Vimala Thakar : L’Art de mourir tout en vivant


27 Dec 2016

Chaleureux accueil à vous tous qui vous êtes lancés dans cette aventure. D’abord pour avoir voyagé jusqu’à Mont Abu, venant en montagne alors que l’hiver s’installe et deuxièmement, félicitations pour votre bonne volonté de participer à des dialogues sur un thème aussi sensible.

Le thème que vous avez choisi « L’art et la science de mourir tandis que l’on vit » est un thème extrêmement sensible. Il est sensible parce que le mot « mort » et le mot « mourir » sont surchargés d’idées traditionnelles fausses, de préjugés et d’une réelle aversion. Objectiver le « je », le « moi », « l’amour-propre » et regarder, sans aucun attachement, le soi-disant « individu », le « moi » et « l’amour-propre », cela n’est pas facile.

Le besoin d’austérité

Ainsi, le thème est sensible, et dans les six jours qui viennent, nous devrons cultiver une certaine austérité pour ne pas être heurtés ou déprimés quand nous serons exposés, dans les dialogues, à certaines vérités de la vie.

La vérité n’est pas une chose très douce comme le velours. La vérité, comme les rayons du soleil, pénètre l’obscurité non seulement de l’ignorance, mais également l’obscurité des préférences et des préjugés.

Elle les dissipe : les goûts, les aversions, les conclusions, les théories, les croyances, qui ont été consolidés, cultivées, même choyées au cours des 30, 40, 50, 60 années de notre vie. Quand l’énergie pénétrante de la vérité les perce et de temps en temps les met en petits morceaux, elle les brise, cela ne nous fait pas plaisir. Ainsi, la vérité fait que vous vous sentez mal à l’aise, et se réconcilier avec ce malaise, se réconcilier avec la douleur et la souffrance, exige de la force et de l’austérité.

La Vérité c’est comme la liberté, elle fait éclater toutes les clôtures. Toutes les clôtures psychologiques sont enlevées instantanément quand la liberté naît dans le cœur, quand la vérité pénètre le cerveau. On perd alors le sentiment d’appartenance à une famille, à une caste, à une communauté, à une nation, à une race. Ces clôtures psychiques sont démolies avec l’aube de la liberté, ce qui produit un sentiment d’insécurité. Car la vérité vous rend mal à l’aise, la liberté produit le plus souvent un sentiment d’être fragile et vulnérable, et tout cela n’est pas une sensation très agréable.

C’est pourquoi je vous demande à tous d’être vigilants et d’être prêts à vous exposer à l’inconfort, l’insécurité, la vulnérabilité, au moins pour les six jours qui viennent où nous serons ensemble. Nous partons pour un voyage verbal, nous épurerons nos perceptions afin qu’il nous soit permis de percevoir la vérité, afin de percevoir les faits comme ils sont et afin de comprendre la vérité cachée derrière les faits ou contenue dans les faits. Ce sera une grande joie et ce sera un événement très intéressant de nos vies, si nous pouvons prendre part à ce voyage, ensemble.

La vie et vivre

Avant que nous ne plongions dans la recherche de ce qui meurt tout en vivant, regardons ensemble le phénomène de la vie ? M’accompagnez-vous ? Voyons ce que nous désignons par les mots « vie » et « vivre ». La terre vit-elle ? La terre a-t-elle une vie ? Les rivières vivent- elles ? Les océans, les montagnes, les arbres, existent-ils seulement ou vivent-ils ? Puisque vous pouvez regarder les montagnes, les océans, les rivières, les arbres, nous commençons par eux, et puis nous tournerons le projecteur sur nous-mêmes.

