Murshida Sharifa Goodenough : Le bonheur et le succès


14 May 2013

(Revue La pensée Soufie. No 1. 1980)

(6 Février 1934)

Le bonheur et le succès, voilà deux choses que nous souhaitons à nos amis, aux membres de notre famille, à tous ceux à qui nous voulons du bien. Seulement si l’on dit à un être qui se préoccupe de la vie intérieure : « le but de votre vie est le bonheur, le succès », il répondra souvent : « Oui, certes, c’est quelque chose. Mais est- ce la un but digne d’un être humain ayant une aspiration spiri­tuelle ? »

Bien des esprits penseront en effet : « Le bonheur ? le succès ? Sont ce là des buts spirituels ? Le bonheur, oui, peut-être. Mais le succès ? Peut-on par­ler du succès gland il s’agit d’une vie spirituelle? Le malheur, les échecs y pa­raissent des choses tellement plus fructueuses ! » C’est que nous comprenons mal le bonheur et en quoi consiste le succès. On dira par exemple : « Je ne fais pas ceci pour mon propre bonheur, je le fais avec une idée plus élevée ; je ne me sou­cie pas de mon bonheur personnel, je cherche quelque chose de plus important. » C’est que par bonheur on entend le plaisir, les joies. Le bonheur est autre chose que cela. Le plaisir n’est qu’une petite ombre de bonheur, un reflet qui ne dure qu’un moment.

On dira en parlant des grands êtres : « Quelle a été leur vie ? Ont-ils été heureux? » Il semble qu’ils aient été très malheureux. Pourtant ils ont désiré être heureux. Le bonheur était leur élément. Mais pour atteindre ce bonheur, ils ont dû passer par beaucoup de souffrances. Le Christ n’a jamais désiré la souffrance, mais les souffrances sont venues sur son âme. Les Saints n’ont jamais aspiré à la souffrance, mais ils cherchaient un bonheur qui les faisait passer par la souffrance. Pour donner le bonheur aux autres pour faire ce qui était le bonheur de son âme, l’âme du Saint a dû passer par beaucoup de souffrances que lui infligèrent les autres. Certaines personnes pensent que les Saints ne souffrent pas, que ce qui fait souffrir un être ordinaire ne les touche pas. Quand on dit que Jeanne d’Arc souffrait terriblement à la perspective de paraître devant le tribunal, d’être jugée, condamnée, ils en sont tout étonnés. Ils se figurent qu’une âme sainte se réjouit de ses peines, qu’elle ne peut pas en souffrir.

« Il faut souffrir pour être belle » – dit on. Même pour porter une belle robe, même pour avoir une belle coiffure, un uniforme imposant, il faut souffrir. L’enfant qui est tout naturel n’aime pas qu’on lui mette un habit qui l’oblige à se tenir droit. Mais à un autre âge on aime paraître beau devant les autres, ne fut-ce que par son bel uniforme. L’être souffre un peu, mais il est plus heureux que s’il ne souffrait pas. C’est une petite image de tout ce qui se passe dans le monde. Pour goûter le bonheur intérieur, il faut sacrifier le confort exté­rieur. Pour aller au théâtre il faut sacrifier le sommeil.

Quand il s’agit de souffrance du cœur, il semble qu’il n’y ait pas de com­pensation ; et cependant s’il y a un bonheur qui prospère malgré l’insuccès, c’est le bonheur du cœur. Ce bonheur consiste en ce que le cœur se sent vivant, même au milieu du feu, même en passant au milieu du désert, en passant par des tour­mentes ; il trouve son bonheur en cela : se sentir vivant en dépit des conditions adverses.

Pour ce qui est du bonheur de l’âme, il est tout différent des agréments du corps. Le corps voudrait être bien à l’aise, bien nourri, avoir beaucoup de con­fort. L’âme veut qu’on ne l’étouffe pas. Souvent ce qui forme le bonheur du corps, de l’esprit même, fait souffrir l’âme, parcequ’elle étouffe. Elle ne peut jamais entrer dans la vie qui lui est propre s’il lui faut toujours sentir une limitation quand elle voudrait être libérée du tout. Parfois il arrive aux êtres humains une chose étrange : être heureux peut être le signe précurseur d’un grand malheur. J’ai vu cet état chez une personne que je connais bien, qui se trouvait dans une très grande joie ; et puis lui arriva une nouvelle qui pour elle était l’annonce d’un très grand chagrin. L’explication en est que l’âme pressent cette souffrance ; elle s’en retire, ne veut pas qu’elle la touche ; elle entre dans une sphère où elle est parfaitement heureuse. Ceci nous montre que l’âme est heureuse quand rien ne la touche, quand elle est consciente d’elle-même.

