Robert Linssen : Le grand fleuve au-delà de la vie et de la mort physiques


20 Jan 2009

(Revue Être Libre, Numéro 332, Mai-Septembre 1995)

Le problème de la mort a de tout temps suggéré des hypothèses contradictoires chez l’être humain. Ces hypothèses sont le reflet des croyances, conscientes ou inconscientes, ou des espoirs de ceux qui les émettent. Pour les uns, la mort physique résulte d’une loi universelle d’impermanence liée à tout assemblage ou agrégat d’éléments. Ces agrégats sont inéluctablement destinés à la dissolution des éléments matériels qui se sont associés pour les former. Pour les autres, le corps physique ne constitue que la partie matérielle d’un ensemble d’énergies réparties en différents niveaux ou dimensions. Parmi ces derniers se situeraient les niveaux ou dimensions psychiques et spirituels. La place nous manque ici pour commenter le bien-fondé ou l’extravagance de cette dernière question. De vastes interrogations se posent concernant notre approche des faits de la vie et de la mort dans leurs rapports multiples.

Toujours est-il que le XXe siècle a été le théâtre d’une convergence exceptionnelle entre, d’une part, les données de l’expérience des mystiques anciennes les plus dépouillées, et, d’autre part, l’ampleur de l’exploration des sciences et plus spécialement de la nouvelle physique quantique.

Cette dernière nous révèle la nature spirituelle des ultimes profondeurs du monde matériel. Celui-ci se révèle être la partie la plus extérieure d’un univers intérieur dont il émane. Considérée globalement, l’apparente dualité « esprit-matière » ou « vie et mort » cède la place à celle d’un fleuve immense de recréation intemporelle. David Bohm l’appelait souvent l’« holomouvement ». Dans notre commentaire, nous utilisons l’expression « holomouvement-conscience-amour »… Mais, nous devons en convenir, aucune expression empruntée au langage verbal qui nous est familier ne convient. Seul s’impose à nous le Silence dans son irremplaçable plénitude.

Une priorité s’impose à nous. C’est celle d’une vision unitaire du Fleuve universel de vie et de mort qui nous englobe et nous domine. Ce fait ne nous autorise pas à en passer un autre sous silence : celui de la mort physique, à laquelle personne n’échappe. De toute évidence, l’identification exclusive au corps physique résultant de la vision fragmentaire de la pensée donne au fait de la mort un caractère douloureux et souvent dramatique.

La prise de conscience de ce climat dramatique a provoqué l’émergence de groupes d’études formés de médecins et de divers investigateurs scientifiques sérieux. Ceux-ci se sont répartis en différents endroits du monde et s’efforcent d’examiner profondément les cas de personnes qui, après avoir été considérées comme cliniquement décédées, ont « réintégré» leur corps physique. Les témoignages de ces « rescapés » ont été analysés par les spécialistes en la matière et comportent de nombreuses similitudes. Celles-ci sont dignes d’intérêt.

Afin d’aider nos lecteurs, nous reproduisons ici une partie de ces intéressantes révélations dont l’ensemble a été publié dans le numéro 25 de la revue française  « Troisième millénaire », avec la collaboration de Brigitte Dutheil et du docteur Régis Dutheil, ainsi que celle du docteur Jean-Louis Siémons. Ceux-ci sont membres de l’Association internationale pour les Etudes aux Frontières de la Mort.

SCHEMA TYPE DES ONZE PHASES DE LA NDE selon les docteurs MOODY, SABOM et RING

– Phase 1 : impossibilité de communiquer avec l’extérieur mais persistance des sensations, audition du verdict de mort.

– Phase 2: impression de paix et de bien-être, suppression de toute souffrance physique ou morale.

– Phase 3 : sortie hors du corps qui s’accompagne d’un changement complet de perspective. (…).

– Phase 5 : entrée dans une zone obscure souvent associée à l’image d’un tunnel. (…).

– Phase 6: rencontre dans le tunnel d’autres êtres qui prennent la plupart du temps l’aspect de proches décédés du sujet et viennent accueillir et guider le témoin.

– Phase 7: entrée dans une zone de lumière intense, une lumière d’une autre nature que celle à laquelle nous sommes habitués, une lumière blanc-jaune qui n’éblouit pas, tout en donnant à toute chose une coloration intense.