Quand nous disons que nous vivons dans le cosmos et qu’il y a de la vie autour de nous, que voulons-nous dire ? La plupart d’entre vous ont été des étudiants de l’enseignement de J. Krishnamurti, et vous devez savoir ce que ce grand révolutionnaire du 20ème siècle, Krishnaji, dit au sujet de la vie. Il dit : « être relié c’est vivre ». La terre est-t-elle en interaction avec le reste des êtres vivants ? Est-ce qu’elle existe seulement ou bien vit-elle également ? La terre a-t-elle une langue pour communiquer et une manière d’interagir avec vous ?

Il me semble que la physique a peut-être éclairé la race humaine au sujet de la vie contenue dans la terre. La terre est un être, disent les scientifiques du 20ème siècle. Elle a de la créativité, une énergie créatrice. Quand elle nous permet de marcher sur elle, la terre interagit sur nous. Je ne sais pas si vous avez jamais marché sur la terre, dans les champs, sur l’herbe, avec les pieds nus. C’est pratiquement une extase d’avoir un contact si immédiat et si intime avec la terre, le sol, l’argile, la dureté des roches, les plantes de vos pieds interagissent avec la terre. Cette interaction produit une sorte particulière d’énergie. Quand nous marchons sur les routes cimentées ou les planchers de béton ou les planchers carrelés de la maison, ce n’est plus le contact de la terre, de la terre vivante. Ce sont des matières mortes, les carrelages, le ciment. Je parle de marcher dans les champs, les forêts, les bois, les rochers, les escaladant, marchant autour, le contact de la rosée du matin dans l’herbe, l’interaction. Je ne vais pas insister, sinon, je serai accusée de devenir poétique.

Mais je suis une personne qui a marché plus de 10.000 km dans les différentes régions de l’Inde, en différentes saisons ; trempée dans les fortes pluie du Kerala et brûlée, desséchée dans les montagnes et les déserts de l’Inde du nord ; ou en montant sur les montagnes couronnées de neige de l’Himalaya en Inde, dans les Andes, en Amérique du Sud, au Chili, en Norvège, et dans les Alpes en Suisse. C’est réellement une extase d’avoir une telle interaction vivante avec la terre.

Les rivières vivent-elles ? Sont-elles reliées avec le reste de la vie ? La terre a sa propre langue de créativité, elle exprime cette créativité en permettant aux graines que nous semons en elle de pousser et aux arbres énormes de se développer. La terre nourrit les racines des arbres avec sa propre essence existentielle. Les forêts sont la langue de la terre, la communication de la terre. Les arbres ont leur propre langue de communication, les feuilles, les fruits, les fleurs, leur parfum et ainsi de suite. J’essaye de partager avec vous le fait que le cosmos entier est vie, il interagit avec chaque expression de la vie.

Que la race humaine n’ait pas la vanité d’imaginer qu’elle est la seule à vivre et à être en relation. Toutes les vies sont vivantes et en relation, en interaction. N’avez vous jamais ressenti la fluidité, la fraîcheur, l’électricité contenue dans l’eau ? L’interaction entre les eaux et les vents, l’émergence des ondulations, les vagues et les tempêtes ? C’est le langage des rivières et des océans.

Votre amie Vimala a voyagé en mer de Norvège jusqu’au Cap Nord et les vagues se levaient au sein de l’océan, 15 mètres de haut, effrayant les cœurs sensibles, comme si le bateau allait se retourner. La beauté de cette terreur a été éprouvée par chaque pore de son être. Ainsi, les océans et les rivières ont également leur propre langage, une langue non-verbale de communication. Ils ont leur propre manière d’exprimer leurs énergies créatives aux êtres qui entrent en contact avec eux.

J’espère que vous êtes entrés en contact avec le vide de l’espace dans votre vie, l’immensité, le vide de l’espace.

Ainsi, la vie c’est être, communiquer, interagir. Si le mot « vivant » a un sens, que voulons-nous dire quand nous disons que nous vivons, que je vis ? Qu’est-ce qui vit en vous, ou en moi ?

