Robert Linssen : Le langage du vivant


22 Dec 2008
(Revue Être Libre, numéro 303, Avril-Juin 1985)

Une faculté naturelle se développe spontanément. Elle fait apparaître une perception nouvelle. Elle donne un certain sens d’omnipénétrabilité et d’omniprésence.

Dès l’instant de cette vision « pénétrante » et « naturelle », surgit de façon explosive et inattendue, l’extase d’un amour suprême et inconnu. Là, où il n’y a plus de temps (psychologique) il n’y a plus d’ego. L’Intelligence et la conscience suprêmes (qui n’ont rien de commun avec la pensée) fonctionnent spontanément.
C’est à ce niveau et à ce niveau seulement que réside le « sacré » dont la VIE intemporelle se situe bien au-delà de la vie et la mort biologiques. Ce niveau ultime est celui de l’Ordre suprême, l’Ordre sans cause, de l’Intelligence suprême et sans cause, du Mouvement suprême de création, sans cause tels que le commentent Krishnamurti et David Bohm dans leurs célèbres dialogues. Mais ces commentaires passionnants doivent être eux-mêmes oubliés.
Il est impossible d’écouter convenablement deux langages à la fois. Le langage du « sacré » n’est fait, ni de mots, ni d’images. Les mots et les images auxquels nous accordons une importance extrême sont très vagues, creux indirects et extérieurs par rapport au langage du Vivant.
Quel est le langage du Vivant ? C’est beaucoup plus un contact, un toucher et un mouvement. Ce mouvement jaillit du cœur ultime des choses avec une puissance extraordinaire. L’intensité de l’énergie qui l’accompagne fait apparaître le monde extérieur à titre second et dérivé par rapport à la source dont il émane.
Evoquant la puissance de cette perception, Krishnamurti déclare dans le « Krishnamurti’s notebook » qu’à côté de cela plus rien n’existe. Il évoque également l’impression de suprême
solidité résultant de la très haute concentration d’énergie de ce qu’il nomme « l’essence ».
Dès cet instant, la conscience se relève cosmique, omniprésente et omnipénétrante. Le fait intensément vécu de ce processus nous délivre à jamais de l’identification exclusive au corps et à l’égo. Le corps physique n’est pas nié mais il est enfin situé à la juste place que la nature des choses lui assigne.
Signalons enfin que le processus vécu de ce qui vient d’être évoqué provoque instantanément un transfert de la conscience vers le plexus solaire et un centre que les japonais désignent par le terme Hara. Il semble d’ailleurs que la conscience s’éveille avec beaucoup plus d’acuité dans la totalité des cellules du corps. Ce ne sont là que des incidents de parcours auxquels il est inutile de s’attarder.
L’essentiel réside dans le fait vécu de la priorité absolue d’une VIE bien au delà de la vie et la mort biologiques que nous connaissons. La mort du corps, à laquelle une importance de premier ordre est généralement accordée dans une atmosphère de douleur, de drame, de consternation n’apparait plus qu’un événement naturel, de très haute portée spirituelle, d’où se dégage un message de grande beauté, de sérénité et d’amour. Telles sont les raisons pour lesquelles Krishnamurti déclare souvent que « la vie, la mort, l’amour et la beauté sont une seule et même chose. »
Rappelons enfin que sur le plan expérimental et concret, les êtres qui vivent intégralement la priorité de la « conscience cosmique » prouvent de façon irréfutable leur non identification au corps physique. Il n’est pas utile de signaler à ce sujet, le fait que Sri Bhagavan Maharshi en Inde, et tout récemment Krishnamurti ont refusé, malgré les avertissements horrifiés des médecins, d’être anesthésiés, lors d’opérations chirurgicales très importantes.
De tels faits se passent de commentaires.
Lors des entretiens mémorables de Krishnamurti et David Bohm sur la mort, reproduits dans « The ending of time », p. 150 David Bohm parlant de « l’holomouvement » (le mouvement de création intemporel) déclare que, finalement, seul l’holomouvement EST. Il est la totalité de l’Univers, à tous les niveaux: Krishnamurti acquiesce. David Bohm demande ensuite : « Qu’est ce qui meurt lorsque l’individu meurt ? »
Krishnamurti, toujours situé au niveau profond répond que cela n’a aucune importance, aucune signification. David Bohm reprend et précise cependant qu’à un certain niveau (le niveau physique) la mort a une signification. Krishnamurti répond textuellement : « oh ! vous voulez dire la mort du corps, c’est un événement complètement trivial. »
Dans la mesure où cette réponse de Krishnamurti à David Bohm nous choque, nous mesurons l’immensité du travail qui nous reste à accomplir afin de nous déconditionner d’une foule de valeurs, de notions qui sont à mille lieues de la « vision pénétrante » qui restera toujours la seule réponse valable au problème de la mort.