– Phase 8 : cette lumière est associée à une présence d’amour intense parfois identifiée à un être de lumière et d’amour dans laquelle le sujet se fond.

– Phase 9: le panorama de vie. L’être de lumière incite le témoin à se remémorer tous les événements de sa vie, à en dresser le bilan. La caractéristique de ce panorama, c’est qu’il est extrêmement détaillé (les moindres scènes de la vie sont passées en revue) tout en étant très rapide. Passé, présent et parfois futur y semblent confondus en une sorte d’instantanéité.

– Phase 10 : le sujet a l’impression de se heurter à une limite infranchissable, parfois matérialisée par l’image d’une barrière, d’une rivière.

– Phase 11 : le sujet réintègre son corps de manière souvent brutale et reprend « conscience ».

VERS UN MONDE « GONFLE OU SOUFFLE »

La présentation des énergies psychiques et leurs diverses transformations au cours de la période qui suit la cessation de notre vie physique n’est pas aisée par l’emploi du langage verbal qui nous est familier.

Partant du monde matériel où s’était déroulée notre vie ordinaire, nos activités psychiques vont se longer dans une dimension complètement différente de nos valeurs de temps, d’espace, de solidité. Le but de cet exposé est moins la présentation des différentes étapes d’un voyage intérieur qu’un message de confiance et de sérénité.

Nous souhaitons orienter le lecteur vers la compréhension des énergies psychiques formant la contrepartie d’un corps physique et de l’univers matériel auquel il s’est complètement identifié. Ceci lui permettra de comprendre et de vivre la nature spirituelle de sa véritable nature. Cette vision lui révélera, qu’en fait, il n’est que « conscience-amour holomouvement-lumière » formant l’essence unique des êtres et des choses.

Nous voici déjà en présence d’une des difficultés résultant de l’usage du langage verbal familier pour évoquer la Réalité vivante échappant à toute possibilité de représentation mentale. Son vécu exige le silence de la pensée ainsi qu’une qualité d’écoute intérieure libérée des habitudes de l’ego.

Il y a donc lieu d’insister sur l’importance d’un changement d’approche intérieure complet de notre propre intériorité et du monde. En premier lieu, il est indispensable de prendre conscience du caractère « soufflé » ou « gonflé » de la matière tant dans ses apparences familières que dans ses rapports réels avec l’infiniment petit des mondes quantiques et subquantiques.

La prise de conscience de l’importante différence de grandeur, de volume de la matière qui nous est familière par rapport à la minutie, la délicatesse des milieux quantiques et subquantiques nous fait mieux comprendre le sens des déclarations de notre regretté Carlo Suarès. Celui-ci considère que l’espèce humaine est empreinte d’une lourdeur et d’une maladresse inhérentes au pachydermisme de notre structure corporelle. Seules, peut-être, la finesse et la haute sensibilité de nos cellules cérébrales pourraient nous délivrer de ce pachydermisme par l’exercice de leur haute possibilité de sensibilité spirituelle.

Le caractère « soufflé » ou « gonflé » de la totalité de l’univers matériel n’a rien de théorique. C’est un fait évident dont la considération n’a que peu d’importance aux yeux de l’Eveillé, car il s’insère dans l’évidence d’un rêve collectif. Mais cette « vision pénétrante » n’est pas encore réalisée par le « commun des mortels ».

Il n’est pas inutile de rappeler à l’attention de la plupart d’entre nous le fait de l’expansion de l’univers. Celui-ci n’est pas en expansion « dans » l’espace. Il crée l’espace par un processus d’expansion considérable depuis plusieurs dizaines de milliards d’années.

Telles sont les raisons pour lesquelles le physicien David Bohm déclare que chaque centimètre cube de l’atmosphère terrestre ou des vides apparents des espaces interplanétaires ou intergalactiques n’est pas un néant. Ce petit volume contient une énergie énorme indissociable de la pression considérable de l’expansion universelle. En fait, aucun « vide » n’existe entre les planètes, étoiles ou galaxies de l’univers manifesté. Celui-ci est réellement « monobloc » et constitue le corps d’un seul et même vivant. Chaque être humain en est un membre.

Il ne nous semble pas inutile d’exposer plus en détail ce que nous comprenons exactement lorsque nous évoquons le caractère « soufflé » ou « gonflé » de la matière et quelles sont les implications de cette façon de « voir ». Celle-ci se rapprocherait d’ailleurs beaucoup plus d’une façon de « sentir » ou de nous sensibiliser aux aspects psychiques et spirituels de notre intériorité.

