Dominique Bertrand : Le cercle sonore


07 Jul 2015

(Revue Itinérance. No 2. Novembre 1986)

« L’homme qui chante ne ment pas. »

Les lignes qui suivent sont inspirées d’une expérience, maintes fois renou­velée, dont la substance est la voix humaine. Elles pourraient ressembler à un éloge de l’acte musical. Elles souhaiteraient plutôt être une contri­bution à ce mystérieux Jeu de Perles de Verre, placé au cœur de la cité idéale imaginée par Hermann Hesse, qui permet de composer ensemble une phrase musicale, une formule mathématique, l’expression d’un visage, un bouquet de fleurs, un rituel océanien, une constellation, etc.

Fruit de plusieurs années de recherches sur le son, l’expérience consistait tout d’abord en une simple improvisation collective. Mais très vite la réso­nance vécue ouvrit d’autres perspectives, où beaucoup pressentirent la possibilité d’une nouvelle « présence d’esprit ». Avant de réfléchir plus avant sur les implications de cette expérience, nous allons nous imaginer prenant place au cercle sonore.

Plusieurs personnes, qui a priori ne se connaissent pas, forment un cercle silencieux ; la plupart n’ont aucune expérience musicale ni vocale ; aucune consigne technique n’est donnée quant à la tonalité, à l’harmonie, au mode ou à la mélodie ; l’attention est seulement orien­tée vers le lieu intérieur où le désir sonore est en attente : lieu vivant, discret, sensible…

Lorsque le silence est devenu présence, il suffit de laisser aller le souffle pour qu’il devienne son.

Le cercle se trouve alors auréolé d’un halo sonore où toutes les voix con­fondues forment une substance confuse, mouvante, indéfinissable. Irré­sistiblement une mémoire lointaine est appelée, comme la rumeur d’un ancien océan, à l’aube du monde.

Tous les temps, tous les espaces semblent dissous dans cette matière sonore indifférenciée, vivante de toutes les possibilités, où l’oreille croit déceler les germes de mille chants insaisissables.

Il est impossible de décrire toutes les sensations qui s’éveillent alors simul­tanément : la joie, la peur, l’exaltation, le malaise, le soulagement, le vertige, la sérénité s’entremêlent dans ce « chaos sensible ».

Puis, renouvelant l’acte originel de toute genèse, les premières différen­ciations s’opèrent dans la masse sonore : quelques voix se détachent, se risquent dans l’espace harmonique, ouvrant dans la substance des inter­valles où les premières qualités se manifestent.

Équilibre, déséquilibre, glissements, hésitations, pulsations, les voix pren­nent peu à peu de l’assurance, de la stabilité, de la force.

Ici la personnalité musicale du cercle se précise ; parmi l’infinité des pos­sibilités sonores invoquées dès les premières secondes, quelques-unes émer­gent, polarisent l’ensemble, orientent l’accord, l’harmonie.

Mais tout cela reste très fragile. À chaque instant cette harmonie peut basculer, traversée d’une dissonance qui désoriente, d’un son inattendu qui surprend. La conscience se trouve à nouveau suspendue dans l’indé­cision, à l’orée du chaos…

Parmi les glissements incertains des sons épars, l’attention en éveil essaie de déceler celui qui sera le foyer de la prochaine consonance, où les voix pourront s’affermir et s’abandonner au courant qui se dessine alors dans la profondeur sonore.

Ainsi diverses qualités apparaissent, disparaissent, s’échangent, jaillissant de la confusion pour y retourner ensuite, au rythme des souffles, des cœurs, des âmes attentives.

Et cela jusqu’à l’instant où, toute ivresse consumée, les voix se laissent doucement porter vers les rivages du silence.

Bien sûr chaque expérience est différente, et toutes n’ont pas la même  »qualité musicale ». Cela dépend de la composition du groupe, de la manière de présenter l’expérience, du lieu, du moment. Malgré cela on retrouve à chaque fois cette convergence des temps et des styles, où d’an­ciennes mélopées se fondent dans les dissonances les plus contemporaines, où des grondements profonds, dignes de moines tibétains, soulignent l’évocation d’oiseaux de mer, de chants grégoriens ou de vents harmoni­ques ; comme si l’innocence donnait accès à la substance même de toutes les musiques, Materia-Prima de la gestation sonore.