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Quand pensons-nous attentivement au problème de la mort ?
Nous nous intéressons au problème de la mort très souvent, lorsque nous ne sommes plus en état d’y donner une réponse adéquate, lorsque nous sommes affaiblis par la maladie ou par l’âge et que nous pressentons l’imminence de notre fin.
Ce n’est que lorsque nous sommes dans la plénitude de nos facultés physiques, intellectuelles que nous avons la capacité d’exercer la vigilance et la profondeur d’attention nécessaires à vaincre l’inertie de nos habitudes mentales vieilles de millions d’années. Nous pouvons alors « mourir » à nous-mêmes en étant vivants.
Le Dr Renée Weber, relatant ses entretiens passionnants avec David Bohm, écrit à ce sujet (pp. 74-75, « Paradigme holographique ») :
« Bohm nous encourage à la dissolution du penseur (de l’ego) comme étant la priorité suprême que le chercheur de vérité puisse entreprendre. »
Ainsi que l’a énoncé avec une force tout à fait particulière, Krishnamurti, le 21 juillet 1985 à Saanen : « Le Temps (psychologique) est la mort ».
C’est ce que le Dr Weber et David Bohm déclarent (p. 74) :
« La première erreur, l’illusion d’un ego, d’un « je », d’un moi » personnel ou penseur est intimement liée au Temps et à la mort. Soyons clairs. C’est le penseur et non la conscience qui est voué à la mort. La mort dans cette optique est précisément la désintégration de l’atome psychologique et n’est pas nécessairement synonyme de désintégration du corps physique. La mort psychologique se produit quand la conscience s’accorde au rythme du présent toujours en mouvement et en renouvellement, ne permettant à aucune de ses parties de devenir prise ou fixée en tant qu’énergie résiduelle. C’est l’énergie résiduelle qui pourvoit le cadre de ce qui deviendra le « penseur », qui consiste en expériences non digérées, en désir, en aversion, en projections et en fabrication d’images. Ceci n’est pas un processus purement personnel mais l’énergie d’une éternité de tels processus sclérosés au cours du temps, persistant aux niveaux personnels et collectifs. La mort de l’ego démantèle cette superstructure, la remettant à sa juste place, à l’arrière-plan de nos vies; au lieu de la laisser dominer et désordonner l’avant-plan comme c’est présentement le cas.  Bohm soutient qu’un tel geste entraîne une augmentation plutôt qu’une diminution de l’adaptation biologique et de la santé, et n’a pas à nous menacer. Au contraire, la « mort » ainsi comprise est en réalité sa négation, nous faisant entrer dans le Présent intemporel, hors des atteintes de la mort. »
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En fait, que nous le voulions ou non, tout meurt et se recrée constamment. En un certain sens, les éléments qui nous constituent meurent et se recréent constamment. Physiquement, nos cellules se renouvellent complètement tous les sept ans, y compris les cellules nerveuses que l’on avait cru indestructibles.
Sur le plan moléculaire et atomique, des interconnexions et échanges innombrables d’énergie se produisent constamment.
Finalement, les profondeurs ultimes de la matière sont l’objet d’un renouvellement intensif et constant. Les zones ultimes de la matière sont l’objet d’une pulsation créatrice que certains désignent comme la pulsation création-destruction, ou pulsation vie-mort se poursuivant au rythme hallucinant de 1023 par seconde.
Tout se meut, tout se transforme. Rien, absolument rien, n’est permanent, ni continu.
Mais la conscience humaine s’est enfermée dans l’étau d’une continuité artificielle constituant une sorte de rempart d’auto-protection contre les rythmes universels du changement et de la création.
L’ego n’est autre que cette forteresse d’auto-protection. Cette forteresse est faite de murailles épaisses dont les briques ne sont autres que les milliards de mémoires accumulées.
C’est ainsi que s’est constituée la prison de l’ego, prison de la mort, prison de la continuité artificielle du Temps psychologique.
