Frédéric Lionel : L’attrait de l’occulte


10 Feb 2010

(Extrait de l’énigme que nous sommes, édition R. Laffont 1979)

Une brume légère voilait le paysage, la température était fraîche et l’humidité pénétrante. Silencieux et graves, des jeunes gens et des jeunes filles gravissaient en file indienne un sentier soigneusement débroussaillé, montant en spirale vers le point culminant d’un monticule situé derrière une bàtisse imposante, de style victorien, aménagée pour recevoir les visiteurs venant de tous les horizons et désireux de passer quelques jours dans une communauté pas comme les autres.

Des guides de l’au-delà avaient, par médium interposé, fait savoir aux membres de cette « communauté », installée non loin de la mer, que ce monticule servait de point d’ancrage à une entité astrale téléguidant les forces bénéfiques, afin de préparer en ce lieu la naissance de « l’àge nouveau ».

Là serait la plate-forme d’où partiraient des hommes régénérés, adaptés aux événements en gestation, pour déblayer la voie conduisant à une société véritablement fraternelle.

Avant même de recevoir ce message, sous l’impulsion d’une femme aux dons intuitifs particuliers, s’étaient groupés en ce lieu des jeunes gens dont l’àge s’échelonnait, pour la plupart, entre vingt et trente ans, afin d’œuvrer en commun et de promouvoir, plus particulièrement, la culture maraîchère et florale dans une contrée climatiquement peu favorable. Ils réussirent de façon étonnante à compenser, par une ferveur appelée à émaner des ondes bénéfiques, les rigueurs d’un climat hostile.

Conduite par un jeune homme aux cheveux embroussaillés, la tête relevée vers le ciel afin de recevoir l’inspiration d’en haut, l’ascension silencieuse se poursuivait.

Arrivés au sommet du monticule un cercle se forma, au centre duquel le jeune homme vint se placer. Les yeux fermés, la voix monocorde, il implora l’aide de son guide résidant dans l’Astral.

– Richard, c’est ton fils qui t’appelle, murmura-t-il à plusieurs reprises. Donnant de plus en plus l’impression de tomber en transes, il extirpa de la poche de son blue-jean une fiole d’eau lustrale, pour asperger d’un geste théâtral le « centre sacré ».

Après quelques minutes de silence, un homme d’un certain âge, revenu d’un voyage à travers le monde, pour faire connaître l’heureuse prédiction, à savoir que là et nulle part ailleurs se trouvait le centre spirituel de l’âge nouveau, leva la main pour faire admirer un anneau qu’il portait au doigt.

– Cet anneau, annonça-t-il d’une voix émue, nous est confié par un « maître » d’outre-Atlantique, qui s’intéresse très spécialement à notre communauté. Il est d’origine atlante et possède des vertus magiques. Sachez-le !

Sur ce, il s’agenouilla pour embrasser le sol à l’endroit où il avait été aspergé d’eau lustrale, et cette dévotion accomplie il retira l’anneau de son doigt pour le presser contre la terre, afin de le charger d’effluves devant amplifier ses pouvoirs.

Les yeux clos, l’assistance muette, consciente d’une magie spirituelle, frissonnait à l’unisson.

Le fils de Richard, alors, parla :

– Mes frères ! Mes liens avec l’avatar d’un maître supérieur font de moi le canal d’énergies christiques. Nous sommes les élus désignés à rayonner cette « énergie » vers le monde. Nous sommes ainsi les élus d’un monde en lequel régnera la fraternité. Embrassez cette terre, mes frères, vous êtes les élus du Très Grand.

Il n’y a pas lieu de sourire, mais on peut déplorer le fait que l’aspiration d’une génération qui se cherche peut emprunter des formes bizarres, souvent contestables et trop souvent exploitées.

Il s’agit, néanmoins, de ne pas condamner en bloc des tentatives qui, dans le monde et plus particulièrement en Amérique, tentent de remodeler la société sur de nouvelles bases.

Des excès très regrettables ne doivent pas faire oublier que grâce à des communautés de jeunes qui, ensemble, s’évertuent à remettre en état certaines vénérables bâtisses, à rénover certaines vieilles fermes, ou à cultiver la terre sans employer d’engrais chimiques, se créent des relations humaines différentes.

Elles fortifient le sens communautaire dans l’amitié née d’une volonté partagée de servir son prochain en collaborant à une œuvre de portée universelle. Elles font naître une responsabilité facilement acceptée, lorsque l’initiateur du groupe est en mesure de transformer l’illusion et la satisfaction qui découlent du sentiment de se croire privilégié, en conscience de groupe.

