monsieur Kahlenberg : Le judaïsme


01 Jan 2012

(Extrait de La Tolérance, colloque Swâmi Vivekananda. Edition Être Libre 1963)

Monsieur Kahlenberg était Grand Rabbin de Bruxelles.

Excellences, Mesdames, Messieurs.

Un antique texte hébreu raconte l’histoire suivante :

Poursuivant sa conquête vers l’Inde, Alexandre-le-Grand arriva dans une ville où il trouva les Anciens dans la plus grande perplexité. Ils avaient à juger un procès assez curieux. Un homme avait vendu un terrain. Or, en creusant le sol l’acheteur découvrit un trésor. Mais voici que ni l’un ni l’autre ne voulait profiter de l’aubaine. L’acheteur dit j’ai acheté un terrain et pas un trésor. Le vendeur dit : j’ai tout vendu. En fin de compte, comme ils avaient l’un un fils, l’autre une fille, on leur proposa de les marier ensemble et de leur donner le trésor pour dot. Chez nous en Macédoine, dit Alexandre, les choses se passeraient tout autrement. Tout d’abord, les juges enverraient les plaideurs dans un asile et moi je ferais confisquer le trésor au profit de l’Etat. Ah ! c’est ainsi, dirent les Anciens; mais est-ce que chez vous le soleil brille toujours et Dieu vous accorde-t-il de la pluie pour féconder vos champs ? Bien sûr ! dit l’empereur. Si Dieu agit ainsi, conclurent les Anciens, c’est certainement pour ne pas laisser mourir de faim votre innocent bétail, car vous, les habitants de ce pays vous ne méritez pas de vivre !

Mesdames, Messieurs, puisque nous sommes réunis pour honorer la mémoire d’un grand penseur indien, qu’il me soit permis de lui offrir en guise d’hommage cette légende significative, dédiée par mes ancêtres aux siens. Elle prouve la permanence d’un état d’esprit que le grand philosophe avait illustré par son œuvre. Quant à moi, je dois vous parler de la religion juive, en insistant tout particulièrement sur ses rapports avec la tolérance et l’esprit humanitaire exaltés par Vivekananda. Laissez-moi vous dire de suite, que c’est avec un sentiment de vif empressement que j’ai obéi au grand honneur qui m’est fait de m’associer à cet hommage et à ce colloque.

En effet, pour les adeptes du Judaïsme, tolérance et humanitarisme ne sont pas des sujets purement académiques sans rapport avec la réalité quotidienne. Depuis voici vingt siècles, ils ne cessent pas de les méditer, puisque d’une manière presque permanente ils sont les victimes de choix de l’intolérance. Et si, en ce moment, je me sens particulièrement ému en songeant au thème du colloque actuel, c’est parce que je me souviens de six millions des miens qui sont morts, il y a vingt ans à peine, par suite d’une intolérance, dont on ne connaît pas d’exemple aux époques les plus sombres de l’histoire.

On comprend donc que les adeptes du Judaïsme s’intéressent particulièrement à ce thème et qu’ils estiment qu’il doit être l’objet de la plus impérieuse préoccupation de tous; on comprend également qu’ils suivent avec la plus grande attention tout ce qui se dit et se fait à ce sujet partout dans le monde, où les traces de l’intolérance sont encore loin d’avoir disparu. Toutefois, les récents votes intervenus à l’O.N.U., ainsi que le Concile œcuménique convoqué par feu le Pape Jean XXIII, dont nous souhaitons qu’il entre dans l’histoire comme le Vicaire de la réconciliation humaine, tout ceci permet d’espérer que l’holocauste d’innombrables martyrs, tant Juifs que non-juifs, n’aura pas été vain.

De même la fraternité qui a été témoignée, à nous, les rescapés de la mort, en Belgique, comme dans d’autres pays occupés, par des hommes et des femmes de toutes les obédiences, cette assistance prouve, que les germes de la plus profonde, de la plus émouvante solidarité, sont profondément enfouis dans le cœur humain et qu’ils sont susceptibles de l’emporter sur la haine et le fanatisme.

