Aimé Michel : Le grand dessein ou une nouvelle vision de l’Homme dans l’univers


09 Jun 2010

(Revue Question De. No 7. 2e Trimestre 1975)

Je me suis levé du bureau où je travaillais et je suis allé m’appuyer à la fenêtre. En bas, sous mes yeux, coule une fontaine. Au-delà jaunissent les prés de cet étrange hiver sans neige. Au-delà, c’est la montagne. C’est enfin, à cinquante-cinq ans, octroyés par un hasard longuement sollicité, le silence, la solitude, la liberté.

Dans cette solitude, le bruit de la fontaine est un symbole : j’entends, à travers lui l’énorme et infatigable écoulement des choses, toutes les paroles que les hommes échangent en ce moment sur la boule ronde, à travers les continents qu’éclaire le Soleil, notre étoile. Des autres continents surplombés par la nuit, j’écoute monter la mystérieuse cohue de leurs rêves. Rêves et paroles ininterrompus depuis le crépuscule animal d’où nous sommes lentement sortis, il y a deux ou trois millions d’années.

Mais au-delà, surtout, c’est à une autre rumeur que je suis attentif : celle des étoiles toujours présentes et que les hommes ne regardent jamais. Dans quelques heures, avec la nuit, je distinguerai les deux bras de notre galaxie, océan où nous sommes perdus. Cent, peut-être deux cents milliards de Soleils, avec chacun leur destinée, souvent leurs planètes, et sur combien d’entre elles la même énigme : une pensée qui dit « je », et qui s’interroge. Qui suis-je ? D’où suis-je sorti ? Où me pousse le temps ? A quoi rime tout cela ?

A mon bureau, je lisais un article de Festugière, le grand helléniste, sur « le sens philosophique du mot aiôn ». Chez Homère et les plus anciens poètes grecs, dit-il, aiôn signifie « la durée de la vie », ou « ce qu’il est donné de vivre à un homme ». Par quelle voie ce mot aiôn, parti de là, a-t-il abouti chez les derniers Grecs à signifier « éternité » ? Entre les deux, Festugière cite Aristote, qui donne l’explication. C’est à cette explication que je rêvais quand, repoussant mon fauteuil, je suis allé m’appuyer à la fenêtre. Lisons d’abord Aristote : « On a (en premier lieu) appelé aiôn […] le plein accomplissement de ce qui embrasse tout le temps de chaque vie individuelle […] Pour la même raison le plein accomplissement (de la vie) du ciel tout entier, c’est-à-dire l’accomplissement qui embrasse la totalité du temps jusqu’à l’infini, est un aiôn immortel et divin… » Et Festugière de commenter : les Anciens, en s’interrogeant sur l’aiôn cosmique, ont constaté qu’il était sans bornes, infini, et ils ont de là tiré l’idée d’éternité. L’éternité, c’est l’âge de l’Univers.

Une vision du monde forgée il y a deux mille ans

Arrivé à ce point de ma lecture, me sont revenus en mémoire les arguments des matérialistes de toute époque, Jacques Monod, par exemple. Tous ces arguments partent de la même (reprise d’ailleurs des Grecs, d’Héraclite surtout) : l’âge et probablement les dimensions de l’univers sont infinis ; dans ce double infini, tous les hasards, inévitablement, se produisent ; et entre antres hasards, la vie, la pensée, l’homme. Nous sommes donc fils du hasard et de la nécessité. Il était inévitable que, entre autres événements, tout aussi improbables mais, eux aussi, inévitables à force d’infini, l’homme apparût et se trouvât tout surpris d’être.

Et je me suis dit : n’est-il pas étonnant que notre vision globale des choses se fonde encore sur une vue de l’univers forgée il y a plus de deux mille ans par des hommes qui ne disposaient d’aucun instrument scientifique ? N’avons-nous donc rien appris depuis sur ce ciel des étoiles d’où les Grecs tirèrent l’idée d’un univers éternel ?

Remarquons d’abord combien il était naturel qu’une telle idée vînt aux Grecs. Quand nous n’avons, comme eux, pour regarder le monde, que nos yeux, que voyons-nous, en effet ?

