Dagpo Rimpoché : Le mental et les facteurs mentaux selon le bouddhisme tibétain


21 Apr 2010

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(Revue Panharmonie. No 190. Avril 1982)

Selon la tradition bouddhiste l’étude de l’Esprit est extrêmement importante parce que tout ce qui nous arrive, sans exception, que ce soit le bonheur ou le malheur, la joie ou la souffrance, vient en fait de l’Esprit.

Prenons comme exemple deux personnes dont l’une sait comment réfléchir, tandis que l’autre ne sait pas très bien comment il est préférable de penser. Devant ce même genre de difficulté, elles vont avoir une attitude très différente : la première personne ne sera pas très gênée et ne sera en aucun cas indisposée face à cette situation désagréable, alors que les mêmes ennuis nuiront énormément à la deuxième personne qui ne saura que penser à ce sujet.

Prenons encore deux malades atteints de la même maladie. Si l’un d’entre eux sait très bien comment penser, son corps sera évidemment affecté par la maladie, mais sans plus. Par contre l’autre qui ignore comment conduire une réflexion favorable, aura en plus de la maladie physique à assumer, à faire face à de l’inquiétude. Elle va se morfondre. Et finalement elle devra agir et supporter beaucoup plus de souffrance que la première malade. Ceci est quelque chose de très aisé à comprendre. C’est l’évidence même et la plupart d’entre nous ont sans doute l’expérience de ce genre de cas qu’ils ont pu rencontrer maintes fois. Ce n’est donc pas quelque chose de terriblement abstrait, compliqué et difficile à comprendre.

Tous ces états, le bonheur et le malheur viennent de l’Esprit. Et si l’on parvient à bien se maîtriser, à bien se contrôler, c’est-à-dire à penser correctement, à bien réfléchir, on sera toujours satisfait. Et si nous sommes satisfaits, ceux qui nous entourent en subiront les conséquences et l’influence, et nous nous montrerons parfaitement heureux.

En effet, voir, rencontrer quelqu’un qui semble heureux ne nous laisse pas totalement indifférent. De constater ce bonheur fait plaisir. On se sent à notre tour également « un peu content ».

La plupart d’entre nous travaille. Et si l’on exerce son métier au milieu de personnes détendues, contentes, le travail nous semble à coup sûr beaucoup plus agréable et plus facile. Par contre, si on doit, pour travailler, côtoyer des gens mécontents, insatisfaits, malheureux, même si on ne leur parle pas, rien qu’à les voir, on se sent déjà accablé.

Le bonheur, le malheur, tout vient de l’Esprit, de la façon de penser. Donc, la première chose qui importe, c’est de comprendre comment il est bon et souhaitable de penser. Et pour réussir, à discerner les méthodes convenables il faut d’abord étudier ce qu’est l’Esprit.

On peut dire que l’Esprit est formé de plusieurs composants. Lorsque certains composants se manifestent dans l’esprit, cela n’affecte pas tellement notre façon d’être. Ils sont neutres. Tout au contraire, lorsque certains composants se produisent ils nous rendent immédiatement malheureux. Enfin, il y a une troisième catégorie de composants qui, lorsqu’ils naissent dans l’esprit, nous rendent contents sans plus tarder. Ils nous rendent heureux tout de suite.

On peut pour le moment laisser de côté les composants neutres de l’esprit qui ne nous affectent pas. Ceux qui nous rendent « immédiatement heureux », il convient de les développer, de les faire progresser. Et ceux qui nous rendent « malheureux » mieux vaudrait essayer de les diminuer. En s’entraînant à ce genre d’activité[1], très graduellement il arrive un moment où l’on n’aura plus à endurer aucune sorte de souffrance. A ce stade le pratiquant est devenu « Bouddha ».

On parle de « Bouddha » en sanscrit. En tibétain c’est Sanguyé, c’est-à-dire Sang(ue) = éliminer, purifier et Guyé = développer. Cela veut dire qu’on doit éliminer, purifier toutes les parties de l’esprit qui provoquent des difficultés, des malheurs ou de l’insatisfaction.

Voyons la deuxième partie du terme « Guyé », développer.

Développer quoi ? Il s’agit de développer les parties de l’esprit qui, dès qu’elles surgissent, nous rendent heureux. Quand on étudie l’esprit on parle de deux composants principaux : 1° le Mental, encore nommé Conscience ; 2° les Facteurs Mentaux.

Le Mental : Il y a six types de Mental ou Conscience :

a) la Conscience visuelle,

b) la Conscience auditive,

c) la Conscience olfactive,

e) la Conscience gustative,

f) la Conscience tactile,

g) la Conscience mentale.

Les cinq premières consciences correspondent aux cinq sens, la sixième conscience concerne le sixième sens : le Mental.

Quelle est l’activité particulière des six consciences ? C’est de saisir la nature particulière de leur objet propre. Mais pour saisir leur propre objet, les consciences ont besoin d’aide. Les Facteurs Mentaux leur sont donc nécessaires et indispensables.

Il y a plusieurs catégories de Facteurs Mentaux :

1° Les cinq Facteurs Mentaux Omniprésents.

Ces cinq Facteurs omniprésents accompagnent toujours et obligatoirement les différentes consciences. Au cas où les cinq Facteurs Mentaux ne seraient pas en mesure d’accomplir leur tâche, la Conscience ne pourrait pas saisir son objet.

2° Les cinq Facteurs Mentaux Déterminants.

3° Les onze Facteurs Mentaux Vertueux

cela signifie que de par leur nature même ils sont bons (vertueux).

En général, pour qu’une activité soit vertueuse et bonne il faut que la  motivation préalable à cette activité soit elle-même correcte, bonne…

Mais en ce qui concerne les onze Facteurs Mentaux Vertueux particuliers, ils n’ont en aucun cas besoin d’une quelconque motivation préalable. Il suffit qu’ils se produisent et leur nature même est bonne.

Il y a ensuite toutes les parties de l’esprit qui sont défavorables, nuisibles et néfastes. Il y a d’abord les six Passions de Base. Et à partir de ces six Passions principales vont se produire : vingt Passions secondaires[2].

4° Quatre Facteurs Mentaux Changeants ou Indéterminés.

Cette dernière catégorie de Facteurs Mentaux est ainsi nommée car ces facteurs changeant sont de par leur nature : ni vertueux, ni non-vertueux. Ils ne sont ni bons, ni mauvais.

I. — Les cinq Facteurs Mentaux Omniprésents :

1° la sensation,

2° la perception,

3° la volition,

4° l’attention (ou réflexion),

5° le contact.

1° Le premier de ces Facteurs Omniprésents, la sensation, est facile à comprendre. Il y a sensation dès qu’on ressent quelque chose, que ce soit agréable ou désagréable.

