XXX : Le moi est le propre de l’homme


13 Feb 2015

(Revue Être. No 2. 16e année. 1988)

« Dieu est un quelque chose qui n’est ni ceci ni cela. »

Eckhart

Parler implique le fonctionnement d’un cerveau en mode logique, des informations stockées en mémoire et un état de veille à partir duquel il sera possible de faire des constructions significatives s’enchaînant dans des raisonnements.

Mais cela ne suffit pas, il faut en plus une programmation qui va nous être imposée par le milieu et selon laquelle nous allons nous comporter et orienter nos jugements. Ainsi se constitue, plaquée sur notre nature de naissance, une surstruc­ture pour nous permettre de vivre à l’intérieur d’un groupe social donné. Ce couplage du donné à la base, de l’inné, et du conditionnement éducatif imposé par l’entourage ; l’acquis, va créer une entité tout à fait artificielle, à la charnière de notre programmation génétique et de notre programmation sociale, pour permettre une comparaison permanente de l’une et l’autre de ces programmations (la seconde étant la norme, devant l’emporter sur l’autre) ; nous voulons savoir si nous avons l’intention juste, la pensée juste et l’action juste, pour employer la langue de bois maoïste. Avec le temps cela devient automatique. Et pour nous aider à tenir le bon cap, l’appareil de puissance, en place à un moment donné, va nous offrir des modèles à imiter. Ici ce sera des saints, déclarés tels par un appareil religieux, là des héros déclarés tels par un appa­reil politique, mais tous objets de culte et de vénération.

Cette fonction de régulation de notre comportement se montre indispensable pour tout groupe, celui-ci serait-il sim­plement réduit à une cellule familiale, afin d’en assurer la cohésion et la continuité. Cela se fait par référence à des vérités axiomatiques desquelles découlent des dogmes, des rituels et des protocoles arrêtés par les appareils soit religieux, soit politiques, en mesure de nous les imposer et auxquels il convient de se soumettre, du moins en apparence, pour pouvoir appartenir sans ennuis à un groupe social. Il est indispensable de savoir ce que nous devons attendre des autres comme comportement dans telle ou telle situation et en retour, ce que les autres doivent attendre de nous pour que la vie en société soit possible.

Bien entendu tout ceci ne vaut qu’à l’intérieur du groupe pour ceux qui en font partie et ceux qui y sont admis, ceux qu’à Rome on appelait : les clients. En ce qui concerne les groupes entre eux il n’existe que des rapports de rivalités entraînant des alliances qui se nouent et se dénouent dans la mouvance des intérêts changeants de chaque groupe. S’il est interdit de tuer de sa propre volonté à l’intérieur du groupe, il reste possible de le faire de groupe à groupe. Il suffit d’avoir une « bonne cause » pour justifier son action : au nom de Dieu qui le veut, ou de la Révolution, ou de la Démocratie, peu importe.

Pour revenir à notre propos, cette fonction de compa­raison entre nos désirs et la norme socio-culturelle qui définit ce qui est convenable ou pas, semble se constituer comme une entité indépendante à laquelle on donne le nom d’ego, de moi et qui, du fait même qu’on la nomme, semble douée d’une existence indépendante, quasi autonome. Ainsi se forme l’illu­sion, néfaste pour l’individu, de vivre isolé, séparé des autres et du monde, tout en demeurant autoresponsable vis-à-vis de soi, des autres et du monde. Il n’empêche que cette disjonction entre notre nature innée et notre socio-culture est inhérente à la nature humaine. Mais elle va prendre dans la tradition chrétienne une importance extrême en raison du rejet plus ou moins conscient, plus ou moins avoué, mais toujours présent, sous-jacent, de la nature innée appelée chair, marquée d’une manière indélébile dès avant sa naissance, par la faute selon le mythe du péché originel. Il va en résulter une situation névrotique à laquelle échapperont ou bien ceux dont la vie intérieure est assez riche pour leur permettre de vivre par eux-mêmes, ou ceux qui se sont identifiés complètement à leur fonction sociale au point de ne plus être que les parfaits auto­mates d’un système. Ce sont ces derniers qui sont donnés en exemple aux autres.

