Robert Linssen : Le Bouddhisme Ch'an ou Vrai Zen


06 Nov 2008

(Revue Être Libre, Numéro 259, Avril-Juin 1974)

Les formes actuelles du Zen ou prétendu Zen sont de plus en plus nombreuses et éloignées du climat de ses origines bouddhistes et taoïstes.

Nous connaissons actuellement le Zen macrobiotique, le Zen de la tendance du comte Von Durckheim, le Zen essentiellement axé sur le Zazen du Soto, le Rinzaï Zen de notre ami Ogata, le Zen de notre regretté collaborateur D. T. Suzuki représentant la secte de la « Terre Pure », l’existentialisme Zen du Dr. Hubert Benoit dans son ouvrage remarquable « La Doctrine Suprême » très proche de l’esprit du Ch’an. Bien d’autres formes du Zen existent encore au Japon mais ainsi que nous l’avons toujours proclamé ce n’est pas au Japon que se trouvent les fondements propres et originaux du Zen véritable. Celui-ci est complètement étranger aux arts martiaux, à la pratique du Zazen comme nous le montreront les textes ci-dessous des Maîtres chinois Huai-Jang, Hui-Neng, Hui-Haï, Shen-Houeï et Wei Wu Wei.

Tout cela est très éloigné des « salades » que nous révèlent certaines circulaires et mouvements auxquels préside un esprit d’œcuménisme à la mode aboutissant aux absurdités du « Catholicisme Zen », aux séances de Zazen dans les monastère catholiques, aux séminaires d’études du Zen en Jésus-Christ. C’est non sans étonnement et regret que nous voyons d’anciens amis emboiter le pas dans la marche généralisée de la déformation du Zen.

Tels sont les avis des Maîtres authentiques qui nous instruisent et de l’écrivain français Paul Arnold qui déclare dans la revue « La pensée Bouddhique », N° 4, juillet 1974 : « On comprendra que faute de restituer au Zen ses fondements « propres », on le profane, on le détourne abusivement de son but véritable, comme le fait par exemple au Japon même le R.P. Lasalle transformant la méditation Zen en une parodie, une gymnastique dérisoire ».

* * *

Quelle est alors l’essence du Zen véritable, au delà de l’importance que le Soto Zen japonais accorde aux postures ?

On peut, tout en ne rejetant pas celles-ci s’inspirer profondément des valeurs spirituelles fondamentales formant la base essentielle du bouddhisme Ch’an et du Ch’an Taoïsme.

Pour ces raisons nous allons régulièrement traduire et commenter les textes essentiels de Wei Wu Wei, de Fung Yu Lan et de Shen Houeï.

Les œuvres de Wei Wu Wei et de Fung Yu Lan constituent, à notre avis, les plus purs joyaux de l’esprit originel du Zen, c.-à-d. du Bouddhisme Ch’an et du Ch’an taoïste. Nos rapports personnels, amicaux et fréquents avec le premier de ces deux auteurs contemporains, entièrement respectueux de l’esprit le plus pur du Ch’an et le vivant indiscutablement, nous conduisent naturellement à nous référer à lui pour tout ce qui concerne le Zen, le Bouddhisme Ch’an et le Ch’an taoïsme. Les lecteurs sérieux de cet article trouveront en fin de celui-ci les titres de quelques œuvres fondamentales de Wei Wu Wei publiées au cours des dernières années tant à Londres qu’à Hong-Kong.

_______________________________________________

La voix des Maîtres du Ch’an. A méditer par les pratiquants Zazen

Le Maître Huai-Jang (± 775 ap. J.C.), disciple de Hui-Neng a déclaré dans le « Kû-Tsun-Yû-lun » :

« Lorsque vous vous entraînez au Zazen vous devriez savoir que le Ch’an ne consiste ni à s’asseoir, ni à se coucher ».
« Si vous vous entraînez à devenir un Bouddha assis, vous devez savoir que le Bouddha n’a pas de forme fixe ».
« Parce que la Vérité n’a pas de forme fixe, elle ne peut-être l’objet d’aucun acte de choix. Si vous vous transformez en Bouddha assis, par cela même vous détruisez le Bouddha ».
« Si vous vous attachez à la position assise, vous n’atteindrez pas le principe du Zen ».

* * *

Hui-Neng, le sixième patriarche du Ch’an (638-713) a déclaré :
« La vérité est comprise par l’esprit et non par la position assise en méditation » (D.T. Suzuki, Le Non-Mental, p. 53).

* * *

Le Maître Hui-Haï a déclaré :
« Je vous ai dit de ne pas vous exercer à la méditation seulement quand vous êtes assis. Quoique vous fassiez, d’une façon continuelle vous devez être attentif : en marchant, en vous reposant, sans aucune interruption » (Hui-Haï : The Path to sudden attainment, éd. Sidwick & Jackson, London 1948).

* * *

Le Maître Shen-Hui (668-760) Septième Patriarche du Ch’an et le plus remarquable parmi tous, reconnu comme tel par l’Empereur Wu un siècle après son décès a déclaré dans son dialogue avec Ch’eng :
—    Shen-Hui : « Lorsqu’on « pratique » le samadhi (ou Zazen) n’est ce pas là un acte de la conscience conditionnée ? et dans ce cas, comment cet acte peut-il apporter la vision de la « Soi-Nature » (Satori).
—    Ch’eng : « Je maintiens que pour obtenir la vision de la « Soi-Nature » il faut pratiquer le « Samadhi » (Zazen).
—    Shen-Hui : « Toute pratique du « Samadhi » est fondamentalement une vue erronée. Comment pourrait-on en « pratiquant » le Samadhi obtenir le Samadhi (Le Samadhi n’est pas un « résultat ». Il ne peut être auto-projeté » (La Voie du Zen, A. Watts, p. 109, 110).