D’abord, l’impermanence universelle de tout ce qui est proche, accessible. Tous les êtres vivants naissent, vieillissent, meurent. Les montagnes s’usent, s’effondrent, les fleuves changent leur cours et, dans leurs eaux toujours renouvelées, nul ne peut se baigner deux fois (encore une remarque d’Héraclite). La terre tremble. Les volcans s’éveillent et se rendorment. La mer toujours s’agite. L’air est imprévisible. Les saisons se succèdent sans se ressembler.

Mais au-delà de ce monde proche frappé des mêmes incertitudes que l’homme, un autre monde fait contraste : c’est celui, inaltérable, du ciel. La Lune parcourt une orbite jamais déréglée. Le Soleil, en voyageant avec sa régularité annuelle le long des signes du zodiaque, dispense toujours sa même lumière. Les planètes, quoique au premier regard plus fantaisistes, n’en suivent pas moins des routes soumises à la rigueur sacrée des nombres. Plus loin, enfin, les étoiles donnent l’image de la totale et éternelle stabilité.

Voilà ce que l’on voit quand on n’a que ses yeux pour regarder. Il était donc inévitable qu’aux premiers sages le cosmos apparût comme double : d’une part, le monde sublunaire soumis au mystérieux verdict du vieillissement, de la douleur et de la mort ; et, d’autre part, le monde serein des astres, que l’on avait quelque excuse de tenir pour divin. Le jour où un autre Grec (car tout a été dit un jour ou l’autre par quelque Grec) s’avisa d’énoncer qu’il n’y avait peut-être pas de monde astral divin et que le Soleil lui-même n’était qu’une « motte dorée », nul ne le crut, car toutes les apparences étaient contre lui. On le traita de fou, de blasphémateur.

La science a détruit l’idée d’éternité

Quinze siècles passèrent. Vint Galilée, la science expérimentale, l’observation instrumentale.

Et l’on découvrit que le blasphémateur avait raison. Le Soleil est bien une motte dorée qui, comme un simple humain, tousse, crache, vieillit. Les planètes sont d’autres terres encore plus cacochymes, les étoiles sont des soleils. L’illusion de la permanence s’est évanouie Totalement. Il n’en reste rien, où qu’on regarde. Le sublunaire a envahi jusqu’aux confins de l’observable, de la particule aux quasars.

Mais telle était la séduction de l’éternel, une fois imaginé par erreur, que son fantôme survit, indestructible. L’étrange est qu’il aveugle surtout les idéologies matérialistes, qui se croient si dociles à la science.

Et pourtant il faut se faire une raison. Dans le monde matériel, il n’en subsiste aucune trace. Bien au contraire : plus on en sait et plus l’idée dune permanence quelconque est frappée d’irréalité. Si les hommes n’avaient pas dû subir un temps l’illusion d’optique née des insuffisances de leur regard, cette idée d’éternel n’existerait pas et n’aurait jamais existé. Elle est désormais comme la croyance que la terre est plate. Ceux qui nous en parlent encore en se référant à la matière sont comme mon très jeune fils qui, apprenant que la terre est ronde, m’objectait : « Oui, mais il doit bien y avoir quelque chose de plat, par-dessous ou ailleurs ! » Eh non ! rien n’est plat, et rien n’est éternel.

Pas de sens au mot « toujours »

Toute semblable est l’objection d’un ami qui me rappelait le raisonnement de Bossuet : « Puisque quelque chose est, il faut bien que quelque chose, toujours, ait été ! Donc, rien à faire, on ne peut échapper à l’éternité.»

Avant de donner ma réponse, je dois convenir que l’évidence apparente de tels raisonnements a de quoi décourager. C’est delle que, depuis des siècles, se nourrit la philosophie. Il est quasi impossible de la surmonter. Comment et pourquoi renoncer à une évidence ?

Cependant il le faut. « Puisque quelque chose est, il faut bien que quelque chose, depuis toujours, ait été » ; mais qu’est-ce que le verbe « être » ? et que signifie cet autre mot, « toujours » ?

