait ?

Ce fut son tour de regarder le sol en silence.

Quelles sont, lui demandai-je, les vertus particulières que vous exigeriez de votre marionnette ?

Rien d’inhabituel, dit-il. Des proportions simplement harmonieuses, de la mobilité, et qu’elle fût facile à manipuler. Mais chacune de ces qualités devrait être portée à son plus haut degré et, en particulier, la localisation du centre de gravité devrait être plus conforme à la nature que chez la marionnette ordinaire.

Quelle supériorité auraient ces poupées que vous imaginez sur le danseur humain ?

Elle serait d’abord purement négative : la poupée ne se laisserait jamais aller à l’affectation (cette affectation se manifestant lorsque le centre d’intention d’un mouvement est distinct de son centre de gravité). Le manipulateur n’ayant aucun contrôle sur un autre point que le centre de gravité et ce centre étant son seul moyen de provoquer un mouvement déterminé, tous les membres suivent la loi de la pesanteur et sont ce qu’ils doivent être : de simples balanciers. C’est en vain que nous chercherions cette qualité chez la majorité de nos danseurs… Voyez mademoiselle P… : lorsqu’elle incarne Daphné poursuivie par Apollon, elle se retourne pour le regarder ; à ce moment, l’âme, le centre d’intention de son mouvement, est située dans les vertèbres lombaires et elle se plie comme si elle allait se briser. Et le jeune F…, lorsqu’il incarne Pâris et présente la pomme à Vénus, son âme — pénible spectacle ! — est dans son coude… De grandes balourdises sont inévitables, ajouta-t-il : nous avons mangé le fruit de l’arbre de la connaissance, le jardin d’Éden est fermé, nous avons perdu l’état d’innocence. Il nous faut errer dans le monde en essayant de découvrir peut-être une porte non gardée.

Je me mis à rire. Sans aucun doute, pensais-je, l’esprit ne peut se tromper là où il est inexistant. Mais je devinai que C… n’avait pas dit toute sa pensée et je l’invitai à poursuivre.

Ces poupées, dit-il, ont un autre avantage : elles n’ont pas découvert les lois de la pesanteur. Elles ne savent rien de l’inertie de la matière. En d’autres termes, elles ne savent rien de ce qui s’oppose le plus à la danse. La force qui les soulève est plus puissante que celle qui les enchaîne à la terre. Que ne donnerait pas notre chère G… pour peser soixante livres de moins ou pour avoir une force décuplée lorsqu’elle se livre à ses entrechats et à ses pirouettes ? Ces marionnettes, telles des fées, n’usent du sol que comme d’un point de départ et n’y redescendent que pour une pause momentanée avant un nouvel envol. Nous, en revanche, nous avons besoin du sol, pour nous reposer de notre effort — mais ce repos n’est pas la danse, et nous ne pouvons faire plus que de déguiser autant que possible nos moments de repos.

Je lui dis que, si astucieux que fussent ses paradoxes, il ne me ferait jamais croire qu’il y eût plus de grâce dans une poupée mécanique et articulée que dans le corps humain.

Il est tout simplement impossible pour un être humain, répliqua-t-il, d’atteindre la grâce de la poupée articulée. A ce niveau, seul un dieu peut se mesurer avec la matière et c’est à ce point que la boucle est bouclée…

Voyant ma surprise, il ajouta :

On dirait que vous n’avez pas lu le troisième chapitre de la Genèse avec une attention suffisante : si l’on ne comprend pas la première période de la culture humaine, il est assez malaisé de parler de celles qui la suivent, mais presque impossible de discuter de la toute dernière.

Je ne sais que trop, dis-je, le désordre que la conscience de soi impose à la grâce naturelle de l’être humain. Un jeune homme de mes amis a « perdu son innocence » sous mes propres yeux, et il n’a jamais retrouvé son paradis perdu en dépit de tous ses efforts. Mais quelles conséquences déduisez-vous de tout cela ?

Il me demanda à quoi je faisais allusion.

