M. M. Davy : Le guru


16 Mar 2010

(Revue Yoga Énergie. No 1. Janvier-Février-Mars 1980)

Les Écritures sacrées l’affirment : « Tout ce qui est caché doit être découvert » (Luc XII, 2), or le « secret est entouré d’un voile » (Isaïe IV, 5). Au sein de sa solitude, l’homme est-il capable de recevoir la révélation du mystère ? Doit-il être orienté par quelqu’un qui a déjà fait l’expérience d’un chemin conduisant vers la libération ? Telle est la question que tout commençant se pose et que tout progressant agite en lui avec plus ou moins d’angoisse…

LES CHEMINS

Dans une ville qui lui est inconnue, le voyageur peut demander son itinéraire ; sur l’autoroute, les panneaux le renseignent. Il n’a pas à s’inquiéter. Le train ou l’avion l’emportent vers une destination précise. Seule l’inattention pourrait lui faire commettre une erreur de parcours. Il n’a qu’à suivre les renseignements donnés et il accomplira son voyage le corps et l’esprit dispos et relaxés.

Dans l’ordre de l’intériorité, le voyageur du dedans tente une aventure. Les chemins sont multiples et le voici hésitant. Il cherche et il tâtonne. Il y a bien des livres qui lui indiquent des recettes, dénoncent les pièges, parlent avec prolixité des bienfaits de tel ou tel engagement. Il lui faut établir un choix au sein de l’abondance livresque. Celle-ci risque de lui faire éprouver un certain vertige. Comment distinguer la paille du grain, l’erreur de ce qui est valable, la voie qui lui convient de celle qui risquerait de l’égarer ? En dehors des ouvrages spécialisés, les donneurs de conseils sont nombreux et s’abandonnent à la publicité. Il leur faut vanter leurs marchandises pour faire recette, non seulement au plan financier mais afin de capter les naïfs et remplir les rangs des groupes et des sectes qu’ils représentent. Dans l’ordre spirituel, les échoppiers sont aussi nombreux que les marchands de souvenirs résidant dans les lieux de pèlerinage ; avec audace, les charlatans guettent leurs proies comme les chats, les souris.

Les métaphysiques et les religions sont autant de chemins. Le malheur serait de n’en distinguer que l’extériorité, de subir un blocage du fait d’une religion reçue par héritage et dont on n’a pas dépassé le niveau infantile. Le risque du chercheur, qui tente l’aventure intérieure, est de fixer les apparences des croyants et d’en ressentir une immense déception. D’où les réactions antireligieuses qui s’expliquent aisément sans pour autant se justifier car il convient de dépasser la religion vécue au niveau psychique, celle-ci ne conduit jamais à la libération véritable. Réalisée dans l’ordre du pneuma, c’est-à-dire dans l’esprit, la vraie religion est rarement vécue. Cependant, elle pourrait constituer une voie royale. Les mystiques ou plus exactement les amants du mystère, sont autant de témoins irrécusables. Ils appartiennent aux diverses religions. L’important serait de les découvrir dans le passé et le présent.

Pour éviter les méandres susceptibles de faire perdre du temps et de l’énergie, le mieux serait sans doute de trouver un Maître capable de donner un enseignement permettant peu à peu à celui qui l’écoute de s’assumer et de ne plus en avoir besoin, sinon très rarement, lors des moments de crise, quand l’ombre et la lumière s’affrontent et que les doutes jaillissent dans l’espace du dedans.

LE DISCIPLE ET LE MAÎTRE

Avant de rêver d’avoir un Maître et de le chercher en Occident ou en Orient, l’essentiel consiste à devenir capable d’acquérir les qualités d’un disciple. N’est pas disciple qui veut. Le devenir suppose la capacité de discerner en soi-même les motivations d’un tel souhait. Désirer attirer l’attention sur soi-même, de trouver une oreille susceptible d’entendre et de répondre aux problèmes qu’on se pose, sont là et nous le savons tous des raisons insuffisantes. Le cri de l’homme qui demande un Maître est comparable à celui du voyageur égaré dans un désert qui appelle de tout son être la présence d’un puits car il succombe de soif. Il est toujours dit que lorsque le disciple est prêt à l’accueillir le Maître se présente. La réponse est donnée suivant l’intensité de l’appel.

Chaque homme a son climat, ses racines, ses gènes et son langage. Mieux vaut trouver un Maître dans sa propre tradition qu’un guru appartenant à une formation différente. Toutefois, il est possible de ne pas retenir l’origine d’un guru, car si les chemins sont divers, unique se trouve le banquet auquel les chercheurs sont invités au terme de leur route.

Hier, les différentes Églises chrétiennes envoyaient en Asie et en Afrique des missionnaires. Ceux-ci étaient chargés de diffuser le message du Christ. Souvent, d’une façon inconsciente dans ses effets, ils bouleversaient les coutumes, les mœurs des indigènes, ne respectant pas leurs usages et leurs croyances. Les conséquences d’une telle attitude risquaient d’apporter un malaise et de détériorer les consciences. Aujourd’hui, les swamis, les sages de l’Extrême-Orient envahissent l’Europe et installent des ashrams. Des jeunes gens agnostiques ou de formation chrétienne deviennent moines ou nonnes. Sous la pression de certains maîtres, d’autres adhèrent à une métaphysique qui, initialement, leur est étrangère. Le plus souvent, les sages d’Extrême-Orient sont privés de tout sectarisme et laissent évoluer leurs disciples en tenant compte de leurs racines.