Laissons de côté le verbe « être », qui n’existe pas dans certaines langues pourtant hautement philosophiques (toutes les langues sémitiques, sauf erreur) et qui a inspiré une immense littérature dans d’autres (l’allemande, la grecque, toutes les langues indo-européennes). Tenons-nous-en à « toujours ». Dire par exemple de quelqu’un qu’il est « toujours » distrait, cela sous-entend qu’il le sera jusqu’à sa mort. Là, le sens est clair. Mais c’est un « toujours » limité à la vie d’un homme. Je constate simplement qu’il n’existe rien au monde dont on puisse dire « toujours » sans une limitation de cette sorte. Il n’existe rien au monde qui ne passe et disparaisse. Personne ne peut citer un objet quelconque à quoi l’on puisse appliquer le mot « toujours ». Il n’y en a tout simplement pas.

Cela ne veut pas dire que l’on ne puisse imaginer un « toujours » éternel. On l’imagine très bien ! On peut en disserter à perte de vue, et les philosophes l’ont fait ! Seulement, ce « toujours » éternel est comme le ciel stable des Grecs, il est comme la terre infiniment plate de mon jeune fils, terre plate que l’on peut, elle aussi, très bien imaginer, sur quoi l’on peut infiniment disserter, comme l’a fait, par exemple, la philosophie arabe. Mais qu’est-ce que cela prouve ? On a aussi beaucoup disserté sur les fées.

Les mesures de l’âge du monde

Et ici je m’en vais, s’il vous plaît, faire comme Galilée. En pointant pour la première fois sa lunette vers le ciel, Galilée découvrit, je l’ai dit, que celui-ci était aussi sublunaire que notre misérable Terre : il y avait des montagnes sur la Lune, des taches sur le Soleil, etc. Il le dit. On lui rétorqua que c’était impossible, absurde, blasphématoire. Un de ses disciples, qui était jésuite, se fit remettre à sa place par son supérieur, lequel lui rappela, à propos des taches du Soleil, qu’il ne saurait exister d’opinion plus erronée que celle « qui met de l’or dure dans l’œil du monde, établi par Dieu pour être le flambeau de l’ Univers ».

A tous ceux-là, Galilée se bornait à répondre, modestement : « Veuillez, je vous prie, mettre votre œil devant cet oculaire, et me dire ce que vous y voyez. »

Je m’en vais donc demander à l’observation astronomique la valeur exacte de ce « toujours » qui voudrait glisser l’éternité sous notre porte.

Il existe nombre de moyens, tous différents et n’ayant aucun rapport entre eux, de rechercher dans le ciel des témoignages mesurables de son âge.

Première mesure : l’âge des étoiles

On pourrait appeler le premier de ces moyens l’« arbre dans la forêt ». Il est très facile, en se promenant dans une forêt, d’obtenir en quelques instants une image exacte de la vie complète d’un arbre, quoique celle-ci puisse couvrir dix fois la vie d’un homme. La forêt nous offre en effet des arbres de tous âges, depuis le gland du chêne non germé jusqu’au géant décrépit qu’abattra le premier orage.

Le ciel est une forêt d’astres de tous genres et de tous âges, qui nous montrent toutes les étapes de la vie d’une étoile. Cela étant, quel âge ont les plus anciennes étoiles ? Ce sont celles des amas globulaires. Réponse dans les quinze milliards d’années.

Mais l’âge du plus vieil arbre n’est pas forcément celui de la forêt, puisque la forêt survit à ses arbres qui se renouvellent sans cesse. Cependant les étoiles des amas globulaires sont très stables. Elles vivront encore, pour la plupart, des dizaines de milliards d’années. Alors, comment expliquer que leur âge maximal actuellement observé n’est que d’une quinzaine de milliards d’années ? Réponse : avant elles, en fait d’astres, il n’y avait rien. Les étoiles, qui peuvent vivre cinquante milliards d’années et plus et qui sont les plus anciennes de l’univers, n’en ont que quinze. Il faut donc bien que l’univers ne date que d’une quinzaine de milliards d’années.

Seconde mesure : la formation d’éléments lourds

Deuxième test, que j’appellerai « test de l’humus » : si la forêt est très ancienne, la couche d’humus est très épaisse. En mesurant la production annuelle d’humus et en la comparant à la couche existante, je peux me faire une idée de l’âge de la forêt.

L’univers en évolution transforme son hydrogène en hélium, puis en éléments lourds (métaux et métalloïdes). En classant et en dénombrant les étoiles d’après leur composition et par différents autres moyens plus généraux, on arrive très simplement à évaluer la quantité actuelle d’éléments lourds, d’hélium et d’hydrogène. On obtient aussi ces chiffres par d’autres méthodes plus directes. Toutes, quoique totalement différentes, donnent le même résultat : l’univers est composé pour 92 % d’hydrogène, pour 8 % d’hélium et pour une trace infime (de l’ordre de 1 0/00) d’éléments lourds.

