Le chemin de dieu en nous – propos de Chiragh


28 Aug 2012

(Revue La pensée soufie. No 53. 1976)

A toutes les Ames hésitantes qui ont compris la réalité et la valeur de l’idéal spirituel, mais qui n’osent.

II LE CHEMIN DE DIEU EN NOUS

Déblayer le chemin de Dieu afin qu’Il puisse nous atteindre et prendre ensuite en nous la place qui Lui est destiné de toute éternité, voilà le premier et d’ailleurs le seul travail réel que nous ayons à faire, dès lors que notre vocation à la vie intérieure nous apparait clairement.

Or, c’est justement la nature de ce travail déblaiement que nous ne comprenons pas toujours dans nos débuts.

Notre caractère actif, agité, notre habitude de toujours « faire » quelque chose, notre besoin maladif de résultats tangibles, concrets et immédiats, tout nous porte l’opposé de ce à quoi nous aspirons.

En outre, comme le dit Hazrat Inayat,  » l’initiation consiste à faire un pas en avant dans une direction que l’on ne connait pas encore ». Hélas, il nous est beaucoup plus facile de faire un pas dans une direction que nous connaissons déjà. De sorte que nous voici, aiguillonnés par ce désir neuf que nous sentons en nous mais encore novices et aveugles, nous voici cherchant à devenir meilleurs que nous ne le sommes, ceci dans l’ordre moral; plus pieux et plus exacts à nos devoirs religieux, si nous sommes déjà les enfants d’une certaine Foi; nous documentant sur telle ou telle doctrine ésotérique et qui nous attire en nous plongeant dans ces saines lectures, car nous fondons nos espoirs sur la vertu de l’intellect et des idées; ou bien encore nous voici, tels des brahmes pneumatiques, adonnés à des exercices respiratoires de yoga.

Sans doute, en ces entreprises diverses, pouvons-nous glaner bien des mérites. Sans doute nous est-il donna d’y développer notre sens moral et d’y conforter notre vertu, de nous y élever haut dans la piété (qui est refuge et réconfort en ce monde changeant), d’y affûter et d’y fortifier les armes de notre esprit, et même, par chance, d’y visiter d’autres mondes.

Mais la porte du Chemin de Dieu s’ouvre à l’exact opposé. Et tandis que nous vaquons ainsi à l’Occident de notre destinée, dans ses tourbillons, ses tumultes, ses poussières, occupés toujours à conquérir, à toujours engranger des choses qui ne passeront pas (fussent-elles choses pleines de mérites) les portes de nos morts successives,     à notre Orient silencieux attend, vêtu d’infinie patience. Celui qui seul peut nous contenter pleinement et pour toujours.

Et s’en rend compte l’être assez mûr pour avoir trainé sa nostalgie le long des chemins battus et rebattus de cet Occident sans jamais recevoir de réponse à sa question muette, ni étancher sa soif.

Celui-là, certes, s’il en restait là, pourrait se croire en droit de s’asseoir face à son ombre et de répondre avec le poète : « ……………par un froid silence au silence éternel de la Divinité ».

Mais il vaut mieux encore qu’il se retourne.

***

J’ai reçu il y a quelques années, je ne sais plus comment et ne sais plus de qui, mais c’était certainement en un jour faste, une petite image où se voit l’entrée d’un monastère et qui est soulignée du tercet suivant :

Acquiers la paix intérieure

et mille âmes, autour de toi

trouveront leur accomplissement (Saint Séraphin de Sarov)

J’ignore qui était Saint Séraphin de Sarov, mais où qu’il soit maintenant, il ne trouvera pas mauvais que je lui emprunte ces trois vers parce qu’ils me paraissent une excellente introduction au propos d’aujourd’hui.

La paix donc, la paix dont il s’agit, est le contraire du tumulte des pensées, le contraire des levées et retombées de sentiments qui s’agitent sans contrôle et pratiquement sans répit dans le champ de notre pauvre conscience depuis le moment où nous ouvrons l’œil le matin jusqu’à l’instant où nous sombrons dans le sommeil.