S’il y a un « qui », nous enquêterons à son sujet. Nous sonderons, nous chercherons à tâtons et nous découvrirons s’il y a un « qui » dans ce qui vit. Mais d’abord découvrons qui vit quand nous disons « je » vis », « je suis vivant », « nous sommes vivants ».

Commençons par le corps, la dimension biologique, son aspect physique. Les corps vivent. Quels sont les processus qui manifestent la vitalité du corps ? La respiration, vous inspirez et vous expirez. L’inspire et l’expire se poursuivent sans cesse. Vous êtes nés avec l’inspire. Cela n’a rien à faire avec votre volonté. Ce n’est pas un processus volontaire. Cela n’appartient pas au champ de la volonté. Puis il y a la vue. Il y a l’énergie de la vue contenue dans ce corps et les instruments optiques incorporés à la structure physique. Donc, on voit. Voir continue sans cesse. Aucune volonté n’est exigée, aucun acteur n’est exigé pour que voir ait lieu. Puis il y a l’audition. Elle a lieu, c’est aussi un mouvement involontaire. L’appétit dépend-il de votre volonté, de vos goûts et aversions ? C’est une énergie qui opère et concerne votre corps tout entier quand vous dites « j’ai faim ». La soif, le sommeil, l’énergie sexuelle, tous échappent au domaine de la volonté. C’est le langage de l’existence biologique.

Ces diverses énergies fonctionnent dans cette structure complexe, le corps, elles vivent. Elles sont liées à la terre, à l’eau, au feu, à l’espace, malgré vous. L’interaction constante continue entre elles. L’appétit, la soif, le sommeil, la pulsion sexuelle, ils sont tous cycliques. Ils sont liés à l’énergie solaire et à l’énergie lunaire. Ils sont liés au mouvement planétaire qui continue dans l’univers. Merveilleuses sont l’interaction et les relations entre toutes ces énergies qui fonctionnent, non rationnelles, non psychologiques, non volontaires. Tout cela vit. Le corps contient le cerveau, la partie la plus sensible. Il contient également l’énergie sensorielle et l’énergie sexuelle. Le cerveau fonctionne. Il continue à exprimer son propre contenu. Il y a des millions de cellules contenues dans ce que vous appelez le cerveau, cet organe cérébral. Il contient ce que vous appelez la connaissance, l’expérience et les conditionnements de la totalité de la race humaine.

Ainsi, dès que le fait biologique de voir a lieu, la vision a lieu ou l’audition a lieu, c’est en corrélation avec l’énergie cérébrale. Ce qui est contenu dans le corps et le cerveau étant stimulés, il commence à se projeter. Ce qu’on appelle penser ou la pensée n’est rien que la projection de la mémoire, la matière contenue dans les millions de cellules du cerveau et du corps. Ainsi le fait de nommer l’objet vu par l’organisme biologique, son identification, la comparaison, l’évaluation, se font involontairement. Voir inclut simultanément le fait de nommer, l’identification, l’évaluation et ainsi de suite. Ainsi, dans le champ cérébral également, la projection par la mémoire de son propre contenu, en correspondance avec chaque mouvement des sens, ne semble pas être du domaine de la volonté. Le mouvement de la connaissance, de la mémoire traversant le corps n’exige pas un « connaisseur ». Le mouvement de la pensée, la projection de la pensée, n’exige pas un « penseur ». Malgré vous cela se fait et ce n’est pas de votre fait. Ainsi, les énergies des mouvements psychologiques et des mouvements biologiques se mobilisent. Est-ce que vous appelez cela vivre ? Est-ce là l’implication du mot « vivre » quand nous disons que nous vivons, quand nous prétendons vivre ?