Au taux actuel de formation des éléments lourds, cela représente un temps dévolution d’une quinzaine de milliards d’années. Encore une fois.

Mais cette mesure nous apprend quelque chose de plus étant donné que l’évolution normale de l’univers tend à produire des éléments lourds à partir de l’hydrogène et de l’hélium, le fait que ces éléments lourds n’existent qu’à l’état de traces et que 92 % de la masse de l’univers soient de l’hydrogène montre que l’univers actuel est encore extraordinairement jeune. Nous sommes comme devant une forêt montrant des milliards de graines parsemant un sol n’ayant que des traces d’humus, avec encore peu de graines germées et seulement une part infime d’entre elles parvenues à l’âge d’arbres.

Troisième mesure : le ciel lointain

Troisième test, que j’appellerai « test des vieilles photos ». Si nous pouvons nous procurer de très vieilles photos de la forêt, nous pourrons, connaissant leurs dates respectives, retracer l’histoire de la forêt.

Pour avoir des photos de plus en plus anciennes de l’univers, il suffit de le regarder de plus en plus loin. En regardant à une distance d’un milliard d’années-lumière, on le voit tel qu’il était il y a un milliard d’années, et ainsi de suite.

Ces vieilles photos données par le ciel lointain confirment que l’univers est très jeune, quoiqu’il ait énormément changé. Par exemple, les quasars n’existent plus dans l’univers contemporain. Ce sont des phénomènes qu’on n’aperçoit que très loin, donc dans un passé très lointain.

Quatrième mesure : le rougissement des astres

Un quatrième test est fourni par le rougissement des spectres lointains : plus un astre est lointain, plus il est rouge. On sait que cela s’interprète par la théorie de l’expansion de l’univers, lequel est en état d’explosion. Quand on mesure cette expansion, on constate qu’il y a une quinzaine de milliards d’années toute la matière de l’univers se trouvait rassemblée en un seul point. Et avant ? Il n’y a pas d’« avant ». Ce test est particulièrement saisissant en ce qui concerne le « toujours » : il en décrit l’origine dans le passé, c’est le big bang, ou grand boum.

Cinquième mesure : le rayonnement thermique

Un cinquième test est donné par la mesure du rayonnement thermique isotrope. Sans entrer dans le détail, le calcul montre que, s’il y a eu un grand boum initial, alors l’espace doit en garder la trace sous la forme d’un rayonnement thermique isotrope, de 3° Kelvin. Cet improbable rayonnement a été découvert. Il existe, exactement conforme à la prévision exigée par l’hypothèse d’un grand boum explosant il y a une quinzaine de milliards d’années.

Inexorablement, le cosmos s’effondre

Quand j’entre dans une forêt, son immobilité m’écrase.  J’y vois l’image de l’éternité. C’est bien cette éternité que de tout temps y ont cherchée et trouvée les saints hommes faisant retraite, les anachorètes, les sages. C’est cette éternité que symbolise l’immobile océan des arbres dans la poésie celtique, où des chevaliers de rêve errent en quête du Graal.

La forêt, pourtant, est caduque, comme l’homme. Elle s’effondre, mais si lentement que notre regard myope la croit immobile. Eh bien, avec encore infiniment plus de lenteur, mais inexorablement, le cosmos aussi s’effondre. Il est né il y a une quinzaine de milliards d’années d’une explosion, et depuis ne cesse de s’effondrer. Seulement, il s’effondre vers le haut, comme un informe tas de pierres qui, en explosant, retomberait palais. Voilà ce que la science de ces dernières années nous a appris et dont ne pouvaient se douter ni les Grecs ni les hommes du début du XXe siècle.

Inexorablement, depuis le big bang originel, tout événement nouveau marque un pas en direction de la vie et de la pensée. Toute l’évolution galactique et stellaire tend à faire apparaître les étoiles à éléments lourds ; toutes les étoiles à éléments lourds tendent à faire des planètes ; toutes les planètes tendent vers un type moyen terrestre. Et la géologie constate que la vie est apparue sur la Terre aussitôt qu’elle y fut possible, apparemment sans attendre un siècle, comme si la vie était un maillon longuement mûri et prémédité vers le but assigné à toute chose depuis les origines. Si l’on ajoute à ce tableau le fait que l’hominisation est observable depuis les origines de la vie, on est bien obligé de conclure que l’univers tout entier, depuis sa naissance, tend vers l’homme.

