Luc Houssard : Le cactus sacré


18 Jan 2012

(Revue Question De. No 35. Mars-Avril 1980)

Luc Houssard après un long voyage aux Amériques où il testa toutes les drogues sacrées encore utilisées par les sociétés traditionnelles, nous parle ici d’un des « alliés » employé par don Juan – le maitre de Castaneda – : le peyote.

Je n’ai jamais pu trouver avec le cactus sacré l’intimité que j’avais connue d’emblée avec le champignon, peut-être parce que j’ai moins d’affinité avec cette plante, peut-être parce que le peyote est d’un naturel plus réservé, plus difficile d’accès que le honguito, certainement aussi en raison des sentiments équivoques avec lesquels je l’ai abordé.

Après ma très riche rencontre avec le champignon maya, encore tout imprégné de cet « état de grâce » que j’y avais trouvé, je dus me remettre en route vers la civilisation. Pourtant, je ne voulais pas quitter le Mexique sans connaître le peyote. Avec le recul — et je savais déjà cela à l’époque sans être cependant capable d’y appliquer ma volonté — m’apparaît clairement l’inanité, non pas de cette quête de l’inconnu, mais de la frénésie insatiable que j’y apporte parfois et qui peut me faire rebondir d’expérience en expérience, au moment où je devrais plutôt me consacrer à faire passer ma nouvelle énergie dans mon sang et la moelle de mes os, à lester mes nerfs.

Je retournais donc vers la civilisation, plein de l’ardeur que m’avait si généreusement prodiguée le champignon ; je décidais de faire un détour par le désert de San Luis Pososi et de passer par « Wirikuta », la terre sacrée où les Indiens huichols viennent tous les ans en un long pèlerinage chasser Kauyumari, le cerf-peyote. J’eus beau arpenter le désert, les yeux au ras du sol, je ne vis rien qui ressemblait à un bouton de peyote ; je ne suis pas un Huichol et le cerf n’attendait pas après moi ; mon impatience ne le troubla pas le moins du monde, même quand, dans un accès de rage, je partis seul et à pied en plein désert. Je ne me perdis pas, grâce à une jeep miraculeuse que je rencontrai sur le tard et qui me transporta jusqu’à un petit village où passait le chemin de fer. J’en fus quitte pour une longue nuit de train et d’autobus afin de revenir à mon point de départ ; avec une petite compensation cependant : je pus mastiquer et déglutir lentement un bouton de peyote vieux et ratatiné dont on m’avait fait cadeau. J’en tirai juste assez d’ironique sagesse pour m’amuser de l’absurdité de mon comportement.

Voyage Wiritaka

Ce voyage à Wirikuta me permit de connaître le pays sacré du peyote, au cœur d’un des plus beaux déserts qu’il m’ait été donné de voir. Tout autour s’élèvent les cimes bleutées et dentelées des montagnes où s’accrochent de petits villages espagnols, restes splendides mais décrépis de fastueuses villes minières de l’époque coloniale. Le désert est raviné par les eaux des rares pluies saisonnières, il est parsemé de cactus d’une variété infinie de formes et de couleurs qui lancent les tâches vives de leurs fleurs au milieu de la végétation rase des buissons épineux ; sous cette voûte clairsemée rampent toutes sortes de petits rongeurs et de serpents dont les serpents à sonnette ; les redoutables hélodermes suspects se tapissent à la fourche des cactus candélabres. Les Huicholes et d’autres tribus de chasseurs collecteurs savaient parfaitement s’adapter à la dureté de ces déserts ; ils recueillaient l’eau de certains cactus, savaient quelles baies et quelles graines sont comestibles, connaissaient chaque herbe et ses propriétés nutritives ou médicinales et chassaient les petits rongeurs. Les Huicholes considèrent Wirikuta comme un véritable paradis.