Je vais maintenant passer à mon sujet et je dois avouer mon embarras. C’est un terrible inconvénient de prendre la parole dans une ambiance pareille d’universitaires remarquables, de ministres, de théologiens de renommée. On nous a parlé, on a cité ici hier d’étincelantes pensées de Teilhard de Chardin et cela me rappelle l’épitaphe de Scarron qui a fait mettre sur sa pierre tombale : « Ci-git Scarron qui n’était rien, même pas académicien ». Car voilà, je ne suis ni universitaire, ni théologien, à peine rabbin. Mais il m’est permis de faire appel également à Teilhard de Chardin, les livres sont pour tout le monde, les pensées sont libres et j’ai lu, moi aussi, dans « L’Energie Humaine », cette dernière phrase :            « Le savant chrétien ne sera pas le Titan orgueilleux et froid, mais Jacob luttant avec Dieu ». Mais si on parle de Jacob, il faut également ne pas oublier, qu’avant d’avoir lutté avec l’Ange, il a fait un rêve. Dans ce rêve, il a vu une échelle dont la base était placée solidement sur terre et le sommet atteignait le ciel. Bergson, dont s’inspira Teilhard de Chardin, n’a pensé qu’au sommet, puisqu’il a fini son livre, « Les deux sources de la morale », par une magnifique envolée vers les étoiles. Mais les étoiles, Mesdames. Messieurs on les admire, on ne les désire pas.

J’ai beaucoup aimé, il y a quelques jours, l’éditorial de Marie Delcourt, qui s’appelait « La loi éducatrice ». Elle dit à peu près ceci : « Toutes les religions, toutes les doctrines, ont un idéal magnifique. C’est une aspiration la plupart du temps inefficace, tant que cet idéal ne s’est pas incarné pour commencer dans les lois ». Or, pour le judaïsme rabbinique, la loi c’est tout. On admire les prophètes.

Hier le représentant des Indes nous a cité plusieurs passages d’Isaïe, nous sommes en pays connu partout grâce à eux. Mais on oublie toujours, que leur vision n’a pas eu de prise sur le peuple, aussi magnifique fut-elle et que ce sont les docteurs, les humbles rabbins pédagogues, si vous le préférez « les cuistres du Bon Dieu », ce sont eux qui ont réussi à faire entrer dans le peuple, aux simples gens qu’est le peuple, les magistrales leçons et les idéaux les envolées divines des prophètes. Et si je voulais résumer leur méthode, je dirais tout simplement que les docteurs de la loi, appelés ainsi parfois avec une certaine nuance de mépris, ont essayé et en grande partie réussi à mettre en prose la divine poésie des prophètes. Sans doute pensaient-ils qu’avant de s’élancer vers les étoiles sur l’échelle de Jacob,  il fallait d’abord que celle-ci fût solidement installée sur terre.

Je dois maintenant parler du Judaïsme. Mais n’est-ce pas une gageure de vouloir le faire dans les limites d’une courte allocution ? Que dire sur la religion la plus ancienne et cependant toujours jeune d’Israël; comment résumer trente-cinq siècles en quelques minutes ? Mon vénéré maître, le Grand Rabbin Maurice Liber, a réussi ce tour de force, puisque dans un article paru dans « L’Histoire des Religions » de Quillet, il a condensé en dix pages magistrales le Judaïsme et encore y a-t-il mis une abondante illustration.