Engendrée par la sincérité du dessein et la réalisation d’une complémentarité par laquelle la cellule humaine acquiert sa véritable signification, celle-ci peut, à la longue, préfigurer le cadre d’une future société plus juste et plus équitable.

Il faut, ne serait-ce que pour favoriser cette possibilité, attirer l’attention sur des déviations regrettables qui sont autant de pièges retardant une recherche, laquelle, dès lors, s’enlise irrémédiablement.

Il s’agit d’un problème majeur de notre temps, car des cérémonies telles que celle décrite sans aucune exagération se multiplient dans le monde et sont monnaie courante, surtout dans les pays anglo-saxons où eut lieu celle relatée plus haut.

Il faut souligner que le sens critique semble curieusement absent et cette absence est, à vrai dire, volontaire, parce que la satisfaction d’être rattaché à une entité astrale par « maître » interposé est ressentie comme un privilège mérité qu’il s’agit de ne pas galvauder.

Diffuser des énergies christiques vers ses semblables donne l’illusion d’un acte spirituel de grande portée, et l’effort requis semble sans rapport avec le service rendu. On se convainc d’appartenir à une nouvelle élite, on se veut au-dessus du commun des mortels, puisque élu pour rénover le monde.

On pourrait s’imaginer que la tendance de la jeunesse va, de nos jours, à l’encontre de l’idée d’une élite, fût-elle illusoire, puisque l’égalitarisme est partout de mise. Il n’en est rien !

Politiciens, sociologues, syndicalistes et professeurs s’évertuent, certes, à prôner un même moule pour former les hommes de même manière, sans se soucier des dispositions particulières de chacun. L’idée d’une promotion individuelle résultant de qualités propres est cependant ancrée dans le subconscient des hommes et l’on a beau fermer les yeux, il n’en reste pas moins que la variété des dons de chaque individu ne s’accommode d’aucun moule passe-partout. Il est insensé de vouloir, à l’école, à l’université ou dans la vie professionnelle, tendre vers une uniformité qui ne peut que décourager, briser les vocations et freiner les initiatives.

La nature, qui n’est ni bonne ni mauvaise, est là pour nous le démontrer. La sélection des races, des espèces, des fleurs et des fruits, favorise les mieux adaptés. L’homme ne saurait échapper à ce critère. Bien au contraire, il est appelé à le favoriser, afin que chacun puisse s’épanouir en fonction de ses possibilités.

L’initiation aux choses de la Vie doit faciliter un tel épanouissement. Elle prend sa véritable signification en tant que quête conduisant au mystère de Soi, au mystère de l’Être, qui se manifeste dans l’existence sous forme humaine.

L’âge nouveau, qui sera ce que nous le ferons, se doit d’envisager une société qui en tienne compte. Cela est tellement vrai que les contestataires qui prônent une société égalitaire et qui combattent, affirment-ils, pour l’imposer, sont parmi les plus zélés à vouloir s’associer aux pratiques de l’occulte, donc à vouloir se relier à une autorité qu’ils acceptent, s’imaginant, avec satisfaction, qu’elle est d’essence supérieure.

Évident et général est le désir qui pousse l’homme à fuir l’insatisfaction. Vouloir y échapper en déchargeant ses responsabilités entre des mains invisibles est néanmoins un piège. Faute d’assumer sa réalité profonde, on tourne sa pensée vers des forces supposées infaillibles, dans le fallacieux espoir de voir ses aspirations secrètes comblées.

On s’évade tête baissée dans un ciel qu’on se représente habité par des entités puissantes, aptes à répondre à nos vœux secrets. Ainsi, un illusoire don de soi permet, sans de trop grands sacrifices, de prendre un rêve pour une réalité.

Engagé dans cette voie, avide de satisfaction, on s’imagine vibrer à l’unisson des rythmes de l’Intelligence supérieure, et l’on s’efforce d’éliminer ce qui serait susceptible de semer le doute.

Celui qui cherche la voie de l’authentique réalisation doit comprendre qu’il ne la trouvera que par l’acceptation de sa réalité existentielle, qu’il s’agit d’appréhender non fardée.

Se croire relié à une entité astrale reste une croyance, aussi longtemps qu’on n’est pas en mesure de vérifier, par ses propres facultés, le bien-fondé de ce qu’on admet sans contrôle.