Ma seconde opportunité de connaître le peyote me fut offerte cette fois dans le pays même où vivent les Huicholes ; j’étais allé à leur rencontre jusque dans leur habitat reculé de la sierra de Gualajara. Je fus servi par la chance qui me fit arriver au village de mon choix le premier jour d’une fête rituelle qui allait en durer neuf. Il ne s’agissait pas d’une fête traditionnelle du calendrier huichol, mais du mardi-gras des chrétiens. Si l’instinct grégaire à force de loi dans nos sociétés où les hommes sont agglutinés dans de monstrueuses métropoles, la tradition huichol par contre se situe à l’opposé. Les Huichoies vivent loin du monde des Blancs, dans des endroits inaccessibles de la sierra où ils ont relativement bien réussi à préserver leur autonomie culturelle ; et loin aussi les uns des autres, dans des ranchs familiaux séparés parfois par plusieurs journées de marche. Peut-être cela explique-t-il l’exubérance de leurs fêtes [1]. En effet, la part sociale de la vie des Huichols est réduite au minimum, on ne se regroupe guère que pour les réjouissances et les cérémonies rituelles où l’on fait revivre les mythes, où l’on réaffirme son identité de Huichol à travers la célébration collective du rite.

La fête

La fête au milieu de laquelle je débarquais n’avait pas été célébrée depuis des années, en raison peut-être de la pénétration de plus en plus envahissante des métis qui construisaient une route à proximité et achetaient des terres en pays huichol. Les premiers jours furent peu animés, mais sans arrêt arrivaient de la montagne de nouveaux groupes de voyageurs. La joie d’être réunis, la musique, les danses et l’alcool qui coulait à profusion firent leur œuvre ; les costumes si finement ouvragés des Huichols se firent de plus en plus beaux, les jeux et les danses de plus en plus passionnés. C’était un ravissement que de voir l’élégance et la beauté de ces hommes et de ces femmes, la joie et la ferveur avec laquelle ils se livraient à leurs jeux traditionnels et à leurs danses autour des feux de bois au son de la petite mandoline et du violon. La fête aidant et grâce à la curiosité qu’ils éprouvaient pour nous et nous pour eux, la barrière de méfiance à notre égard fondit petit à petit et nous pûmes participer à tous les événements. J’étais fasciné par la fierté farouche des Huichols ; l’individu est ici pleinement souverain et ne se départirait jamais de son impassibilité par condescendance, par curiosité ou par quelque bas calcul. Les visages sont lumineux, mais figés et impénétrables, jusqu’à ce qu’ils se fendent pour laisser exploser le rire ou s’exprimer une émotion. Passionnés d’isolement et d’autonomie, les Huicholes ont cependant un sens particulièrement développé du groupe. Pour eux, il n’est rien de plus précieux que d’être un Huichol, le pire châtiment est l’exclusion de la communauté. Ils profitent des fêtes pour régler publiquement tous les conflits et les rancœurs afin que l’appartenance de tous à la communauté ne soit entachée d’aucun litige.

Les chants

Tous les soirs hommes et femmes dansaient autour des feux sur la place du village, la nuit retentissait de chants, de musique et des cris des jeunes gens occupés à un interminable jeu guerrier. J’étais fasciné par un endroit un peu à l’écart d’où émanait une énergie magnétisante mais dont je n’osais pas m’approcher : près de la maison du « gobernador » huichol, était construit un petit corral circulaire délimité par des branches feuillues plantées en une haie serrée à même le sol. Là hommes et femmes se réunissaient autour d’un feu auprès duquel étaient les « sages » ; de là me parvenaient tous les soirs des mélopées d’une beauté sauvage. Je finis un soir par me mêler à ce groupe et fus surpris d’y être très bien accueilli. Par l’intermédiaire d’un Indien qui parlait espagnol, je discutai avec le plus vieux des chamans, il me demanda de chanter une chanson de mon pays. Je passai cette nuit là et les suivantes à l’intérieur de cet enclos, habité par un sentiment d’exultation et de sérénité qui semblait émaner de toute l’assemblée. Je ne parle pas huichol, mais je crois avoir compris que les sages, à tour de rôle chantaient les différents mythes de leur culture, ils psalmodiaient inlassablement, répétant tout le savoir qui fait d’un homme un Huichol ; les autres écoutaient avec ferveur et puis tous se mettaient à chanter, à rire et à pleurer selon la plus étrange forme de communication : tous ensemble disent, ou plutôt chantent ce qui leur tient à cœur et il est clair que beaucoup plus de choses sont transmises dans cet apparent brouhaha que dans une conversation policée où chacun parlerait à son tour.