Puisqu’il faut à mon tour m’y aventurer, permettez-moi de vous dire que la religion juive est constituée par une série d’expériences religieuses, qu’on appelle tantôt révélation, tantôt inspiration et dont le contenu se trouve consigné dans la Bible et tout spécialement dans la Tora, les Cinq livres de Moïse. Sur ce fond divin, qui renferme les bases de la foi et de la loi, est venue se greffer la tradition orale qui se trouve dans le Talmud, dont l’origine remonte vers le Ve siècle avant l’ère chrétienne. Or, qui dit religion juive aujourd’hui, ne doit jamais oublier cette association indissoluble que représente depuis vingt-cinq siècles dans le Judaïsme la Tora avec le Talmud. Deux exemples vous permettront de comprendre les conséquences capitales de cette association : On connaît le passage de la Tora, abondamment cité, où il est question de faire payer œil pour œil, dent pour dent. On en conclut, que cette religion a dû être féroce. Mais on ne connaît pas du tout ce que nos maîtres ont dit à ce sujet dans le Talmud, eux qui connaissaient la loi orale. Ils ont dit : Mais jamais de la vie ! Œil pour œil, dent pour dent, ne signifie pas qu’il faut éborgner l’agresseur. Mais cela signifie tout simplement, c’est un principe de droit, que l’agresseur doit payer à sa victime une réparation en tous points appropriée au dommage qu’il a causé.

Autre exemple. Les Sadducéens prétendaient que l’âme n’était pas immortelle, parce que cela ne se trouvait pas affirmé dans la Tora, en toutes lettres.

Erreur, répliquaient les Rabbins, adeptes de la tradition orale. Car de nombreux passages de la Tora, qui parlent du Dieu juste, impliquent de toute évidence l’existence d’une rétribution se prolongeant jusque dans l’au-delà, Il arrive, en effet, que le juste souffre et que le méchant prospère ici-bas. Qu’en serait-il donc de la justice de Dieu, sans l’immortalité de l’âme ? Or, la première exigence de la Tora c’est sans conteste la justice de Dieu.

Toutefois, dit le Pharisien Antigone, au IIIe siècle avant notre ère, ne soyez pas comme ces esclaves qui servent leur maître dans l’espoir d’obtenir un salaire, mais servez Dieu sans aucun espoir de récompense.

Ayant donné ainsi, Mesdames et Messieurs, un aperçu des liens qui rattachent le Judaïsme rabbinique à la Tora biblique, je dois vous présenter maintenant les principes fondamentaux de la foi juive. Or, ils sont au nombre de treize. C’est peut-être peu de chose au regard des dogmes, qu’on trouve dans d’autres religions. C’est encore beaucoup trop pour le Judaïsme. Aussi beaucoup de nos théologiens ont-ils dit que ces dogmes ou ces principes doivent être réduits à trois, à savoir : l’existence d’un Dieu unique et immatériel, l’existence d’une révélation, d’une loi inspirée par conséquent, et troisièmement l’existence d’une providence. Et ceci encore apparut trop pour certains penseurs et théologiens absolument orthodoxes et ils ont fini par dire, que dans le Judaïsme il n’y avait pas de dogmes du tout. Le Judaïsme n’est pas une foi révélée, mais il est une loi révélée. Cela ne veut pas dire que nous n’avons pas de foi. Car de toute évidence la révélation religieuse du judaïsme suppose la foi en l’existence de Dieu et repose entièrement sur elle. Ces théologiens ont cependant raison sur un point capital, quand ils affirment que cette foi, si elle est nécessaire, n’est pas du tout suffisante. Car dans le judaïsme la foi ne sauve pas. Seul l’accomplissement de la volonté de Dieu, c’est-à-dire la pratique des commandements et préceptes consignés dans la Tora, justifie l’homme ou le condamne.

La Tora ne dit pas tu dois croire ceci, tu dois croire cela. Mais elle dit tu dois faire ceci, tu dois faire cela. La foi, en effet, ne se commande pas. Elle est tout au plus inspirée et se communique par le moyen de la raison. Cette foi n’est d’ailleurs pas le monopole du Judaïsme. Selon la Tora elle-même, elle a été l’apanage de Adam tout aussi bien que de Noé et de Melchitsédek, à qui Abraham apporta des offrandes, le reconnaissant prêtre du « Dieu suprême ».