Pour éveiller les facultés nécessaires à ce contrôle, il faut atteindre un état d’Être qui embrasse instantanément la Totalité Vivante, par une conscience libérée des entraves que forment les conditionnements, illusions et satisfactions.

Pour parvenir à cet état, il ne faut pas jouer avec « Maya », par conséquent avec les éléments d’une duperie. Assis en tailleur au pied du mont Blanc, Maya ne vous fait pas faire l’ascension.

Un maître Zen un jour déclara : « Si le fait de prendre la position du lotus suffisait pour gravir le sentier, toutes les grenouilles seraient des Bouddha. »

Pour déceler le pourquoi de sa propre insatisfaction et le mécanisme de la pensée qui conduit à l’illusion, barrière sur le chemin de l’initiation, il faut être vigilant. Seule la vigilance dégage la voie de la Connaissance, et seule la Connaissance est initiation aux choses de la Vie et détermine des actions qu’inspire la Sagesse.

La vigilance est perception lucide des raisons de l’insatisfaction et des astuces psychologiques par lesquelles on cherche à lui échapper. Qu’il s’agisse d’une indéfinissable inquiétude, d’une nostalgie, d’une déception physique, affective, ou encore de toute autre cause, il faut éviter de tomber dans le piège de l’attrait qu’offre l’occultisme, à moins de l’aborder dans la pure aspiration à connaître.

Il faut comprendre que l’imagination, que la curiosité trouble, que la rêverie vague, que le désir d’acquisition de pouvoirs ne peuvent, dans le meilleur des cas, que conduire à l’échec et, dans les autres cas, parfois à la catastrophe.

L’attrait de l’occulte peut, à défaut d’un maître compétent, conduire à un pseudo-instructeur qui remplace, par des illusions, une connaissance vraie. Certes, livres, textes plus ou moins authentiques, voire des aptitudes médiumniques réelles semblent devoir faire l’affaire, mais aboutissent, en fait, souvent à des pratiques dangereuses. D’une part parce qu’elles illusionnent et bloquent, alors, toute évolution, ou pire, parce que l’évocation de certaines entités élémentaires ou astrales entraîne des conséquences imprévisibles.

Pour dépasser l’illusion et aborder le sentier de l’initiation, qui comporte l’exploration du domaine occulte, c’est-à-dire l’exploration d’une dimension de notre Univers qui requiert des facultés particulières, il est nécessaire de détacher le mental de tout souvenir de lecture et de tous conseils, bienvenus parce que flatteurs.

Il est agréable de se voir confier, sous le sceau du secret, certains mots de puissance ou certains rituels « magiques », mais l’effet ressenti peut s’apparenter à celui d’une drogue agissant sur le psychisme et produire un résultat contraire à celui recherché.

Il faut renoncer à sa mémoire pour découvrir ce qui « Est », en écoutant, non son mental, mais la voix du « Veilleur silencieux », maître intérieur infaillible. Capter les vibrations subtiles sans répondre aux sollicitations délétères du bas Astral, de ses coques et de ses formes pensées, postule un discernement qu’aucune interprétation ne voile.

On ne s’ouvre pas à la Connaissance comme on apprend une leçon ; l’état de disponibilité du cœur et de l’esprit se situe au-delà de toute explication mentale. La réceptivité aux impulsions transcendantales ne doit pas être entravée par la moindre tension, même celle, pourtant légitime, résultant du désir de Connaître.

Toute illusion est un voile qui cache l’essentiel. Elle est la conséquence d’un état d’ignorance en lequel on s’imagine trouver ce qu’on cherche. Il s’ensuit que la satisfaction d’ordre mental qu’on éprouve est contraire à toute découverte véritable.

Un adage oriental affirme « que tout disciple a l’instructeur qu’il mérite ». Il faut méditer cette affirmation puisqu’elle situe sa propre responsabilité dans le choix que, tôt ou tard, chacun doit entreprendre.

Choisir d’être le disciple d’un pseudo-instructeur, voire simplement de participer sans discernement à certaines pratiques rend, en fait, doublement responsable. D’une part envers soi-même en cultivant l’illusion qui égare, et, d’autre part, envers autrui, car avoir contribué à étayer une réputation usurpée permet au pseudo-instructeur d’abuser de la crédulité de certains, ce qui augmente son goût d’exercer de l’influence.