L’univers tend vers l’homme

L’univers tend vers l’homme. Mais l’homme est-il le but de l’univers ? Ce n’est pas pareil ! L’enfance tend vers la jeunesse. Mais la jeunesse est-elle l’achèvement ? Non. L’homme n’est pas la jeunesse du monde. Il n’en est peut-être même pas encore l’enfance. Sur un diagramme de Hertzsprung-Russel faisant apparaître l’espérance de vie des étoiles en fonction de leurs caractéristiques, on voit des espérances de vie de plus de cinquante milliards d’années, dix fois plus que l’âge du Soleil et de la Terre ! En fait, on ne voit pas de limite à l’avenir, alors que le passé, au-delà de (ou avant) quinze milliards d’années, cesse d’être, n’est pas, n’a « jamais » été ! Si nous nous rappelons que nous sommes sortis de l’animalité en quelques centaines de milliers d’années à peine et que la science ne date que de quatre siècles, ces cinquante milliards d’années ouverts devant nous donnent le vertige. L’avenir est un gouffre.

« Nous entrons dans l’avenir à reculons »

C’est sur ce gouffre que je me penche. Quel est-il ? Je dis premièrement que la question n’est pas vaine. Car si par une voie quelconque nous arrivions à nous faire une idée du futur, tout le sens du présent s’en trouverait changé. Ce n’est pas rien que de savoir pourquoi l’on aime, l’on souffre, l’on vieillit, l’on meurt.

Le désenchantement matérialiste naît de son absence d’avenir. Je dis ensuite que cette question n’est pas davantage chimérique, car la science cosmologique et l’ensemble des faits d’évolution que je viens d’évoquer donnent son vrai sens au mot de Valéry : « Nous entrons dans l’avenir à reculons. » A reculons, certes, parce que notre regard ne porte que sur le passé et que nous ne pouvons connaître que lui directement. Mais surtout (et ici je me désespère, je l’avoue, de n’avoir jamais su trouver une expression fulgurante à cette fulgurante révélation jetée à notre face par la science récente), mais surtout parce que de voir d’où nous venons nous dit où nous allons. Essayons de comprendre cela.

La genèse d’une étoile de type solaire est une chose longue, complexe, pleine de rebondissements, et qui part de très loin. A l’origine, je l’ai dit, tout n’est qu’hydrogène. Or à mesure que les événements se succèdent dans l’espace céleste, et cela dès le début, on voit ces événements évoluer dans un sens, toujours le même, celui qui aboutit, après des milliards d’années, à la formation de l’étoile, comme si elle était le but assigné à la machine cosmique. Un but ? Mot énorme ! Mot naguère encore hérétique et maudit ! Et cependant les substances les plus abondantes dans une telle étoile de type polaire sont, dans l’ordre, l’hydrogène, l’hélium, le carbone, l’azote et l’oxygène. A l’exception près de l’hélium, qui joue un rôle particulier dans la combustion, l’étoile a donc déjà la formule générale des corps vivants. Moi aussi, je suis fait essentiellement d’hydrogène, de carbone, d’azote et d’oxygène. Autrement dit, encore une fois, tout se passe comme si l’immense alchimie cosmique tendait, inexorablement, à faire apparaître les éléments de la vie. Eh bien, il se trouve que c’est précisément à cet instant-là, quand le tableau chimique de la vie est obtenu dans l’étoile, que celle-ci se met à enfanter un système planétaire.

Les datations, notamment obtenues grâce à l’astronautique, montrent que la formation du système solaire avec ses planètes précède tout juste l’apparition de la vie sur la Terre. Comme je l’indiquais plus haut, la vie n’a pas attendu. Elle est apparue aussitôt, avec la même patiente hâte que tous les événements qui l’avaient préparée. Les planètes datent de quatre milliards d’années, les plus anciennes traces de vie de trois milliards huit cents millions d’années. Et l’on sait qu’aussitôt apparue, la vie s’est mise à évoluer de plus en plus vite dans le sens de la complexité.