Cependant il s’en trouve qui ont la nostalgie de quelque chose d’indéfinissable, non pas pour compenser leur mal-être ou leur ennui de vivre, mais dans laquelle, si elle était présente, il serait possible de se fondre pour retrouver la paix qui était nôtre avant que nous naissions et dans la toute petite enfance, dont nous n’étions alors pas conscients, mais dont nous gar­dons la trace mélancolique tout au fond de nous-mêmes, l’absolu, le merveilleux de l’enfance. Après nous avons été obligés de plus en plus de nous tourner vers l’extérieur, acca­parés par les nécessités personnelles et sociales pour assurer notre survie et celle de ceux qui dépendent de nous. Ainsi avons nous oublié ce que nous étions lorsqu’il n’y avait pour nous ni barrières, ni séparations et par là pas d’isolement ; quand nous n’avions qu’à vivre, qu’à être. Et nous allons passer le reste de nos jours à essayer de devenir heureux comme nous l’étions quand il n’y avait pour nous aucune frontière et que nous ne connaissions aucun mot ni aucun nom, pas même le nôtre, pour nous isoler, nous séparer. Et comme l’être humain devenu adulte ne sait plus rien faire d’autre que vivre par distinction : aimer/haïr, construire/détruire, tolérer/interdire, etc., il va inventer quantité de pra­tiques et disciplines dans l’espoir qu’en agissant sur sa bête il parviendra à combler son manque d’unité et retrouver en lui une présence qu’il imagine ineffable. Reste d’autres solutions, celle qui consiste à se fuir au moyen de l’alcool, la drogue et pour finir par la suppression radicale de son problème en se suicidant. On peut aussi aller quérir ce qu’on s’imagine nous manquer auprès de tous les illusionnistes en spiritualité qui parlent à longueur d’années du lapin qui se trouve dans leur chapeau sans jamais être capables de l’en sortir et de le montrer. Mais puisqu’il y a des badauds pour estimer que le spectacle vaut d’être vu pourquoi vouloir juger que son point de vue est meilleur que le leur ?

Il n’est pas déraisonnable de penser que – puisque tout ce qui nous permet de vivre en tant qu’être humain, nous venant d’un apprentissage, d’un savoir, d’un acquis, il est tout à fait normal que nous cherchions à l’extérieur de nous-même ce que nous n’avons jamais cessé d’être, ce que nous avons seule­ment oublié, ce qui s’est trouvé voilé, occulté par la nécessité constante à l’état de veille, de s’activer, d’agir et de réagir pour pouvoir subsister. Mais on se demande bien pourquoi, afin de retrouver notre bonheur, nous faut-il devoir brimer, voire supprimer ce qui nous est rigoureusement indispensable pour vivre ? Le christianisme en est même arrivé à faire du pauvre moi, non seulement quelque chose de haïssable, mais encore un instrument d’autoculpabilisation et de répression de soi. Qu’on le veuille ou non, nous sommes marqués plus ou moins consciemment par cette manière de voir et c’est dans cette optique qu’en Occident ont été interprétés par la plupart des spécialistes les écrits de l’Orient, ce qui fait, par exemple, que le bouddhisme devient une religion athée et le taoïsme une voie de salut ! On ne se débarrasse jamais totalement de son marquage socio-culturel de base. Dans le domaine humain l’objectivité est un leurre. Il n’y a qu’à voir dans quelles difficultés s’est trouvé Henri le Saux à vouloir être en même temps moine bénédictin et sanyasi hindou. Ce n’est qu’en ayant dépassé l’une et l’autre tradition qu’il rencontrera sa véritable nature, celle qui en soi rayonne au-delà des formes. Du moins aura-t-il l’immense mérite de montrer l’inutilité, voire l’impossibilité de concilier, sinon amalgamer dans les formes, des voies étrangères qui ont leur passé propre et qui s’adressent à des sensibilités et des cultures différentes.

Depuis un demi-siècle l’auteur de ces lignes entend dire et répéter à satiété : l’ego voilà l’ennemi, il faut combattre l’ego et même le supprimer. Ne plus avoir d’ego quelle mer­veille ! Quoi d’autre dans cette conception qu’une morale puritaine bornée, laquelle consiste à s’autoexaminer mais aussi à aller regarder les autres sous le nez pour voir si le moi de l’autre est bien comme son petit moi à soi s’imagine, dans son incommensurable prétention, que le moi de l’autre doit être, selon la norme telle qu’on l’a comprise et déformée dans son optique personnelle.