Il y a trois sortes de sensations possibles : les sensations agréables, les sensations désagréables et les sensations neutres. Quand on dit qu’on se sent bien — qu’on ne se sent pas très bien — qu’on est content — qu’on est mécontent ; le fait de pouvoir dire et exprimer ce genre de pensée, vient de ce que l’on éprouve une sensation. Dès qu’une sensation agréable se produit, nous allons nous sentir satisfaits, bien. Par contre, dès qu’une sensation désagréable se manifeste, on va éprouver quelque chose de pesant, de gênant.

On parle également de sensations physiques qui sont provoquées à partir des cinq sens (voir ci-dessus) et de sensations mentales qui vont accompagner le sixième sens : le Mental. S’il n’y a pas de sensation il ne peut pas y avoir non plus de pensée. En effet, pour que la pensée reconnaisse si l’objet est agréable ou désagréable, ou ni l’un, ni l’autre, beau ou pas beau ou ni l’un, ni l’autre, il faut qu’il y ait sensation.

2° Le deuxième des cinq Facteurs mentaux omniprésents, la perception, dont le rôle est de reconnaître qu’un objet est bleu ou non, « ceci est un être humain » ou non, etc. L’activité particulière de la Perception est de faire la différence entre les objets. Mais la perception par elle-même est incapable de porter un jugement. Elle peut voir si l’objet est bleu ou vert, mais elle ne peut pas énoncer le fait.

3° Le troisième des cinq Facteurs Mentaux Omniprésents, la volition dont le terme est synonyme de Karma Mental. C’est le Facteur Mental qui dirige le reste de l’esprit vers l’objet, qui le met en mouvement. Donc, s’il n’y a pas de volition, l’esprit ne pourra jamais se diriger vers un objet quelconque.

4° Le quatrième des cinq Facteurs Mentaux Omniprésents, l’attention. Si la volition a pour fonction de diriger l’esprit vers l’objet, il faut maintenant que l’esprit reste sur l’objet et c’est le rôle de l’attention.

5° Le cinquième et dernier Facteur Mental Omniprésent, c’est le contact. C’est le Facteur Mental qui naît lorsque l’objet, le sens, et la conscience sont tous les trois en présence. Donc le Facteur Mental qui naît à ce moment-là dès la présence des trois éléments ci-dessus, s’appelle le contact et donne une base à la sensation. Et si la sensation qui va naître doit être agréable, il faut qu’il y ait contact avec un objet plaisant. Et si la sensation qui naît est désagréable, c’est que le contact a lieu avec un objet déplaisant. S’il n’y a pas de contact, il ne peut y avoir de sensation. Or, s’il n’y a pas de sensation, l’esprit ne peut pas saisir les objets. Donc, pour que l’esprit puisse fonctionner, il faut toujours qu’il y ait ensemble ces cinq Facteurs Mentaux Omniprésents. Ils lui sont indispensables. Si l’un manque, l’esprit ne peut pas fonctionner véritablement.

On parle de façon distincte et séparée du Mental et des Facteurs Mentaux. Cependant il ne faut pas croire qu’ils sont réellement séparés. Le rôle du Mental ou Conscience est de savoir grossièrement la nature de l’objet. Mais pour bien reconnaître ce qu’est l’objet, ces Facteurs Mentaux doivent remplir des activités différentes. Il y a des Facteurs Mentaux qui sont des parties du Mental. Par exemple, un nom est donné en fonction de ce qui sera fait et exécuté par le Facteur Mental en question.

La sensation expérimente l’objet. La partie du Mental qui se dirige vers l’objet sera appelée volition, etc.

Il y a six Consciences et avec chacune de ces six Consciences il y a obligatoirement les cinq Facteurs Mentaux Omniprésents. La nature des cinq Facteurs Omniprésents est neutre, elle deviendra Vertueuse ou non-vertueuse selon la motivation préalable.

Les Cinq Facteurs sont à peu près simultanés, mais on peut dire qu’entre le Contact et la Sensation il y a une relation de cause à effet.

On parle aussi des cinq Facteurs Mentaux Déterminants et des onze Facteurs Mentaux Vertueux. Quand on veut étudier l’esprit il faut les connaître. Mais pour une étude générale le point le plus important à connaître concerne les Passions ou Facteurs Perturbateurs de l’Esprit.

II. — Les cinq Facteurs Mentaux Déterminants sont :

1° L’aspiration (la Volonté) ;

2° La Détermination ;

3° La Mémoire ;

4° La Concentration.

5° La Sagesse.

Pour qu’il y ait Mémoire, il faut qu’il y ait plusieurs Facteurs présents. Il est nécessaire que l’objet soit un objet déjà connu, il faut qu’on le connaisse auparavant et il ne faut pas non plus l’avoir oublié. C’est facile à comprendre, il est impossible de se souvenir de choses jamais vues, on ne peut pas se rappeler d’objets inconnus. On ne se rappelle donc que de choses qu’on connaît déjà. Par conséquent, il faut avoir un objet auquel on est déjà habitué. Il est indispensable de ne pas l’avoir oublié. En effet, s’il y a oubli de l’objet connu, il ne peut pas y avoir de Mémoire.

Une autre caractéristique de la Mémoire, est de s’opposer à la Distraction. Pour qu’il y ait réellement Mémoire il faut immédiatement se rappeler l’objet. Si on doit faire un effort quelconque, cela signifie que la Mémoire n’existe pas réellement ou, en tout cas, qu’elle n’est pas bonne.

L’Aspiration : L’objet de l’aspiration sera toujours un objet pour lequel on éprouve un certain désir. Après avoir éprouvé ce désir on s’y intéresse de plus en plus fortement. On peut dire que la caractéristique principale de la Mémoire c’est d’avoir un objet auquel on est familiarisé, et que la caractéristique principale de l’Aspiration c’est un très fort intérêt pour l’objet.

La Détermination : Son objet sera un objet qu’on a déjà reconnu de façon sûre. Le rôle de la détermination sera encore d’affermir la certitude qu’on a à propos de cet objet. Si on a de la Détermination à propos de quelqu’objet que ce soit, aucun retour en arrière ne sera possible. Il n’y a plus de changement possible.

La Concentration : Quand la concentration est présente, quand elle est manifeste, l’esprit est alors fixé sur un seul point. C’est la signification du mot habituel : Concentration.

