Curt BERG : Le filet d’Indra


09 Sep 2011

(Revue Le Lotus Bleu. No 3. Mars 1989)

On a désigné la publication de La Doctrine Secrète, il y a un siècle, comme « la renaissance de la Tradition Occulte ».

Comment nous, théosophes, avons-nous accueilli cette Tradition Occulte ? L’avons-nous accueillie avec les outils de compréhension hérités des quelques siècles passés ? Si c’est le cas, est-ce juste ? Ou bien y a-t-il une autre façon d’aborder la Tradition Occulte – une façon mieux adaptée à la nature de cette tradition ?

Considérons pendant quelques instants cette manière de chercher la connaissance et la compréhension dont nous avons hérité et qui est influencée dans une grande mesure par les méthodes scientifiques. C’est une voie d’analyse et de synthèse, une activité du mental, qui fait que nous divisons ce que nous percevons en morceaux appréciables, maniables et, de préférence, reconnaissables. De ces morceaux, nous composons un tableau qui représente pour nous la réalité de ce que nous regardons. Et, en composant ce tableau, nous suivons en grande partie, en les variant et en les généralisant, les modèles et les lois qui sont déjà présents dans notre mental.

C’est donc là, depuis au moins quelques siècles, notre façon d’aborder la nature et la vie. C’est la voie de l’étude et de la recherche scientifique. Quoique l’homme moyen n’emploie pas cette méthode de façon très précise, elle domine pourtant la manière dont il essaie de comprendre et d’apprendre. Nous pouvons noter que la méthode scientifique implique la concentration de l’attention sur ce que peuvent percevoir les cinq sens, souvent aidés par un appareil quelconque. Mais ce n’est pas tout. La méthode scientifique implique également que nous considérons seulement ce qu’on peut mesurer et peser et ce qui peut être traité de façon « exacte », généralement à l’aide des mathématiques.

Cette méthode d’étude nous donne l’impression d’être très précis, d’avoir saisi les faits essentiels. Nous en sommes très convaincus parce que, dans une grande mesure, cette façon d’étudier la nature se prête à la prédiction des évènements à venir et à l’utilisation des matériaux et des forces de la nature pour nos propres buts.

Mais cette manière de regarder les choses, de sonder et d’arriver à des conclusions, tend définitivement vers la réduction. Nous réduisons la nature et la vie pour en faire quelque chose qui corresponde à nos sens de perception et aussi aux concepts que nous avons déjà en tête.

Ainsi notre manière de penser consiste en grande partie en la formation de concepts, la déduction de lois et l’application de ces lois à d’autres parties de l’existence. De là, nous procédons à des concepts plus larges et à des lois plus inclusives. Mais la base de tout cela est constituée de ces choses physiques, de ces objets, de ces évènements que nous avons étudiés et des conclusions tirées de ces parties réduites.

De nouveau, donc, c’est là la façon dominante dont nous voyons le monde, et nous la considérons plus ou moins comme la seule façon bien fondée d’aborder le monde autour de nous pour arriver aux connaissances et à la compréhension. Or pour nous, en tant que théosophes, la question se pose : avons-nous appliqué à la Théosophie, à la Tradition Occulte, la même manière de regarder et de chercher ? Et si oui, avons-nous oublié quelque chose d’essentiel ? Je crois que, dans une grande mesure, pendant des dizaines d’années, nous avons abordé la Théosophie de la même manière que celle que nous employons dans notre vie quotidienne – nous basant sur l’approche scientifique, que nous employons pourtant moins strictement.

Nous avons étudié la constitution de l’homme en le divisant en couches, auxquelles nous donnons des noms et des descriptions différents; nous avons étudié des descriptions analogues de couches dans l’univers. Nous avons étudié l’ordre hiérarchique de l’univers, avec des niveaux ou des degrés de conscience différents, fonctionnant à différents niveaux de l’univers sur une très grande échelle; nous avons appris quelque chose concernant la nature cyclique de l’univers et ce qu’elle implique pour les petits objets comme pour les grands, depuis la vibration des atomes jusqu’à la naissance et la mort des globes et des univers, concernant l’évolution de la conscience dans les règnes de la nature et dans les règnes humain et surhumain – tout ceci en très grande partie selon des méthodes d’analyse et de synthèse, en formant des morceaux assez grands, de préférence des morceaux qui nous sont déjà connus.