Il y a trois ans environ, dis-je, je me baignais avec ce jeune homme qui, à cette époque, était doté d’une extraordinaire grâce physique. Il avait quelque seize ans, et comme il n’avait guère encore éveillé l’attention des femmes, les premières traces de vanité étaient en lui à peine discernables. Il se trouva que nous venions de voir, l’un et l’autre, une sculpture célèbre représentant un jeune garçon se retirant une écharde du pied. Comme mon jeune ami se séchait, il posa le pied sur une chaise. Son image dans un grand miroir lui rappela la statue. Il sourit et m’en prit à témoin. En fait, j’avais eu la même idée au même instant, mais pour ne pas flatter sa vanité je lui dis en riant qu’il voyait des fantômes. Il rougit et voulut reprendre la pose pour me convaincre. Bien entendu, il n’y réussit pas. Dans sa confusion, il fit trois, quatre, dix autres tentatives, toutes vaines… A dater de ce jour, et pratiquement de cet instant précis, le jeune homme changea. Il ne quittait pas son miroir, et un à un ses attraits l’abandonnaient. Une force invisible, inconcevable semblait paralyser la liberté de ses gestes tel un filet d’acier, et lorsqu’un an fut écoulé il ne subsistait plus trace du charme que chacun leur reconnaissait précédemment.

C…, m’ayant écouté, parla à son tour d’une voix douce.

Cela me rappelle une autre histoire que je vais vous dire. Vous verrez aisément le rapport qui existe entre les deux… Au cours de mon voyage en Russie, je séjournai dans les terres de Herr von G…, un noble Lithuanien, dont les fils, à l’époque, s’adonnaient avec passion à l’art de l’épée. L’aîné, qui venait de sortir de l’université, y était devenu virtuose. Un matin il me proposa de me mesurer avec lui. Nous le fîmes et je l’emportai. Sa passion avait ajouté à sa confusion, et presque chacun de mes traits le toucha jusqu’à ce que, finalement, son épée lui tombât des mains. En la ramassant, mi-souriant, mi-furieux, il me dit qu’il avait trouvé en moi son maître, que d’ailleurs chacun dans le monde trouvait le sien un jour ou l’autre et qu’il était en mesure de me faire rencontrer le mien. Son frère éclata de rire et s’écria : « Allons au bûcher ! » Là-dessus ils me prirent par le bras et me conduisirent auprès d’un ours apprivoisé que leur père avait élevé. Lorsque j’approchai, l’ours se dressa sur ses pattes de derrière, en s’adossant au poteau où il était enchaîné. Il me regarda dans les yeux, la patte droite levée, dans la position d’un escrimeur. Je crus un instant que je rêvais, mais Herr von G… s’écria : « En garde ! Voyons si vous pouvez le toucher ! » Je me fendis ; l’ours abaissa la patte et para mon coup. Je voulus le tromper par une feinte ; il ne bougea pas. Je me fendis derechef, et derechef l’ours para. Je me trouvai dans la même situation que le jeune Herr von G… quelques instants plus tôt. La concentration de l’ours augmentait mon manque de contrôle. Je faisais alterner bottes et feintes — en vain ! Tel le plus habile escrimeur du monde, l’ours parait chaque botte, mais les feintes ne le leurraient pas. Les yeux dans les yeux, comme s’il lisait en moi, il se tenait là, la patte levée, prêt à combattre — et restait immobile si je feignais seulement de frapper… Croyez-vous cette histoire ?

Certainement ! m’écriai-je. Je la croirais venant de n’importe qui, et d’autant plus de vous.

Eh bien ! dit C… Vous avez dès lors en votre possession tous les moyens de me comprendre. Dans le monde de la nature, c’est lorsque le pouvoir de réflexion diminue que la grâce l’emporte. Mais ce n’est pas tout : deux droites qui se coupent s’éloignent l’une de l’autre, traversent l’infini et soudain réapparaissent au même point d’intersection. Lorsque nous regardons dans un miroir concave, l’image se perd dans l’infini et réapparaît elle aussi devant nous. De la même manière, après que la conscience de soi s’est pour ainsi dire perdue dans l’infini, la grâce reparaît, et reparaît dans sa plus parfaite pureté, une pureté qui est celle de la non-conscience ou d’une conscience sans limite, celle de la poupée articulée ou du dieu…

C’est pourquoi, dis-je d’un air un peu absent, nous devons manger à nouveau le fruit de l’arbre de la connaissance et revenir à l’état d’innocence.