La Sagesse : C’est la Sagesse qui permet de reconnaître ce qui est bien, favorable et de reconnaître ce qui ne l’est pas. C’est grâce à la Sagesse qu’on peut reconnaître ce qui est bien, ce qui est mal, ce qui est noir, ce qui est blanc… Lorsque la Sagesse se lève dans l’esprit elle comprend ce qu’est un objet, une table par exemple. Elle va distinguer ce qui est « table » et va éliminer tout ce qui n’est pas une table. C’est en cela que la Sagesse permet de reconnaître ce qui est, de ce qui n’est pas, ce qui existe, de ce qui n’existe pas. Notons à ce sujet que la traduction du mot « Sagesse » n’a pas la signification habituelle du terme dans notre langue.

Pourquoi appelle-t-on ces cinq Facteurs Mentaux « Déterminants » ? C’est parce qu’ils ont trait à des objets bien déterminés. L’objet bien particulier de la Mémoire, c’est un objet déjà connu. L’objet bien particulier de l’Aspiration, c’est un objet pour lequel on a de l’intérêt. L’objet bien particulier de la Détermination, c’est un objet qu’on a déjà reconnu de façon sûre et certaine.

III. — On trouve ensuite les onze Facteurs Mentaux Vertueux. Il n’est pas nécessaire ici de les énumérer tous. La Foi, l’Énergie en font partie.

Passons maintenant aux Facteurs Mentaux Non-Vertueux qui sont mauvais, nuisibles et néfastes (Facteurs Perturbateurs de l’Esprit). Il y a tout d’abord les six Passions de Base :

1° L’Attachement ;

2° L’Irritation ;

3° L’Orgueil ;

4° L’Ignorance ;

5° Le Doute ;

6° Les Vues Fausses.

1. L’Attachement. C’est être attaché à des objets qui ne sont pas purs. L’Attachement par lui-même n’est pas aussi violent que la haine par exemple. Mais quand on éprouve de l’attachement on se trouve dans une situation extrêmement difficile. En effet, on ne s’en rend pas toujours compte parce que l’attachement produit une sorte de sentiment relativement agréable et comme on ne se rend pas très exactement compte de ce qui se passe, on ne fait pas d’effort pour s’en séparer et pour se détacher de l’objet d’attachement.

Le Bouddha donnait un exemple de l’attachement. Il le comparait à une tache d’huile sur un vêtement. Rien n’est plus difficile et malaisé à détacher que de l’huile. Il en est de même pour l’attachement. Cependant il n’est pas très compliqué de comprendre intellectuellement ce qu’est l’attachement au sens général du terme. Mais il est extrêmement difficile de le rejeter, de l’éliminer. Tout d’abord, si on a un vif attachement il est extrêmement difficile de faire naître le désir de l’éliminer, puisque cet attachement nous donne plutôt une sorte d’impression agréable. Mais si l’attachement provoque ainsi une impression qu’on peut considérer comme « assez agréable », pourquoi est-il donc souhaitable de l’éliminer ? Tout simplement le bonheur que peut procurer un fort attachement, n’est ni stable, ni durable. Ce n’est qu’un bonheur tout à fait provisoire et par la suite il est sûr qu’il va entraîner de grandes souffrances[3] de grandes difficultés.

Supposons qu’on perde sa montre. Si on n’y attache pas une trop grande importance, on regrettera la montre perdue sans doute et on considérera que c’est dommage, sans plus. Mais si on considère cette montre comme un objet très précieux, si on y tient beaucoup, quand on découvre sa perte, on va être très désespéré. De plus l’attachement peut faire naître d’autres passions, telles que la colère, la haine. Il peut être un point de départ pour l’orgueil et aussi pour le doute. A première vue l’attachement ne semble pas très mauvais, ni trop néfaste. Il apparaît comme assez doux, assez plaisant. Mais si on l’examine d’un peu plus près et si on élargit son champ de vision, il faut absolument essayer de l’éliminer.

C’est un peu comparable la rencontre avec une assez belle personne qui paraîtra de plus très sympathique, qui parle bien et que l’on prenne grand plaisir à la regarder et à l’écouter. Mais dès qu’on la connaît un peu mieux, on prend conscience qu’elle n’est pas si gentille qu’on le pensait, qu’en réalité son caractère est plutôt dur. La situation devient alors un peu délicate.

Il en est de même pour l’attachement. Au premier abord il ne provoque pas un sentiment de répulsion immédiat.

2° L’Irritation : Dès que ce Facteur Mental non-vertueux se manifeste c’est tout de suite déplaisant. Dès qu’il s’élève cela provoque immédiatement un sentiment de malaise. C’est comparable à une personne de rencontre qu’on considérerait sur l’heure comme extrêmement antipathique, et à qui on n’aurait absolument pas le désir, ni l’envie de serrer la main. Étant donné que l’irritation produit sans délai un sentiment de répulsion, ce Facteur Perturbateur de l’Esprit n’en est que beaucoup plus facile à éliminer.

Qu’est-ce que l’irritation ? C’est ce qu’on éprouve quand on ne peut supporter soit une situation, soit un objet matériel, soit un être. Il peut y avoir irritation pour n’importe quel objet. On peut très bien éprouver de l’irritation vis-à-vis de la maladie, par exemple, du mauvais temps, de la pluie, du froid, du chaud.

3° L’Orgueil : Il est éprouvé à propos de — nos qualités, — nos connaissances. On a l’impression qu’on est supérieur aux autres. C’est donc un état d’esprit imbu de lui-même. Selon la tradition bouddhiste il y a plusieurs types d’orgueil. Il y a sept sortes d’orgueil. Le plus facile à comprendre c’est l’orgueil en général. On s’estime plus fort, on se croit nettement supérieur aux autres.

Mais il y a des formes d’orgueil plus difficiles à déceler. On peut distinguer plus difficilement l’orgueil ressenti vis-à-vis de quelqu’un qui nous est infiniment supérieur. Quand on rencontre cette personne on sait parfaitement qu’elle est supérieure. Mais on pense qu’elle ne nous est qu’un « tout petit peu » supérieure et qu’on est quand même pas si mal que cela.

Un autre type d’orgueil c’est quand on est fermement convaincu d’avoir des qualités dont on n’est absolument pas doté. C’est particulièrement grave quand on s’imagine avoir certaines qualités spirituelles ou des réalisations, telles que Samatha : la stabilité mentale ou l’Esprit d’Éveil (Bodhicitta). On n’a pas bien sûr obtenu de telles qualités, mais on a l’impression, on croit qu’on a ces qualités. On le croit et on en est content !

Un autre aspect de l’orgueil, c’est l’orgueil éprouvé vis-à-vis des cinq agrégats. Un être est constitué de cinq agrégats. On ne peut pas dire qu’on « est ces cinq agrégats », mais on va confondre les agrégats et nous-mêmes et de ce fait, on va éprouver une sorte de fierté vis-à-vis de ces cinq agrégats.