Mais il y a beaucoup plus à dire. La prison de l’ego ne reste pas inactive. Les milliards de mémoires s’accumulant au cours des âges ont acquis une telle densité qu’elles se sont prises pour une entité. La concrétisation la plus évidente de cette entité n’est autre que l’image que nous avons de nous-mêmes. Ceci est un fait fondamental à constater. Ce n’est pas une théorie.
En accordant un peu d’attention au déroulement de nos pensées, nous découvrirons l’existence de cette image de nous-mêmes. Nous serons étonnés de sa persistance et de la rapidité de son surgissement constant, au centième de seconde. Elle s’interpose avec la rapidité de l’éclair entre nous et les faits, entre nous et les choses, entre nous et les êtres. Ceci est la manifestation évidente d’un réflexe d’auto-protection. En d’autres termes, l’énorme paquet de mémoires du passé qui s’est pris pour une entité aborde la nouveauté de chaque instant présent derrière un bouclier protecteur entièrement fait de passé. De ce fait, la continuité de la pseudo-entité de l’égo est assurée.
Le neuf n’est jamais vu de façon neuve. L’ego qui résulte de plusieurs milliards de mémoires a le souvenir obscur de son long pèlerinage illustré de millions d’échecs, de réussites, de plaisirs, de souffrances. Il n’est pas prêt d’abdiquer. Il se cramponne au niveau acquis. Croyant trouver le salut en luttant pour durer, pour continuer, il s’enferme dans le temps psychologique et le temps psychologique est le royaume de la mort.
Une constellation d’habitudes qui dure depuis près de 15 milliards d’années ne s’arrête pas en quelques minutes, ni en quelques semaines ! Et chaque égo n’est qu’une constellation d’habitudes étonnamment structurées. Sans ces milliards d’habitudes et de mémoires minutieusement structurées et cumulatives, l’égo n’aurait pu exister. Mais ce qui fut une aide, devient à un certain moment une entrave. Il existe une loi universelle et un processus naturel du dépassement constant des niveaux acquis.
Au seuil du IIIe millénaire, la nouvelle biologie systémique considère que les espèces supérieures en organisation ont deux propriétés : l’auto-organisation et l’auto-transcendance. L’auto-transcendance confère à l’être humain la capacité de se dépasser. En lui s’affrontent, pour la première fois dans l’histoire, la plénitude de la Vie créatrice et la somme des résidus du passé, cristallisés et condensés dans l’égo. Nous sommes ici en présence de l’opposition provisoire entre le Vivant et le résiduel.
Le cerveau humain est la structure où se trouvent actuellement condensées des milliards de mémoires. Il en est à la fois la matérialisation et le réceptacle. Etant le résultat du temps et de la mémoire, son fonctionnement actuel n’est que répétition mécanique des processus et habitudes d’un long passé. Le cerveau et la pensée, dans leurs fonctionnements actuels enferment l’être humain dans le royaume de la mort.
Mais, comme nous venons de l’exposer, ceci n’est que provisoire. Les phases du devenir évolutif ne sont pas définitives. Les physiciens gnostiques d’avant-garde, tels David Bohm et Fr. Capra, considèrent que l’essence ultime de l’univers et de la matière est un champ de conscience cosmique et que le cerveau n’est qu’une simple structure permettant à ce champ de s’exprimer. La propriété d’auto-transcendance donne au cerveau la capacité d’aborder une phase de développement jamais entrevue par les écoles matérialistes. Au cours de cette phase se révèle l’exercice d’une qualité d’attention supérieure, dégagée de l’énorme pesanteur des mémoires du passé. Cette ouverture, sans précédent, entraîne de véritables mutations des cellules cérébrales.
C’est également ce qu’enseigne Krishnamurti parlant non d’un point de vue théorique ou hypothétique mais d’un processus intégralement vécu.
Lors de ses entretiens de Saanen 1985, Krishnamurti nous posait la question suivante : « Est-ce que le cerveau peut enfin être libre de ses mots, de ses mesures, de ses évaluations, de ses comparaisons ?
Peut-il enfin ne plus se mouvoir dans une direction privilégiée, être sans direction, ne plus aller « vers » ceci ou cela ?
Pouvez-vous être dans ce silence intérieur, surtout dans le désir secret d’obtenir quelque chose, ou d’atteindre quoi que ce soit dans ce silence ?
S’il y a espoir d’aller « vers », ou d’atteindre quoi que ce soit, voyez-vous que le TEMPS psychologique est à nouveau impliqué, et le temps psychologique est la MORT, la vraie mort.