Absolument, répliqua C… Tel est le dernier chapitre de l’histoire du monde.

***

L’expert par Nakashima Ton

Dans l’histoire qui suit, la démarche du héros s’explique par la philosophie taoïste. Le rapport étroit existant entre le Zen et cet antique enseignement chinois est mis en lumière par Arthur Waley dans les remarquables commentaires que cite Ivan Morris, traducteur américain de l’Expert dans son introduction : « L’art — écrit Ivan Morris — et en fait toutes les formes d’habileté jouent un rôle important dans le taoïsme. Comme le souligne le docteur Waley, les taoïstes voyaient dans beaucoup d’arts et de métiers des occasions d’utiliser un pouvoir apparenté, sinon identique à celui du Tao. Le charron, le charpentier, le boucher, l’archer, le nageur atteignent à la maîtrise, non point en accumulant les exploits ou en usant au mieux de leurs muscles ou de leurs sens, mais en utilisant la parenté fondamentale qui, au-delà des différences apparentés, unit leur propre Essence à l’Essence de l’art ou du métier qu’ils exercent.

« Lorsque, dans cette histoire, Chi-Ch’ang dit que « l’état ultime de l’activité est l’inactivité », il fait écho aux premiers vers du chapitre 38 du Tao-Te-King :

L’homme qui a la plus haute puissance ne se donne pas pour son possesseur,

Et c’est pourquoi il. garde sa puissance.

L’homme qui a une puissance inférieure ne peut se débarrasser des apparences de la puissance,

Et c’est pourquoi en vérité il est sans puissance.

L’homme qui a la plus haute puissance n’agit pas.

L’homme qui a une puissance inférieure agit. »

En ce temps-là vivait dans la cité de Hantan, capitale de l’antique État chinois de Chao, un homme nommé Chi-Ch’ang, qui aspirait à être le plus grand archer du monde. Après de nombreuses recherches, il acquit la conviction que le meilleur maître du pays était un certain Wei-Fei, son adresse était si grande qu’il était réputé capable de tirer tout un carquois de flèches dans une seule feuille de saule, à cent pas. Chi-Ch’ang se rendit donc dans la lointaine province où vivait Wei-Fei et devint son élève.

Wei-Fei lui ordonna d’abord d’apprendre à ne pas ciller. Chi-Ch’ang revint chez lui et s’allongea sur le dos, sous le métier à tisser de sa femme. Son intention était de garder les yeux fixés sur la pédale du métier à tisser sans les fermer lorsque celle-ci montait et descendait devant son visage. Il s’y exerça jour après jour et, au bout de deux ans, il fut capable de ne pas ciller même lorsque la pédale lui arrachait un cil. Arrivé à ce point, il sut que rien désormais ne pourrait le faire ciller, que ce fût un coup sur ses paupières, une étincelle jaillie du feu ou un nuage de poussière s’élevant l’improviste devant ses yeux. Il avait à ce point entraîné les muscles de ses paupières à l’inactivité que même dans son sommeil il gardait les yeux ouverts. Un jour qu’il était assis et regardait fixement devant lui, une petite araignée tissa sa toile entre ses cils. Il sut alors qu’il pouvait retourner chez son maître.

Ce n’est là qu’une première étape, lui dit Wei-Fei. A présent, tu dois apprendre à regarder. Exerce-toi à regarder les choses et reviens me voir lorsque ce qui est minuscule te semblera évident et lorsque ce qui est petit te semblera énorme.