Quand nous aurons réussi à mettre un peu d’ordre dans la nature et dans le rythme de nos pensées, à contrôler quelque peu nos sentiments, nous tiendrons dans nos mains la condition de la paix. C’est-à-dire la clé du commencement,  du milieu et de l’accomplissement de la vie intérieure. C’est par la paix qu’on y entre et par la paix qu’on y progresse. Voilà une vérité dont nous ne sommes pas assez convaincus.

Car dans nos débuts nous sommes si accoutumés aux choses concrètes et à la complexité de la vie que la paix nous semble une chose trop unie, trop vide, trop simple. Nous nous disons: il doit y avoir un autre secret; nous sommes anxieux de découvrir quelque manifestation, de recevoir de l’extérieur ou de l’intérieur de nous-mêmes un signe, une indication quelconque qui nous montrera que nous sommes dans le bon chemin. Nous pensons volontiers qu’une lumière, une vision, une voix se manifestera qui viendra nous encourager. Et nous sommes presque vexés de n’apercevoir sur notre parcours aucun Intermédiaire Céleste venu en « supporter » agiter de petits drapeaux…

Mais telle n’est pas l’habitude quand on commence à voyager vers cet Orient dont nous avons parlé. Nous sommes en route vers la Terre de la Paix, et, sauf exception, le signe de notre bonne direction est seulement que nous nous sentons plus paisible, mieux en paix et en accord avec nous-mêmes, avec l’existence et avec les autres et qu’à certains moments une joie simple, innocente et sans cause, un bonheur que nous n’avions pas encore expérimenté avec cette qualité particulière, commence à jaillir spontanément de notre cœur.

Après seulement viendra l’étape au cours de laquelle nous comprendrons pourquoi on appelle ce chemin le Chemin de Lumière. Mais il nous faut avoir patience. Parce que, si la vie spirituelle peut se comparer à quelque chose de concret, c’est à une décantation. Un chimiste nerveux, trop impatient pour laisser son flacon tranquille avant la fin de l’opération compromettra infailliblement le résultat de celle-ci: le liquide se troublera à nouveau et tout sera à recommencer. C’est pourquoi la paix, le silence intérieur qui écarte tout ce qui trouble l’esprit, doit être poursuivi avec persévérance; afin de laisser à tout ce qui n’est pas notre vrai moi l’occasion de se détacher de nous, de se sédimenter, laissant enfin limpide et introublé notre Moi transparent, lumineux, qu’on appelle aussi l’âme, dont nous sommes inconscients d’habitude et qui est pourtant la source et la cause de toute bénédiction.

***

Il y a trois points, ou si l’on préfère trois objectifs qui me paraissent mériter entretien pour celui qui se sent une vocation pour la vie intérieure et dont la destinée est pourtant de vivre la vie laïque (et souvent démentielle) que le monde où nous sommes plongés nous offre tous en ce jour.

Le premier point et le plus essentiel pour celui ou celle qui débute est de se ménager quelques instants à heure fixe dans la journée pour se consacrer à sa recherche. Que le moyen de cette recherche soit prière, méditation, silence intérieur, concentration ou même lecture, importe peu. Hazrat Inayat Khan disait que notre organisation psychique a quelque chose d’une pendule. La pendule se remonte à heure fixe et le reste du temps, le ressort travaille. Ainsi de notre économie. Si nous la plongeons quelques minutes dans une impression profonde de recueillement et de paix, cette impression nous restera pour un temps; et pendant que nous irons vaquer à nos tâches nous continuerons à bénéficier des vagues de tranquillité qui montent du fond de nous-mêmes tant que l’impression qui les a produites y restera vivante.

Il y a plus. Un certain rythme, lorsqu’il est maintenu régulier devient une habitude: l’organisme demande de lui-même, sans que la conscience de veille intervienne, son ravitaillement spirituel périodique, si l’on peut dire, et cela aussi est facteur de succès dans ce domaine de longue patience et d’endurance.

Il y a plus. Un rythme régulier est facteur d’équilibre surtout dans notre existence actuelle, dont l’activité tend à devenir chaotique et par là grignote notre sérénité, notre résistance nerveuse et peut aboutir à ruiner notre santé.

