L’astrologie, entretien avec Arnold Waldstein


21 Jun 2015

Né en 1945 a Lille, Arnold Waldstein a fait des études universitaires, littéraires et musicales, en France et en Allemagne. En 1967, il abandonne l’Université, devenue, selon Guénon, « une conspiration contre l’Universel ». Il s’installe à Paris où il devient lecteur et traducteur dans diverses maisons d’édition. La rencontre d’André Barbault, de Jean Carteret, l’amène à l’astrologie, en tant que science traditionnelle. Arnold Waldstein a publié de nombreux articles dans des revues fantastiques, d’ésotérisme et d’astrologie, ainsi que plu­sieurs ouvrages : L’alchimie (Marne, 1976) ; John Dee, le sorcier de la reine Élisabeth (Retz, 1974) ; Crowley, le Saint de Satan (Retz, 1975) ; Le cabinet des figures de cire (Retz, 1976). Traduction de nouvelles inédites de Gustav Meyrink. Etc.

(Revue Question De. No 55. Janvier-Février-Mars 1984)

Arnold Waldstein, quel est selon vous l’état actuel de l’astrologie ? Comment se défi­nit-elle par elle-même ?

L’astrologie est originellement l’une des branches de ce que j’appellerai la « Sain­te-Trinité hermétique », astrologie-magie-­alchimie. Elle est basée sur des lois ana­logiques, sur une correspondance Terre-Ciel. L’horoscope natal n’est rien d’autre que l’incarnation d’un instant du ciel, il constitue la carte d’identité ontologique d’un individu, qui indique ses potentialités en germe ; rien de plus. Voilà l’auto-définition de l’astrologie. Sa fonction est donc hermétique et noble, elle est d’ex­traire l’Or de la gangue vulgaire et illu­soire que constitue la « personnalité ». Il est normal par conséquent que dans des civilisations traditionnelles et hiérarchisées, la pratique de l’astrologie ait été réservée aux « grands de ce monde » et à ceux qui la côtoyaient. Il faut dire que dans ces civilisations, chacun était à sa place, le boulanger aussi bien que le roi. Dans notre fin de cycle, il n’en est plus de même, puisque n’importe qui peut faire n’importe quoi.

C’est donc la fonction de l’astrologue qui s’est dégradée ; cela n’affecte en rien l’as­trologie elle-même, science traditionnelle inépuisable et en renouveau constant, d’une profondeur extraordinaire et aux ap­plications illimitées. Pensez à ce qu’on peut faire de ce petit schéma mystérieux, de ces dix planètes réparties dans douze signes. On nous dira : « c’est de la magie ». Mais je réponds : oui, exactement.

Quel est le rôle de l’astrologue actuel dans la cité ?

Ce rôle devrait être le même qu’originelle­ment : la fonction de l’astrologue est sacerdotale. Il est celui qui est dans le secret des dieux, qui connaît le méca­nisme implacable de l’horloge cosmique, et qui par suite peut orienter les gens vers leur destin : orienter, jamais dicter ou im­poser – abus de pouvoir. C’est là qu’in­tervient une certaine mégalomanie, un complexe de Faust au petit pied. André Breton disait déjà que l’astrologie, cette grande dame, était devenue une prostituée. C’est une image un peu simpliste : en réalité, l’astrologie n’est pas responsable du fait que certaines personnes arpentent le trottoir en se réclamant d’elle.

Pour revenir à votre question, le rôle de l’astrologue est essentiellement de faire prendre conscience aux gens de ce pour quoi ils sont faits ; bien peu d’entre eux sont prêts à opérer cette prise de conscience.

Il ne faut pas oublier non plus que l’as­trologie comporte bien d’autres applica­tions que celle de l’interprétation des destins individuels : interprétation des événe­ments, des cycles cosmiques, etc.

La banalisation de l’astrologie comporte évidemment un grave danger : est-il né­cessaire de croire que n’importe quel in­dividu a un destin ? Nietzsche n’aurait pas été d’accord.

Moi non plus.

Pensez-vous qu’il y a un divorce entre l’astrologie et les astrologues ?