Chi-Ch’ang retourna chez lui. Dans son jardin, il chercha un insecte à peine visible à l’œil nu, le posa sur un brin d’herbe et accrocha celui-ci à la fenêtre de sa chambre. Puis il alla s’asseoir à l’autre bout de la pièce et, jour après jour, s’exerça à regarder. Au bout de dix jours, l’insecte commença à lui paraître légèrement plus gros. A la fin du troisième mois il lui sembla être de la taille d’un ver à soie et Chi-Ch’ang pouvait distinguer nettement les détails de son corps. Les saisons passèrent sans qu’il s’en avisât : plus rien n’existait pour lui que l’insecte sur son brin d’herbe. Chaque fois que la bestiole mourait ou disparaissait, la servante la remplaçait par une autre tout aussi minuscule, mais aux yeux de Chi-Ch’ang ils paraissaient de plus en plus grands. Pendant trois ans, il ne quitta guère sa chambre. Puis, un jour, l’insecte lui parut être aussi gros qu’un cheval. Alors il se précipita hors de la maison et regarda autour de lui. Les chevaux lui semblèrent gros comme des montagnes, les cochons comme les collines et les poulets ressemblaient à des tours de château. Plein de joie, Chi-Ch’ang rentra chez lui, décrocha son arc et tira une flèche sur l’insecte qu’il tua sans même effleurer le brin d’herbe.

Sans plus attendre il retourna chez Wei-Fei. Cette fois, son maître impressionné lui dit :

Tu as réussi.

Il y avait cinq ans à cette époque que Chi-Ch’ang avait entrepris de s’initier aux mystères du tir à l’arc et il sentit que son rigoureux entraînement avait porté ses fruits. Aucun exploit ne lui semblait désormais hors de sa portée et, pour s’en assurer, il décida de se soumettre à une série d’épreuves. Il commença par toucher à cent pas, comme Wei-Fei l’avait fait, une feuille de saule. Quelques jours plus tard, il recommença en utilisant son arc le plus lourd et en posant en équilibre sur son coude droit une tasse pleine d’eau : pas une seule goutte ne se répandit. La semaine suivante, il prit cent flèches et les tira rapidement, l’une après l’autre, sur une cible éloignée. La première toucha le centre de la cible ; la seconde se ficha dans l’entaille de la première, la troisième dans l’entaille de la seconde et ainsi de suite, de telle sorte que finalement les cent flèches fichées les unes dans les autres constituèrent un long trait allant du centre de la cible à l’arc de Chi-Ch’ang. Wei-Fei, qui avait assisté à cet exploit, ne put s’empêcher d’y applaudir.

Chi-Ch’ang n’avait plus rien à apprendre de son maître. Pourtant, au parfait accomplissement de son ambition, il restait un obstacle : Wei-Fei lui-même. Chi-Ch’ang s’avisa avec amertume que, tant que le Maître vivrait, lui, Chi-Ch’ang, ne pourrait pas se prétendre le plus grand archer du monde. Il était à présent l’égal de son maître, mais non son supérieur, et cette pensée lui pesait.

Un jour qu’il marchait dans la campagne, Chi-Ch’ang vit Wei-Fei au loin. Sans hésiter, il prit son arc et visa. Mais son vieux Maître avait deviné sa pensée et au même instant il banda son arc lui aussi. Les deux flèches partirent en même temps, se rencontrèrent à mi-course et tombèrent sur le sol. Chi-Ch’ang tira aussitôt une autre flèche, mais Wei-Fei fit de même, avec le même résultat. Cet étrange duel se poursuivit jusqu’à ce que le carquois du Maître fût vide, alors qu’il restait encore une flèche dans celui de Chi-Ch’ang. « Cette fois j’ai gagné ! » murmura celui-ci. Mais Wei-Fei arracha promptement une petite branche d’un buisson épineux qui se trouvait à côté de lui et s’en servit comme d’une flèche. Les deux traits, une fois de plus, se rencontrèrent à mi-course.

Comprenant que son méchant dessein avait été déjoué, Chi-Ch’ang se sentit envahi par le remords. De son côté, Wei-Fei fut tellement satisfait d’avoir aussi brillamment manifesté sa virtuosité qu’il n’éprouva aucune colère à l’endroit de celui qui avait voulu le tuer, et les deux hommes se jetèrent dans les bras l’un de l’autre en pleurant.

Pourtant, tout en embrassant son élève, Wei-Fei se disait que sa vie était désormais menacée, et que le seul moyen d’écarter cette menace constante était de détourner l’esprit de Chi-Ch’ang vers un autre objet.

Mon ami, lui dit-il, je t’ai transmis à présent tout mon savoir. Si tu veux aller plus loin encore, il te faut franchir le col de Ta-Hsing et monter au sommet de la montagne Ho. Tu trouveras là le vieux Maître Kan-Ying, qui n’a jamais eu et n’aura jamais d’égal en notre art. Comparée à sa maîtrise, notre adresse est celle d’un enfant. Lui seul peut encore t’apprendre quelque chose.