L’initiation

C’est dans cet enclos que je fis allusion au peyote pour la première fois, on m’indiqua le marà’akàme qui pouvait m’en donner, mais je ne pus en obtenir que quelques jours plus tard, car il fallut attendre que tout l’alcool fut englouti avant que les huicholes ne se missent au peyote. Le marà’akàme me tendit le bouton frais d’un jeune peyote préalablement épluché ; il me dit de le mâcher lentement, il me dit d’arracher le fin duvet qui pousse au sommet du cactus et de me le mettre dans les oreilles afin de mieux entendre ce que le peyote voudrait bien me dire. Je me retirai vers le corral où j’avais tendu mon hamac, à l’écart du village, pour m’allonger à l’ombre et mâcher le bouton de peyote. J’entendais, lointains, les cris et les rires des Indiens en fête ; devant moi s’étendait la splendeur des montagnes huicholes, dans le ciel passaient quelques nuages à l’architecture compliquée. J’entrai dans un plaisant état de rêverie active ; mes sens apaisés et mon tumulte intérieur réduit au silence me permettaient de tourner où je voulais les yeux de ma pensée, et me donnaient un regard clair et serein sur moi-même. Bientôt, je me relevai et me rendis de nouveau chez le marà’akàme ; la pièce principale était pleine d’Indiens, il était lui-même assis au fond, à côté d’un autel de fortune où trônaient de nombreux talismans, plumes et calebasses votives… à ses pieds était déposé un grand pot de terre plein d’une décoction de peyote ; il en remplissait de petites calebasses que les Indiens faisaient circuler tout en buvant abondamment, avec respect.

Le peyote

Je bus moi-même à plusieurs reprises, et puis je retournai à mon hamac où je m’allongeai, baigné par la chaude lumière de fin d’après-midi. Je ne fus visité d’aucune transe ni vision spectaculaire, mais plutôt envahi d’un sentiment de tristesse amusé vis-à-vis de mon acharnement à rouler sans arrêt les mêmes pierres en haut de la même pente ; je contemplais le coucher du soleil et les montagnes qui se  déployaient à perte de vue comme des vagues ; sur ce fond de sérénité, de douce  ironie, je ressentais une nostalgie presque lancinante, semblable à la soif, comme si j’étais au bord d’une découverte que je n’arrivais pas à saisir. Un tourbillon de vent fou courut au milieu de la nature parfaitement immobile secouant frénétiquement un arbre et puis un autre ; ensuite ce fut le soir.

J’ai eu depuis l’occasion de reprendre du peyote loin de la terre où il avait vu le jour. J’eus de belles visions de couleurs chatoyantes que je décrivis dans le poème ci-après et ce même sentiment nostalgique d’un à peu près que je n’arrivais pas à m’approprier totalement.

Les plumes de l’air

un arbre noueux

comme une fontaine noire

au milieu de la transparence de la nuit

irradie

des yeux au bec acéré

la mort

est une queue de paon.

Si pour moi le peyote fut toujours une plante somme toute assez neutre quant aux effets que j’en obtiens, chez les Indiens qui l’utilisent, son importance est par contre fondamentale. Diverses tribus le consomment rituellement aux Etats-Unis et surtout au Mexique où il tient un rôle central dans la vie des Huicholes, des Tarahumaras et, à un degré moindre, des Coras.

Il en va de même pour le peyote que pour les autres plantes sacrées : au-delà du caractère particulier de l’expérience que chacun y trouve, le cactus possède un naturel qui lui est propre ; ses adeptes semblent tous lui accorder les mêmes vertus.

Il faut tout d’abord signaler que le peyote est un énergétique puissant. Sous l’emprise du peyote, les Tarahumaras accomplissent d’invraisemblables prouesses physiques ; dans des jeux rituels qui peuvent durer jusqu’à soixante-douze heures d’affilée, ils courent à travers la montagne en poussant du pied une boule. Le peyote aide à vaincre la fatigue, la soif et la faim ; tous les peuples qui l’utilisent se distinguent par leur incomparable résistance, leur frugalité, leurs grandes qualités de marcheurs. En ce sens, il joue chez les Indiens du Mexique un peu le même rôle que joue la coca chez les Indiens des Andes. Mais contrairement à la coca, le peyote ajoute à ses vertus tonifiantes de grands pouvoirs comme herbe médicinale et comme plante magique.