Dans l’introduction de son magistral ouvrage « All else is bondage » Wei Wu Wei reproduit un fragment du dialogue intervenu entre Shen-Hui et un ministre chinois.

« Le député-ministre ». … mais je ne suis qu’un homme profane. Je m’occupe d’un bureau. Comment pourrais-je étudier en vue d’une réalisation de l’Eveil ?

Shen-Hui : Très bien, Votre Honneur. A partir d’aujourd’hui je vais vous permettre de vous consacrer exclusivement à la compréhension correcte (Vue-Juste). Sans la pratique extérieure (Zazen) veillez seulement à la compréhension correcte (Vue-Juste). Dès l’instant ou vous serez complètement imprégné de la compréhension correcte (Vue-Juste) tous les principaux désordres, entremêlements (identifications) de la pensée, les fausses valeurs du mental, disparaîtront.

Dans notre école, nous insistons immédiatement sur le fait que la compréhension correcte fondamentale (Vue-Juste) est essentielle, sans avoir recours aux textes (ni aux pratiques extérieures). Wei Wu Wei ajoute : « Nous devons vivre cette compréhension (non-mentale) et la vivre noumènalement ».

Les bases essentielles du Bouddhisme Ch’an et du Ch’an taoïsme se résument en cela.

C’est la vie non-volitionnelle par dissolution des mirages de la conscience égoïste, épi-phénoménale, conflictuelle. Cette dissolution apporte la révélation de la plénitude de la vie nouménale, intemporelle « des profondeurs » tout en vivant « en surface » dans le monde du temps, de l’espace, des phénomènes de la dualité.

L’essentiel de la voie dite « négative » réside en cela. Elle est souvent interprétée comme « négative » au sens uniquement destructeur du terme parce qu’elle volatilise toutes les fausses valeurs du mental, tous les concepts, toutes les images dualistes, toutes les fausses identifications au temps, à l’espace, à la durée, à la continuité.

Il ne s’agit pas d’une négation pure et simple du monde extérieur.

Ceci serait absurde. Il s’agit plutôt d’une révélation de la nature relative et fragile des images que nous avons de ce monde extérieur.

Encore faut-il insister qu’en dépit des apparences, ceci n’est guère une spéculation ni un concept métaphysique mais une réalité vécue. Le noumène ne se pense ni ne se conçoit, évidemment. Sa réalité ne peut être que vécue par un affranchissement de l’emprise qu’exercent sur nous les interférences innombrables des phénomènes. Rien ne peut affecter le noumène. Seules, sont impérieuses en nous, la transparence mentale, la disponibilité d’un silence intérieur.

Le Bouddhisme Ch’an nous enseigne que rien dans le monde phénoménal n’existe par soi-même. Aucun objet, aucun être n’existe par lui-même.

Le « Corps de Bouddha » ou « Corps de Vérité » (Dharmakaya) est la seule réalité existant par elle-même, autogène, intemporelle, acausale. C’est le noumène. Cette réalité nouménale est le seul SUJET, unique, universel, au cœur de tous les êtres, de tous les objets apparemment séparées.

Rien ne peut en être dit. Lao-Tseu déclarait à ce propos : « Celui qui en parle, ne LA connait pas » et « Celui qui LA connait n’en parle pas ». Lao-Tseu nous a néanmoins laissé une œuvre écrite monumentale.

Le vécu de ce qui vient d’être dit (et non la compréhension intellectuelle et verbale d’ailleurs impossible) donne le sens de priorité absolue du noumène par rapport aux phénomènes.

Ce noumène se révèle comme l’Etre unique, fondamental de tous les êtres et objets apparemment séparés. Le monde matériel se dépouille de son opacité. Les mouvements innombrables du mirage des phénomènes extérieurs se profilent sur la toile de fond d’un Etre Unique, sous-jacent à tous les devenirs multiples, immensément distant de tous nos « avoir » et nos « paraître ».

Le noumène se révèle à nous dans ce que, faute de mieux, nous pourrions désigner par ses caractères d’omniprésence, d’omnipénétrabilité, de plénitude, d’amour non sentimental, d’intelligence supra-mentale, de création pure, intemporelle, de spontanéité, d’impersonnalité, d’universalité en dépouillant tous ces mots des valeurs dont les ont chargé la plupart des traditions.

Lorsque ces caractères, hélas incommunicables au niveau des imperfections du langage sont vécus dans la « Vue Juste », l’optique des postures de méditation, des rites, des cérémonies, des symboles subit une importante modification.

Par contre, la non-compréhension de la priorité absolue du noumène des profondeurs laisse le chercheur empêtré dans les identifications aux apparences « de surface », aux formes, au temps, à l’ensemble des images résultant de ses perceptions sensorielles. De ce fait, pour lui, les formes extérieures, les rites, les mots, les postures restent importantes.

Ceux-ci apporteront le calme du corps et de la pensée mais ils laissent intact le processus du moi et ses mémoires. Ils peuvent induire le chercheur en erreur, car, mal informé et privé de « Vue Juste » il pourra croire que la quiétude provisoire ou durable à laquelle les postures ou les mantras l’on conduit est celle d’un Eveil ou d’une libération authentique de l’ego.