Il y a plus. La santé physique dépend pour une grande part de cette vie invisible que la science n’a pas encore découverte et qui relie en un seul courant notre être intérieur et notre être à la surface, courant que les Soufis nomment « nafs » qui veut dire tout à la fois le souffle — l' »animus  » des latins; l’ego — le moi, et enfin ce courant de vie dont il est question. Par la prière, la méditation, le silence intérieur et toutes pratiques de ce genre s’ouvre plus largement la porte entre notre être intérieur, profond et notre organisme à la surface, entre ce que nous appelons le corps et ce que nous appelons l’esprit. Grâce à ce courant le corps est vivifié et purifié, il devient plus perceptif et ainsi mieux capable d’expérimenter la vie.

Le second point est l’acquisition de la sobriété. Notre Maître Hazrat Inayat, nous en a parlé de façon inimitable, en nous montrant que la sobriété peut s’entendre comme un principe général et que son acquisition sonne l’heure de la maturité pour l’âme qui s’éveille.

Partons donc de l’hypothèse que ceux et celles qui sont intéressés aux présents propos aspirent (au moins en leur for intérieur) à la Sobriété, avec un grand S, mais insistons ici sur ses applications pratiques. Il est deux domaines particuliers qui nous posent des problèmes — si j’en crois ma modeste expérience et celle de quelques amis avec qui j’ai eu le privilège de parler de ces questions. Le premier est le domaine alimentaire; le second, le domaine sexuel.

Une parenthèse est ici nécessaire. Hazrat Inayat s’adressait à des publics très divers et dans ces publics, à une majorité de gens qui n’étaient nullement désireux de — ni destinés à — suivre la voie spirituelle. Ces gens, comme nous tous aujourd’hui, souffraient déjà sans bien s’en rendre compte de la maladie commune au monde contemporain. Maladie qu’on pourrait définir comme un divorce entre la Matière et l’Esprit. La Matière a quitté l’Esprit, s’est éloignée de lui, croyant pouvoir vivre seule: elle en souffre et nous avec elle. La tâche d’Inayat était de donner un remède à ce divorce, à cette souffrance, et qui soit applicable par tous dans leur propre vie, du plus humble au plus richement doué, du plus évolué au plus fruste. Que l’on médite le Message Soufi d’Inayat Khan et l’on y verra en effet un geste immense de réconciliation et d’harmonisation et comme un nouvel accord. Accord de la Matière avec l’Esprit, de l’extérieur avec l’intérieur, de l’intellectuel avec le spirituel, de la philosophie avec la religion, du Divin avec l’humain, en bref, de l' »Orient » avec l' »Occident ». Et c’est bien dans ce sens qu’il écrivit: « L’essence du Message d’Aujourd’hui est l’équilibre ».

Geste immense avons-nous dit, car il couvre des domaines incroyablement variés de l’expérience humaine. Il ne faudrait donc pas voir Inayat Khan seulement comme un Mystique, un Maitre ou un Sage. Il était aussi ce conseiller, ce réconfort et cet ami qui s’adressait à chaque homme et à chaque femme qu’il rencontrait peinant et luttant dans le monde, quelle que fût sa race, sa caste ou sa croyance. Et il l’est encore pour ceux qui sont assez ouverts pour percevoir l’esprit qui reste vivant dans son œuvre.

La diversité de ses publics et même de ses disciples, l’extraordinaire ampleur de sa tâche firent qu’il ne lui fut pas possible de donner publiquement des directives précises en ces domaines particuliers, directives qui eussent risqué d’être prises comme dogmes universels, donc appliquées à faux par des gens bien intentionnés, certes, mais à qui elles n’auraient fait aucun bien.

En outre il répugnait, c’est manifeste, aux règles rigides, préférant en général avec sa mesure et son tact habituels que chacun de ses disciples interprétât pour lui-même ses conseils, plutôt que de suivre des ordres.

C’est donc avec une grande réserve que nous avancerons les quelques réflexions qui vont suivre, comptant sur le bon sens de nos lecteurs et la connaissance qu’ils auront acquise ou pourront acquérir d’eux-même, de leur propre personne, pour corriger ce que ces réflexions pourraient avoir de trop individuel ou de trop personnel.

Il est d’abord évident, je pense, pour ceux qui ont bien voulu me lire jusqu’en ces lignes, que la recherche spirituelle ne se conçoit pas très bien chez un individu qui serait atteint de goinfrerie… Que ce goinfre d’ailleurs soit atteint de goinfrerie alimentaire ou sexuelle. Mais où finit la goinfrerie? Ou commence la sobriété?