Les enseignements des anciennes mystiques, tant orientales qu’occidentales déclaraient fréquemment que la « vision pénétrante » ne passait pas par le cerveau. Krishnamurti (1895-1986) n’a cessé d’évoquer l’impossibilité complète dans laquelle se trouve le mental lors de ses tentatives d’atteinte du niveau spirituel.

Les enseignements de ces Maîtres de l’Eveil évoquent cependant l’existence d’un « toucher psychique » direct du cœur, mille fois plus pénétrant que les yeux physiques. Ce « toucher » nous révèle le caractère substantiel des champs d’énergies psychiques formés par nos activités mentales et émotionnelles. Celles-ci forment l’inconscient collectif. C’est dans celui-ci que se sont déposés les déchets des milliards de mémoires des morts et des vivants du passé et du présent de l’univers manifesté. Ces champs ont été et sont encore parmi les énergies psychiques fondamentales ayant présidé à l’évolution des espèces du monde manifesté. Ainsi que le déclare Sri Aurobindo, « la mémoire fut une aide mais suivant le degré de maturation réalisé par le méditant, elle peut devenir une « entrave ».

Nous avons précédemment évoqué l’aspect « gonflé » de la matière. Peut-être serait-il aussi nécessaire d’insister sur l’énorme réduction de volume des éléments du monde quantique par rapport au volume des molécules. Afin d’illustrer l’importance de ce rapport, nous donnons à l’ensemble des champs ou particules du monde quantique l’aspect de micro-champs ou microbulles.

Pour cela, imaginons quelques instants que la pièce où nous nous trouvons ne comporte qu’une fenêtre et que celle-ci nous est cachée par un épais volet. Celui-ci ne laisse passer que quelques filaments de lumière. En étant très attentifs, il nous serait possible d’observer de minuscules poussières circulant en tous sens. Les « microbulles » qui véhiculent les informations quantiques ou subquantiques ont pour volume le milliardième de milliardième de chacune de ces poussières. A ce niveau, nous sommes enfin au niveau ultime du monde manifesté. Selon la théorie de David Bohm sur les « informations actives » se situant dans l’espace des « variables cachées », elles se situent à la limite extrême du « signifiant » dans des dimensions se situant entre 0,1 cm–17 et 0,1 cm-33. Ceci représente un milliardième de milliardième du volume des poussières que nous rendent visibles les filets de lumière ayant traversé le volet masquant  la fenêtre devant éclairer notre chambre.

VERS CE QUE NOUS SOMMES
Nous supposons que le lecteur aura pris conscience du contraste existant entre l’échelle d’observation commune vécue dans la vie quotidienne et l’infiniment petit de ce que nous sommes réellement aux niveaux quantiques et subquantiques. Il n’est donc pas nécessaire d’imaginer quoi que ce soit parce qu’un tel processus ne peut que faire réapparaître des clichés mentaux résiduels empruntés au « connu ». C’est ici que se révèle l’importance fondamentale d’une complète libération du « connu » continuellement évoquée par Krishnamurti et les maîtres du Ch’an.

Le silence intérieur parfait réalisé par les Eveillés avec lesquels j’ai vécu permet à la contrepartie psychique de nos cellules cérébrales de se libérer de l’emprise du passé afin d’être d’instant en instant disponibles au renouvellement créateur de la « Méditation universelle ». Aux profondeurs de l’univers manifesté, la « Méditation de l’univers » est une recréation vertigineuse hors des atteintes de la pensée. Ensuite, cette recréation est à « sens unique ».

Du point de vue pratique, n’imaginons rien, n’attendons rien. Nous sommes englobés dans le Fleuve universel de « Lumière conscience-amour-holomouvement » et ces mots, empruntés au langage verbal familier sont peut-être superflus… A moins qu’ils ne soient pas écoutés par la pensée mais par le cœur. La « vision pénétrante » passe par le cœur et non par le cerveau. Des Eveillés, tels que Ramana Maharshi, Sri Nisargadatta, Krishnamurti, Jean Klein, y font fréquemment allusion.