Et quant au succès, l’homme n’est pas né pour échouer. Il est né pour un grand destin et pour accomplir sa destinée ; et si l’on trouve que le succès est une chose à éviter, une chose qui regarde ce monde seulement, l’on se trompe. Il n’en est pas ainsi. Réussir est le but de chaque vie ; un échec veut dire que le but n’est pas atteint. Ce n’est pas Dieu qui fait subir des échecs aux êtres pour les éprouver ; au contraire, leur réussite représente le succès de Dieu Lui-même.

Mais est-il possible de réussir sur la terre, de réussir dans les occupations terrestres, les aspirations qui ne regardent que ce monde et en même temps d’at­teindre un but spirituel ? N’y a-t-il pas une opposition entre les deux ? L’oppo­sition n’est pas forcément où on l’imagine. On peut mener une vie spirituelle et en même temps vivre dans ce monde une existence aussi pleine que le monde nous l’offre ; seulement il ne faut pas désirer deux choses opposées. Si l’on fait son chemin à travers la vie en ayant pour but d’arriver à la plénitude de la vie, chaque réussite peut être un pas qui amènera une réussite plus grande encore. Mais si l’on s’arrête à ce qui est petit, si l’aspiration est médiocre, si l’on donne une trop grande attention à ce qui a une importance moindre dans la vie, on néglige forcément de satisfaire une partie de son être. Peut-être, celui qui néglige ainsi une partie de son être ne la connaît-il pas, ou dira-t-il : « Je la connais si peu que je ne peux lui donner une si grande importance, tandis que les buts de chaque jour, les buts concrets, je les connais, ainsi je me concentre sur ces buts clairs et simples devant moi  » ? Ceci est la plus petite partie de sa vie. La plus grande tend vers autre chose. Elle a d’autres vues que les petits plaisirs et les petites réalisations de ce monde. Si l’homme n’était occupé que de choses concrètes, il deviendrait fou ; il en mourrait. La plus grande partie de son être plonge dans la vie invisible dont un homme n’est qu’à demi conscient. Et c’est seulement s’il donne à l’ensemble de son être une attention qui n’est pas concentrée uniquement sur une partie de sa vie, mais sur sa vie tout entière, c’est seulement alors que cet être ira vers le succès qui consiste a vivre plei­nement sa vie.

« Mais pourquoi alors », demandera-t-on, « y a-t-il bien des grands « êtres en Orient qui finissent par le renoncement ? » C’est que pour atteindre un but su­périeur ils doivent renoncer à d’autres buts.

Et pourquoi semble-t-il parfois que de très grands êtres qui ont fait sur les hommes une impression très grande pendant des milliers d’années, pourquoi semble-t-il qu’ils aient échoué dans leur destinée ?

Quand un homme vise un but élevé, les autres s’unissent pour l’empêcher de toucher ce but, surtout si cet homme n’agit pas seulement pour lui-même, mais pour les autres. Les hommes ignorants d’eux-mêmes, de leur vrai destin, verront en lui quelqu’un qui voudrait les mener là où ils ne veulent pas aller ; ou bien ils le prendront pour un personnage étrange ; ils veulent le mettre de côté, le faire souffrir. Et cette opposition semble un échec pour ceux qui vivent la vie élevée. Telle fut la vie de Jésus-Christ, qui semblait n’avoir rien atteint dans la vie extérieure, mais qui a atteint son but ayant fait tous les sacrifices. C’était l’opposition de tous ceux qui l’entouraient qui empêchait qu’il l’atteigne sans sacrifice.

Qu’il s’agisse de réussir extérieurement ou intérieurement, réussir une fois donne la promesse de réussir encore. C’est pourquoi le succès et le bonheur sont toujours, et en toute chose, ce qu’il y a de plus désirable.