André A. Dumas : L’Avenir de la science de l’âme


30 Jun 2018

 

Plus on sera sévère, plus on éliminera sans

pitié ce qui doit l’être,plus vite on atteindra

le but poursuivi. Point d’à peu près. Ils seraient

fatals. Seules, la netteté et la préci­sion peuvent

satisfaire une intelligence épri­se de vérité,

mais armée en même temps contre les

surprises d’une crédulité puérile.

Daniel METZGER

(Essai de Spiritisme Scientifique, 1895)

Des sciences occultes aux sciences naturelles

« Peut-être, écrivait Émile Boirac (9 bis, pp. 5-6), faut-il chercher la raison principale des préventions et de la défiance que les sciences psychiques rencontrent encore, chez quelques-uns de nos contem­porains, dans la forme qu’elles ont primitivement revêtue et dont elles ne leur paraissent pas s’être suffisamment dépouillées. Elles ont, en effet, commencé par s’appeler Sciences occultes ou, du moins, par faire partie de cet ensemble confus d’observations empiriques, de traditions, d’hypothèses et de rêveries que l’on a longtemps désignées sous ce nom et où elles voisinaient avec l’astrologie, l’alchimie, la chiromancie, la magie et autres pseudo-sciences de l’antiquité, du Moyen Age et de la Renaissance. C’est seulement depuis deux siècles à peine qu’elles s’en sont graduellement dégagées, et il se peut qu’il reste encore chez quelques-uns de ceux qui s’en occupent quelque chose de l’esprit mystique des anciens adeptes ; mais c’est une raison de plus pour que nous nous efforcions d’y introduire, avec une ardeur et une rigueur croissantes, le véritable esprit de la Science moderne. De même que, sous l’influence de cet esprit, l’astronomie est définitivement sortie de l’astrologie et la chimie de l’alchimie, sans que l’une ni l’autre en ait gardé la tare d’une sorte de péché originel, de même les sciences psychiques, qui ont eu, en quelque façon, la magie et la sorcellerie pour berceau, méritent déjà et mériteront de plus en plus, la qualification de Sciences effectives et positives, grâce à l’emploi persévérant de la méthode expérimentale, de cette méthode à laquelle la physique, la chimie, les sciences médicales, qui elles aussi, à leur origine, tenaient par plus d’un côté à l’occultisme, doivent leur constitution autonome et leur possibilité de progrès indéfini. »

Ces lignes de l’éminent Recteur de l’Académie de Dijon, expriment d’une manière lumineuse quel est l’avenir de la Science nouvelle et quel est le chemin qui y conduit. En vertu d’une curieuse loi régissant le développement des idées et des inventions, l’homme commence toujours par calquer le nouveau sur l’ancien : la forme du bateau à vapeur a été calquée sur celle du voilier ; celle de l’automobile à ses débuts sur celle de la voiture à chevaux, l’écartement des roues des wagons de chemins de fer était primitivement celui des roues des diligences, et les constructions en fer et en ciment armé ont présenté longtemps l’aspect classique des constructions en bois et en pierre (239, p. 79). De même, l’étude des phénomènes supranormaux est encore souvent mêlée aux formes traditionnelles, soit de l’occultisme, soit des croyances religieuses. Le fait est frappant dans le Spiritisme : nombreu­ses sont les personnes professant des idées athéistes et matérialistes avant d’aborder l’étude des phénomènes méta psychiques, et qui, converties par ceux-ci à l’idée de la Survivance spirituelle après la mort, se sont crues obligées d’adopter en bloc toutes les conceptions religieuses, sur Dieu, la Création, etc., etc., apprises pendant l’enfance et rejetées à l’âge mûr, mais attendant sans doute dans le subconscient, le moment propice pour s’imposer à nouveau.

L’idée de la Survivance de l’âme a été associée si longtemps, depuis les origines de l’Humanité, à des doctrines religieuses, que, par une sorte de « réflexe conditionné », celles-ci s’accrochent souvent à celle-là, alors même qu’elle se présente comme une induction basée sur des faits scientifi­ques.