C’est Epicure le premier, croit-on, qui en donna une définition pragmatique. La sobriété — dit-il en substance — consiste à satisfaire les besoins du corps et se borner à leur seule satisfaction sans aller au-delà. Ce conseil même, Hazrat Inayat nous le donne à son tour, en ajoutant qu’il convient de discuter avec son égo, son moi égoïste, car l’ego a toujours tendance à demander davantage: ayant trouvé une expérience plaisante, il ne tend qu’à la recommencer pour éprouver le même plaisir. Et si l’on cède, c’est comme si l’on cassait le frein de sa voiture. L’égo ne cessera de demander toujours davantage. Le Principe de Plaisir, qu’a étudié Freud, aboutissant ainsi le plus naturellement du monde au Principe de Goinfrerie. Contre lequel il importe que nous soyons vigilants si nous désirons avancer quelque peu sur le chemin dont nous traitons ici.

Observons cependant, puisque nous en sommes là et pour sacrifier au goût du jour, que cette discussion avec soi-même et au besoin cette bataille contre soi-même ne « censure » rien, ne « refoule » rien. Car le moment où nous décidons librement de conquérir notre liberté intérieure est le moment où nous devenons, dans le sens réel du terme, un être humain à part entière et où nous ouvrons enfin les yeux. C’est aussi le moment où les masques multiples de notre Ennemi, de celui qui nous a fait tant souffrir commencent à bouger et où nous nous prenons à soupçonner son vrai visage: et voici qu’à notre saisissement nous découvrons, sans erreur et sans dérobade possible, que cet Ennemi porte nos propres traits. Et à ce moment-là, à cette heure-là, il n’est vraiment plus question de « refoulement » ni de « censure », produit artificiels d’une contrainte morale aveugle imposée de l’extérieur à un être dont les yeux étaient bandés. Et c’est bien d’une autre lutte et d’un plus haut combat qu’il s’agit.

***

Ceci étant dit, venons-en — enfin — au régime alimentaire.

Certains d’entre nous, débutants dans la vie spirituelle, ressentent la nécessité de modifier leur régime dans le sens végétarien. Or, je crois qu’avant de se décider, il est utile d’analyser les raisons qui peuvent nous y pousser, ceci afin d’éviter des mécomptes; raisons et motivations dont on va donner quelques exemples en les commentant.

a- Nous avons entendu dire que le régime végétarien était indispensable pour le chercheur et confiants dans ces bruits ou ces opinions, nous nous préparons à nous y conformer.

b- Nous pensons que le régime végétarien « fait évoluer » et qu’en ne mangeant pas de viande, nous deviendrons spirituels. Inversement, nous pensons que manger de la viande bloquera notre « évolution ».

Mais rien ne peut empêcher une âme qui s’éveille de continuer à s’veiller, nous dit Hazrat Inayat, et pas plus le régime que toute autre contingence. D’autre part, il est illusoire et vain de nous accrocher à des recettes purement extérieures, telles qu’un régime alimentaire, une pratique quelle qu’elle soit ou encore et même (si nous les prenons comme « recettes ») une secte ou un dogme, en nous imaginant que le simple fait de suivre ce régime, cette pratique, d’adhérer à cette secte ou de croire à ce dogme nous sauvera. De quoi d’ailleurs? La seule chose dont on puisse être sauvé c’est de soi-même, de cette espèce d’hypnose qu’exerce sur la conscience ce que nous appelons « nous-mêmes ». Et se réveiller de cette hypnose, c’est cela précisément la spiritualité.