Bien sûr ; c’est Jean Carteret, grand maître en métaphysique astrologique, qui in­sistait sur ce thème. Il en est de l’astro­logie comme de n’importe quelle discipli­ne : récupérée par la canaille, elle peut servir à n’importe quelle fin. Au fond, il faut distinguer entre plusieurs niveaux d’ap­plication. C’est l’histoire de science sans conscience : de même, un médecin peut aider une personne, la remettre en selle, mais il peut aussi la considérer d’un point de vue uniquement financier, ou manipu­latoire. C’est une histoire de pouvoir. Beaucoup d’astrologues sont comparables à des médecins de quartier : ils font « le taxi », ils dépannent provisoirement, ils utilisent « l’effet placebo », se dégradant au niveau de la voyante.

Mais la véritable astrologie doit être gnos­tique, elle doit viser à aider quelqu’un, ou quelque chose, à devenir ce qu’il est. L’astrologue — chien de garde d’une socié­té qui n’en est pas une — est une misé­rable caricature. Il est à l’astrologie, ce qu’est la prostituée profane à la prostituée sacrée.

Que pensez-vous du « milieu » astrologi­que ?

Il est comme tous les milieux, il n’est pas sur la voie. Ce qui est frappant, c’est l’insuffisance affligeante du niveau cultu­rel, sans même parler de métaphysique. Autrement dit, on se trouve confronté à des gens qui ont entre les mains un ins­trument qui les dépasse, dont ils ne connaissent pas la théorie, un peu comme un piéton à qui on confierait un avion à réaction. Les astrologues ignorent généra­lement ce qu’est la métaphysique, ils ne se rendent pas compte que le Zodiaque contient une philosophie extraordinaire,

sans même parler de ses applications aux individus d’une époque donnée. L’astrolo­gie, pour ces gens, c’est prédire le ma­riage à une vedette à la mode. L’ennui, c’est que si ces soi-disant astrologues avaient compris l’astrologie, ils prendraient conscience que leur travail superficiel est en contradiction avec les fondements mê­me de la science millénaire sur laquelle ils butinent comme des mouches sur un cadavre exquis.

Une preuve de la médiocrité du milieu astrologique en France : la conspiration du silence à propos d’Hadès, qui voit tout cela de très loin.

Quelle peut être selon vous, alors, l’utili­sation positive de l’astrologie à notre époque ?

L’astrologie, en tant que science initiati­que, est une école de sagesse et de luci­dité ; elle peut aider en premier lieu des individualités à se réaliser, à mieux vivre dans une époque troublée et à certains égards très dangereuse, donc à réagir elle peut aussi avoir des applications mé­dicales importantes. En aucun cas, elle ne peut suppléer à la volonté de la person­ne. Toute application « séduisante » de l’astrologie est « satanique ». Le véritable astrologue est un poète : l’astrologie est l’articulation sensible du Verbe, elle joue les ragas de la trame des astres. Elle est recherche de la qualité, de l’harmonie : comment pourrait-elle être prédiction d’une machine pour des êtres sans être ?

Les grands astrologues s’intéressent aux phénomènes cosmiques, ils savent que les individus n’en sont que des reflets éphé­mères, et pourtant porteurs de sens. La science astrologique nous rappelle que tout être a sa raison d’être, même si cette raison est en contradiction avec la morale d’une société donnée. Autrement dit, l’as­trologie est un instrument du logos, elle est, comme le dit Marin de Charrette, « pa­lais des métamorphoses au travers des­quelles circulent les paroles essentielles du verbe unique ».

De plus, l’astrologie est opérative, avec de nombreuses utilisations possibles : thérapeutique, magique, scientifique, philoso­phique.

L’astrologie est-elle, selon vous, une pana­cée universelle ?