L’humanité a inventé le processus de nommer et d’identifier. Il a employé l’énergie sonore pour inventer des mots, la monnaie verbale que nous employons en ce moment. La conversion du son en mot est aussi significative que n’importe quelle autre invention technologique de pointe comme l’automatisation ou la cybernétique. Ainsi, il y eut le processus de la nomination, de l’identification et puis le processus de conversion d’un événement ou d’une expérience concrète en idée abstraite avec l’aide des mots, l’élaboration des idées, des concepts, la composition des phrases, dressant des conclusions, formulant des théories, c’est ce qu’a fait la race humaine depuis des millions d’années. Avec ce processus, consistant à nommer et identifier, nous avons également construit un autre bel aspect de notre vie : les mesures et les symboles.

Le temps est une mesure et nous mesurons la vie avec cela. Nous mesurons l’espace avec les mesures que nous avons créées. Nous avons fabriqué des mesures. Nous avons construit des symboles à partir du processus consistant à nommer et identifier. Nous avons construit la civilisation et la culture dont nous sommes les produits. Nous sommes le monde. Nous sommes le contenu de ce que nous appelons le monde. Nous ne pouvons pas nous séparer de tout cela. Ainsi, avec l’aide de tous ces processus consistant à nommer et identifier, mentaliser et conceptualiser, forger des idées, nous avons établi les structures socio-économiques qui nous entourent.

L’idée, le concept d’état, puis les systèmes de gouvernement pour diriger l’état, les lois et ainsi de suite, tout ceci est le contexte de la vie moderne. Nous interagissons avec ces structures : la structure politique, la structure économique, la structure sociale. Nous interagissons avec les théories, les dogmes, les traditions. Ces interactions constantes se poursuivent entre le monde fait par l’homme et nous-mêmes. Appelons-nous cela vivre ?

Quand nous disons que nous vivons, impliquons-nous l’interaction du connu en nous avec le connu en dehors de nous ? Le connaissable en nous interagissant avec le connaissable à l’extérieur de nous ? Les mesures contenues en nous avec le mesurable à l’extérieur de nous ?

Est-ce cela que nous appelons la vie et vivre ? Puisque vous et moi n’avons pas personnellement créé les mesures, les symboles, les mots, leurs significations organisées et normalisées, les dictionnaires, nous ne sommes pas les constructeurs de ces structures dans lesquelles nous sommes tous nés, tout comme nous ne sommes pas les créateurs du cosmos dans lequel nous sommes nés. L’interaction des concepts avec d’autres concepts, avec des idéaux, avec des goûts et des aversions, avec des conclusions, avec des théories, des dogmes et des traditions en dehors de nous, est-ce là l’essence de ce que nous appelons la vie et vivre ?

La mort du corps est-elle la fin de la vie ?

C’est une question très importante que nous devons nous poser à nous-mêmes, la validité de l’affirmation que « nous » vivons. Peut-être est-ce une illusion. La vie dont nous venons de parler, ces interactions constantes qui ont lieu, au niveau biologique, au niveau psychologique, tout cela n’est en rien quelque chose qui vient de nous. Peut être tous ces éléments ne sont-ils que la croûte externe de notre être, et que ce nous appelons vivre et vie, aurait une connotation totalement différente. Cette interrogation sur la validité de ce phénomène tout entier, que nous avons regardé plutôt minutieusement ce matin, est très pertinente parce que le corps est mortel. Il est né et il doit mourir, comme un arbre qui est né doit mourir. Peut-être qu’un arbre va mourir après 500 ans et le corps d’un être humain après 100 ans, après 80 ans, 70 ans, mais il doit mourir. Il y a une fin de l’existence physique qui est irréversible. Toutes les énergies physiques, psychologiques qui étaient en mouvement, se projettent, créent l’illusion d’une interaction, elles cesseront de bouger un jour, à une certaine heure, une certaine minute. Alors la vie meurt-elle avec elles ? Ou, y a-t-il un certain contenu dans la vie que la mort ne peut pas toucher ? La mort implique la rupture avec toutes les clôtures, loin de toutes revendications de propriété, de toute possession, loin de toute notion de « je » et de « moi », de « moi » et de « toi », de « moi » et de « vous ». La mort est loin de tout cela.