L’Oriental est moins possessif que l’Occidental. Ce dernier dira volontiers « mon Maître » comme on dit « mon mari », « ma femme » ou encore « mon chien ». Il fera facilement un transfert sur son guru, jalousant les autres disciples qui lui semblent plus favorisés que lui. Un Maître occidental, en raison du culte de la personne, tend souvent à privilégier un de ses disciples et les motifs de ce privilège ne sont pas toujours avouables au grand jour. Psychique, il risque de ne pas liquider le transfert sous prétexte de ne pas peiner son « élève », et le transfert qu’il partage s’éternise dans la confusion. Par tempérament, l’Oriental sera plus dégagé et, de ce fait, plus fructueux. Mais l’Oriental en Occident ne manque pas de s’occidentaliser à cet égard, et cela rapidement.

L’ENSEIGNEMENT DU GURU

Le guru a pour fonction d’orienter et de conduire à l’éveil. Il tend un miroir et le disciple peut se voir avec sa lumière et son ombre, et cela sans qu’un jugement d’ordre moral préside à cette prise de conscience. Il va apprivoiser son ombre et l’intégrer sans pour autant la maudire en se culpabilisant.

Mis sur les rails par un Maître, le disciple progresse. Nombreux au départ, ses problèmes s’estompent, et ses questions disparaissent peu à peu. Le labeur du disciple consiste à déployer sa connaissance et son amour universel par un constant creusement. Le Maître est vigilant, il encourage son disciple, le protège, dénonce les périls de son aventure intérieure, les illusions de ses progrès. La maturation est lente. Le nourrisson a besoin de chaleur et de soins, il les lui prodigue. Devient-il capable de marcher, il lui laisse faire ses premiers pas sans s’irriter des chutes qui, passagèrement, le blessent. Est-il adolescent, le vrai guru encourage son disciple à devenir autonome, sinon il ne sera jamais adulte. Que d’hommes ont besoin d’être constamment « maternés » par leur mère, leur femme ou une amie. Dans l’ordre de l’intériorité, ce qui existe au niveau psychique se répète inlassablement.

Le refus de chercher par soi-même, le besoin d’obéir, de se soumettre à une autorité font récuser la liberté de se prendre en charge. Nombreux sont ceux qui, durant leur vie, ont besoin de directives enseignées du dehors. Ils sont semblables à des oisillons qui, ayant peur de quitter leur nid, demandent la becquée pour ne pas rechercher eux-mêmes leur nourriture. Le besoin du guru peut naître d’un ego qui attire à lui et ne supporte pas la solitude du dedans.

Penser qu’un guru comble la solitude est illusion. Aucun guru ne peut accomplir la démarche solitaire de son disciple. Celle-ci s’effectue d’une façon individuelle. L’expérience est personnelle. Et qu’est-ce que l’expérience, sinon le fait de basculer dans son fond, dans son mystère et son secret. Le fond récuse toute dualité, ne s’y trouve projeté que celui dont le cœur de pierre s’est amolli, dont le mental s’efface, tandis que les pensées s’éclipsent telles des hôtes inopportuns. Le fond est privé de tout nom. On peut y discerner une Présence de lumière, un vide qui appelle la plénitude. Le fond est-il découvert, le visiteur séduit s’y fixe à demeure. A cet instant, tout devient signe de métamorphoses. Le déchiffrement s’opère dans la nature, depuis la pierre jusqu’à l’animal, sans oublier les astres et les divers éléments. Les Écritures sacrées livrent leur mystère et les rencontres avec les hommes s’accomplissent dans une saison où les fleurs révèlent leur parfum et les fruits leur saveur. L’habitant du dedans n’a plus besoin de symboles, ni de langage. Le silence dans lequel il se tient s’épanouit en intuitions fulgurantes. S’il devait écrire ou parler, il entonnerait un chant de jubilation.

LE GURU INTÉRIEUR

Désormais le guru extérieur a terminé son office d’instructeur ; il a conduit son disciple au guru du dedans. Ce guru intérieur ne porte aucun nom. Ayant trouvé son trésor, le chercheur suspend la poursuite de son aventure. A l’égard de son guide initiateur, il n’éprouve que respect et gratitude. Quand son amour et sa connaissance se déploient, il ne devient pas pour autant un guru patenté. Toutefois, il porte dans le secret de son cœur orienté tous ceux qui ont faim et soif d’une authenticité libératrice. A son tour, il éveille ceux qui somnolent, il abreuve d’eau vive ceux qui ont soif. Le voici anonyme, jetant dans l’espace des semences d’éternité.

Et ceux qui sont privés de guru, car ils n’en ont pas rencontré au cours de leur existence, n’en ont pas trouvé en dépit de leur ardente recherche, ou même n’en ont jamais éprouvé l’urgence, tous ceux-là sont comblés. Les voici guidés par un invisible regard lumineux, conduits par le murmure d’une voix fraternelle. Leur rassasiement répond à une exigence primordiale : avoir entendu le Maître intérieur inviter à se mettre en route vers la libération. Une telle audition correspond à une écoute. Celle-ci suppose un dépouillement préalable et une orientation de l’oreille et du regard du cœur. D’où le « oui » prononcé en tant qu’acquiescement.

Peu importe si un chercheur n’a jamais eu de guru extérieur, s’il n’a pas scruté un visage, contemplé la flamme d’un regard, demandé des conseils formulés au dehors par la voix. Le guru extérieur n’est que l’écho du guru intérieur de son disciple. Quand celui-ci est entendu, il n’a plus qu’à se taire et à s’éclipser.

Tous ceux qui ont tenté ou qui tentent l’aventure de l’intériorité le savent. Tous ont l’expérience du guru intérieur. Un guru qui répond à chaque demande et qui ne se distingue plus du disciple. Guru et disciple ne font qu’un dans la festivité de leur union. La révélation s’opère dans l’émerveillement. Les voiles se déchirent et les secrets apparaissent dans la splendeur d’une aurore qui renaît à chaque instant.