J’insiste encore sur cet esprit de recette car il me semble bien répandu et certaines personnes le poussent fort loin. Ce qui peut conduire à des situations tellement forcées qu’elles en sont cocasses. J’ai ainsi connu dans ma jeunesse un malheureux chat, étique et mal portant, propriété d’une dame spiritualiste qui le contraignait à un régime végétarien strict afin de lui procurer ce qu’elle appelait une « meilleure réincarnation ». Ce chat est mort à la fleur de l’âge — sans faire savoir hélas, s’il était bien devenu brahmine. Voici un cas extrême, burlesque, mais qui participe bien de cette erreur commune consistant à prendre l’accessoire et le contingent pour l’essentiel. Et combien d’entre nous sont enclins à se traiter eux-mânes comme cette dame traitait son chat?

c- La viande nous dégoûte, nous n’y tenons pas et nous sentons que nous pouvions assez facilement nous en passer. Ceci parait une excellente raison, car il s’agit d’un détachement naturel. Encore faut-il que notre santé n’en pâtisse pas, et surtout si nous ne sommes plus ni jeunes ni robustes que nous ne procédions pas au hasard. Il vaut mieux profiter de l’expérience d’un diététicien ou de personnes qui ont l’habitude de ces sortes de régimes; il ne faut pas de ces expériences de végétarisme commencées dans l’enthousiasme et abouties à la consultation du médecin, qui ne sont pas si rares qu’on pourrait le penser.

d- Nous considérons qu’il est indigne, pour quelqu’un qui prétend à la dignité d’adepte, de continuer à participer à l’exploitation et au massacre de nos frères les animaux. Ceci est une noble raison. Et si nous en avons le sentiment réel, si c’est une impulsion qui vient vraiment de notre cœur et non pas une simple idée venue du dehors et sans racine réelle en nous, il faut la suivre. Avec des précautions plus grandes qu’en c- d’ailleurs, car ici ce n’est pas d’un détachement qu’il s’agit mais d’un sacrifice et notre corps, héritier des habitudes ancestrales de générations carnivores peut, lui, rechigner, protester et en pâtir bien davantage.

Cependant, même si nous ne désirons pas bouleverser nos habitudes alimentaires, il est bon de connaître et d’appliquer quelques règles simples et valables pour nos climats tempérés. Elles sont d’ailleurs presque toutes évidentes et découlent à la fois de l’expérience et du bon sens; les voici :

un régime alimentaire trop riche en calories, trop carné comportant l’absorption habituelle d’alcool, de même que l’intoxication tabagique peuvent contrecarrer de façon appréciable les efforts du chercheur spirituel; pour la même raison, la viande de porc est déconseillé.

Un mot est peut-être encore nécessaire ici au sujet des drogues dites stupéfiantes: haschich, L.S.D., etc., parce qu’elles procurent momentanément une sorte de contrefaçon de certaines expériences spirituelles. Mais en fait elles ruinent la vie spirituelle même de ceux qui s’y adonnent en détruisant à la longue les qualités du cœur: volonté, persévérance, contrôle de soi, amour du prochain sont les qualités les plus touchées chez les victimes de la drogue en général, alors que ce sont précisément les qualités les plus nécessaires au chercheur.

Pour clore ce chapitre du régime, répétons qu’il ne saurait faire l’objet d’aucune contrainte, ni sur les autres, ni sur soi-même, car ses conséquences sur la santé extérieure et intérieure sont différentes d’un individu à l’autre et chez une même personne suivant les phases de sa vie.

***

Quant à notre vie sexuelle, je dirai que des siècles malheureux nous ont peu-à-peu fait voir une mare fangeuse là où la Nature avait prévu un ruisseau chantant. Et que le nouveau point de vue apporté par la psychanalyse n’a malheureusement pas clarifié cette mare, précisément parce qu’elle est une analyse, qui distingue et sépare, là où un esprit de synthèse est nécessaire. Il incombe donc à chacun d’entre nous de clarifier cette eau en prenant pour principe que l’amour et la tendresse doivent diriger, et l’impulsion de l’instinct, doit suivre. En ayant d’abord considération pour l’autre avant de l’avoir pour nous-mêmes. Enfin par la conviction que l’acte sexuel n’est point chose honnie et séparé de Dieu mais au contraire un grand moment de la Création, pour peu que nous-mêmes à ce moment-là ne nous séparions pas de Dieu.

Sans doute sommes-nous sujets à nous tromper et dans ce domaine plus qu’ailleurs. D’autant plus encore que nous menons, dans le désert sans âme de nos villes, une vie de plus en plus coupée des lois naturelles qui étaient là pour nous servir de guides. Et d’autant plus encore que nous sommes plus imparfaits. Mais si nous nous trompons par erreur et si nous restons malgré tout de bonne volonté qui pourrait nous en faire grief et durement nous juger? Serait-ce par hasard Celui qui en nous faisant hommes et femmes, nous a courbés sous la loi du Désir?