Chi-Ch’ang partit immédiatement vers l’Ouest. Après un mois d’un voyage pénible, parmi les précipices et les pentes escarpées, il atteignit le sommet de la montagne Ho et la grotte où Kan-Ying avait élu demeure. Celui-ci était un très vieil homme dont les yeux avaient la douceur de ceux d’un mouton. Son dos était courbé et ses cheveux blancs descendaient jusqu’au sol. Pensant qu’un si vieil homme devait être sourd, Chi-Ch’ang lui cria :

Je suis venu pour m’assurer si je suis un aussi grand archer que je le crois.

Sans attendre la réponse de Kan-Ying, il banda son arc de peuplier, visa une bande d’oiseaux migrateurs qui volaient très haut dans le ciel, tira et en abattit cinq d’un seul coup. Le vieil homme sourit avec indulgence et dit :

Ce que tu fais là est très simple : qu’y a-t-il d’admirable dans le fait de tirer avec un arc et une flèche ? Viens avec moi. Je t’enseignerai à tirer sans l’un et sans l’autre.

Vexé de n’avoir pas impressionné le vieil ermite, Chi-Ch’ang le suivit en silence jusqu’au bord d’un précipice, plus profond et plus large qu’il n’en avait jamais vu. En plongeant son regard dans l’abîme, il fut saisi de vertige, tandis que le Maître Kan-Ying s’avançait tranquillement sur une étroite saillie qui surplombait le vide. Se retournant, le vieillard dit à Chi-Ch’ang :

Maintenant, montre-moi ta véritable adresse. Viens à mon côté et laisse-moi juger ton savoir-faire.

Chi-Ch’ang était trop orgueilleux pour ne pas relever ce défi. Sans hésiter, il s’avança sur la saillie, mais à peine y avait-il mis le pied qu’il eut l’impression que le sol se dérobait sous lui. Dominant son effroi, il banda son arc d’une main tremblante. A cet instant, un caillou se détacha et tomba dans l’abîme. Chi-Ch’ang le suivit des yeux et sentit qu’il allait tomber à son tour. Les jambes molles, couvert de sueur, il s’aplatit au sol et s’agrippa des deux mains aux rochers.

Le vieil homme en riant lui tendit la main, l’aida à se relever et lui dit :

A présent, permets-moi de te montrer ce qu’est vraiment l’art de l’archer.

Mais tu as les mains vides ! dit Chi-Ch’ang d’une voix blanche. Où est ton arc ?

Mon arc ? Aussi longtemps que l’on a besoin d’un arc et d’une flèche, on ne sait rien de cet art. Le véritable archer n’a besoin ni d’arc ni de flèche.

Au-dessus de leur tête un vautour tournoyait dans le ciel. L’ermite leva les yeux vers lui et Chi-Ch’ang suivit son regard. L’oiseau volait si haut qu’à ses yeux pourtant exercés il ne paraissait pas plus gros qu’un grain de mil. Kan-Ying ajusta une flèche invisible à un arc immatériel et tendit la corde au maximum. Chi-Ch’ang crut entendre le sifflement du trait — et, l’instant d’après, vit le vautour tomber comme une pierre. Stupéfait, Chi-Ch’ang comprit qu’il avait été témoin de la suprême manifestation d’un art où il avait si passionnément voulu briller.

Il passa neuf années dans la montagne avec le vieil ermite. A quelles disciplines il se soumit pendant ces années, nul ne le sut jamais. Lorsque, la dixième année, il redescendit de la montagne et revint chez lui, tous furent étonnés du changement qui s’était effectué en lui. Il n’avait plus l’air résolu et arrogant, qu’on lui avait connu, mais le visage de bois, inexpressif, d’un niais. Son vieux Maître Wei-Fei, qui était venu le voir, lui dit au premier regard :

A présent, je le vois, tu es vraiment devenu un expert, dont je suis désormais indigne de toucher les pieds !