Les cinq agrégats ce sont les agrégats de la forme, de la sensation, de la perception, de la discrimination et de la conscience.

1° L’agrégat de la forme est constitué par tout ce qui est matériel, c’est-à-dire, par les objets, par les couleurs, par les sons, par le contact, etc.

2° L’agrégat de la sensation est identique au Facteur Mental Omniprésent que nous avons déjà mentionné.

3° L’agrégat de la Perception est également identique au Facteur Mental Omniprésent.

4° L’agrégat de la Discrimination dont il y a deux types principaux :

a) le Facteur Mental Omniprésent de la Volition ;

b) d’autre part tout ce qui est la vie, le nom, la dénomination, les concepts.

5° L’agrégat de la Conscience : il est constitué par les six Consciences dont nous avons parlé tout à l’heure.

Pourquoi parle-t-on de l’Agrégat de la sensation à propos de la sensation ? C’est parce que la sensation n’est pas quelque chose d’unique. C’est comme un assemblage, une réunion de beaucoup de moments.

En ce qui concerne l’agrégat de la Forme, c’est la même chose. C’est composé par tout ce qui est matière. Ce sont donc des réunions de parties. Et il en est de même pour les autres agrégats.

On parle donc d’agrégats pour bien montrer, pour souligner qu’il n’y a pas de chose dans l’absolu, ni de caractère unique, mais que tout au contraire, c’est toujours formé de plusieurs parties.

4° L’Ignorance. Qu’est-ce que ce Facteur Mental de l’Ignorance ? C’est le fait de ne pas connaître les phénomènes. Comme il y a beaucoup de phénomènes, il y a beaucoup de types d’ignorance.

On parle d’ignorance à propos de la Vue fausse d’un Soi qui existerait par lui-même. Quand on saisit l’être comme « existant de façon intrinsèque et indépendante » c’est une manière de voir complètement erronée. On parle alors d’ignorance parce qu’on ne voit pas la nature réelle des choses (phénomènes).

5° Le Doute : Il y a doute quand on hésite sur un objet quelconque. On se demande alors « Est-il comme ceci ? » ou « Est-il comme cela ? » « Est-ce ainsi ? »

6° Les Vues Fausses : C’est la sixième et dernière Passion de Base. Il y a cinq types différents de Vues Fausses :

1) La première des cinq Vues Fausses est assez semblable à l’Ignorance. C’est une façon erronée de saisir (l’existence) l’être.

2) La deuxième des Cinq Vues fausses est nommée « les Vues Extrêmes ». Elles présentent deux aspects : Les Vues d’Éternalisme et les Vues de Nihilisme.

Les Vues Éternalistes se produisent quand on estime que les cinq agrégats qui étaient l’objet de la Vue Fausse précédente, sont éternels, qu’ils ne sont jamais totalement détruits. Dans ces conditions il y a Vues d’Éternalisme[4].

Les Vues Nihilistes : C’est au contraire quand on pense que les cinq agrégats vont être détruits complètement et à jamais.

3) Cette troisième Vue Fausse est : l’Attachement aux Éthiques et aux Rites erronés : C’est ce genre de Vue Fausse qui préside par exemple aux sacrifices d’animaux, quand on pense qu’ils sont bons et que c’est une pratique favorable. Dès qu’on pense qu’une pratique est bonne, alors qu’au contraire elle est très mauvaise et néfaste, c’est une Vue Fausse.

4) Il y a Vue Fausse lorsqu’on considère comme supérieures des Pratiques Erronées. Si l’on pense par exemple que les sacrifices d’animaux sont bons et favorables et que l’on croit également que c’est là la meilleure des pratiques. C’est cette quatrième sorte de Vue Fausse qui permet de croire que si on tue des animaux, cela leur permet de reprendre une meilleure renaissance.

Certes il y a certains êtres qui ont effectivement ce pouvoir et, en ôtant la vie aux autres, ils peuvent les transférer dans un état d’existence supérieure. Ils peuvent les faire renaître dans une meilleure situation. Mais pour des personnes ordinaires qui ne sont pas dotées de ce pouvoir, pratiquer ce genre de choses est tout à fait nuisible et néfaste.

5) La cinquième et dernière des Vues Fausses concerne des Vues Erronées qui peuvent naître quand on pense que ce qui existe réellement n’existe pas et l’inverse, quand on croit que ce qui n’existe pas existe vraiment. Même si on nie complètement l’existence de quelque chose qui cependant existe, même s’il s’agit d’une existence provisoire et temporaire.

Telles sont donc les six Passions de Base.

On les dit « de base », car c’est à partir de ces six Facteurs Perturbateurs non-Vertueux que découlent, que vont se produire les vingt autres Passions.

Les Facteurs Perturbateurs secondaires :

Nous aborderons et étudierons :

— les vingt Passions secondaires,

— les quatre Facteurs Mentaux Changeants,

— les onze Facteurs Mentaux Vertueux.

Il y a une difficulté lorsqu’on étudie le Mental et les cinquante et un Facteurs Mentaux. Ce n’est pas immédiatement qu’on peut voir de façon manifeste ce qui se passe dans l’esprit. Mais, si, petit à petit, on parvient à bien cerner, à bien comprendre toutes ces notions, cela peut être extrêmement utile et s’avérer très bénéfique.

(Revue Panharmonie. No 191. Juillet 1982)

Les 20 Passions secondaires et les 11 Facteurs Mentaux Vertueux

Chacune des 20 Passions secondaires découle en fait d’une ou de plusieurs des 6 Passions de Base. Rappelons les six Passions de Base :

I.   — L’Attachement.

II.  — L’Irritation.

III. — L’Orgueil.

IV. — L’Ignorance.

V.  — Le Doute.

VI. — Les Vues Fausses.

I. — Les Vingt Passions Secondaires :

La COLERE : Quand les trois conditions propices à l’Irritation sont réunies, on ne parvient plus à supporter l’objet concerné. Et, à ce moment-là, la COLERE éclate.

On peut éprouver de la Colère vis-à-vis d’un être, mais également vis-à-vis d’une maladie ou d’un quelconque objet, avec n’importe quel phénomène extérieur. Mais l’objet qui, en fait, provoque la Colère de cette manière, est considéré comme l’OBJET EXTERNE.

Mais ce n’est pas la condition la plus importante. Pour que naisse et se manifeste la colère, il y a une condition considérée comme primordiale, la condition « intérieure », interne. C’est elle qui va provoquer la colère, donc la passion (le Facteur Perturbateur de l’Esprit lui-même). Cette condition intérieure est constituée par la potentialité (une empreinte karmique) qu’il y a en nous de nous mettre en colère.