La notion de Dieu, la foi en l’existence d’un Etre supérieur est tout à fait universelle. Le Judaïsme ne prétend pas détenir le monopole de cette vérité religieuse. Mais alors, demandera-t-on, qu’est-ce donc que la Tora et le judaïsme? Ils sont avant tout une loi révélée et cette loi s’adresse à l’humanité tout entière. Elle consiste dans les sept lois noachides, c’est-à-dire qui ont été révélé à Noé, et qui constituent les principes d’une religion, d’une morale indispensables pour garantir, d’une part, la liberté, l’honneur et aussi les biens de l’individu et, d’autre part, l’existence d’une société juste et fraternelle.

Dans cette religion noachide, d’après le judaïsme, quiconque répudie l’idolâtrie et pratique la vertu est appelée « juste » et aura part au monde futur.

Cependant la pratique des seules vertus noachiques ne suffit pas pour quiconque appartient à Israël, car en vertu d’une alliance conclue au Mont Sinaï, Israël doit être le serviteur de Dieu et son témoin dans le monde à la manière d’un prêtre. Il doit appeler la bénédiction de Dieu sur l’humanité et, de ce fait, il est assujetti, comme l’est un prêtre, une stricte discipline religieuse particulière. De là vient que depuis la destruction du Temple de Jérusalem, le Judaïsme s’est fort bien passé de la caste héréditaire des prêtres affectée spécialement au culte. Car en réalité tout Israélite est en quelque sorte un prêtre laïc.

La religion juive est on ne peut plus universaliste. Elle reconnaît, en effet, le bénéfice du salut éternel aux adeptes de toutes les religions monothéistes, ainsi qu’à tous les hommes vertueux. Elle n’exige pas d’eux la conversion préalable au Judaïsme. Cette structure vous expliquera, Mesdames, Messieurs, l’absence maintenant totale du prosélytisme juif, fait qu’on a souvent attribué, quand on ne l’approfondit pas, soit à la tiédeur religieuse, soit à un certain orgueil. Or il ne peut en être question et cela ressort déjà de ce que j’ai dit tout à l’heure. je pourrais vous apporter d’ailleurs un fort beau texte talmudique, qui ne manquera pas de vous convaincre. Voici ce que nous lisons dans le Sifra Vayikra XVIII : « Il est écrit dans le Psaume 123 : « Eternel, sois favorable aux bons ». Nos maîtres commentent ce verset : Le psalmiste ne parle pas des prêtres, des lévites, des Israélites, il parle des hommes bons. D’où il s’en suit, que quiconque pratique la vertu, et fut-il païen, est assuré du salut éternel. »

Cette structure originale, dont j’ai parlé tout à l’heure, explique également pourquoi le judaïsme est le plus fervent adepte de la liberté de conscience et l’adversaire le plus déclaré depuis toujours de l’intolérance. Par une coïncidence extraordinaire, il se trouve d’ailleurs, Mesdames, Messieurs, que je devrais être à l’heure actuelle dans notre synagogue, où nous célébrons la fête de Hanoucca, qui commémore précisément la première révolte de la conscience opprimée connue dans l’histoire. Comme on le sait, elle s’est terminée par la victoire de Juda Macchabée sur le paganisme décadent et oppresseur de Antiochus Epiphane, roi de Syrie. En pensant à ce moment glorieux de l’histoire, on a pu affirmer que dans la mesure où l’on pratique la tolérance et s’insurge contre l’oppression de l’esprit, on applique une vertu primordiale du judaïsme. J’ose dire qu’il en est de même pour ce qui concerne la pratique de l’esprit humanitaire, au sujet duquel je voudrais vous dire quelques mots, Mesdames, Messieurs.