A l’intérieur de ses limites, ce système est très bon. Il nous donne un aperçu bien plus vaste. Il ouvre des perspectives de vie au-delà de la matière physique. Il rend notre mental réceptif à l’idée d’un ordre hiérarchique, où ce qui est physique ne constitue que l’expression la plus dense et aussi la plus limitée de la vie et où il y a d’autres niveaux plus subtils. Il peut nous amener à observer ces autres niveaux et à voir comment ils fonctionnent. Il nous donne une vue mondiale, afin que nous voyions la vie qui agit de l’intérieur vers l’extérieur; il indique que toutes les différentes choses que nous voyons font partie d’un TOUT unique et ont une origine commune.

Tout cela est donc en ordre. Nous sommes lancés dans une étude plus vaste et plus profonde, avec une plus grande intégration. Les lois que nous étudions et dont nous voyons l’application sont plus globales. Nous nous approchons d’une image plus compréhensive de l’univers.

Mais, comme nous l’avons déjà dit, si nous considérons de plus près notre manière d’étudier la Théosophie, la Tradition Occulte, nous constaterons que nous suivons le même système d’analyse, de division et de recherche d’une synthèse des parties. Nous voyons des objets séparés et nous les associons pour former ce qui est, à notre avis, une image cohérente. Mais les nombreuses parties subsistent encore et l’image se conforme toujours à nos concepts mentaux, même s’il s’agit de concepts plus vastes. Ainsi, ce que nous avons obtenu, c’est une nouvelle image de l’univers, une image plus compréhensive et qui n’est pas basée sur des éléments aussi réduits qu’auparavant, mais il s’agit toujours d’éléments séparés, d’une image composée de différentes parties.

Or si ce n’est pas là la bonne façon d’aborder l’occultisme, si ce n’est pas là ce que la Théosophie devrait donner – ou bien, disons, ce n’est pas là TOUT ce que la Théosophie devrait donner – alors que faut-il ?

Dans les instructions données par H.P. Blavatsky au groupe qui l’entourait à Londres pendant les dernières années de sa vie, instructions que nous connaissons par les Notes du Commandant Robert Bowen (imprimées sous le titre « La Doctrine Secrète et son étude dans le livre « Fondements de la Philosophie Esotérique » ou « Comment étudier La Doctrine Secrète selon Madame Blavatsky »), elle dit :

« Si l’on s’imagine obtenir de La Doctrine Secrète un tableau satisfaisant de la constitution de l’Univers, on ne retirera que confusion de l’étude de ce livre. Il n’est pas destiné à donner un tel verdict définitif sur l’existence, mais à conduire vers la Vérité ».

Et, en employant des paroles analogues, elle répète : « Venez à La Doctrine Secrète sans aucun espoir d’en tirer la Vérité finale de l’existence, ou avec toute autre idée que celle de voir jusqu’où elle peut conduire vers la Vérité. »

Que veut dire cela ? Comme l’indique H.P.B., il ne peut s’agir d’obtenir une image « vraie » de l’univers, de ses parties, de son fonctionnement, de ses lois; l’étude de La Doctrine Secrète ne peut y mener.

De quoi s’agit-t-il alors ? Je pense qu’il faut l’interpréter dans le sens où quelque chose qui s’appelle la Vérité est éveillée en nous. Alors, comment cet éveil se fait-il ? Je pense qu’il s’agit à peu près de ce qui suit : Il est question de « raccorder » notre être tout entier, de façon à percevoir davantage la nature de l’univers et de notre propre être, de façon à nous rendre compte que nous faisons corps avec cet univers – et qui plus est, que nous sommes d’une certaine façon UN avec l’univers.

Cela implique, bien sûr, une attitude changée envers les connaissances, la compréhension et la vie en général. Un aspect préliminaire à un tel développement est la réorientation de nos intérêts vers ce qui est universel, vers le bien-être de tous, et la diminution progressive des intérêts relatifs à notre propre personne. Dans ce domaine, l’étude de la Théosophie nous fournit une aide précieuse.

Un autre aspect est le fait que nous cessons de nous fier à des concepts et à des idées. Prenons un exemple dans la science physique : quelques hommes de science ont, pendant ce siècle, découvert, ou pourrions-nous dire, se sont rendu compte que la façon de travailler des scientifiques tient du parti-pris, à savoir qu’ils posent des questions à la Nature, des questions qui ont leur origine dans le modèle de pensée déjà présent dans leur mental. Ils cherchent des réponses à de telles questions prédéterminées. Les réponses qui peuvent être obtenues sont inévitablement colorées par la façon dont les questions ont été posées. Ainsi, leur recherche signifie qu’ils suivent la même voie fixe, en excluant tout ce qui se trouve en dehors de cette voie.