D’où vient cette potentialité ? Autrefois[5] il nous est arrivé de nous mettre très souvent en colère. La Colère est un Facteur Mental. Mais quand ce Facteur Mental Perturbateur de la Colère est éliminé, il reste un quelque chose, une trace sur l’esprit. C’est cette trace qu’on appelle Potentialité (ou Empreinte karmique). C’est la potentialité, le pouvoir qu’on possède de se mettre à nouveau en colère par la suite.

Comment cela se passe-t-il quand cette potentialité est déposée sur l’esprit ? Tout d’abord on se met en colère. Cela signifie que le Facteur mental « Colère » accompagne une conscience principale. La Conscience Principale et la Colère qui l’accompagne ne sont pas absolument identiques. Mais elles ont de nombreux points communs.

Puis, ensuite vient le moment où la colère s’apaise et où le Facteur Mental en conséquence disparaît. Mais il subsiste la Conscience Principale. Et sur l’esprit plusieurs sortes de potentialités ont alors été déposées. Celles-là même qui, par la suite, entraînent de nouvelles colères.

D’autres potentialités entraînent à leur tour la Maturité du Karma.

C’est-à-dire qu’à un certain moment on devra subir le résultat de la colère. Comment la potentialité de la colère peut-elle adhérer à l’esprit ? Il ne faut surtout pas croire que l’esprit devient identique au Facteur Mental (Non Vertueux) de la colère. Prenons l’exemple d’un morceau de fer présenté à la flamme. Il est chauffé à blanc (il peut brûler aussi). Mais le morceau de fer n’est pas la flamme. Cependant il a tout de même acquis la capacité de brûler. Il en est ainsi pour la potentialité déposée sur l’esprit. L’esprit n’est pas transformé en colère, il a cependant acquis la possibilité, la capacité de se mettre en colère. L’esprit reste pur lui-même.

Dans l’exemple donné le morceau de fer représente la Conscience, l’Esprit. La flamme est la Colère. La flamme chauffe le morceau de fer, de même la colère échauffe l’esprit et va de ce fait déposer une « capacité » supplémentaire (ici de se mettre en colère) sur l’esprit.

Pour que la colère soit provoquée il faut trois conditions :

1) La Condition externe (elle vient d’être expliquée).

2) La Condition intérieure de la potentialité.

Il n’est pas facile d’éliminer ces potentialités, même parvenu à des niveaux spirituels très hauts.

3) La troisième condition concerne l’Attention qu’il faut qualifier de non-convenable par rapport à l’objet extérieur envisagé. Au lieu de laisser cet objet de côté on va, au contraire, l’examiner, l’observer de tous côtés, relever tous ses côtés agréables ou désagréables. Et c’est parce que l’on observe toutes ses caractéristiques que le Facteur Mental va se manifester. C’est à cause de toute cette attention portée à l’objet que le Facteur Perturbateur de l’Esprit s’élève.

Pour que soit provoqué un Facteur Mental en nous et, en particulier une des passions[6], les trois conditions sont nécessaires

1° En ce qui concerne la potentialité (l’empreinte karmique) elle est à peu près impossible à éliminer pour le moment (à notre stade d’évolution actuel).

2° En ce qui concerne « l’Objet Externe », là encore il est quelquefois très difficile de l’éviter. Notre vie s’écoule dans ce monde, dans une grande ville, parmi beaucoup de gens qu’on rencontre en travaillant, etc. Donc beaucoup de phénomènes extérieurs sont présents et susceptibles de provoquer les Facteurs Mentaux.

3° Ce qu’il faut donc essayer d’éviter c’est la troisième condition, de porter trop d’attention aux objets. Ce qu’il faut éviter, c’est de porter attention aux objets extérieurs susceptibles de faire naître la colère.

Le problème principal est que la colère se produit très rapidement en nous. On ne s’aperçoit pas de son approche. On ne s’en aperçoit que quand elle est déjà là. Si donc on ne parvient pas auparavant à stopper la colère, si elle est déjà manifeste, il faut essayer de l’arrêter immédiatement. Si on s’efforce de la stopper immédiatement, elle ne pourra pas se développer et elle s’affaiblira d’elle-même.

Comment faire pour arrêter le développement de la colère ?

Il faut procéder à un examen. Il est nécessaire de se demander pour quelles raisons on se met en colère. Il faut se poser les questions suivantes : quels sont les avantages de la colère ? Est-elle bénéfique ? En procédant ainsi on s’apercevra que la colère ne présente que des inconvénients. Et si à chaque fois qu’on a tendance à se mettre en colère, on fait cet examen, la colère diminuera graduellement. D’elle-même elle ira en s’amenuisant.

II. — La deuxième Passion Secondaire : LA RANCUNE.

Ce Facteur Perturbateur de l’Esprit est simple à comprendre. La Rancune est causée d’abord par la COLERE qu’on n’a pas oubliée et on veut ensuite (nuire), faire du mal pour se venger.

III. — La troisième Passion Secondaire : L’HYPOCRISIE.

C’est quand on a commis une « mauvaise action » (ce qu’il est coutume d’appeler « une mauvaise action ») et que d’autres personnes nous en font la remarque, nous critiquent, nous blâment, nous disent qu’on a mal agi, mal fait. Au lieu d’accepter leurs remontrances (justifiées) on s’efforce au contraire de cacher cette chose (de la minimiser), on s’efforce de masquer ce qu’on a fait.

La Passion de Base qui « inspire » principalement l’Hypocrisie est : l’Ignorance.

IV. — La quatrième Passion Secondaire : LA MALICE, L’OPINIATRETE.

Elle vient de l’Irritation. Quand la colère est portée au paroxysme, on peut dire des paroles violentes, très désagréables. On « veut » insulter les gens et c’est cela qu’on nomme la Malice.

Entre la première Passion Secondaire : la COLERE, et la quatrième : LA MALICE, il n’y a pas une très grande différence. Avec la Malice les résultats donnent des paroles désagréables, insultantes. On injurie les gens. Alors qu’avec la COLERE on a plutôt envie de les battre ou de leur faire du mal.

V. — La cinquième Passion Secondaire : LA JALOUSIE.

La Jalousie n’est pas difficile à comprendre. C’est quand on ne peut pas supporter de voir les possessions ou les qualités des autres. Quand on s’aperçoit que quelqu’un a obtenu quelque chose d’agréable, ou possède une situation enviable, si, au lieu de s’en réjouir pour lui, on sent simplement ne serait-ce qu’un léger malaise, cela signifie que la Jalousie est présente en notre esprit.

Il n’est pas obligatoire d’avoir un très fort ou très violent sentiment. Toutes ces passions sont relativement faciles à comprendre, puisqu’on les pratique journellement, sans problème.