Absolument pas ; je ne suis pas astrolo­gue, je fais de l’astrologie. Les astrolo­gues — astrologues sont généralement des outsiders, des laissés-pour-compte qui ont des problèmes sociologiques ou psy­chologiques. Pourquoi cette réponse ? pour vous dire que l’astrologie n’est pas une béquille ou une pilule-miracle, mais au contraire une très dure école de lucidité la machinerie cosmique est implacable : il s’agit de comprendre cette mécanique universelle et d’en utiliser les rouages pour se réaliser, mais on ne peut pas échapper à son destin. Shakespeare « croyait » en l’astrologie, ou plus exacte­ment, il avait compris que l’astrologie était un langage universel, un éclat de lumière dans la longue nuit de l’Humanité.

Alors, comment définissez-vous l’astrolo­gie ?

Raymond Abellio répète souvent cette pa­role kabbalistique selon laquelle « c’est l’étude de la Loi qui soutient le monde ». On pourrait en dire autant de l’astrologie, avec la différence que nous travaillons sur les bribes d’une Tradition qui a éclaté. Et pourtant, l’astrologie, science poétique et analogique, nous rappelle avant tout que le monde est régi par une cohérence, des structures. La meilleure preuve nous en est fournie par le Soleil qui préside à la naissance d’un être et la Lune qui signe sa mort.

Dans la pratique, quelles sont les limites de l’astrologie ?

Il n’y en a pas, si l’on fait de la métaphy­sique en s’attachant au cycles cosmiques et à leurs répercussions sur le destin des êtres ou des nations. Par contre, vouloir tout déduire de la lecture d’un horoscope personnel est une imposture, ou une illu­sion : le thème natal d’un individu est une sorte de portrait-robot, le schéma de ses potentialités. Pour maîtriser tous les élé­ments d’une telle donnée de base, il faut, d’abord, un esprit de synthèse et un sens philosophique que la plupart des astro­logues n’ont pas ; de plus, il faut combi­ner ces éléments avec d’autres données qui sont absentes du thème natal : l’héré­dité, le milieu social, l’intelligence, la vo­lonté, le destin. Ceci explique de nom­breuses objections faites à l’astrologie. En réalité, il s’agit d’objections faites à une certaine pratique primaire de l’astrologie, généralement fabriquées par des gens qui ne la connaissent pas. Il n’y a pas de limite à l’astrologie, il n’y en a pas non plus à son exploitation par les primates ; ni aux objections de leurs pseudo-adver­saires : la bêtise est pour ainsi dire auto-reproductrice, il y a une complicité opa­que entre les marchands d’avenir et leurs clients.

Vous touchez là au problème de la voyance ?

Oui. Nul doute que chez l’authentique as­trologue, intervienne un pouvoir visionnai­re. J’ai vérifié cela dans la pratique de l’astrologie horaire, qui permet de radio­graphier de manière hallucinante un évé­nement quelconque, après coup : tout est inscrit avec une précision incroyable ! En revanche, cet événement est évidemment impossible à prévoir, sauf par des mé­diums véritables, c’est-à-dire exception­nels.

Que voulez-vous dire par là ?

Ma fréquentation des médiums m’a appris qu’ils ont des « pouvoirs » généralement inutiles, basés sur un malentendu philoso­phique : sous prétexte qu’ils sont capa­bles de lire dans votre passé ou votre présent — chose tout à fait banale — les petits esprits en déduisent qu’ils peu­vent en faire autant pour le futur. Grave erreur.

Je dirai, en plus, qu’il importe peu de « savoir son avenir ». Ces mots n’ont d’ailleurs pas de sens pour tout esprit développé : le savoir n’est qu’un instru­ment et l’avenir est une illusion. Autrement dit, les « médiums « sont des primaires qui répondent aux besoins d’un public pri­maire.

Ceci dit, il peut arriver exceptionnellement que les médiums rendent des services exceptionnels.

Passons à un sujet grave : les prédictions ?

L’aspect prédictionnel de l’astrologie est le plus délicat, et en même temps le plus passionnant : c’est celui qui demande le plus de doigté.

En ce qui concerne « l’astrologie mon­diale «, on ne peut parler que des guillemets : on tombe dans le ridicule, car au­cun astrologue actuel ne peut extraire des bribes d’une antique science, chaldéenne et sacerdotale, les moyens mentaux de maîtriser le déchaînement chaotique d’une époque où la déesse Kali danse sur des charniers.