Il est indubitable que l’essor des recherches métapsychologiques est entravé à la fois par le poids de toutes les idées traditionnelles, de toutes les pratiques empiriques associées au supranormal depuis des milliers d’années, et par la réaction très légitime du rationalisme scientifique contre une renais­sance éventuelle de l’antique Magie.

L’occultisme a compté, et compte certainement encore, des chercheurs et des expérimentateurs hardis cherchant à démontrer scientifiquement la validité de la tradition occulte. Mais, dans l’ensemble, les milieux occultistes sont exagéré­ment attachés à l’interprétation des formules, rites, signes kabbalistiques et pentacles plus ou moins compliqués, et semblent ignorer ou oublier que tout ce symbolisme hérité des occultistes du passé, était moins destiné à servir d’ensei­gnement à leurs successeurs, qu’à masquer aux yeux des inquisiteurs et des curieux qu’ils ne jugeaient pas dignes d’être initiés, la nature véritable de leurs pouvoirs qui, lorsqu’ils n’étaient pas illusoires, s’appelleraient aujourd’hui : perception extra-sensorielle, suggestion verbale et mentale, influence de l’émanation magnétique, action dynamique et idéoplastique de la pensée.

Ce n’est pas le déchiffrement des vieux grimoires qui peut projeter quelque lumière sur l’occultisme antique, mais c’est l’investigation scientifique, la métapsychologie.

Le Spiritisme

« Le Spiritisme a généralement une mauvaise presse, et il le mérite. Ses adeptes manquent de méthode, pour la plupart, sont souvent mal pondérés et dupes d’illusions. A l’examen impartial et critique sans lequel on n’est sûr de rien, ils préfèrent une croyance et une religion consolatrices. Ce sont là de mauvaises conditions d’études, dépourvues de sanctions suffisantes. »

Ainsi s’exprimait Camille Flammarion dans le troisième volume (161, p. 354) de sa trilogie : La Mort et Son Mystère. Déjà, dans le discours qu’il prononça aux obsèques d’Alan Kardec, le 2 avril 1869, l’éminent astronome et métapsychiste avait jugé nécessaire de proclamer que « le Spiritisme n’est pas une religion, mais une science ».

Fredéric-W. Myers, de son côté, écrivait dans l’introduction de son œuvre capitale (55, p. 11) qu’il n’était pas souhaitable qu’« une branche de la recherche scientifique, découlant naturellement de nos connaissances actuelles, dégénère en une croyance sectaire ».

Il est incontestable que, sous le nom de « Spiritisme », existent deux courants de natures entièrement différentes et d’orientations opposées : l’un, animé par des chercheurs, visant à édifier un système de connaissances positives sur la base de l’observation et de l’analyse comparée des phéno­mènes spontanés ou expérimentaux, et qui estiment que cette recherche conduit à, admettre la survivance spirituelle et à reconnaître la possibilité des manifestations posthumes : l’autre, constitue par des croyants qui trouvent dans les phénomènes spirites (ou simplement spiritoïdes) une confir­mation de la foi de leur enfance, et qui visent à la diffusion d’une doctrine philosophico-religieuse, basée essentiellement sur des « messages »médiumniques.