VI. — La sixième Passion Secondaire : L’AVARICE.

L’Avarice est facile à comprendre. Cette passion secondaire vient principalement de la Passion de Base : l’Attachement.

L’Avarice est un extrême attachement où l’on ne supporte pas de donner.

VII. — La septième Passion Secondaire : LA DUPERIE.

Il y a Duperie quand on prétend avoir des qualités ou des connaissances qu’on n’a pas en réalité. On prétend avoir des qualités ou des connaissances dans l’intention d’obtenir des cadeaux ou des manifestations de respect de la part des autres.

VIII. — La huitième Passion Secondaire : LA DISSIMULATION.

Elle apparaît également quand on a envie d’obtenir ou des cadeaux ou le respect des autres. A cette fin, dans cette intention, on dissimule nos défauts, nos fautes.

Mais il y a une distinction à faire. En effet, si on dissimule ces fautes ou défauts simplement parce qu’on pense : « Si les autres les remarquent, les voient, ils en seront vivement chagrinés et attristés, ils en souffriront sûrement », dans ce cas il ne s’agit pas de dissimulation. Pour qu’il y ait dissimulation il faut désirer obtenir ou des cadeaux ou de la vénération de la part des autres.

La Dissimulation et la Duperie découlent plutôt des deux passions principales de l’Attachement et de l’Ignorance.

IX. — La neuvième Passion Secondaire : LA SUFFISANCE.

Elle découle également de l’Attachement. Quand on possède une bonne situation, quand on a quelque chose qui vous plaît, si on en est vraiment très content, si on en tire une profonde satisfaction de soi-même, il y a Suffisance.

Mais cependant, si on se réjouit simplement de ce qui nous arrive de bien — mais sans y être attaché — ce ne sera pas alors de la Suffisance.

X. — La dixième Passion Secondaire : MALVEILLANCE ou MECHANCETE.

Cette Passion ressemble un peu à celle de la Colère. A nouveau on a envie de faire du mal aux autres, de leur nuire. Elle surgit plus particulièrement des Passions de Base principales de l’Attachement, de l’Irritation ou de l’Ignorance.

XI. — La onzième Passion Secondaire : MANQUE DE RESPECT DE SOI-MÊME.

Cela signifie qu’on n’hésite absolument pas à commettre de mauvaises actions, sous le prétexte qu’on n’en est pas soi-même honteux par la suite. C’est-à-dire qu’on n’en éprouve pas de honte soi-même. (Aucun regret, remord ou repentir ; on reste impassible, indifférent N.P.)

XII. — La douzième Passion Secondaire : MANQUE DE RESPECT HUMAIN.

Cette douzième Passion ressemble beaucoup à la Onzième : Le Manque de Respect de soi-même. On n’hésite pas à commettre de mauvaises actions. Lors de la onzième Passion, on ne prend pas en considération sa propre honte, on en manque totalement. Avec la douzième Passion on ne prend pas du tout en considération l’opinion des autres.

Prenons l’exemple du vol : Si au moment de voler on se dit : « Je ne dois pas voler, car ce n’est pas correct, si je le fais, je me sentirai honteux », il s’agit de Respect de Soi-même. Le fait de ne pas avoir ce genre de pensée et si on s’adonne au vol sans regret, ni remord, c’est dans ce cas le Manque de Respect de Soi-même.

Si l’on se dit : « Si je vole, cela va attrister mes proches, mes parents, je préfère m’en abstenir », c’est alors le Respect Humain. Par contre, si on n’hésite pas à voler, si on se moque éperdument de ce que les autres pensent, il s’agit, bien entendu, du Manque de Respect Humain.

La cause principale des onzième et douzième Passions Secondaires est l’Ignorance.

XIII. — La treizième Passion Secondaire : LA TORPEUR.

Avec la Torpeur on se sent extrêmement fatigué. L’esprit est très lourd. C’est un obstacle pour étudier ou pour travailler. Sa cause principale est l’Ignorance.

La Torpeur empêche d’étudier efficacement ou de méditer correctement, car elle obscurcit complètement l’esprit. Quand il y a Torpeur, l’esprit est comme obscurci, de plus le corps est également très lourd.

XIV. — La quatorzième Passion Secondaire : L’EXCITATION.

Elle se produit quand on étudie, quand on travaille. Au lieu de pouvoir se concentrer sur l’objet de l’étude ou du travail à effectuer, l’esprit est toujours attiré par d’autres objets auxquels on est attaché. Dans ces conditions il y a Excitation.

Pour qu’il y ait Excitation, il faut forcément qu’il existe un Attachement aux objets vers lesquels l’esprit se dirige. Ce fort Attachement est obligatoire pour que naisse l’Excitation. C’est un obstacle, car l’Excitation empêche de se fixer sur quelque chose.

XV. — La quinzième Passion Secondaire : LE MANQUE DE CONFIANCE, LE MANQUE DE FOI.

C’est le contraire d’un des Facteurs Mentaux Vertueux : la Foi. Il y a manque de Foi lorsqu’on nie l’existence de quelque chose qui existe réellement ou encore qu’on affirme l’existence de quelque chose qui cette fois, n’existe pas ou qu’on refuse les qualités évidentes de quelqu’un, alors que ce quelqu’un possède vraiment ces qualités.

Selon l’enseignement bouddhiste il est dit que toutes mauvaises actions accomplies telle que celle de tuer par exemple, verra un résultat entraînant obligatoirement la Souffrance. Si on nie cela, on a un exemple de Manque de Foi[7].

XVI. — La seizième Passion Secondaire : LA PARESSE.

1) PARESSE du DÉCOURAGEMENT.

Avant d’entreprendre une étude ou un travail quelconque on se dit : « C’est beaucoup trop difficile pour moi, je n’y arriverai jamais ». De ce fait l’esprit s’affaisse complètement, rien qu’à l’idée de cette tâche à accomplir. Cet état d’esprit — qu’on puisse réellement faire ce travail ou non — on l’a dès le départ. On est convaincu par avance qu’on est totalement incapable de mener cette tâche à bien. C’est une forme de Découragement. Et la Paresse du Découragement se manifeste avant de commencer à travailler.

2) C’est la Paresse ordinaire dans le sens du mot français. On commence quelque chose, puis on se trouve des excuses, on se dit : « Oh ! je n’y arriverai pas ! » Et on abandonne, on laisse tomber. C’est donc un obstacle pour continuer, pour achever quelque chose.

3) La Paresse dans un sens, dans une acceptation propre à l’enseignement bouddhiste : C’est le fait d’être attaché à des choses qui n’en valent pas la peine ou à l’accomplissement de mauvaises actions et d’y consacrer toutes ses forces.