Il s’agit d’une perception directe, résultant d’un « toucher intérieur ». Celui-ci n’est autre qu’une faculté de toucher psychique permettant de nous sensibiliser à la substantialité des champs psychiques d’une façon semblable à la faculté du toucher physique. Ce dernier nous permet d’éprouver l’apparente solidité de la matière physique. Rappelons ici que la nouvelle physique enseigne que seuls les champs sont substantiels.

La faculté naturelle du toucher intérieur nous permet — sans avoir recours à l’usage des yeux physiques — de réaliser un contact précis de la substantialité des champs psychiques et spirituels. Cette approche naturelle s’est réalisée depuis l’antiquité par les Eveillés, connus ou inconnus. Elle n’est cependant pour la plupart, qu’un incident de parcours sans importance.

Il est néanmoins intéressant de souligner le fait que les anciennes traditions mystiques et, plus près de nous, les équipes médicales d’accompagnement d’êtres humains destinés à la séparation du corps physique, soulignent unanimement l’existence d’un voyage psychique lors de la séparation de la vie physique. Les rapports rédigés par des personnes déclarées cliniquement « mortes » mais « ré-intégrant » le corps physique contiennent des descriptions identiques. Ces descriptions relatent l’existence d’un voyage intérieur au cours duquel les énergies psychiques ou « champs d’informations de mémoires » sont absorbés par un tunnel minuscule. Au cours de la traversée de ce mini-tunnel, nous serions absorbés par une force aussi puissante qu’irrésistible. Ce processus d’absorbation se rapproche de l’attraction également irrésistible des « trous noirs » du macrocosme. Ceux-ci exercent une force d’attraction à laquelle rien ne  résiste, y compris les photons eux-mêmes.

C’est ici qu’il convient de rappeler l’énorme contraste existant entre le volume des objets qui nous sont familiers et les microbulles de milieux quantiques et subquantiques. Le tourbillon et l’impression de vitesse vertigineuse ou de succion proviendraient de la différence entre l’état « soufflé » ou « gonflé » de la matière et l’état naturel des mondes quantiques et subquantiques.

Il y aurait lieu de signaler les différences dans la façon dont la traversée dans le « mini-tunnel » s’effectue. Ces différences sont liées au degré de maturation psychique ou spirituelle des « pseudo-décédés ». En revanche, elles ne concernent pas les êtres qui, tout en vivant dans le monde physique, se sont totalement libérés de l’identification au corps matériel ainsi qu’aux images de l’ego. Ils se sont libérés de l’emprise du rêve collectif et la conscience en eux s’est libérée des contenus qui masquaient son infinitude et sa félicité.

Le voyage dans le « mini-tunnel » évoqué dans les déclarations faites aux médecins ou assistants N.D.E. ou IAND concernent les personnes liées par un grand degré d’attachement aux corps, aux conjoints, famille, parents, enfants, monde matériel. L’absence totale d’information, l’indifférence ou l’ignorance entraînent une identification excessive aux corps et objets du monde extérieur. Celle-ci engendre des « champs » psychiques enfermant celui qui les a créé. L’ensemble de ces « champs » résiduels forment ce que Krishnamurti appelle « l’égo de l’humanité ». Ses contenus sont en majorité négatifs et nous en subissons inconsciemment les influences par une osmose physique.

Les traditions mystiques enseignent que la majorité des êtres humains sont limités par leur attachement au passé au moment ou se termine leur « voyage » intérieur, ils effleurent un domaine d’une beauté et d’une brillance telles qu’ils sont pris d’effroi et refusent la plénitude de la « lumière-conscience-amour » pour laquelle ils n’ont pas encore réalisé l’ouverture intérieure nécessaire.

En bref, tout en approchant du « retour chez soi » évoqué dans les traditions mystiques anciennes, ils s’approchent de plus en plus de la libération de leurs servitudes. Cependant, durant la longue époque de ce rêve, le Grand Fleuve cosmique renouvelle ses eaux créatrices dans l’holomouvement de sa béatitude. Là est le mystère paradoxal de la méditation toujours neuve de l’Océan universel qui est ce que nous sommes réellement, quelle que soient les situations dans lesquelles notre égarement provisoire nous a plongé.

Mais la redécouverte de CE que nous n’avons jamais cessé d’être contient une lumière, un amour et une béatitude qui effacent irrésistiblement les souvenirs d’un rêve qui n’a aucune réalité.