De cette façon, un scientifique a des concepts qui influencent son travail davantage que la réalité de ce qu’il devrait étudier. Ces considérations ont conduit à essayer de travailler d’une autre manière. Il en est résulté une façon de chercher des connaissances que l’on appelle l’hypothèse « Bootstrap » (lacet de botte).

Nous devons cette hypothèse à l’étude des particules minuscules de la matière physique. Elle soutient que le monde ne peut être compris comme un rassemblement d’entités censées être incapables d’être analysées plus en détail. Selon cette recherche d’un nouveau point de départ, l’univers est vu comme un tissu dynamique d’évènements en corrélation. Aucune des propriétés d’une partie quelconque de ce tissu n’est fondamentale, elles se laissent toutes déduire des autres parties, et la consistance d’ensemble de leurs rapports mutuels détermine la structure du tissu tout entier.

Ainsi, les physiciens qui ont lancé cette hypothèse se sont rendu compte que toutes les théories courantes des phénomènes naturels, y compris les lois qui en ont été déduites, constituent des créations du mental humain, des propriétés de la « carte géographique » où l’homme inscrit son concept de la réalité.

Puisque l’hypothèse « bootstrap » soutient que rien n’est plus important qu’aucune autre chose, et puisque les rapports mutuels constituent le tissu tout entier, il s’ensuit inévitablement que l’univers est consistant en lui-même, que l’univers est indivisible, formant un seul TOUT.

C’est là une façon de voir les choses qui est bien en accord avec le point de vue théosophique mais aussi, par exemple, avec ce qu’exprime le Taoïsme, qui soutient que tous les phénomènes du monde font partie de la Voie Cosmique – du Tao – et que les lois suivies par le Tao ne sont pas établies par un législateur divin quelconque, mais sont inhérentes à la nature du Tao lui-même. Nous lisons dans le Tao Te King :

« L’homme suit la loi de la terre

La terre suit les lois du ciel

Le ciel suit les lois du Tao

Le Tao suit la loi de sa nature inhérente.

Ainsi, cette façon de voir nous a amenés à considérer l’univers comme un seul ensemble vivant et tout ce qui s’y trouve comme des parties intégrantes de cet ensemble. Mais, sous ce rapport, le point de départ est ce qu’il y a de plus important, à savoir que l’on considère tout ce qui s’y trouve comme étant d’importance égale; rien n’est plus important que quoi que ce soit d’autre. Nous ne chercherons ni des traits principaux ni des lois sur lesquels nous pouvons nous baser pour construire une structure, une image. Ceci peut expliquer le nom que l’on donne à cette hypothèse, car on peut avoir l’impression de devoir se soulever par les lacets de ses bottes ou, pour employer une autre image, se soulever par les cheveux. Tout cela paraît impossible.

H.P.B. fit une déclaration qui indique quelque chose de cette ligne d’étude apparemment impossible, déclaration que l’on trouve aussi dans les instructions données au groupe de Londres.

Elle se réfère d’abord à l’axiome hermétique « L’extérieur est comme l’intérieur, le Petit est comme le Grand; ce qui est en bas est comme ce qui est en haut; il n’y a qu’une vie et qu’une loi ». Puis elle ajoute : « Rien n’est intérieur, rien n’est extérieur; rien n’est Grand, rien n’est Petit; rien n’est haut, rien n’est bas dans l’Economie Divine ».

Ces deux déclarations, l’hypothèse « bootstrap » et la déclaration de H.P.B., à savoir que rien n’est Grand, rien n’est Petit, etc.., paraissent déroutantes, de prime abord. Elles semblent nous priver de toute structure, de tout ordre, de tout ce qui peut guider notre pensée. Elles sont donc opposées à ce dont nous avons l’habitude.

Comment faire ?

La difficulté que nous rencontrons ici, c’est qu’un état d’esprit tout à fait différent est nécessaire pour se conformer à ces deux déclarations. Et c’est un état d’esprit qui ne peut être atteint par le fait de vouloir l’atteindre. Il nous échappe tant que notre but est d’atteindre quelque chose dont nous avons un concept mental, quelque chose qui est en rapport avec nos désirs. L’état d’esprit requis, c’est l’attention complète, une attention qui ne se concentre pas sur une chose unique, une attention qui ne contient ni des pensées, ni des images, ni l’attente de quoi que ce soit. Il s’agit tout simplement d’une attention complète et sans distractions.