Si, par exemple, on aime énormément le jeu et qu’on passe son temps à jouer, perdant de vue toutes autres notions et sans prendre le temps de manger, de dormir, en y consacrant toutes ses énergies, toutes ses forces, alors, pour les Bouddhistes, il s’agit d’une sorte de Paresse.

Cette troisième forme de Paresse englobe également, inclut également le fait de consacrer tous ses efforts à des travaux ayant un but uniquement matériel, ayant un but mondain. En règle générale le « travail ordinaire » sera donc considéré comme de la Paresse. Mais si on travaille avec une intention différente, par exemple si on effectue un travail dans le but d’aider les gens, il ne s’agira pas de Paresse. La motivation sera toute autre.

XVII. — La dix-septième Passion Secondaire : L’INSOUCIANCE.

On n’a aucun intérêt pour accomplir de bonnes actions, pour faire le bien et on laisse son esprit aller n’importe où, n’importe comment.

Alors que la Paresse pouvait se produire principalement à partir des Passions de Base, de l’Ignorance, et de l’Attachement, l’Insouciance peut naître à partir de l’Irritation, de l’Attachement et de l’Ignorance. L’Insouciance est un Facteur Mental non Vertueux qui se manifeste très fréquemment — pour ne pas dire continuellement — puisqu’il y a Insouciance dès qu’on laisse l’esprit complètement sans contrôle.

XVIII.  — La dix-huitième Passion Secondaire : L’OUBLI ou MÉMOIRE CONFUSE.

C’est la partie de la Mémoire considérée comme défaillante, mauvaise, peu fidèle. Elle apparaît quand on étudie ou qu’on médite et qu’on oublie l’objet qu’on voulait étudier. La Mémoire Défaillante se produit plus particulièrement à partir de l’Ignorance ou à partir de la Passion de Base de l’Attachement.

Pour comprendre ce qu’est la Mémoire Défaillante, il faut d’abord bien saisir ce que veut dire le mot Mémoire. La signification en tibétain est différente de la signification française. Pour qu’on parle de « Mémoire » chez les Tibétains il faut que l’objet concerné soit présent à l’esprit. Il ne s’agit pas simplement de s’en rappeler en faisant des efforts, il faut, au contraire, que ce soit immédiatement et très clairement présent à l’esprit. Pour qu’il y ait Mémoire, il faut que l’objet concerné soit un objet auquel on soit habitué, qu’on connaît déjà, qu’il soit familier. La fonction de la Mémoire est d’empêcher l’oubli. S’il y a oubli, il ne peut pas y avoir « Mémoire ».

XIX. — La dix-neuvième Passion Secondaire : L’INATTENTION.

Ce Facteur Mental non Vertueux est considéré comme le contraire de l’Attention ou de la Vigilance.

On peut définir l’Attention ainsi : C’est la conscience à chaque moment de tout ce qui se passe en nous — physiquement ou mentalement. Quand à chaque instant on n’est pas parfaitement conscient, il s’agit d’Inattention. L’Inattention se produit également très fréquemment en notre esprit. Quand on est inattentif on oublie. Et les résultats des études ne sont pas toujours très efficaces si on oublie beaucoup de choses. Si, en étudiant, on éprouve des difficultés à bien comprendre, et surtout à retenir, si, après avoir étudié on oublie absolument tout, cela vient de l’Inattention.

Dans les textes bouddhistes on illustre l’Inattention par l’exemple d’un pot troué. On peut toujours essayer de le remplir et pour ce faire y verser tout ce qu’on veut, rien ne reste jamais. Il en est de même de l’Inattention, elle est comparable à ce trou.

XX. — La vingtième et dernière Passion Secondaire : LA DISTRACTION.

Quand on étudie, qu’on médite, qu’on travaille, si l’esprit ne reste pas fixé sur l’objet et qu’il vagabonde un peu partout, il y a Distraction.

L’Excitation et la Distraction sont des Facteurs Mentaux non Vertueux qui sont très proches. Mais il y a une différence : Pour qu’il y ait Excitation il faut que l’objet soit un objet auquel on est attaché. Donc c’est la Passion de Base de l’Attachement qui l’inspire. Tandis que pour la Distraction c’est n’importe laquelle des autres Passions qui peut la faire naître, que ce soit par exemple la Colère, l’Attachement, l’Ignorance, la Jalousie, etc. Il y a Distraction dès que, au lieu de rester concentré sur l’objet, on pense à autre chose. L’Excitation est plus particulière. Elle n’existe que lorsque l’objet de la Distraction est un objet qui provoque du plaisir en notre esprit.

Voici donc les vingt Passions Secondaires (les vingt Facteurs Perturbateurs de l’Esprit non Vertueux).

Il est très facile d’en parler. Chacun connaît leurs noms, il n’y a rien de très compliqué. Ce qui est fort difficile, c’est de parvenir à les reconnaître dès quelles se produisent en nous. Pour en lire la liste établie sur une feuille de papier, il n’y a certes aucune difficulté. Mais quand il s’agit de les distinguer, quand elles se manifestent en nous, c’est bien entendu beaucoup plus difficile.

Or si on ne parvient pas à les reconnaître, il n’y a aucune raison de les étudier, cela ne sert strictement à rien. Pourquoi ?

C’est parce que si on ne fait pas attention à ses passions, à ses Facteurs Mentaux, si on n’essaye pas de les reconnaître, ils se produisent constamment dans notre esprit et s’en rendent maîtres. Et, à partir d’eux peuvent se produire toutes les souffrances, tous les désagréments qu’on rencontre. Si on s’efforce de les reconnaître, on s’aperçoit quand ils vont se produire et cela peut donc être profitable.

Supposons qu’il existe un homme très dangereux et qu’on le sache. Le sachant, dès qu’on le verra de loin, on s’esquivera en se disant : « Oh ! il faut faire attention, il est un réel danger ! » Mais, si on ne le sait pas, on le laissera approcher sans méfiance. Il faut donc essayer de reconnaître toutes les passions quand elles se produisent en nous. Il faut de plus essayer de les stopper, de les arrêter également ou, en tout cas, de les affaiblir, de les faire diminuer.

En même temps il faut s’efforcer de développer tous les Facteurs Mentaux Positifs, Vertueux. C’est ce qu’on appelle « Pratiquer ».

Il y a des Facteurs Mentaux qui sont naturels et innés. Mais cela dépend essentiellement des personnes. Chez certains c’est peut-être l’Avarice, chez d’autres la Jalousie et la Méchanceté. A quoi cela tient-il ? Cela vient de la Force de l’Habitude.