Comme l’a fait observer le docteur William Mackenzie, il n’est pas nécessaire, pour professer ce Spiritisme-là, de connaître quoi que ce soit à la Métapsychique (176). En effet, l’édification d’une doctrine sur des communications médiumniques, même sélectionnées, ne présente aucune garantie : on doit y retrouver les idées scientifiques, philosophiques, religieuses, sociales, latentes dans la subconscience des assistants ou des médiums, — comme les messages signés Galilée reçus par l’écriture automatique de Camille Flam­marion, à l’âge de 20 ans, qu’Allan Kardec a reproduits dans La Genèse (chapitre VI, Uranographie générale) et que l’éminent astronome a déclaré plus tard, refléter ses idées personnelles et être des productions subconscientes de son esprit (7, p. 10). Quant aux messages pouvant être considérés, pour des raisons déterminées, comme d’authentique origine spiritique, leur valeur d’information aussi est toute relative, si 1’on tient compte du fait que la mort n’a pas changée brusquement la mentalité de ceux qui se communiquent ; et les opinions philosophiques, les vues sur la Création et les spéculations sur la Justice divine, la morale et les progrès de 1’humanité ainsi formulées ne peuvent avoir, en moyenne, ni plus ni moins de valeur que celles qui sont journellement exprimées par les vivants, et recueillies par les instituts de sondage de l’opinion.

Il n’y a guère de raison pour qu’un « esprit » puisse nous renseigner mieux que la Science, si imparfaite soit-elle, sur les secrets de l’Univers, même s’il pouvait, par ses propres moyens, en savoir davantage. Il faut méditer les paroles qu’adressait Robert Hyslop à son fils en se manifestant par Mme Piper : « Toutes choses m’apparaissent si nettement, et quand je viens ici pour les exprimer, James, je ne puis pas » (183, p. 224).

* *

La recherche exclusive de « messages » de l’au-delà, par des personnes totalement dépourvues d’esprit critique et de connaissances scientifiques, ne peut aboutir qu’à la constitu­tion de sectes fanatiques, élevant au niveau de hautes révélations les « romans subliminaux » de leurs médiums, et dont les membres, héritiers des primitifs, sont incapables de prendre des décisions eux-mêmes et ne font rien sans consulter les « esprits » plus ou moins hypothétiques qu’ils évoquent et qu’ils élèvent au rang de divinités omniscientes.

Cet état de choses, joint à des considérations épistémolo­giques, a amené ceux qui, admettant simplement la réalité des phénomènes spiritoïdes, « se proposent uniquement d’étudier ces phénomènes, en dehors de tout parti pris doctrinal, avec les mêmes dispositions d’esprit qu’ils apporteraient à l’étude des phénomènes astronomiques, chimiques ou biologiques » (Boirac), à adopter, pour éviter la confusion, les vocables de parapsychologie, de métapsychologie ou de métapsychique ; ce dernier, forgé par Richet, a le grand tort de ressembler à métaphysique, et d’évoquer ainsi dans les esprits nourris de rationalisme quelque ensemble de spéculations nébuleuses ne correspondant nullement a l’objet réel de la Science nouvelle.

* *

Qu’une science se constitue d’une manière autonome, sans adopter comme base telle hypothèse a priori, que la parapsychologie étudie les faits avant de se prononcer sur leur interprétation théorique, il n’y a là rien que de très normal.

Mais ce qui est anormal et qui ne peut être accepté par un esprit scientifique, c’est la position de certains parapsycho­logues qui, apparemment désireux de réserver aux théologiens le privilège de se prononcer sur les problèmes de l’Âme et des manifestations posthumes, prétendent exclure ces questions du domaine scientifique : ils déclarent que « l’attitude spirite, c’est-à-dire l’attribution aux « âmes » des défunts des phéno­mènes parapsychologiques (ou de certains phénomènes para­psychologiques) est une attitude religieuse, que la para­psychologie n’a pas à prendre en considération ».

Cette qualification est inadmissible et cette exclusive a priori est antiscientifique. A Robert Amadou (241) auquel ces lignes sont empruntées,. avait répondu d’avance un pionnier de la parapsychologie, Émile Boirac (1851-1917), qui fut Recteur de 1’Académie de Dijon. Il estimait [1] que si la Science a le devoir d’exiger de toute hypothèse qu’elle fournisse ses preuves, elle n’a pas le droit d’interdire à aucune l’accès de son tribunal, et que, si invraisemblable qu’elle puisse paraître, l’hypothèse spirite, comme toutes les autres, « doit être admise à courir sa chance ».