L’homme n’est plus le centre du monde mais…

Quand donc, en imitant Galilée, on regarde dans la lunette, c’est bien le passé seulement que l’on voit. Mais un passé limité et obstinément orienté. Si incompréhensible que cela soit, notre monde a commencé, puis a évolué vers la vie et la pensée comme un œuf en couveuse. C’est ainsi que les choses apparaissent à l’observation. Cela ne découle d’aucun raisonnement, cela n’implique aucune hypothèse, aucun système. C’est ainsi, tout simplement. C’est à cela qu’il faut adapter ses théories et ses croyances, si l’on tient à en avoir. Toute idéologie qui suppose autre chose est dans l’erreur. Elle se heurte aux faits, elle les nie, elle est donc promise au sort des rêveries sans fondement.

Cette analyse, ou plutôt cette description nous montre en particulier que tout système centré sur l’homme est un leurre, une illusion de myope. Étant donné que l’évolution n’a pas cessé, qu’elle se poursuit ici, sur la Terre, sous le nom d’histoire, l’homme ne saurait être au centre de rien. L’homme n’est que le sommet provisoire d’une évolution locale, celle de la Terre. L’aberration de notre temps, monstrueuse à la vérité parce qu’elle est inexcusable, c’est de ne pas voir que le propre de l’humain est de pointer vers le surhumain. L’univers est bien, comme lavait dit Bergson, une machine à fabriquer des dieux : voilà pourquoi l’histoire s’accélère. Elle a hâte de franchir l’homme, ce chaînon. Je crois que le vide dont nous souffrons présentement a une signification cosmique, universelle. L’angoisse qui pèse sur nous naît de notre inaptitude à n’être que des hommes. L’homme est une légende. Dans les pays où l’esprit n’est plus asservi aux seules tâches du salut corporel, il ne sait quoi inventer pour échapper à sa destinée surhumaine. C’était si simple d’être le roi des animaux ! Trop tard. Le souffle du big bang continue de résonner dans l’immensité de l’espace-temps. Il nous pousse au-delà de nous-mêmes, vers I’inconcevable. Mais de cet inconcevable, du moins, pouvons-nous dire quelque chose : c’est le signe plus. Notre futur c’est davantage de conscience, davantage d’intelligence, davantage d’amour.

Cela, c’est sûr. Ou alors, c’est un passé de quinze milliards d’années qui se trouverait soudain démenti.

Quand on a une fois, une seule, pénétré au cœur de ces faits, tout paraît changé. Le présent prend un autre sens. On ne cesse de découvrir en lui les promesses du futur. La vie et la mort personnelles sont rétablies dans ce qu’elles sont réellement : des péripéties.

J’ai écrit précédemment que l’angoisse du matérialisme naît de son absence d’avenir. Et en effet, quel sens accorder à la vie fugitive de l’homme dans un monde éternel ? Quelle valeur ? Nous ne pouvions espérer de la science nulle révélation plus bouleversante que celle-ci : le monde n’est pas éternel, il est un travail qui s’accomplit, qui s’achemine vers un but. Ce travail a commencé et s’est développé jusqu’à nous en laissant des traces que la science décrypte. Tout donne à penser qu’ailleurs, dans l’environnement des étoiles plus anciennes que le Soleil, l’immense et mystérieux projet des choses est plus avancé qu’ici. Nous ne sommes pas seuls. La condition surhumaine où nous courons existe déjà ailleurs. Notre aventure a une signification, elle s’inscrit dans un dessein.

Et nous savons que ce dessein est bon, puisque c’est l’homme, dernier produit de cet enfantement, qui a lui-même produit toutes les valeurs morales. Elles étaient donc inscrites dans le Grand Dessein. Elles sont un de ses buts. « Tu ne douterais pas de moi sans l’esprit que patiemment je t’ai créé. C’est Moi, dit la Pensée antérieure à toutes choses, c’est Moi qu’en doutant tu attestes. »

A. M.

Bibliographie : les données scientifiques sur lesquelles se fonde cet article sont dans tous les traités de cosmologie, dont le plus complet est celui de D.W Sciama : Modern Cosmology (Cambridge University Press, 1971). D.W. Sciama est professeur de physique à l’université d’Oxford (All Souls College).


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