Robert Powell : Le cercle vicieux de l’autodéfense et de la guerre


17 Oct 2015

 (Extrait de L’esprit Libre 1977)

Pour avoir un effet bénéfique durable, les œuvres humaines doivent reposer sur des bases solides. Ceci s’applique autant individuellement que collectivement, mais si cela arrive aux individus qui édifient une société particulière, alors cette société reposera automatiquement sur des bases saines. Ce qui ne va pas dans notre société actuelle, c’est qu’aucune de ces bases ne sont saines. C’est pourquoi nous ne pourrons jamais aller bien loin en essayant seulement de la réformer. Cette société prétend que la fin justifie les moyens, et que le pouvoir est la justice. On prétend qu’une guerre « juste » (soi-disant) ramènera la paix, et que si nous n’y avons pas encore réussi, c’est que nous n’avons pas tué suffisamment d’hommes — les mauvais, bien sûr. Si on arrivait à se débarrasser d’un nombre suffisant de « mauvais », seuls les bons resteraient et ce serait alors le paradis — La seule difficulté d’une telle philosophie, c’est que les notions de bien et de mal varient avec les nations et qu’à cause de cela il y aura toujours la guerre. On peut alors se demander quelles sont les bonnes bases sur lesquelles une société doit être fondée. Ces bases ne doivent certes relever d’aucune idéologie, croyance, ou révélation religieuse, toutes inspirées par la peur, cette peur qui empêche l’individu de faire face à la réalité et particulièrement à sa vérité toute nue. Pourtant, c’est justement cette vérité-là, révélée par la compréhension du soi, qui est la bonne base. Si on se connaît, on connaît ce qui est et on pourra alors vivre avec. Savoir qu’on n’est qu’une apparence, sans aucune réalité, met fin au processus d’autojustification. Cette dernière entre en jeu avec les inévitables concomitants de l’ambition, de la compétition et du conflit, dès que l’on donne une réalité au soi. Pour protéger ce soi, nous nous identifions à quelque chose de plus grand qui nous semble sécurisant et de cette façon, nous créons l’agressivité collective qui amène toujours les guerres.

L’autodéfense est une des façons par lesquelles l’agressivité se manifeste. C’est assez facile de voir à quel point l’agressivité sous toutes ses formes est la principale cause de la guerre. Cependant, beaucoup réalisent mal que la défensive contribue aussi à la guerre. Nous ne voulons pas simplement dire ici qu’il faut deux côtés adverses pour livrer une bataille. Puisque le soi ne subsiste psychologiquement qu’à travers une agressivité continue, l’autodéfense n’est que la continuation de cette violence. On peut très bien percevoir la défense comme une agression négative, mais elle n’en n’est pas moins une forme de violence. On excuse les guerres par le besoin de se défendre. Et qu’y a-t-il là à défendre ? Ses possessions et ses libertés ? Si on se sent si attaché à ses biens, on en est alors possédé, et l’on a déjà perdu cette liberté. De même, en s’attachant à ses possessions, on crée la peur, celle de les perdre. Et la peur engendre la violence. Par possessions, nous n’entendons pas seulement des biens matériels, mais aussi des idéologies auxquelles nous nous identifions et pour lesquelles nous serions même prêts à mourir. Cette activité de justification complète du soi, telle que l’autodéfense, est donc un cercle vicieux ne pouvant qu’amener d’autres conflits.

Comment donc la paix arrivera-t-elle un jour ? Il est bien clair maintenant qu’elle ne pourra venir que lorsque la vraie signification du « mien » et du « tien » sera comprise. En d’autres termes, il faut avoir un concept entièrement différent du soi, plutôt, n’avoir aucun concept, puisque le soi n’a en fait qu’une existence conceptuelle; c’est celle-ci qui amène tout le monde à accepter la réalité du soi. Le soi est un concept relatif et comparatif. Revendiquer le soi implicitement veut dire supprimer les autres. Soit dit en passant, n’y aurait-il pas là un devoir important de l’éducation, qui devrait attirer notre attention sur la nécessité de s’interroger soi-même afin de rejeter toutes ces fausses notions qui empoisonnent nos relations les uns avec les autres ? La paix viendra quand l’individu sera en paix et ne propagera plus l’agression dans le monde en s’auto-justifiant. Avec la disparition de l’autojustification s’érigera un nouvel ensemble de valeurs. D’abord, ce sera la fin de la nation en tant qu’entité politique et émotive. La « propriété privée » elle aussi changera totalement de signification. Elle perdra cet attrait émotionnel pour lequel on serait prêt à sacrifier sa vie. Elle pourra même disparaître, non par proscription — ce qui ne pourrait se faire — mais tout naturellement et sans lutte parce que nos possessions ne seront plus un prolongement de nous-mêmes. Quant aux idéologies, qui en aura encore besoin ?