Robert Amadou écrit aussi : « Nous savons bien que la plupart des spirites, et parmi eux les plus respectables et les plus dignes d’être entendus, de Gabriel Delanne à André Dumas, n’admettent la théorie spirite que pour rendre compte d’une minorité, souvent très faible, de phénomènes. Et nous ne contestons point qu’ils ne puissent, pour l’ensemble des autres cas, se comporter en parapsychologues, en hommes de science. Ainsi, les fidèles de telle ou telle église réservent à quelques faits très rares la qualification « surnaturel ».

Nous pensons avoir démontré au cours de cet ouvrage, que c’est une démarche scientifique, et d’aucune autre nature, appliquée à tous les faits sans exception, qui nous ont amené — comme tous ceux dont nous nous réclamons, Crookes, Myers, Aksakof, Lodge, Carl du Prel, Wallace, Flammarion, Lombroso, Delanne, Geley, Bozzano, etc., — aux conclusions qui y sont défendues en faveur de la thèse de la Survivance spirituelle.

* *

C’est seulement sur une synthèse de toutes les sciences de la Nature et de l’Homme que peut s’édifier une philosophie générale de l’Univers, qui ne sera achevée, d’ailleurs ; c’est seulement sur l’observation et l’analyse comparée des faits spontanés et expérimentaux que l’on peut bâtir un système de connaissance viable — et toujours perfectible — concernant l’âme humaine.

C’est cette direction qui a été donnée par Allan Kardec dans la, partie scientifique de son œuvre. Léon Rivail — tel était son vrai nom — était docteur en médecine et pédagogue éminent — élève, disciple et collaborateur de Pestalozzi, ses ouvrages d’enseignement étaient adoptés par les Universités françaises. Il fut un grand bâtisseur dans le domaine expérimental ; le professeur Charles Richet (94, 34), tout en rejetant les bases et les principes de sa doctrine philosophique, a écrit qu’il est l’homme qui, jusqu’aux célèbres expériences de William Crookes, en 1871, « a exercé l’influence la plus pénétrante et tracé le sillon le plus profond dans la Science métapsychique ».

Il avait en effet abordé déjà l’étude de toutes les grandes catégories de manifestations supranormales, les avait classifiées (240) et, par elles, avait été mis sur la voie des conceptions scientifiques modernes les plus hardies. C’est cet aspect scientifique de l’œuvre d’Allan Kardec qui, développé, accentué par Gabriel Delanne et Camille Flammarion, entre autres, en rejoignant le grand courant créé par l’œuvre puissante de Frédéric Myers et de William Crookes, a préparé les voies de la Science métapsychologique moderne.

* *

Les investigateurs sérieux qui ont été, par leurs recherches, amenés à adopter la thèse de la Survivance, en tant que théorie scientifique, devront-ils quelque jour abandonner le nom de « Spiritisme » à ceux qui le déconsidèrent ou bien, malgré l’ignorance et la superstition, réussiront-ils a réhabi­liter à la fois et le nom et la chose ?

L’avenir le dira ; mais une chose est certaine des connaissances, des vérités nouvelles, peuvent commencer leur développement à l’abri d’une secte, dans les cadres d’une doctrine définie, comme la fleur commence la sienne dans le bourgeon et l’oiseau dans l’œuf, mais la coquille doit être brisée de l’intérieur, l’œuf doit disparaître, pour que l’oiseau acquière son plein développement et puisse, un jour, ouvrir ses ailes ; le bourgeon doit éclater pour que la fleur puisse donner son parfum.

Cette loi vaut aussi pour le domaine spirituel : leur rôle protecteur accompli, les sectes, les doctrines, les systèmes, devenus caducs et trop étroits, doivent éclater afin que s’épanouisse la vérité qu’ils contiennent.

