Michel Camus : Le coup de bâton du maitre zen


10 Jun 2012

(Revue Epignosis.  No III, 1erCahier. Février 1984)

Dans Visages immobiles, l’affrontement irréductible des hommes de puissance et des hommes de connaissance atteint un degré d’intensité qui dépasse de loin celui des deux autres romans du cycle romanesque de Raymond Abellio: Les yeux  d’Ézéchiel sont ouverts et La Fosse de Babel, respectivement de 1949 et de 1962.

Thème qui fut déjà celui de sa toute première œuvre datant de 1944, Montségur, que viennent de publier les Editions L’Âge d’Homme.

En vérité, cette confrontation, Abellio l’a d’abord vécue en lui. Ceux qui ont lu son premier roman plus ou moins autobiographique, ainsi que les trois tomes de Ma seconde mémoire, savent de quoi il retourne.

Tout se tient dans l’œuvre d’Abellio. Sans la connaissance de la Structure absolue, il est presque impossible de voir dans les personnages clefs de Drameille-Lucifer et de Pirenne-Satan, que leur destin conduit à s’accomplir tout au long des mille cinq cents pages du cycle romanesque, les « deux pôles d’écartèlement » de Dupastre alias Abellio, qui ne les incarne que pour les fondre en lui au cœur de l’intensité dont le feu fixe, le feu froid, l’illumine.

Mille cinq cents pages? Voilà de quoi effrayer tout lecteur que le roman fleuve décourage: il aurait tort! Romancier de l’intensité, Abellio n’a jamais écrit de roman fleuve en mode d’ampleur. Il est le romancier du feu du ciel et de la terre, des hauteurs inaccessibles et des profondeurs insondables. Toujours verticaux, ses romans n’ont rien à voir avec les fleuves ou les océans, mais bien avec les volcans, les éclairs qui déchirent l’espace et le temps, les étoiles combustes, mais aussi l’instant pur, l’atome d’éternité.

Il y a deux romans dans Visages immobiles, le roman du huitième jour, celui qui s’ouvre sur l’homme intérieur sans nom et sans visage, celui qui juge celui qui le médite, et l’autre, décidément dramatique, l’incroyable roman du terrorisme anonyme.

Après le détachement positif du saint, le détachement négatif du terroriste. Mais, dans l’absolu, les extrêmes se touchent et ne font qu’un.

Le brûlant fanatisme des jeunes « kamikazes » islamiques est encore aveuglément naïf si on le compare au terrorisme froid de Pirenne, un terrorisme aussi glacé que la dernière marche de l’enfer, un terrorisme intellectuel et technologique qui envisage, avec détachement, la destruction massive et désormais statistique de millions d’êtres humains.

Le « personnage » central de Visages immobiles est le contre-pôle de l’homme intérieur, c’est l’île de Manhattan au cœur de New York, avec ses hauteurs et ses profondeurs vertigineuses, avec son sous-sol de cristal de roche arqué au-dessus d’un gouffre naturel, sorte de bulle géante de gneiss au fond de laquelle des eaux merveilleusement transparentes vont se jeter dans la nuit d’un lac abyssal.

C’est dans les entrailles de Manhattan que va se tramer le plus inhumain des complots. La plupart des personnages: protagonistes, complices manipulés, témoins involontaires de ce monde souterrain, vont voir leur destin lié au secret de la machination criminelle qu’il n’y a pas lieu de dévoiler ici.

Le suspens est savamment entretenu par une série de récits digressifs, d’épisodes et de rebondissements qui, de l’Angola au Brésil en passant par Paris, finissent par converger fatalement vers New York.

Œuvre de fiction? Comme le souligne Abellio dans son avertissement, le fictif peut ne rien devoir à l’imaginaire. Les réalités de notre monde actuel, souvent méconnues, presque toujours occultes, donc mal perçues ou sciemment déformées, sont en elles-mêmes bien assez fictionnelles pour qu’il soit nécessaire d’y surajouter des phantasmes.

Le génie d’Abellio est d’avoir osé extraire des réalités philosophiques, politiques, scientifiques et technologiques de notre temps, du moins des plus avancées d’entre elles, la matière première de son roman.