Si les mouvements psychophysiques sont le contenu de la vie et du fait de vivre, alors nous pouvons supposer que la vie meurt. Il y a des écoles de philosophie en Inde aussi bien qu’en Europe qui parlent de nihilisme. Elles considèrent la mort comme la fin de la vie. Mais vous avez posé la question, « Est-il possible de mourir tandis que nous vivons ? » Votre question, votre thème, pointe quelque chose de très différent. Vous et moi, nous ensemble, nous nous demandons si mourir tandis que nous vivons est possible. Qu’est-ce que cette question suppose ? Elle suppose qu’il y aurait une énergie indépendante du processus psychophysique, du processus mécanique répétitif de l’esprit et des processus instinctifs non-rationnels du niveau biologique. Indépendamment de tout ceci, il semble qu’il y aurait une certaine énergie qui pose cette question. Les cellules du corps ne posent pas cette question. Le corps, la chair, les os, les glandes, les muscles, les nerfs, ne posent pas cette question. Le processus mécaniste répétitif de la pensée ne pose pas cette question. Il ne se demande pas si « je » vais mourir. Il semble qu’il y aurait une sensibilité, le réveil d’une nouvelle énergie, ou plutôt d’une énergie indépendante de tout ce qui précède, et c’est ce qui vous incite à poser cette question, sachant parfaitement bien que le corps doit mourir.

Ainsi, je suis très heureuse qu’il y ait un groupe d’amis pour mener ces recherches sérieuses, pour oser demander si la mort est possible tandis que nous vivons. Aujourd’hui, nous présentons la toile de fond. Nous regardons les implications des mots avant de nous plonger dans cette investigation. Alors à quoi notre thème revient-il ? Est-il possible de se réveiller dans un état où il y ait une rupture complète avec toutes les clôtures psychologiques, avec tous les sentiments d’appartenance, avec tout sens d’attachement, de dépendance vis à vis des choses, des personnes, des situations ou des circonstances ? Tout ceci peut-il être rompu alors que le corps vit, avant que le corps ne meure ?

La négation de toute identification

Maintenant que nous employons les mots, rompre avec toute pensée, mémoire ou identification, n’impliquons-nous pas un genre de négation totale, une négation totale de toute identification, de tout sentiment d’appartenance et de tout sentiment de sécurité ? Le corps est vivant, les processus instinctifs non rationnels continuent, le mouvement cérébral consistant à ramener la substance de la mémoire à l’occasion de chaque sensation continue. Mais, vivant au beau milieu de tout cela, mourir, ce qui serait la négation de tout sentiment d’identité, mourir est-il possible ?

La mort psychologique n’implique-t-elle pas une absence de sentiment d’appartenance à quoi que ce soit, un non enfermement par quoi que ce soit, une absence de sentiment de possession? La négation de toute identification ne pourrait-elle pas être l’implication du mot mourir que nous voulons interroger ? Nous ne disons pas le rejet. Le rejet est l’autre face de l’acceptation. Nous ne voulons pas non plus utiliser le terme déni. Ni déni, ni rejet, mais négation. Nous entrerons plus profondément dans ce mot demain. Mais nous nous proposons de découvrir cette possibilité d’une totale négation, à partir de la compréhension de la nature, de l’organisme psychophysique, de la structure, des énergies qui s’y trouvent, des mécanismes, de comment ils opèrent. Ensuite, après avoir compris tout cela, est-il possible de ne pas y appartenir, pour ne pas en être, bien que nous devions y vivre ? Est-il possible de nier tout cela ? La négation sans déni, la négation sans rejet, c’est un acte extraordinaire, l’acte de mourir que nous cherchons. Nous essayons de découvrir s’il est possible.