Le danger que représente le pseudo-instructeur est de deux ordres : moral et occulte. Ils sont liés. Les forces occultes existent, elles sont ce qu’elles sont ; elles risquent de se manifester comme énergies dangereuses si l’on ne connaît ni leur maniement ni leurs effets.

Téléguider des énergies occultes génère des phénomènes seconds. Ceux qui agissent sans discernement avancent, à leur corps défendant, sur un sentier dit de gauche. On l’appelle ainsi parce que l’avancement spirituel conduit à des pouvoirs qu’il est possible d’utiliser à des fins personnelles. On recherche la puissance pour soi-même ou pour un groupe, auquel on s’identifie, et l’on exerce alors, sous le couvert d’exercices devant conduire à une ouverture spirituelle, de la magie noire. Elle libère des forces néfastes qui accentuent la confusion et induisent en erreur.

Une permanente vigilance doit guider le chercheur. Il faut qu’il prenne conscience du mécanisme de sa pensée pour ne pas escamoter les raisons, non avouées, de son comportement.

A défaut de discernement et à défaut d’intentions pures, quoiqu’on veuille se convaincre qu’elles le sont, en invoquant une curiosité apparemment légitime, on évite l’effort indispensable auquel on se soustrait avec bonne conscience. On se lie, par personne ou médium interposé, à des énergies, ou courants de pensée dont on ignore tout et l’on risque, ainsi, de se fourvoyer.

Les liens établis de la sorte, pour peu qu’on se joigne à des méditations ou exercices dont on ne connaît pas les effets, donnent certains pouvoirs. En revanche, on perdra son libre arbitre en devenant le canal d’énergies se manifestant de façon intempestive. En s’imaginant s’initier aux mystères de l’Univers on devient le serviteur d’un mauvais maître.

Illusion et Initiation sont donc opposées. Prendre l’une pour l’autre, c’est aboutir à un déséquilibre qui se manifestera par le dérèglement psychique et physique, par la maladie, voire la folie.

Être vigilant veut dire déceler la racine profonde des intentions déterminant chaque instant. Il y a, en effet, l’illusion qui découle d’une décision volontaire, ou d’une décision involontaire. Dans le premier cas, à condition de ne pas se leurrer, il est facile de redresser la barre. Dans le second cas, il y a mauvaise utilisation de son intelligence et cela par inertie, par satisfaction ou par excès de zèle.

L’obstacle que constitue l’illusion, aggravée par la satisfaction qu’elle suscite, devient insurmontable lorsqu’il répond à un état d’agitation qui résulte d’un manque d’équilibre intérieur.

Cette agitation, en effet, renforce l’illusion et l’attrait du phénomène occulte, elle lie le participant à des émanations énergétiques dont il ignore l’origine. Elle l’empêche, d’emblée, de réfléchir calmement et sans parti pris.

L’agitation est donc incompatible avec l’état de silence et de sérénité permettant de capter, de façon intuitive ou inspirée, les messages d’intelligences transcendantales. Tout désir d’influence, même inconscient, risque également de couper le lien établi avec ces intelligences, et toute personne qui se vanterait de ce lien le perdrait.

Le désir d’influence est très difficile à extirper. Il représente, aux divers échelons de l’évolution humaine, une contrepartie à un certain complexe d’infériorité. On a beaucoup de mal à l’admettre, car ce complexe est souvent inconscient, répondant à une volonté d’affirmation de la personnalité.

Il s’agit d’une attitude bien humaine, mais qui constitue, malgré tout, un pas sur le sentier de gauche.

Concluons qu’il n’y a pas d’initiation sans Connaissance, pas de Connaissance sans vigilance et pas de vigilance sans sérénité.

Être serein permet de dépasser les limites du monde conceptuel, permet de pénétrer les arcanes d’un monde au-delà des apparences. On y découvre la Loi, le Logos, archétype directeur de l’Univers créé auquel il s’agit de se soumettre.

Appréhender la Loi, adhérer à la Loi et accomplir la Loi sont les impératifs qui découlent de la haute prédestination de l’homme appelé à collaborer au Grand Œuvre de la Nature.

Cette collaboration ne saurait être imaginée qu’en parfaite connaissance du pourquoi des phénomènes qui se déroulent sous nos yeux. Rendre le pourquoi accessible à l’entendement est le propre de la Philosophie, non stérile théorie, mais reflet d’une ancestrale Sagesse.

La recherche du comment de ce déroulement est, en revanche, le propre de la Science. Science et Philosophie sont donc complémentaires. En prendre conscience conduit à une vision globale des choses de la Vie.