UNE « PROFONDEUR » PARADOXALE

Mais il s’agit d’une improvisation collective. En cherchant à décrire les caractéristiques de l’objet musical, on risque fort de négliger toute la portée de l’acte humain impliqué. Car en fait cet « objet » n’est pas tout à fait un objet, et l’attention n’est pas tant portée sur lui que sur la source dont il jaillit ; ce qui met la conscience dans une situation privilégiée et para­doxale : l’événement est à la fois intérieur et extérieur, subjectif et objec­tif, personnel et collectif, il apparaît dans le temps depuis un lieu qui ne peut être que hors du temps. C’est un lieu impensable, où toutes ces dualités (qui fondent la pensée) sont évanouies dans l’acte de chanter. Ces quelques affirmations méritent d’être approfondies. Revenons au silence qui précède l’événement sonore. Aucune consigne musicale n’est donnée, aucune connaissance préalable n’est demandée ; il est donc impos­sible, pour la conscience, de faire le moindre projet ; personne ne sait vraiment ce qui va se passer ; cette sensation de flou est importante : la conscience sans rien à quoi se raccrocher, revient à sa source sensible. Lorsque les premiers sons se manifestent, cette absence de toute référence extérieure oblige à trouver « au-dedans » ce qui fera équilibre au-dehors. Mais l’œil ne peut se regarder lui-même ; on ne connaît ce « dedans » que par ce qui en sort à chaque instant, pour constituer au-dehors l’offrande sonore ; et si l’attente s’y approfondit, il apparaît que ce « dedans » ne contient pas « quelque chose », comme une boîte contiendrait des objets ; il est plénitude ondoyante et floue de Possibilité, qui ne se diffracte en « quelque chose » (ici un son, une note) qu’au seuil entre l’intérieur et l’extérieur. Cette expérience est celle de la conscience « convoquée » à sa place juste, au point mystérieux de l’être où le monde objectif, à chaque instant, se constitue.

D’autres démarches que le chant témoignent de cet espace. C’est au même lieu paradoxal que nous convie le conteur turc qui raconte comment il découvrit dans une pastèque tout un univers de châteaux, dragons et belles princesses, en voulant récupérer son couteau qui était tombé dedans. L’apôtre Paul, à propos du Verbe, demande d’en « comprendre la lar­geur, la longueur, la hauteur et la profondeur ». Il ajoute ainsi aux trois dimensions de l’espace une « profondeur » qui ferait redondance, si elle n’était entendue comme la dimension du Possible à l’égard du Réel, par où, à chaque seconde, le monde est recréé.

Il y a mille et une façons de conjuguer verbe Être et être Verbe. L’homme qui conte, l’homme qui prie, l’homme qui chante renvoient tous à la même vision : la forme humaine, limitée à l’extérieur, révèle par la réso­nance l’infinité qu’elle scelle. Mais cette révélation reste mystérieuse ; elle ne décrit rien, elle suggère ; elle n’est pas explication, elle est implication.

L’HARMONIE : UNE ÉTERNITÉ ÉPHÉMÈRE

Mais ici, l’homme qui chante n’est pas seul. Lorsqu’une voix s’ajoute à une autre voix, la consonance qui se forme n’appartient ni à l’une ni à l’autre ; elle les englobe immédiatement dans un mouvement ondula­toire stable ; chacune des voix est une polarité, qui abolit pour quelques instants son indépendance pour communier à cet être éphémère : « l’accord, formé de deux corps, dont le foyer vibrant est le vide médian qui les sépare et les relie ».