Il me semble, mes amis, qu’une telle négation, absolue et sans condition, pourrait être le contenu de « mourir » alors que vous vivez. Nos relations et nos interactions sont basées sur l’acceptation non exprimée de ce qui est. Nous acceptons les traditions, nous acceptons les concepts, les idées, les théories de dualité, de non-dualité, l’idée de l’esclavage, l’idée de l’émancipation, l’idée de la transformation, de la mutation, et ainsi de suite.

Nous acceptons une certaine définition de l’émancipation, de la transformation, de la liberté, et alors nous basons notre recherche et notre exploration sur cette acceptation. Nous acceptons l’idée de Dieu, un ou multiple, mâle femelle ou neutre, et alors nous cherchons cette divinité prédéfinie. Voyez bien ceci. L’espèce humaine a joué à ce jeu depuis des millions d’années.

Donc, est-il possible de s’éveiller à un état de conscience niant tout passé, toute connaissance, toute expérience, tout ce dont nous avons hérité et que nous cultivons? Est-il possible de nous dénuder complètement au niveau psychique ? Si nous sommes attachés au connu, si nous ne nous contentons pas de vivre dans le connu, mais si nous sommes attachés à lui, si nous sommes hantés par lui, si le sentiment de vivre lui-même dépend de la force de cet attachement au connu, alors naturellement la réaction sera la peur. Le mot mort et le mot mourir provoquent la peur, une réticence muette qui vous incite à vous retirer à l’intérieur de vous même et à éviter de relever le défi psychique. Est-ce que le mot négation, négation totale du passé contenu dans notre corps et notre cerveau, est-ce que cela provoque également une réticence ou une peur ? Que restera-t-il de nous, avec nous, en nous, si cet acte de négation a lieu ? Alors, l’intelligence sensibilisée ou l’énergie sensibilisée qui a posé ce thème doit maintenant se demander, « qu’est-ce qui reste quand ceci est nié ? » Je n’ai pas besoin de vous expliquer que quand nous disons la négation de l’autorité, l’autorité du passé, l’autorité du mouvement cérébral qui réactualise la mémoire au nom de la pensée, nous nions l’expression « je pense donc je suis », nous nions que s’il n’y avait aucune pensée, il n’y aurait aucune vie.

J’espère que nous nous rendons compte que nous avons assimilé l’acte de vivre avec la projection mécanique répétitive de la mémoire dans le système sensoriel tout entier, le système neurologique, le système chimique. Nous avons assimilé la vie avec cela. Osons-nous nier cette autorité, et sommes-nous disposés à voir ce qui se produit si cet acte de négation est posé ?

Je pense que cette introduction sur la manière dont nous allons enquêter, sonder et explorer, devrait être suffisante pour ce matin.

La crainte de la mort psychologique

Laissons de côté le mot mourir pendant quelque temps, parce que tout le monde a une certaine réticence face à ces mots mort et mourir, même la mort de l’ego. En septembre dernier nous étions à Dalhousie. Il y avait des amis de beaucoup de pays, d’Afrique, des États-Unis, de l’Europe, et il y avait deux psychologues d’Allemagne. Ce couple était venu pour la première fois. Nous ne nous étions jamais vus avant. Il y avait également quelques amis d’Australie et d’autres pays. Alors, un jour, ce couple de médecins, peut-être à l’université de Francfort, est venu pour me voir. Je pouvais voir qu’ils étaient nerveux. Ils m’ont dit : « Madame, que se produirait-il si l’ego, le moi, le self mourait ? » La dame était en larmes par ce qu’elle l’avait entendu. Ils étaient venus de Madras, et ils avaient été à Bénarès. C’était leur première visite, mais ils avaient lu des livres sur la philosophie Indienne. Ils m’ont donc demandé, « Madame, qu’est-ce qui va nous arriver si l’ego meurt ? Pourquoi les Indiens parlent-ils de la mort de l’ego, du self, du je ? Comment saurons-nous ce qui nous arrive ? Il n’y aura aucune possibilité d’éprouver quoi que ce soit » et ainsi de suite. J’ai alors dit : « est-ce que les mots « mort » et « mourir » vous effrayent, ou est-ce une peur basée sur une certaine imagination ? » Non, non. Pourquoi parlaient-ils de la mort et de mourir ? J’ai dit, « d’accord, laissons de côté les mots. » Vous savez combien nous sommes dépendants des mots. Le mot même de mort réveille une peur et une certaine réticence, parce que ces personnes ont été et sont toujours très occupées à ajuster l’ego avec les structures sociales, à corriger les déséquilibres du « moi », du « je », afin de permettre à l’individu de s’insérer dans les structures socio-économiques. Ils se sont toujours occupés de cela. C’est la manière dont le psychanalyste, le psychiatre, aide les personnes souffrant de déséquilibres mentaux chroniques. Alors, nous avons eu de longues rencontres pendant quelques jours.