Les êtres humains disposent à l’état naturel d’une énergie immense mais cette énergie est dénaturée, perdue, corrompue par la pensée.
Aussi longtemps que votre cerveau fonctionne dans le champ du temps, il y a projection dans l’avenir. S’il y a projection dans l’avenir, vous vous ré-emprisonnez dans l’étau du temps, dans l’étau de la continuité de la conscience. Vous êtes dans le royaume de la mort. Ne comprenons pas ceci au niveau des mots. Sentons-le. Vivons-le clairement ! Eveillons-nous enfin à cette perception supra-mentale !
Nous ne nous rendons pas compte, qu’au centième de seconde, notre cerveau nomme les choses, il les classe, il les compare et les met en catégorie. Tous les êtres humains sont, à leur insu, victimes d’un automatisme de verbalisation rapide comme l’éclair. Ceci est une fois de plus, le réflexe autoprotecteur de l’égo refusant de voir le « neuf » complètement à neuf. Ce processus, rapide et subtil est d’une importance capitale. Il nous entretient dans l’habituelle continuité de la conscience qui n’est autre que la prison de la mort et du temps. Ceci ne doit pas être écouté ou lu distraitement. Ce seul point mérite des mois d’attention !
Il n’y a pas de solution au problème psychologique de la mort, en dehors de la suppression complète du processus de verbalisation et de la volatilisation de l’image que l’on a de soi. Voir et entendre sans nommer. Sentir et toucher sans pensée entraîne une profondeur et une acuité de conscience extraordinaire.
A cet endroit de l’exposé, nous demandons au lecteur d’examiner en lui-même s’il a, de ce qui précède, une compréhension essentiellement intellectuelle au niveau verbal ou s’il sent profondément, par une sorte de perception globale que vraiment il n’est que mémoire et que vraiment le temps psychologique impliqué dans les désirs de devenir ou d’avoir est à la fois la Mort et l’Exil, sans nommer les termes « mort » ou « exil ». S’il en est ainsi, il réalisera soudain, de façon inattendue, qu’il n’y a pas de lendemain sinon que dans son imagination. Il réalisera que seul existe un Présent intemporel, prodigieusement vivant, source d’inépuisables richesses toujours renouvelées. Il vivra la plénitude d’une VIE qui se situe bien au-delà des limites habituelles de la vie et de la mort biologiques.
Mais, afin d’éviter les malentendus, une précision s’impose. Elle est certes paradoxale : dans cette situation nouvelle, « il » ne sera plus là, psychologiquement, nommant, comparant, mémorisant, accumulant, jugeant. Il n’y aura plus qu’un corps disposant d’un cerveau en plein mutation, extraordinairement vigilant, vivant intensément la pleine momentanéité de chaque instant.
Etant mort en tant qu’entité, il n’est plus que vie. Dans la méditation véritable, il n’y a plus de « méditant » L’océan de la conscience cosmique occupe la place naturelle de son incontestable priorité. Une nouvelle vie commence dès lors, incomparablement plus riche que celle que nous avons connue, inaugurant un nouveau règne au sujet duquel les spéculations sont vaines et inutiles.
Ceci se traduit irrésistiblement par une action et une libération d’énergie d’une puissance énorme dont l’efficience affecte instantanément la totalité de l’inconscient collectif de l’humanité. Nous nous trouvons ici en présence d’une science entièrement nouvelle de l’efficience énergétique des actes et surtout de l’état d’être des véritables humains, c’est-à-dire de ceux qui se sont affranchis du temps et de l’égo. Les bases essentielles de cette science n’ont jamais été formulées. Cette nouvelle énergétique du dépassement de l’égo vient de faire l’objet de dialogues passionnants entre le prof. David Bohm et le Dr Renée Weber. Le contenu de ces dialogues est repris et complété lors des entretiens de Krishnamurti et David Bohm.
Il s’en dégage une notion nouvelle relative à l’efficience énergétique d’une action qui n’a aucun point commun avec les actions habituelles. Celles-ci ne sont que l’expression des condi-tionnements d’un égo se conformant aux exigences d’idéaux ou de morales quelles qu’elles soient. Nous nous proposons d’exposer prochainement les différences existant entre les actions d’un égo ayant pour mobile des principes ou des idéaux — actions donc qui sont enfermées dans le processus du temps et de la mort — d’une part, et les actes créateurs, libérés entièrement des motivations habituelles.
R. LINSSEN Juillet 1985