Lorsque quinze, trente, cinquante voix font cercle, la cohérence harmo­nique qui émerge spontanément du chaos, venant de nulle part et de partout à la fois, donne à chacun la perception concrète d’une unité qui le dépasse. La manifestation de cette unité, fragile, aléatoire, involon­taire, contraste de façon saisissante avec l’intuition d’une puissance immua­ble émanant de la masse sonore, d’un dessein sous-jacent suggéré par l’ordre harmonique. La plénitude qu’on y éprouve n’est pas tant celle des catégories esthétiques, que l’émotion de participer à une genèse : être la fibre vivante d’un tissu sonore dont l’insaisissable beauté, n’apparte­nant à personne, rejaillit sur tous.

Transcendance tangible.

LA CONFUSION PHILOSOPHALE

Tout au long de l’improvisation collective, de nombreux phénomènes de communication subtile surviennent, qu’il est difficile d’analyser. C’est en effet une expérience de la simultanéité que le langage, diachronique par nature, ne peut saisir sans émietter.

Dans l’acte collectif, la frontière entre « moi » et « l’ensemble » s’efface pour un temps. Le déploiement sonore est doué d’une vie propre qui n’appartient à personne, et dont pourtant chacun est responsable ; cette vie-là, à la fois une et multiple, venant en même temps du fond de soi et d’ailleurs, est manifestation tangible de la globalité « qui est plus que l’ensemble de ses parties ».

En effet, celui qui vient prendre place dans le cercle sonore est traversé d’un double mouvement : par la simple vertu de sa disponibilité d’écoute, toutes les voix coïncident en lui pendant que, par sa propre voix, il se projette hors de lui-même dans l’espace sonore.

Ce mouvement du Tout qui se concentre dans la partie, et de la partie qui se diffuse dans le Tout, est le support d’une transformation qualitative de la conscience : La masse des sons, chaotique, pénétrant le cœur sensible de l’être, pro­voque une tension qui ne peut être résolue qu’en devenant source d’un nouveau son qui ramasse l’ensemble, le met en perspective, en consonance.

Le passage s’opère ainsi par l’apparition de différences qui ne sont pas scissions ni négations, mais au contraire configurations, constellations. Ce passage s’accompagne d’intenses échanges énergétiques où chacun devient le lieu de synthèse de tous les autres.

Cette résolution qualitative s’accomplit spontanément lorsque la cons­cience individuelle, ne pouvant intégrer la complexité de la masse sonore, lâche prise. À l’instant même une nouvelle perception émerge qui n’est plus seulement individuelle, entre-tissée de plusieurs consciences accordées.

Parcouru par la puissance, mais délivré de la tension, l’être devient alors foyer de résonance de qualités nouvelles.

Le cercle sonore devient alors un lieu privilégié : l’individualité peut échap­per à elle-même, « se fondre et se confondre » au chaos primordial d’où, par le mouvement interne des constellations harmoniques, l’être est rendu à sa différence, à sa qualité propre. Ce processus rappelle le  »Solve-Coagula » de la tradition alchimique, où la matière imparfaite est dis­soute dans la « mer philosophale » avant sa transmutation en or. (D’ail­leurs, un des noms de l’alchimie n’est-il pas « Art de Musique » ?)

Dans la pratique, cette dimension « alchimique » du chant improvisé est aléatoire, chacun donnant ses limites personnelles à l’expérience. Mais ces limites y sont mises à l’épreuve de la résonance. De nombreux témoi­gnages évoquent la sensation d’un vertige joyeux, d’un bain (ou d’une nourriture) vibratoire, l’ouverture tangible d’un espace intérieur, l’intui­tion d’une transcendance. Ce moment de témoignage permet à chacun de prendre conscience de la diversité de manifestation de cette unité, selon la personnalité de celui qui cherche à exprimer son vécu. Mais, loin de renvoyer à une dispersion, cette diversité éclaire la richesse multidimen­sionnelle constellée dans le cercle. Cette reconnaissance fut un jour expri­mée ainsi :  »… comme si j’étais au bord d’une puissance qui pouvait indifféremment devenir à travers moi mélodie, découverte mathématique, invention technologique, processus de guérison, éclat de rire… »

Beaucoup de ces témoignages rendent compte de l’émotion de participer à un événement ancestral, de réveiller un acte fondamentalement humain dont la profondeur n’a d’égale que la désarmante simplicité.