Pour comprendre jusqu’à un certain point la nature de ce genre d’attention, nous pouvons nous imaginer assis devant un paysage, sans en regarder spécialement une partie, mais en permettant à l’ensemble du paysage de pénétrer en nous. Cette attention complète peut être dérangée ou par un mouvement quelconque dans le paysage (par exemple si nous permettons à l’attention d’être attirée par le vol d’un oiseau) ou par des pensées qui surgissent en nous. Quand cela arrive, l’attention complète d’ensemble disparaît, notre attention s’est concentrée et limitée à un domaine particulier. Mais quand il y a attention complète, détendue et que rien ne trouble, nous pouvons alors avoir l’aperçu d’une totalité. C’est une totalité au-delà de la somme de tous les détails du paysage; elle vient d’au-delà du paysage physique.

Si nous pouvons lire La Doctrine Secrète ou une autre œuvre théosophique avec cette attention complète, que rien ne vient troubler (par exemple les modèles de pensée établis), alors nous recevrons, au plus profond de notre être, des aperçus de la Vérité. Quand ils viennent, il vaut mieux s’arrêter de lire et laisser pousser les graines pendant longtemps, en évitant de couvrir les jeunes plantes trop tôt de pensées et de paroles. Et, bien sûr, ceci s’applique à tout ce que nous rencontrons dans la vie. Nous  devrions soigner les graines qui peuvent apparaître dans différentes situations de la vie.

Maintenant, nous abordons un autre aspect bien important de notre façon d’aborder la vie, que ce soit en lisant ou autrement. Cet aspect est exprimé dans l’histoire dont est tiré le titre de cette conférence, celle du filet d’Indra. Cette histoire se résume ainsi :

« Il y a bien longtemps vivait un prince indien, qui avait un très beau palais. Dans ce palais se trouvait un rideau de perles. Ce rideau, qui s’appelait le Filet d’Indra, avait une propriété remarquable. Chacune des perles reflétait l’ensemble de l’univers. »

Supposons que ce soit là plus qu’une belle histoire, supposons qu’elle révèle quelque chose de la nature véritable de l’univers et du monde dans lequel nous vivons; alors elle est de la plus grande importance.

Nous apprenons qu’il n’y a qu’une seule Vie, une seule source de toute chose, de toute vie en évolution. Mais cette histoire du filet d’Indra y ajoute quelque chose. Elle nous dit non seulement que cette vie unique est le contenu essentiel et la force motrice de millions d’expressions d’elle-même, non seulement qu’elle se révèle par étapes, mais que chaque étape signifie une limitation. Elle implique en plus que la vie unique dans sa plénitude est présente de façon mystérieuse simultanément dans chacune de ses expressions.

Avons-nous l’occasion de percevoir cela ? Je le crois. Je crois que cette révélation peut nous venir à des instants où nous avons cette attention complète, que rien de particulier, aucune pensée, ne dérange. Elle peut venir quand nous regardons un enfant, une fleur, quand nous rencontrons un regard dans les yeux de quelqu’un. Elle a les qualités d’un miracle; nous ne pouvons ni l’analyser ni la décrire. Si nous essayons, elle disparaît. Mais elle est là en tant que profondeur, une profondeur inépuisable, une richesse qui donne le sentiment de percevoir d’un seul coup d’œil l’ensemble de l’univers.

Monsieur C. Jinarajadasa écrivit une fois un article sous le titre : « Que l’univers entre ». Je pense que c’est là une bonne façon d’exprimer ce qui est indiqué par le filet d’Indra. A tous les points de l’existence, l’ensemble de l’univers est présent. Aux instants où nous nous abstenons de pensées, de concepts, de structures faites de main d’homme, où nous sommes simplement ouverts à la vie, avec un mental tranquille, un mental pleinement attentif, alors nous pouvons laisser entrer l’univers dans notre être et lui permettre peut-être de nous transformer, profondément, de l’intérieur. Même si cette expérience ne dure qu’un court moment, elle contribuera à remettre notre être plus en accord avec cet univers dont nous formons des parties intégrantes, cet univers que nous sommes.

Curt BERG

Congrès Européen – Angleterre

Chlafont St Gilles – Août 1988

Saisissant comme un arc la grande arme des Upanishad,

Il faut y placer une flèche aiguisée par la méditation,

Le bander avec une pensée dirigée vers l’essence de CELA,

Et pénétrer cet Impérissable qui est la cible, mon ami !

Mundaka Upanishad, 2, 2, 3