On devrait savoir aujourd’hui, que la Tora — bien moins connue que le reste de la Bible et c’est curieux qu’on la connaisse si peu — que ce livre de la loi n’enseigne d’un bout à l’autre que la bonté pour l’homme. Qu’il me soit permis de vous citer deux exemples parmi les plus célèbres et cependant peu connus. Quand Moïse implore Dieu de lui faire connaître son essence, Dieu ne lui révèle aucun mystère, aucune gnose, mais il lui dit textuellement ceci : « Je suis l’Etre éternel, tout-puissant, clément et miséricordieux, plein de bienveillance et d’équité, qui conserve sa faveur jusqu’à la millième génération, qui supporte le crime, la rébellion et le péché, mais qui ne les absout pas ». Et ceci a paru encore excessif à nos maîtres. Dans le Talmud, ils ont dit : « Dieu tolère le crime ? Alors, il n’est pas juste. Il ne l’absout pas, alors il n’est pas miséricordieux ! Il y a là une contradiction ! » Ils ont répondu : « Oui. Dieu n’absout pas le crime pour le criminel invétéré, mais il pardonne parfaitement à celui qui se repentit et qui expie ». Et c’est dans cette même Tora qu’est écrit, depuis plus de trente siècles, dans le Lévitique, chapitre 19, verset 18 — texte que vous connaissez tous, mais dont vous omettez souvent la source et la référence; elle est dans la Tora — : « Aime ton prochain comme toi-même ». C’est Moïse qui l’a dit.

Et quand au premier siècle de l’ère chrétienne un païen est venu chez Hilel pour lui dire : « Je voudrais me convertir au Judaïsme, à condition que tu résumes ses lois innombrables en une seule phrase », il lui répondit : « Ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit, ne le fais pas à ton prochain. C’est là toute la loi, toute la Tora. Le reste n’est que commentaire et application. Va, apprends et applique ! »

Ce texte, repris sous une forme semblable par le Nouveau Testament, est à juste titre considéré comme le sommet de la morale religieuse dynamique. Eh bien, il a été énoncé par le Pharisien Hilel. On a objecté, en suggérant que le prochain dont il est question dans la Tora, n’est pas du tout n’importe qui, mais le Juif, l’Hébreu. On a oublié que, dans le même chapitre, au verset 34, nous pouvons lire ceci textuellement : « Si un étranger vient habiter votre pays, ne le molestez pas. Vous le traiterez comme vos compatriotes et tu l’aimeras comme toi-même ». Voilà pour l’étranger.

Cet esprit humanitaire, Mesdames, Messieurs, ne doit pas vous étonner. Il découle directement, par voie de conséquence, du monothéisme juif qu’on qualifie d’éthique, ainsi que de la destinée que ce dernier assigne à l’homme en ce monde. En effet, dans un monde païen, profondément religieux c’est vrai, mais polythéiste et par là même divisé et hostile dans un monde où on aimait Dieu au point de lui sacrifier littéralement l’homme, le Judaïsme, depuis Abraham, est venu apporter la notion de l’unité de Dieu, qui a pour corollaire immédiat l’unité du genre humain. Ce Dieu a créé l’homme par amour et veut être aimé de lui en retour. Mais comment, demandent nos maitres, l’homme peut-il aimer Dieu ? Et ils répondent : « l’homme peut aimer Dieu en l’imitant, c’est-à-dire en aimant, à l’exemple de Dieu, l’homme créé à l’image de Dieu ». Voilà comment nous devons aimer Dieu, En un mot, Mesdames, Messieurs, les nombreux préceptes de la Tora, ses lois tirent leur origine d’un seul principe, Ils sont enracinés dans la foi en Dieu, le point Oméga, si je ne me trompe pas, si cher à Teilhard de Chardin. Mais tous convergent également vers l’homme et aboutissent à l’amour du genre humain, l’humanisme. Nous avons là ce prisme, dont le représentant de l’Hindouisme nous a parlé hier.