Si dans des vies antérieures on s’est particulièrement accoutumé à l’Avarice, c’est ce qui se manifestera avec le plus de force dès qu’on arrive dans cette vie. Selon la tradition bouddhiste, il est dit que le fait de s’être adonné à l’avarice lors de certaines vies antérieures, donne pour les vies suivantes plusieurs types de résultats différents. Il y a des Résultats à pleine Maturité et des Résultats Secondaires qui se manifestent au moment opportun. Et c’est ainsi qu’ils peuvent se manifester très fortement lors de vies futures.

Pour qu’il y ait Torpeur, il faut que l’esprit ne soit pas clair du tout, puisque cela vient de l’Ignorance. Mais il faut distinguer Torpeur de la simple fatigue, c’est-à-dire que quelqu’un peut très bien être fatigué sans que pour autant, il soit envahi par la Torpeur. Quand on est extrêmement fatigué, il se peut que l’esprit ne soit pas très clair. La différence avec la Torpeur, c’est que quand il y a fatigue, cela ne vient pas de l’Ignorance, mais simplement du fait que le corps étant affaibli, l’épuisement entraîne un affaiblissement de toutes les capacités.

Toutes les méthodes adéquates pour affaiblir des côtés mauvais et toutes les méthodes pour développer les aspects positifs et favorables de l’esprit, ont été développées :

— dans les SUTRAS et

— dans les TANTRAS.

Le but est le même, mais la façon de procéder est légèrement différente. On dit qu’il y a deux méthodes ; la Méthode des SUTRAS et la Méthode des TANTRAS. On peut se demander : à quoi bon deux Méthodes, surtout si elles ont le même but. C’est parce que les capacités et les désirs des disciples étaient différents et, de ce fait, pour certains disciples, la Méthode des SUTRAS est plus profitable. Par contre, pour d’autres disciples, c’est la Méthode des TANTRAS qui s’avère être la plus efficace.

Les Sutras et les Tantras sont tous deux des enseignements du Bouddha. Après l’éveil, le Bouddha a enseigné pendant 45 ans. Tous ces enseignements ont été regroupés sous ces deux rubriques. Les Sutras et les Tantras sont semblables en soi, puisqu’ils sont tous les deux des enseignements du Bouddha Sakyamuni lui-même. De plus ils ont également le même but objectif. En effet, ils doivent prendre tous les deux le contrôle de l’esprit. La différence réside dans les méthodes expliquées. Ce ne sont pas les mêmes. En voici un exemple :

On enseigne dans les Sutras qu’il faut méditer sur la Vacuité ou sur l’Esprit d’Éveil (Bodhicitta). Mais il n’y a aucune méditation au cours de laquelle il faut se transformer ou s’imaginer soi-même sous la forme d’une déité. Qu’il s’agisse de Sutras ou de Tantras il y a toujours des méditations à faire, mais c’est la façon de méditer qui est différente.

Prenons l’exemple de la Concentration selon les Sutras : On se concentre sur une forme du Bouddha qu’on visualise devant soi. Il est donc différent de nous il n’est pas « nous-mêmes ».

Dans les Tantras on se visualise soi-même en déité. La différence est donc là. De plus, tout ce qui nous entoure est considéré comme la « résidence » de la déité. Tout ce qui est concret, les murs, les personnes qui nous entourent, sont considérés comme des apparences ordinaires et illusoires. La différence entre Sutras et Tantras est celle-ci : En pratiquant les Sutras on admet que tout ce qui nous apparaît est toujours illusoire. Mais avec les Tantras on ne s’arrête pas là uniquement. On transforme cette apparence illusoire en voyant tout autour de soi comme le domaine d’une déité, avec sa résidence et tout son entourage.

Il y a une autre différence : Avec les Sutras quand on boit de l’eau, c’est de l’eau ordinaire, sans plus. Tandis que les Tantras enseignent qu’il faut faire une bénédiction de cette eau, pour penser ensuite qu’elle est transformée en nectar. Que nous-mêmes sommes une déité et quand on prend ce nectar, quand on le boit, on pense alors qu’il provoque une immense joie en nous. A partir de cette joie éprouvée lors de l’absorption du nectar, on médite sur la Vacuité en pensant que rien n’existe de façon indépendante et intrinsèque. Et on médite ainsi de façon conjointe : Joie et Vacuité.

Avec les Sutras, lorsqu’on voit quelque chose, on le voit et on s’arrête là. Mais avec les Tantras on transforme tout ce qu’on voit, les apparences ordinaires deviennent apparences pures, ultimes et tout sera une occasion pour méditer la Vacuité.

La différence également réside qu’avec les Sutras on médite bien sur la Vacuité, mais de façon plus « ordinaire », plus simplement. Tandis qu’avec les Tantras on méditera toujours la Vacuité de façon conjointe avec la Joie et le Bonheur. Pourquoi ?

C’est parce que lorsqu’on médite sur la Joie et le Bonheur, notre esprit a beaucoup plus de possibilités. Toutes les possibilités, toutes les capacités sont alors développées.

Lors d’une pratique tantrique, avant de commencer n’importe quelle méditation — quelle qu’elle soit — il faut d’abord provoquer en soi une très grande joie, un très grand bonheur. Et c’est seulement muni de cette première acquisition mentale qu’on engage alors une autre méditation. Il faut tout d’abord faire naître en nous : Joie et Bonheur.

Mais pour les être ordinaires il y a là un grand danger. C’est en effet très difficile, car il se peut très bien que cette Joie se transforme immédiatement en Attachement. Il faut faire très attention, être très vigilant et veiller, afin que la Joie ne se transforme pas en Attachement, elle doit rester pure.

Pourquoi dit-on, en général que les pratiques tantriques sont plus difficiles que les autres ? C’est tout simplement à cause de cela. C’est parce qu’il est particulièrement difficile d’empêcher la Joie de se transformer immédiatement en attachement, étant donné, qu’en règle générale, chez un être ordinaire, toute joie se transforme immédiatement en attachement et que cet attachement détruit la joie.

A cause de tout ceci on dit que les pratiques tantriques sont dangereuses.


[1] Un moine bouddhiste se considère comme un « conquérant » parti à la conquête de lui-même.

[2] On parle aussi de six Facteurs Perturbateurs de l’Esprit principaux et de vingt Facteurs Perturbateurs de l’Esprit secondaires. Le terme tibétain est Nyeunmong.

[3] Concerne plus particulièrement la souffrance du changement.

[4] Croire par exemple en une âme éternelle et industrictible.

[5] Il y a là un rappel des vies antérieures.

[6] Toujours synonyme de Facteur perturbateur de l’Esprit.

[7] Il s’agit de la Loi du Karma, la Loi de Cause à Effet.

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