Diafoirus père et fils, les immortels personnages de Molière, se félicitaient de ne pas appartenir à la secte nouvelle des « circulateurs », c’est-à-dire de ceux qui croyaient à la circulation du sang. Il n’y a plus aujourd’hui de « circulateurs », parce que la circulation du sang est devenue une réalité reconnue par tous. Il y a encore et il y aura probablement toujours des Diafoirus, pour condamner les découvertes qui les dépassent ; mais on peut pressentir l’avenir, certes encore lointain, où il n’y aura plus ni « spirites » ni « Spiritisme », lorsque la part de vérité contenue dans celui-ci sera entrée dans le patrimoine intellectuel commun de l’Humanité, lorsque la permanence de l’être psychique et spirituel sera devenue un fait universellement acquis, au même titre que la circulation du sang ou le mouvement de la terre autour du soleil.

Perspectives de recherches

La lenteur relative des progrès de la Métapsychologie a encore d’autres causes qui n’entravent pas les autres sciences.

Tout d’abord, il est certain que les phénomènes supranormaux sont rares ; s’ils ne l’étaient pas, ils ne seraient pais supranormaux ; les, spontanés le sont moins qu’on ne le croit généralement, et si on parvenait à surmonter les préjugés — crainte du « qu’en dira-t-on? », croyances religieuses ou opinions anti-religieuses — qui empêchent souvent qu’ils soient communiqués par ceux qui les ont éprouvés, les matériaux seraient beaucoup plus abondants.

Mais les phénomènes dits expérimentaux, provoqués ou, plus exactement, attendus, ceux dont l’étude dans des conditions déterminées et variables, permet seule d’en préciser les lois et d’en circonscrire les causes, sont très rares, surtout ceux d’ordre physique. Ils sont très rares probable­ment parce que, étant donné l’élément subconscient qui y est toujours étroitement lié, l’attente, l’attention, la tension d’esprit, qui caractérisent l’observation scientifique, sont des éléments contraires à la genèse des phénomènes de cet ordre. Il est souvent difficile — et la nécessité en est aussi souvent méconnue — de trouver un modus vivendi entre l’attention nécessaire à la constatation des faits et une sorte d’indiffé­rence mentale pour ce qui va se passer.

De plus, il apparaît que la foi, qui favorise les illusions, favorise aussi les vrais phénomènes. Une découverte du psychologue Gardner Murphy le confirme : en comparant les résultats des expériences de télépathie effectuées selon la méthode Rhine parmi les étudiants des Universités nord-américaines, avec les fiches remplies par ces mêmes étudiants à propos de leurs opinions sur les phénomènes étudiés, il ressort statistiquement que la croyance à la non-réalité de la télépathie exerce une influence inhibitive sur les facultés de réceptivité télépathique. Ceci doit être vrai aussi, pour toutes les autres formes d’activité supranormale.

Cette influence inhibitive peut provenir non seulement du sujet lui-même, mais aussi de son entourage au cours d’une expérience, car les « médiums » sont des individus sensibles, susceptibles, dont les réactions psychologiques et morales réagissent fortement sur l’émergence des facultés supranormales.

Il faut noter que, dans certains cas où des médiums authentiques ont commis des fraudes, la suggestion mentale involontaire exercée par les pensées dominantes des expérimentateurs, hantés par l’idée de la fraude, a joué un rôle certain. En d’autres occasions, il semble que la fraude ou la tentative de fraude a été réalisée en état de « trance » en vertu de la loi psycho-biologique du moindre effort, car il est plus facile pour le médium, en définitive, de soulever une table avec les mains qu’avec une substance invisible issue de son organisme. De sorte que la fraude — quand il s’agit de vrais « médiums » ayant fait leurs preuves et non pas de simples simulateurs — est souvent un problème de psycho­logie subconsciente qui vient s’ajouter à toutes les autres difficultés, en accentuant encore la méfiance qui entoure la métapsychologie et qui en entrave l’essor.