Il faut dire, enfin, que dans la perspective du Judaïsme le monde créé par Dieu est inachevé. L’homme doué de raison divine, libre et responsable, a reçu la maîtrise absolue du monde, mais afin de participer à l’œuvre créatrice de Dieu qu’il doit parachever. La vie n’est pas une lutte éternelle entre les principes irrémédiablement opposés du bien et du mal, mais elle est un effort progressif tendant à perfectionner la matière par l’esprit. Cette aspiration vers la perfection et l’unité, dont le moteur est la justice et l’amour, et dont la conséquence doit être la paix, a été déposée par Dieu dans le cœur et la conscience de tous les hommes et de tous les peuples. Grâce aux hommes de Dieu qu’ont été les patriarches et les prophètes, il semble que le peuple juif en ait eu une conscience plus aiguë. Il a donc reçu la mission exaltante, mais combien difficile et douloureuse, d’être, comme s’exprime la Tora, un royaume de prêtres et une nation sainte. De cette vocation, que j’appellerais messianique, il s’est acquitté directement, ou par l’intermédiaire des grandes religions monothéistes issues de son sein et dont nous reconnaissons parfaitement la grande mission qu’elles ont assumée et qu’elles ont encore à assumer dans le monde. Le peuple juif a été le serviteur souffrant de Dieu, le serviteur dont parle Isaïe. Il a été méprisé, accablé et condamné plus d’une fois. Mais au bout de deux mille ans, voici qu’Israël resurgit et que des voix s’élèvent un peu partout dans le monde pour déclarer qu’il avait porté, lui, les pêchés du monde et souffert mille morts par suite de la division de l’homme. Et voici que le message antique de ses prophètes, qu’il avait entretenu tout au long des siècles adverses, retentit à nouveau et se propage dans le monde. Il est repris maintenant sur tous les continents par les hommes blancs, noirs, rouges et jaunes, par toutes les Eglises, par ceux-là mêmes qui n’adhèrent à aucune foi, tous réclament maintenant l’avènement de l’ère messianique annoncée par le prophète Isaïe. Je me dispenserai de donner le texte, puisqu’il a été cité hier par l’un des éminents orateurs. J’ajouterai seulement à ce qu’il a dit hier de cette cohabitation du loup et de l’agneau, que le prophète Isaïe parle surtout du désarmement général « Et de leurs glaives, ils forgeront des socs de charrue et de leurs javelots ils feront des serpettes. Un peuple ne lèvera plus l’épée contre un autre et on n’apprendra plus l’art de faire la guerre ».

Mesdames, Messieurs, je crois avoir donné un aperçu des croyances fondamentales du Judaïsme, ainsi que de leur insertion dans le monde. Elles me semblent réconfortantes. Certains les trouveront peut-être utopiques. Mais le Judaïsme est essentiellement optimiste et son mot d’ordre a toujours été et reste l’espérance. Son idéal messianique, nous l’avons vu, a amené le Judaïsme depuis longtemps à engager les hommes à se supporter mutuellement. Nous pouvons ajouter maintenant, en terminant que dans la perspective du Judaïsme la tolérance doit prendre encore, pour l’adepte de la Bible, comme l’a dit tout à l’heure l’éminent représentant du Protestantisme et d’autres avant lui, la forme élevée d’une vertu positive, d’un devoir éminemment actif. Est-il besoin de vous rappeler des paroles que vous connaissez tous : « Ne méprise pas l’Egyptien », ordonne le Deutéronome. Le livre des Proverbes dit : « Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger ». Et dans le Deutéronome encore nous lisons ; « Vous aimerez l’étranger, car vous avez été vous-même étrangers en Egypte ».

Dans cette conception, on le voit, la tolérance n’est pas une attitude passive, elle ne se contente pas de nous inviter à l’effort de compréhension pour autrui, mais elle nous ordonne encore de prodiguer aide et assistance à ceux qui sont différents de nous et même s’ils ont été nos adversaires.

Après les croyances fondamentales, je crois avoir montré également, Mesdames, Messieurs, la place que la tolérance et l’esprit humanitaire occupent dans le Judaïsme. Tout ceci me permet de conclure en disant : le Judaïsme nous fait effectivement un grand devoir d’honorer la mémoire de l’émouvant porte-parole spirituel d’une nation noble et pacifique, de la grande nation indienne, la mémoire de Vivekananda qui a dit : « Si jamais il devait y avoir un religion universelle, elle bannira la persécution et l’intolérance pour reconnaitre la présence de Dieu en tout homme ».


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