L’OREILLE AU CENTRE DU MONDE

Sans doute faut-il insister sur cette simplicité, et sur la qualité spontané­ment transcendante de l’acte synchronique : faire à plusieurs la même chose en même temps, qui constitue l’essence de tout rituel.

Nous avons aujourd’hui perdu le sens de l’acte synchronique. En déri­tualisant le monde, nous l’avons désenchanté. Et pourtant la recherche contemporaine redécouvre (sous les noms de « Systémique » ou  »Holis­me ») cette Globalité qui fonde l’acte rituel et la vision mythique. Cette rencontre possible est prometteuse… mais elle dépendra de la façon dont l’intelligence saura s’accorder à la sensibilité pour assumer la perception polyphonique que l’acte global exige. Comme le philosophe Edgar Morin l’a clairement exprimé en posant un « principe d’art » dans cette recherche, « la sensibilité systémique sera comme celle de l’oreille musicienne qui perçoit les compétitions, symbioses, interférences, chevauchements des thèmes en une seule coulée symphonique ».

Il répond en cela à l’exigence d’écoute exprimée par Jacques Attali (« Bruits »), ou encore à la démarche vertigineuse d’un Schaffer qui nous guide vers la perception d’un « paysage sonore » planétaire.

Il ne suffit plus au monde d’être vu, il exige d’être « entendu », pour être accompagné dans ses bouleversements. Ce recentrage du monde dans l’ouïe (souvenons-nous que l’oreille est organe de l’audition mais aussi centre de l’équilibre) rend soudain toute sa place à la tradition orale qui reconduit l’être à l’origine sonore de l’univers.

Ainsi le « Dieu dit » de la Bible, le « Verbe » de l’apôtre Jean, le  »Aum » primordial des Upanishad, l’Éclat de Rire du dieu Thot sont autant de fa­çons d’évoquer (d’invoquer ?) cet acte sonore qui est à la fois Début des temps, et face cachée de l’instant présent. Pour l’être humain, cette recon­duction à l’origine sonore s’accomplit dans la perception d’un son inouï dont tout acte musical serait simultanément la métaphore inachevée, la réminiscence, la promesse, et, pour le « bon entendeur », la voie d’accès.

Cette reconduction n’est possible que par la présence, au cœur même de l’être, de ce Son silencieux qui renouvelle à chaque instant la totalité de la genèse. C’est dans le retournement vers ce « son-non-frappé » (ainsi que le yoga nomme le cœur subtil) que l’individu découvre l’oreille spi­rale de l’univers au fond de lui.

UN COLLIER DANS LE CIEL

Les auteurs anonymes des Veda, maîtres de la parole poétique, nous pro­posent cette image précieuse qui ramasse, par-delà les siècles, tout le para­doxe de la conscience impliquée dans notre cercle sonore : « dans le ciel d’Indra se trouve un collier mystérieux dont chaque perle contient le collier tout entier. »

Et c’est presque sans surprise que l’on découvre plus loin que c’est la toute-puissance des Chœurs qui institua Indra roi des dieux pour l’éternité.

Mais si l’archétype du cercle sonore est un collier dans le ciel, la simpli­cité de sa manifestation est aussi son humanité ; une humanité convo­quée à sa limite. Puisque le cercle nous permet de traverser ainsi les siè­cles et les cultures, nous conclurons avec cette histoire énigmatique du maître hassid Nahmar de Bratzlav qui place l’homme à cette limite « au point de rencontre de toutes les significations ».

« Il était une fois un pays qui contenait tous les pays du monde. Et dans ce pays il y avait une ville qui contenait toutes les villes du pays. Et dans cette ville une rue qui contenait toutes les rues de la ville. Et dans cette rue une maison qui contenait toutes les maisons de la rue. Et dans cette maison une chambre qui contenait toutes les chambres de la maison. Et dans cette chambre il y avait un homme.

Et cet homme riait, riait, riait… »

Dominique Bertrand