Cependant, grâce à l’équipement moderne des laboratoires de recherches parapsychologiques, il est plus facile d’observer une véritable attitude scientifique : celle-ci doit consister à réunir les conditions les plus propices à la fois pour la production des phénomènes et pour leur contrôle rigoureux. Ces conditions peuvent paraître quelquefois contradictoires et exigent que soient étroitement associés, dans la conduite des expériences, l’esprit scientifique et le sens psychologique.

* *

Dans cette étude difficile, qui exige à la fois un esprit critique sévère, du tact, de la souplesse intellectuelle, une certaine compétence dans un grand nombre de domaines scientifiques connexes, et par-dessus tout, une persévérance et une patience à toute épreuve, il y a un immense travail de défrichement à accomplir. Si vastes que soient les horizons déjà découverts par la Métapsychologie, ils sont peu de chose en regard de ce qui doit être exploré encore.

Deux voies sont ouvertes : d’une part, l’étude des phéno­mènes rares, exceptionnels et marquants, produits par des « médiums » non moins rares et exceptionnels, et, d’autre. part, l’étude des tout petits phénomènes presque inaperçus, qui peuvent être produits par la grande majorité des individus. Cette deuxième voie d’étude, inaugurée par le professeur Rhine, avec la méthode statistique, est à peine commencée, mais ses résultats font déjà prévoir qu’elle nous apportera probablement autant de découvertes importantes que la première ; il faut s’y engager hardiment, sans attendre que des « géants » du supranormal soient à notre disposition.

En outre, il faudrait entreprendre des investigations dans diverses populations du globe, Inde, Chine, Afrique, etc., où les phénomènes supranormaux appartiennent à une forte tradition ; il y aurait lieu d’étudier les facultés supranormales des « chamans » de la Sibérie comme celles des « medecine-men » peaux-rouges de l’Amérique du Nord, les pouvoirs des Yoguis de l’Himalaya comme ceux des sorciers cafres ou chinois, les dons mystérieux répandus parmi les. montagnards écossais et les paysans bretons comme ceux des indigènes des îles Fidji.

Une tâche immense reste à accomplir, tant par les vigoureuses S.P.R. de Grande-Bretagne et des États-Unis que par celles qui, ailleurs et particulièrement sur le continent européen, devront être édifiées sur leur modèle afin de permettre la collaboration sur une base scientifique et indépendamment de leurs préférences philosophiques, de tous les investigateurs sérieux qui cherchent la Vérité pour la Vérité, quelle qu’elle soit et où qu’elle soit.

La Métapsychologie devra mener ses recherches non seulement au cœur même de son objet, le « cryptocosme », selon le mot de Richet, mais aussi dans les zones frontières qui la séparent des autres domaines scientifiques. En compa­rant les diverses sciences en voie de développement à des cercles dont le rayon croît sans cesse et dont les circonfé­rences se rapprochent ainsi les unes des autres, on peut dire qu’à partir du moment où deux cercles — c’est-à-dire deux sciences — se touchent et commencent à se chevaucher, s’ouvre une ère de grandes découvertes. La collaboration et la synthèse de disciplines scientifiques différentes est toujours source de progrès. Il en a été ainsi pour la Physique et la Chimie, puis pour la Physico-Chimie et l’Astronomie, d’une part, et de la Biologie, dautre part. Il en est de même, déjà, pour la Physique atomique et la Biologie, et les deux grandes découvertes du docteur Eugène Osty concernant l’opacité aux rayons infra-rouges de 1émanation ectoplasmique invisi­ble et la corrélation entre les fluctuations de cette opacité et le rythme respiratoire indiquent quelles immenses perspectives de synthèse sont ouvertes entre la Parapsychologie, la Physique et la Biologie.

Les théories de la Mémoire et les problèmes de l’Hérédité devront être étudiés et repensés en tenant compte de l’enseignement des phénomènes de psychométrie ; d’autre part, Freud pensait que la Télépathie devait être fréquente chez les insectes sociaux et chez les jeunes enfants (93, pp. 78-79).