Nietzsche avait dit du XXe siècle qu’« Il serait le siècle classique de la guerre ». C’était un grand modéré, lorsqu’on consi­dère que plusieurs centaines de millions de morts ont scellé le destin de notre siècle.

Ceci dit, vous trouverez toujours des as­trologues pour vous dire que l’horoscope de M. Pompon est meilleur que celui de M. Duglandu, du moins du point de vue « politique ». Ceci, bien sûr, pour la Fran­ce : Un pays a les astrologues qu’il mé­rite.

En ce qui concerne les horoscopes per­sonnels, c’est différent : une entrevue di­recte est indispensable, et une certaine médiumnité entre en jeu.

Je parlais des prédictions personnelles sur l’avenir de la planète ?

Orwell, avec son 1984, était en-dessous de la vérité. Les mots d’ordre de « paix » de « fraternité », sont ridicules face à l’in­tensification des conflits. Nous assistons à une aggravation des guerres, mais d’un point de vue astrologique, il s’agit d’une mutation de l’humanité. Ce qui importe, c’est de dépasser le dualisme. La danse de Kali sur les charniers est une danse de joie et de mort à la fois.

Dans le domaine sexuel, il en est de même avec la soi-disant « libération » alors que la sexualité est au contraire un attachement, lorsqu’elle n’est pas trans­cendée. En réalité, l’astrologie dans son état actuel manque des bases métaphysi­ques nécessaires pour qu’elle assure son essor. Dans la plupart des cas, elle n’est qu’un moyen pour le petit-bourgeois de conforter sa propre nullité… Pour lui, l’as­trologie, c’est une affaire qui marche. Comme l’Apocalypse.

Je reviens à votre question : l’actuel amas de planètes dans trois signes zodiacaux (Sagittaire, Scorpion, Capricorne), n’est pas de bonne augure, « au premier degré » : intensification des conflits, en par­ticulier dans le domaine du Moyen-Orient. On parle stupidement de « troisième guer­re mondiale alors que la GRANDE GUERRE MONDIALE a commencé en 1914 et n’a jamais cessé. À ce niveau, il faut bien faire appel à des notions extra-astrologiques, car finalement l’astrologie n’est guère qu’un des éléments de la gno­se. De ce point de vue, nous arrivons à la fin d’un cycle. L’un des intérêts de l’as­trologie, c’est qu’elle nous permet de dé­passer le point de vue moral : elle est la base d’une éthique.

En revanche, l’entrée de Pluton en Scor­pion est de très bon augure pour une rééquilibration des rapports entre les deux sexes : Shiva et sa Shakti vont se récon­cilier, le tantrisme sexuel va s’intensifier : tant pis pour le troisième sexe et pour les accouplements bourgeois et dominicaux.

Arnold Waldstein, quel est selon vous l’avenir de l’astrologie ?

Il est probable que l’astrologie est en train de retrouver sa fonction primordiale, à travers une gangue de bêtise et d’aveu­glement.

Pour l’heure, elle est livrée aux contrefa­çons médiocres des marx-merdia, des mé­dias comme on dit (média veut dire mé­diocre). Chacun s’intéresse à « son signe ». La plupart des astrologues modernes igno­rent d’ailleurs que l’interprétation de l’ho­roscope natal d’une personne est une application mineure de l’astrologie.

Si l’on remonte aux sources de l’astrolo­gie, on prend conscience que celle-ci constitue une sorte de béquille — comme l’alchimie — pour un homme infirme, un prolétaire de l’esprit — l’homme de notre temps.

Un vrai astrologue est un poète — celui qui maîtrise le Verbe — le sens de l’ana­logie. Dans ce sens, il y a très peu d’as­trologues. Quant à l’astrologie elle-même, elle est en pleine mutation, grâce à la découverte de nouvelles planètes.

L’astrologie retrouvera sans doute sa pla­ce véritable, éternelle, dans la Cité. Phare et guide pour l’être et ses états multiples, elle est en passe de redevenir une émanation du Soleil, son maître.