Aussi ce matin je vous demande à tous de laisser le mot « mort » de côté, s’il éveille quelque crainte. Il faut d’abord se réconcilier avec le fait de la mort, le fait de la mort comme une partie inévitable de la naissance. La naissance est le début de la mort et qui sait, la mort est peut être le début de la naissance.

Est-ce que le « je » est un fait ou un concept ?

Laissez-moi conclure la rencontre de ce matin en disant que vous ne pouvez pas nier un fait. Vous pouvez nier une idée, un concept. Donc, le « moi », le « self », « l’ego » est-il un fait ou est-il seulement un concept, une idée ? C’est la question que nous devons aborder. Le processus de nommer et l’identification n’auraient-ils pas induit l’illusion qu’il y aurait dans le corps une entité subtile appelé « je » ou « moi », qui aurait une certaine continuité dans le temps, une certaine permanence ? Le mouvement de la connaissance peut-il vous traverser sans créer un « connaisseur » et le mouvement de la pensée sans créer un « penseur » ? Est-ce que nous nous identifions avec ce mouvement et nous l’appelons « je » « moi » « mien » ? Regardez bien cela. Quand vous inspirez et expirez, le prâna vital voyage dans votre corps et après l’exhalation il est hors du corps. Il ne vous appartient pas. Il voyage par les cavités dans le corps, oxygène le corps et ressort. Est-ce que, de la même manière, la connaissance peut vous traverser, vous donner l’énergie et la vitalité nécessaires pour affronter les défis de la vie et s’arrêter là ? Ce sont les questions très pertinentes, très appropriées que nous devons nous poser. Ainsi, quand nous nous retrouverons, nous pourrons explorer si ce que vous appelez le « je », le « moi » est un fait ou s’il a seulement un contenu conceptuel ?

Le fait est que ce corps ne peut pas être nié, on ne peut pas être dans le déni du corps. Il est là, vous le touchez, vous le voyez, vous entendez le bruit qu’il fait. Ce fait ne peut être ni rejeté ni nié. L’idée, le concept, tout ce qui s’est construit en inventant des mots et en les mettant en ordre, cette construction verbale, cette construction mentale, cette information organisée, c’est la connaissance. La connaissance n’a rien de sacré. La connaissance verbale est quelque chose de construit, comme les ponts ou les bâtiments. Les théories ont été construites, elles peuvent être démolies.

Donc, avec votre aide et votre coopération il sera nécessaire de se demander si le « je », le « moi » a une existence factuelle à laquelle on doit mourir, ou bien est-ce l’expression « mort de l’ego », « mort du moi », du « self », qui est à prendre au sens figuré, un langage codé représentant quelque chose de très significatif dont nous ne devrions en rien avoir peur.

(Extrait de L’ART DE MOURIR TOUT EN VIVANT par Vimala Thakar, Dialogues ayant eu lieu à Mont Abu (Inde) en novembre 1994 Traduction libre de Patrick Delhumeau). Emprunté au site Français consacré à Vimala et son œuvre