Les habitants de Hantan, qui avaient accueilli Chi-Ch’ang comme le plus grand archer du pays, attendaient impatiemment qu’il les fît témoin de ses exploits, mais Chi-Ch’ang ne faisait rien pour combler leur attente. Pas une seule fois il ne toucha un arc ou une flèche. Il n’avait même pas rapporté avec lui le grand arc de peuplier qu’il avait emporté neuf ans plus tôt, et, quand quelqu’un lui demandait de s’expliquer, il répondait d’une voix languissante :

Le stade ultime de l’activité est l’inactivité ; le stade ultime de la parole est le silence, le stade ultime du tir à l’arc, c’est de ne pas tirer.

Les citoyens les plus subtils de Hantan comprenaient tout de suite ce qu’il voulait dire, et ils restaient bouche bée devant ce maître archer qui refusait de toucher à un arc.

Toutes sortes de rumeurs et d’histoires se mirent à circuler à son sujet. On disait qu’après minuit on entendait, sur le toit de sa maison, le bruit d’une corde d’arc qui se détendait en sifflant, et que c’était le fait du dieu des archers, qui, le jour, habitait l’âme du Maître et, la nuit, s’en échappait pour le protéger contre les mauvais esprits. Un marchand du voisinage raconta qu’une nuit il avait de ses yeux vu Chi-Ch’ang chevauchant un nuage, l’arc à la main, et se mesurant avec Hou-I et Yang-Yu-chi, les célèbres archers des temps légendaires. Selon ce marchand, les flèches qu’il tirait disparaissaient entre Orion et Sirius, traçant dans le ciel noir des traits d’un bleu éclatant. Un voleur avoua aussi qu’une nuit où il avait voulu pénétrer dans la maison de Chi-Ch’ang en escaladant la façade, un souffle d’air d’une étonnante violence l’avait frappé au visage et jeté au sol. A dater de ce jour, tous ceux qui nourrissaient de mauvais desseins évitèrent de s’approcher de la maison de Chi-Ch’ang, et l’on disait même que les oiseaux migrateurs ne survolaient jamais son toit.

Pendant ce temps, Chi-Ch’ang vieillissait doucement. De plus en plus, il semblait avoir atteint à cet état où l’esprit et le corps ne se soucient plus des choses extérieures, mais se contentent d’exister par eux-mêmes, dans une sereine simplicité. Son visage avait perdu toute expression ; aucune force extérieure ne pouvait plus troubler sa parfaite impassibilité. Il était rare qu’il parlât, et on n’eût pu dire s’il respirait encore ou non. Ses membres paraissaient souvent raides et sans vie comme les branches d’un arbre mort. Il était si bien accordé aux lois secrètes de l’univers, si éloigné des incertitudes et des contradictions des choses apparentes qu’au soir de sa vie il ne faisait plus aucune différence entre « je » et « il », entre « ceci » et « cela ». Le kaléidoscope des impressions sensorielles ne le concernait plus ; pour lui son œil aurait pu aussi bien être une oreille, son oreille un nez, son nez une bouche.

Quarante années après son retour de la montagne, Chi-Ch’ang quitta paisiblement ce monde comme une fumée se dissipe dans le ciel. Au cours de ces quarante années, il n’avait pas fait une seule fois allusion à l’art du tir à l’arc, moins encore touché un arc et une flèche.

On rapporte qu’un jour, durant la dernière année de sa vie, comme il rendait visite à un ami, il vit sur une table un objet à l’aspect vaguement familier mais dont il ne put se rappeler ni le nom ni l’usage. Après avoir en vain fouillé sa mémoire, il dit à son ami :

Dis-moi, je te prie : cet objet sur la table, quel est son nom et à quoi sert-il ?

Son hôte, stupéfait, vit que Chi-Ch’ang ne plaisantait pas, et il lui répondit d’une voix tremblante :

O Maître, il faut de toute évidence que tu sois le plus grand Maître de tous les temps pour avoir oublié à la fois le nom et l’usage de l’arc que voici !

On dit aussi qu’à la suite de cet incident et pendant un certain temps les peintres de la cité de Hantan jetèrent leurs pinceaux, les musiciens brisèrent les cordes de leurs instruments, et les charpentiers eurent honte d’être vus avec leurs outils.