Les Tarahumaras n’approchent le peyote qu’avec « une terreur sacrée » nous dit Artaud. Don Juan (Castaneda) lui voue un immense respect, pour lui la puissance du peyote est sans limites ; il n’est pas question de l’apprivoiser comme on peut le faire avec la datura ou le psilocybe ; il garde toujours une totale indépendance et se manifeste comme bon lui semble, aimable ou terrifiant. Chez les Huicholes on ne peut discerner aucune trace de crainte vis-à-vis du peyote ; leur attitude est faite de vénération et d’amour, de confiance inébranlable envers la générosité de leur héros culturel Kauyumari ; la personne peyote, le maître et conseiller des Marà’akàme.

Ces nuances mises à part, chacun semble accorder au peyote les mêmes pouvoirs ; dans le rite sacré du cactus, tous vont en quête de purification, de régénération et d’une redéfinition culturelle ou cosmique d’eux-mêmes. C’est de cela que je veux parler maintenant en me référant à la culture huichole et aux différents textes qu’a écrit Artaud à la suite de son voyage chez les Tarahumaras en 1936.

Les plumes de l’air

Au départ du long pèlerinage qui les mène jusqu’au désert de San Luis Potosi pour y chercher le peyote, les Huichoies qui y participent sont débarrassés cérémoniellement de leurs fautes et de leurs impuretés par le chaman ; leur totale innocence est une condition indispensable pour que s’accomplisse le miracle de la réincarnation en eux-mêmes des premiers pèlerins du peyote, les anciens héros de leur mythologie. Lorsqu’ils prennent ensuite le cactus, ils « pleurent abondamment pour se laver les yeux ». C’est avec la même optique de purification qu’Artaud se rend chez les Tarahumaras pour y rencontrer le peyote ; il exprime ceci très clairement dans son texte ; « Et c’est au Mexique… » quand il dit : « Nous vivons sur un odieux atavisme physiologique qui fait que même dans notre corps, et seuls, nous ne sommes plus libres, car cent père-mère ont pensé et vécu pour nous avant nous, et ce que nous pourrions à un moment donné, à l’âge dit de raison, trouver de nous-mêmes, la religion, le baptême, les sacrements, les rites, l’éducation, l’enseignement, la médecine, la science s’empressent de nous l’enlever. J’allais donc vers le peyotl pour me laver. »

Cette œuvre de purification se double d’une œuvre de renouveau ; le pèlerin se lave de ses faiblesses et de ses erreurs passées ; il fait aussi la part de ce qui en lui n’est pas lui-même, afin de renouer avec ce qui, par contre, est vraiment sa force vitale ; ceci aussi personne ne l’a exprimé mieux qu’Artaud : « Jamais un Européen n’accepterait de penser que ce qu’il a senti et perçu dans son corps, que l’émotion dont il a été secoué, que l’étrange idée qu’il vient d’avoir et qui l’a enthousiasmé par sa beauté n’était pas la sienne, et qu’un autre a senti et vécu tout cela dans son propre corps, ou alors il se croirait fou et de lui on serait tenté de dire qu’il est devenu un aliéné. Le Tarahumara au contraire distingue systématiquement entre ce qui est de lui et ce qui est de l’autre dans tout ce qu’il pense, sent et produit. Mais la différence entre un aliéné et lui c’est que sa conscience personnelle s’est accrue dans ce travail de séparation et de distribution interne, auquel le peyote l’a conduit, et qui renforce sa volonté. S’il semble savoir beaucoup mieux ce qu’il n’est pas que ce qu’il est, en revanche, il sait ce qu’il est et qui il est beaucoup mieux que nous ne savons nous-mêmes ce que nous sommes et ce que nous voulons. » Ailleurs, il met ces propos dans la bouche d’un prêtre de Ciguri (c’est là l’orthographe d’Artaud pour le mot qu’on trouve en général épelé Jicuri et qui désigne dans le langage des Huicholes comme dans celui des Tarahumaras, le peyote ou l’Esprit dont il est l’incarnation) : « Pourtant, c’est lui, Ciguri, qui a tout fait. Mais le mal est dans toutes les choses, et moi, homme, je ne peux plus me sentir pur. Il y a en moi quelque chose d’affreux qui monte et qui ne vient pas de moi, mais des ténèbres que j’ai en moi, là où l’âme de l’homme ne sait pas où le JE commence, et où il finit, et ce qui lui a donné de commencer tel qu’il se voit. Et c’est ce que Ciguri me dit. Avec lui je ne connais plus le mensonge et je ne confonds plus CE QUI VEUT vraiment dans tout homme avec ce oui ne veut pas mais singe l’être du mauvais vouloir. » Ailleurs encore : « J’ai senti revenir à moi mon énergie et ma clarté. Je me suis senti surtout la conscience enfin libre. Plus de sensation erronée. Plus de mauvaise perception. Maintenant de jour en jour un sentiment de sécurité, de certitude interne s’établit lentement mais sûrement en moi. » Par le peyote l’homme renoue avec la totalité de lui-même, avec une certitude sereine de ce qu’est son destin. C’est ce que disent les Huicholes quand ils affirment qu’ils prennent le peyote « pour rencontrer leur vie » ; c’est ce que dit aussi don Juan quand il présente « Mescalito » comme le plus précieux conseiller, un pourvoyeur de sagesse qui enseigne à ses élus « la juste manière de vivre ».