On entend parfois formuler l’objection que les rapports sexuels ruineraient la vie intérieure. Je ne puis que m’en référer à l’autorité des Soufis qui n’ont jamais tenu semblable doctrine. Et il y eut de grands Sages parmi eux. Certains étaient sans doute de purs ascètes, mais d’autres et non des moindres étaient des laïcs qui avaient famille et profession et menaient la vie de tout le monde. Hazrat Inayat, à ma connaissance, mentionne une seule fois dans ses instructions à ses disciples le célibat, pour dire qu’il n’est souhaitable qu’à titre temporaire et pour certains buts, qu’il ne précise pas d’ailleurs. En fait cela parait surtout une question de destinée individuelle, ou de Sagesse Divine, comme l’on voudra. A certains il est laissé la liberté d’en avoir et à d’autres, elle est retirée par les circonstances, l’âge ou la maladie, selon les dispensations de cette Sagesse. Qu’ajouter de plus?

***

Il convient maintenant d’écrire quelques lignes au sujet du troisième point annoncé qui concerne tout autre chose encore, qui j’appellerai la consécration.

Vient un moment où le chercheur se rend compte que les contacts en quelque sorte ponctuels qu’il a avec la vie intérieure, les élans momentanés, même rythmés et entretenus avec conscience et persévérance ne suffisent plus. Il se rend compte que sa recherche doit devenir une sorte d’occupation à temps plein, l’objet principal de sa vie. C’est là un tournant difficile pour les laïcs, et sous ce rapport, ceux qui vivent la vie monastique sont peut-être avantagés. Parce que le chercheur qui a sa destinée dans la vie active se sent bien souvent comme un archer qui devrait viser deux cibles à la fois, l’une placée au Nord et l’autre au Sud. Et il ne lui est pas plus permis de manquer l’une que l’autre: ses obligations, il doit les remplir, et aussi bien qu’il le peut; ses responsabilités professionnelles, familiales, sociales, aussi lourdes et prenantes soient-elles pour le moment, il doit les assumer. Et en même temps, il doit chercher Dieu, la Vérité, sans relâche. Voilà une sorte d’énigme qui peut parfois lui paraitre insoluble au premier abord et qu’il doit pourtant résoudre. Voilà une croisée de chemins dans son itinéraire où de plus résolus se sont fourvoyés pour longtemps, un passage où le secours d’une main amie se fait bien vivement sentir. C’est alors qu’en Orient le disciple va se chercher un maitre. Ici en Occident, à         cause de la grande ignorance de ces choses aujourd’hui, une telle recherche est difficile quand sa possibilité n’est pas, tout simplement, ignoré. Et c’est grand dommage.

Car il n’y a pas de recette simple pour cette sorte de difficulté; l’état de prière ou de méditation perpétuelles qui en sont la solution, ne s’atteignent pas en un jour, ni très facilement. Cet état ne peut-il-donc être atteint par un laïc occidental isolé? Il semble que si. Thomas R. Kelly, Quaker disparu il y a quelques années seulement, l’avait découvert pour lui-même et l’appelait « la vie adéquate ».

Il nous incombe donc de le découvrir à notre tour. Cela est rendu possible grâce à l’inspiration qui vient lorsque la recherche est sincère et persévérante, grâce aussi aux indications que l’on reçoit du dehors et en particulier par la lecture des œuvres de ceux qui ont franchi eux-mêmes cette étape, en vivant la même vie, en menant le même combat.

Déblayer le chemin de Dieu signifie donc préparer son esprit par le calme et la paix, ce qui est notre première tâche, la plus importante. Cela signifie aussi préparer son corps, en ouvrant la porte entre la vie intérieure et la vie extérieure, permettant à ce corps d’être purifié et vivifie ce qui en fait un instrument plus fin, plus perceptif pour expérimenter la vie; enfin préparer son existence et ses activités tout entières par la consécration, afin que l’âme puisse se manifester au dehors, rendant clair ce qui était obscur et accomplissant le but de sa venue sur la terre.