À l’inverse, il s’en trouve, surtout parmi les dévots incon­ditionnels que l’on voit toujours en troupe autour d’un gourou connu, pour affirmer avec un air plus ou moins extasié et un ton toujours péremptoire que le Maître est totalement dépourvu d’ego. D’abord au nom de quoi, peuvent-ils affirmer pareille stupidité, sinon à partir de leur propre ego ce qui enlève toute valeur à leur jugement ; les seuls êtres humains dépourvus du sens du moi ne se rencontrant que dans les maternités, les pouponnières, les hôpitaux psychiatriques et les services de long séjour où l’on relègue les vieillards réduits à l’état végé­tatif. Si tous ceux qui jugent du moi ou du non-moi des autres étaient moins préoccupés par le leur en premier lieu, ce qui les pousse à se comparer et à critiquer pour se trouver mieux que l’autre, peut-être auraient-ils quelque chance de s’en sortir, au lieu de s’engluer dans les futilités de leur moi.

Le sens du moi est aussi nécessaire à l’existence humaine que l’est la fonction respiratoire par exemple. Par contre, ce qui va devenir une entrave, ce n’est pas le sens du moi apparu dans les premières années de notre existence, mais le fait qu’on ne connaisse plus que lui et la confrontation perma­nente de ce qu’on désire et ce qui doit être accompli ; ce qui ne pouvant se réaliser concrètement étant évacué dans l’ima­ginaire, le phantasme et le rêve. Quant à l’unification de son être, ce n’est pas à partir de ce qui l’a voilée, précisément du sens de l’ego qu’on pourra la retrouver comme au début de notre existence. Il ne s’agit pas de supprimer son moi, mais de s’affranchir de son emprise tyrannique, de comprendre qu’il ne nous servira jamais à rien pour accéder à notre unité : bien au contraire. Il ne faut pas davantage le brimer, ce qui renforce son crédit. Il faut le voir tel qu’il est et le laisser remplir sa fonction sans nous ériger en super-censeur vis-à-vis de lui.

Qu’est-ce qui est préférable : vivre dans notre monde en sachant qu’il n’est qu’une construction de notre esprit à partir de ce que nous en avons perçu au moyen de nos sens et de ce qu’on nous en a appris, en sachant ainsi qu’il s’agit d’un leurre, ou vivre comme hors du temps et de l’espace dans un monde éthéré, soi-disant détaché des contingences ; ce qui ne nous affranchit en rien des nécessités qui nous sont impo­sées par notre nature physiologique, comme celles de nous nourrir d’une manière ou d’une autre, et de pisser comme tout un chacun ?

Si grande puisse-t-elle devenir, notre connaissance restera toujours limitée par les conditions biologiques de notre exis­tence humaine. Mais dire cela ne nous empêche pas de conti­nuer à nous extasier de nous trouver si beaux, si intelligents et, n’ayons pas peur des mots, si géniaux, pour pouvoir satis­faire notre narcissisme naturel.

Comprendre cela, non pas seulement intellectuellement, ce qui ne fait qu’ajouter des informations à d’autres, mais viscéralement pourrait-on dire, par l’évidence que ses con­naissances ne sont qu’un savoir relatif à un être humain parti­culier, même s’il est partagé par un très grand nombre, même s’il reste indispensable pour la conservation de cet être humain et son action vis-à-vis de son entourage.

Comprendre cela, non en vue de le supprimer, mais pour ne plus être obnubilé uniquement par sa petite personne, ne plus se préoccuper d’une façon morbide de sa nourriture, de son corps, de son prestige auprès des autres, etc., en un mot par tout ce qui fait qu’on vit divisé en soi-même et séparé des autres. Par là on se trouve disponible pour quelque chose de tout autre, d’une autre dimension de l’homme, en face de laquelle, et au sujet de laquelle, je sais que je ne sais pas et ne peut savoir. Mais voir cela lucidement amène déjà à se trouver débarrassé de ce qui se trouve en amont dans la mémoire, libre et ouvert dans une attente de l’inconnu. Là s’arrête tout le possible humain.

Maître y a-t-il un enseignement qu’aucun maître n’a jamais enseigné ?

Oui.

Quel est-il ?

Ce n’est pas l’esprit, ce n’est pas le Bouddha, ce ne sont pas les choses !