Mais pour l’Indien huichol, il ne s’agit pas seulement de retrouver le fil de son destin ; dans l’usage sacré du peyote et la communion avec tout ce qu’il partage avec ses frères et qui fait de lui un Huichol, il réaffirme son appartenance au groupe. C’est pourquoi les mythes sont longuement psalmodiés à chaque cérémonie, c’est pourquoi le rituel du pèlerinage du peyote est minutieusement observé car il est une répétition du premier pèlerinage que firent les ancêtres à Wirikuta. Kauyumari le héros culturel, patron des chamans et incarnation de la trilogie peyote – maïs – cerf est d’ailleurs le gardien de la tradition et du savoir ; dans les récits mythiques, il terrasse Kiéri Tatéwari, la personne Datura qui, lui, menace la stabilité de la société huichole ; il le terrasse parce que ceci est conforme aux vœux des ancêtres.

Ciguri

Pour Artaud, il n’est point de culture où il puisse se reconnaître, c’est le chemin de l’infini que lui ouvre le peyote, il se fond à nouveau avec l’esprit de la création, retrouvant la plénitude d’avant la matière : « Le peyote ressuscite dans le trajet entier du moi nerveux, les mémoires de telles vérités souveraines, par lesquelles la conscience humaine, me fut-il dit, ne perd plus, mais au contraire retrouve la perception de l’infini. » Et ailleurs ces propos que lui tient un Tarahumara adepte du peyote : « Il y a dans tout homme un vieux reflet de Dieu où nous pouvons encore contempler l’image de cette force d’infini qui un jour nous a lancé dans une âme et cette âme dans un corps et c’est à l’image de cette force que le peyote nous a conduits parce que Ciguri nous rappelle à lui. » Ailleurs encore il nous dit que le rite du peyote est « le rite de la création et qui explique comment les choses sont dans le vide et celui-ci dans l’infini et comment elles en sortirent dans l’infini et furent faites »…

Il est indéniable que l’idée que nous lègue Antonin Artaud du peyote et du rite célébré par les Tarahumaras porte son empreinte. Il ne peut rester neutre devant un événement aussi vital et ne pas y investir son déchirement et ses aspirations. Il serait faux cependant de croire que ses affirmations singulières, l’audace de ses extrapolations ne relèvent que du cas bien particulier qui est le sien, d’une aventure toute personnelle dont le peyote ne serait qu’accessoirement responsable. L’ardeur de son élan vers le peyote, sa profonde humilité, les antennes particulières que lui donnent l’urgence de ses tourments le mettent d’emblée au cœur de ce qui est en jeu dans ce rite de Ciguri. Il pressent que le peyote est une puissance douée de terribles pouvoirs, un bienfaiteur capable de bouleverser sa vie ; et de fait sa rencontre avec lui a la violence d’une étreinte. C’est de l’intérieur de cet embrasement qu’il comprend les miracles qu’en attendent les Tarahumaras ; et c’est en cela que son récit est révélateur, beaucoup plus que s’il avait été circonspect et réservé comme un observateur objectif mais étranger à l’événement. Comme il nous le dit et comme le disent les mystiques indiens du peyote, c’est un état d’illumination, une bénédiction des puissances supérieures, qu’il convient de rechercher à travers l’usage du cactus sacré, même si notre culture ne voit là qu’ivresse, folie, exotisme et hallucinations.


[1] Où le sacré côtoie les plus grands débordements de joie, l’ivresse et la danse.