A propos des jeunes enfants, et pour approfondit l’étude des « antériorités », le professeur Nelli (224, postface) souhaite une investigation systématique portant sur leurs récits relatifs « au temps où ils étaient grands ».

Il y a là un vaste champ de recherches à défricher.

Toute évolution a besoin du facteur Temps pour se réaliser ; lorsque la Science de l’Âme sera parvenue à une pleine maturité, fortement constituée par les travaux de plusieurs générations de chercheurs de tous les pays, riche de faits incontestables, forte d’une autorité intellectuelle incontestée, elle s’intégrera définitivement à l’ensemble des connaissances humaines.

Conséquences morales et sociales de la science de l’âme

Charles Richet a écrit dans son Traité de Métapsychique qu’il est encore prématuré de bâtir une morale, une sociologie et une théodicée basées sur la Science nouvelle. Tout système définitif et dogmatique sera toujours prématuré, puisque tout évolue perpétuellement ; les formes de l’activité humaine aussi bien que la science et la vie de l’Univers. Mais il n’est pas inutile d’esquisser, en quelques touches brèves, la physiono­mie générale des conceptions morales et sociales qui semblent appelées à se dégager de l’ensemble des notions nouvelles quélabore la Métapsychologie.

Pour Frédéric Myers (55, pp. 408-410) « l’amour est une sorte de télépathie exaltée, mais non spécialisée, l’expression la plus simple et la plus universelle de cette gravitation mutuelle ou de cette royauté des esprits qui sont à la base de la loi de la télépathie ». La peur qui dominait à l’aurore de l’humanité nous a fait considérer les liens qui nous unissent à nos semblables comme résultant de la lutte pour l’existence et des besoins de la cohésion grégaire on pouvait craindre que les unions et les sociétés ne soient toujours intéressées et illusoires et l’amour un armistice momentané.au cours d’une guerre infinie et inévitable.

Mais, dit Myers, « ces craintes disparaissent, dès que nous recon­naissons que c’est par nos âmes que nous sommes unis à nos semblables, que le corps sépare lors même qu’il semble unir… Jamais l’homme ne vit ni ne meurt pour lui seul… Comme les atomes, comme les soleils, comme les voies lactées, nos esprits sont des systèmes de forces qui vibrent continuellement sous la dépendance mutuelle de leurs forces attractives ».

Warcollier (La Télépathie, p. 353) conclut dans le même sens que Myers : « Solidarité morale entre les êtres dans le passé, le présent et l’avenir, c’est la Révélation des recherches psychiques, le pendant de la loi biologique de l’évolution des espèces. La Télépathie est la loi naturelle à laquelle nous obéissons inconsciemment quand nous cherchons à nous grouper, à nous entraider, à nous unir. il est vain de fonder œuvre humaine sur la haine quand la loi est Amour. On communie, on n’excommunie pas !

Pour la, première fois, la Science éclaire d’une lumière encore incertaine l’« aimez-vous les uns les autres », base, dont on ne peut s’écarter, de toute religion, de toute morale, de tout système poli­tique. »

Et si, comme les faits en suggèrent l’idée, les personnalités spirituelles humaines sont telles des points plus lumineux au sein d’une nébuleuse psychique collective, si l’âme indivi­duelle n’est qu’un aspect d’une Conscience Cosmique, une fraction consciencialisée de l’Énergie Universelle, la parole de Bouddha nous apparaît avec toute sa signification profonde : « Aime ton prochain, car c’est toi-même. »

La parapsychologie, libérée de toute chrysalide doctrinale et sans cesser d’être une science, peut devenir un puissant facteur d’unification religieuse. En mettant en pleine lumière la réalité et l’universalité des faits qui sont à l’origine et à la base de toutes les grandes religions, elle aura pour consé­quence de faire perdre leur importance relative aux aspects dogmatiques et mythiques particuliers que les divers mouvements religieux ont hérité de leurs origines géographiques et ethniques et des vicissitudes de leur histoire, et de créer un climat favorable pour une plus grande tolérance mutuelle : dans l’étude scientifique de l’âme humaine et du monde invisible, elles retrouveront les sources vives d’inspiration qui leur sont communes et qui leur ont donné naissance.