NANSEN

LE DOIGT QUI DÉSIGNE LA LUNE NE PEUT SE DÉSIGNER LUI-MÊME

Ceci est fondamental. Il peut exister des rapports de soi aux autres et aux choses et de soi à soi comme objet éprouvant, percevant et se souvenant, mais jamais de soi à soi sans aucune référence à quoi que ce soit, c’est-à-dire sans aucune mémoire. Ce que nous sommes ultimement n’est pas plus de l’ordre de la pensée et du discours que la musique de Mozart n’est de l’ordre des mots ou d’un sens. Voilà plusieurs millénaires que les trois premiers idéogrammes du Tao Te King l’on dit. Voilà plusieurs millénaires que des bavards impénitents jargonnent sur la nature ultime de l’homme. Personne n’a jamais vu directement son propre visage. Tout ce qu’il a pu en voir n’est que son reflet par l’image – inversée au plan droite/gauche si elle est envoyée par un miroir – ou par le moyen d’une photographie, d’un portrait peint ou d’une sculpture. Nos yeux qui sont dans notre visage ne peuvent en sortir pour le voir. De la même manière ce qu’on est initialement, originel­lement, ne peut se montrer lui-même. Nous ne pouvons en avoir, avec les moyens de notre intellect et de notre affectivité que des reflets partiels plus ou moins déformés par les limita­tions de notre intelligence et les ostracismes inhérents à toute socio-culture. Dès lors, tout ce qui pourra être dit sur ce qui ne pourra faire l’objet d’aucun discours, tous les écrits du passé, fussent-ils déclarés sacrés ou vérité ultime par quelque aréopage religieux ou politique, ne seront jamais que de vains propos davantage propres à nous égarer qu’à rappeler ce que nous avons seulement oublié.

En ce qui touche notre nature ultime cela ne concerne et ne regarde que nous exclusivement. Nous n’avons ni à l’étaler avec plus ou moins de complaisance, non plus qu’à laisser les autres venir s’immiscer dans ce qui ne peut être que nôtre au plus intime de nous-même. D’ailleurs si tous ceux qui prétendent aider les autres en ce domaine savaient de quoi il retourne, ils ne se poseraient pas en fournisseurs de services spirituels, ayant compris que toute réponse ne fait qu’augmenter l’éloignement de la source de nous-même car toute question, ici, vise plus à obtenir des informations pour augmenter un savoir afin de se tenir au courant de ce qui se dit et se fait et enrichir ainsi sa collection de points de vue rares sur l’inexprimable, qu’à obtenir une réponse qui d’un coup vous percute sans échappatoire et sans ruse possibles, telle la réponse de Maharshi à qui lui demandait s’il pouvait donner cela qu’il avait : « je peux vous le donner mais pouvez-vous le prendre ? » Si une réponse était possible en ce domaine et si celle-ci pouvait être reçue, il y a longtemps que le jeu aurait cessé. Combien en a-t-on vu qui après avoir fait la tour­née des gourous en Inde sont revenus se prétendant disciple forcément privilégié, et porte-parole de tel ou tel maître, évi­demment hautement illuminé, et qui se sont mis à pérorer et à écrire au lieu de s’empoigner pour être en soi ce qui a été pressenti chez celui qui est apparu comme ayant réintégré sa vraie nature. Mieux vaut rester dans son coin à s’occuper des choses banales de tous les jours et attendre tranquillement de se trouver replacé dans ce qui ne peut être établi au moyen de concepts comme cela se fait dans le monde des formes.

Pour qui a réintégré son état naturel, il n’y a plus rien à chercher, plus rien à faire en dehors de l’accomplissement de son destin, surtout ne pas vouloir être un orienteur spirituel car on sait qu’en ce domaine, s’il doit se passer quelque chose, ça ne résulte jamais d’un acte de volonté mais se produit fortuitement en celui qui en est l’objet. Ce qui arrive vaut uniquement pour celui à qui cela est arrivé directement et demeure totalement incompréhensible pour les autres, les dis­cours ici n’ayant pas plus de valeur que toutes les digressions sur l’Être et le Non-Être en métaphysique par exemple. Dès lors, répétons-le, on sait qu’on ne sait pas et qu’on ne peut savoir, car la connaissance de soi n’est pas de l’ordre d’un savoir qui lui relève de l’intellect. Mais dès lors que ça s’est fait, le reste n’est plus que l’écume impermanente de ce qui : donné à la naissance, puis modelé par les autres, ira s’effacer dans l’oubli du temps.


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