Une matière romanesque inédite dont il a parfaitement maîtrisé l’inextricable tissu événementiel, parfois démentiel mais « réel »: utilisation secrète d’ordinateurs sophistiqués nourris par des logiciels astrologiques permettant de prévoir les grandes catastrophes collectives, détournement d’uranium 235 et fabrication de bombes atomiques artisanales, technique d’orientation des émissions de formes, applications parapsychologiques, techniques de voyance et de télépathie, mise au point d’armes chimiques, biologiques et bactériologiques, déchéance des idéologies et déchaînement des individus paranoïaques, sans compter les dessous du conflit Est-Ouest, le jeu mondial des Chinois en avance sur le mondialisme de la Trilatérale, les révolutions du lumpenprolétariat, la germination des futures guerres raciales, le destin paroxystique du peuple juif, j’en passe…

C’est dire que Visages immobiles est le grand roman, le seul roman global de notre époque dans ses champs d’action, de vision et de création les plus inouïs. Réalité et fiction sont en perpétuel état de fusion. S’il n’y a pas de confusion entre elles, c’est bien parce que l’une et l’autre sont réversibles. Défi lancé à l’impossible: la fiction colle à la réalité et en décolle par son prophétisme au sens où, dans La Fosse de Babel déjà, la fiction n’avait fait que devancer la réalité.

Et l’homme intérieur au centre de cette globalité infiniment tournoyante en tout sens?

Il est immobile au cœur de l’intérieur infini. Il est le moyeu autour duquel la roue tourne de plus en plus précipitamment. C’est en lui que Dupastre réconcilie ses deux vocations opposées de romancier et de philosophe.

Car l’homme extérieur chez Dupastre, l’intellectuel et l’artiste, l’homme de chair et de sang, tout ce qui constitue le support de la transcendance qui l’habite,  ce Dupastre-là ne traverse le pire que pour atteindre le meilleur. La pesanteur tellurique de New York, le magnétisme de Marie-Hélène, cette jeune voyante dont il est amoureux, le secret terrifiant du plus implacable des nihilistes, Dupastre — de plus en plus impassible — est appelé à les affronter pour s’éprouver, se grandir, en vaincre les vertiges.

Chez lui, la sensation se transforme instantanément en perception consciente. Et la conscience, que son retour sur soi intensifie, revirginise le monde le plus épais pour le transfigurer et en dévoiler l’énigme infiniment subtile.

Reste pourtant chez lui un dernier conflit entre l’art et la sagesse. D’un côté, le créateur de formes. De l’autre, le visionnaire de l’absolu sans forme. Mais l’art, orienté comme il l’est dans l’œuvre d’Abellio, ne cesse de sécréter une sagesse plus haute.

D’où son roman du huitième jour qui va plus loin que les autres. Huitième parce que ce jour-là fait allusion à la circoncision de la conscience ouverte, en Dupastre, à l’abîme infini de l’homme intérieur, l’abîme d’une plénitude sans vertige.

Visages immobiles est une cathédrale dantesque à plusieurs niveaux de lecture comme dans la Divine Comédie. On ne peut à la fois en faire le tour de l’extérieur et y méditer de l’intérieur.

Quant à la spontanéité seconde du style d’Abellio, son pouvoir d’évocation, son souffle visionnaire, la richesse de ses dialogues, ses mots justes, la simplicité magique de ses aphorismes, la connaissance minutieuse des domaines archéologiques ou futuristes qu’il explore — étranger à Flaubert, il n’en a pas moins, comme dans Salammbô, l’extrême souci du détail vrai, et loin d’Eugène Fromentin, il y a dans ses éclaircissements techniques le charme descriptif d’Un été dans le Sahara —, on pourrait en résumer la poétique en deux mots: son grand art est le comble de la simplicité qu’on appelle l’art sans art, un état de grâce que les esthètes n’atteindront jamais.

A l’heure que l’équilibre de la terreur tient lieu de politique terrestre, à l’heure que les anges exterminateurs frappent impunément dans l’ombre, à l’heure que la peur de l’autre risque de pousser les Terriens à s’anéantir les uns les autres, à l’heure que les mass-média sont les gardiens du feu des grandes angoisses collectives tout en confondant naïvement le mourir et la mort, on verra dans Visages immobiles que le pire n’est jamais que le visage secret du meilleur.

L’essentiel est d’ailleurs dans le cœur du lecteur, qu’un maître livre comme celui-ci, voire un maître mot bien frappé, peut brusquement réveiller comme le coup de bâton du maître Zen.

Reste que le secret de cet éclair est impénétrable même si nous nous laissons pénétrer par lui.

Michel CAMUS


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