D’ailleurs, toutes les grandes découvertes qui élargissent les conceptions relatives à l’Univers, que ce soit la découverte de l’Amérique ou les grandes conquêtes de l’Astronomie, ont toujours tôt ou tard, des conséquences heureuses sur la mentalité humaine.

Combien plus encore les découvertes de la Science de l’Âme sont appelées à ennoblir l’homme, à spiritualiser ses aspirations, à lui donner conscience de sa dignité, de sa grandeur, de son unité profonde avec tous les autres êtres et avec tout l’Univers. Dépassée par la double évolution de la Physique et de la Psychologie intégrale, l’hypothèse matérialiste qui, comme l’a écrit Osty (242), « aura eu le rôle fécond de maintenir les intelligences au contact des faits, de s’opposer aux envolées stériles dans la spéculation discur­sive.» — devra faire place à une conception plus large : l’existence de la Pensée ne peut plus être considérée comme le produit accidentel d’une fortuite combinaison d’atomes matériels, mais comme un élément fondamental dont le développement est la raison d’être de l’Univers et de l’Évolution.

Le sens de l’évolution

Si les hypothèses esquissées dans cet ouvrage ont quelque valeur, il s’en dégage cette conséquence : l’Univers a un sens, il n’est pas un pur mécanisme ; il est vivant, et notre vie participe de la sienne, notre conscience participe de la conscience cosmique ; en édifiant des organismes de plus en plus aptes à manifester la pensée, en portant, semble-t-il, toute sa sollicitude sur le développement du système nerveux et du cerveau, l’évolution biologique a une finalité : l’élabo­ration progressive de personnalités conscientes, la maîtrise des choses par l’Intelligence et l’épanouissement de la Spiritualité.

Et ceci aussi comporte une morale : la grandiose évolution, réalisée au cours de millions d’années, qui a fait surgir la vie des profondeurs des Océans primitifs et en a conduit le développement jusqu’à l’espèce humaine, qui a fait sortir l’humanité des sombres forêts préhistoriques et lui a fait parcourir toutes les étages de son élévation, depuis la découverte du feu jusqu’à celle du vaccin, depuis le clan primitif jusqu’aux premiers balbutiements de l’organisation coopérative ; cette immense gestation de l’Esprit à travers la matière ne peut pas avoir pour couronnement l’ère de la guerre permanente, l’ère des « robots » de chair enfermés dans des usines d’armement ou dans des monstres d’acier crachant la mort, l’ère des bombardiers géants, des villes bétonnées souterraines et des armes atomiques.

C’est en conformité avec le sens de l’évolution universelle que se développe l’effort de tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, œuvrent pour l’instruction et l’éducation des masses, l’abolition des formes modernes et déguisées de l’esclavage, l’émancipation économique, sociale et spirituelle de tous les peuples et l’organisation du mieux-être général ; qui veulent amener « le plus profond mépris pour les divisions factices de la Société, la disparition complète des préjugés de castes, de religions, de races et de frontières » (Geley), et qui aspirent à réaliser — en eux-mêmes, autour d’eux et sur tout le petit globe dont l’Humanité a fait un Enfer et qu’elle a la mission de transformer en Éden avec toutes les ressources techniques de la Science — la Loi Suprême, celle que le musicien exprime par son Art et que le biologiste admire dans la genèse de l’Être vivant, celle que l’Astronome découvre dans le Ciel étoilé et le physicien dans l’Atome, la loi d’Harmonie.

(Extrait de La Science de l’Âme, 2e édition. Dervy-Livres 1980)

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1 Voir : Introduction — Les faits et leur interprétation.