Aimé Michel : Le mot de Cambronne ou deux mythes de la liberté


11 Dec 2010

(Revue 3e Millénaire. Ancienne série No 4. Septembre-Octobre 1982)

L’envie dévorante d’améliorer le sort de ses contemporains n’est pas nouvelle. La passion d’organiser, planifier et réglementer au nom du bonheur pour tous a déjà fait de nombreux ravages. La république de Platon a aussi mal fini que les théories sociales de Pythagore ont coûté de sang et de larmes. Plus près de nous Jean-Jacques Rousseau énonçait dans son « Contrat social » quelques principes dont l’intolérance est renversante. Et de nos jours ? Aimé Michel découvre, avec humour (et avec méfiance) qu’il a, que nous avons, un « ministre du Temps Libre » !

« L’art d’empêcher les gens de s’occuper de ce qui les regarde » : telle est la politique d’après quelqu’un qui y avait un peu réfléchi, Et un autre qui ne s’y connaissait pas mal non plus, Louis XIV « Tout l’art de la politique est de se servir des conjonctures. » Suis-je une conjoncture ? On me permettra de supposer que non. Que l’on me le permette ou non, c’est d’ailleurs le même prix. De plus, je prends sur moi de m’occuper de ce qui me regarde. Comment m’en empêchera-t-on ? Tout ce que vous pourrez faire, pour m’en empêcher, c’est de me tuer. Bon. Et quoi de plus ?

Au XIIe siècle, le plus grand des philosophes juifs, Moïse Maimonide, passa sa vie à fuir ses persécuteurs, probablement à pied, avec femme et enfants, de l’Andalousie au Maroc, du Maroc on ne sait où et de là en Égypte, sans jamais cesser de réfléchir aux vraies questions. Telle que, par exemple, savoir si le passé est infini ?

Hier soir, dans mon lit, je lisais son « Guide des Égarés », l’un des livres où il examine ce problème essentiel et qui pèse environ un kilo ou deux selon les éditions. Et j’admirais le flair infaillible avec lequel ce juif errant sut ne s’occuper que de ce qui « regarde » tout homme venant en ce monde, sans se laisser détourner par les petits incidents de la vie, dont il n’est guère question dans ses livres, du moins dans ceux que j’ai lus. Il y dispute fort Aristote, mort depuis quinze ou seize siècles, mais qu’est-ce cela ? Voici un mort qui fait partie de l’espace vivant au lieu que le nom même des persécuteurs de Maimonide est et restera inconnu.

Il paraît que j’ai un « ministre du temps libre ». Je dis « je » parce que, si j’ai un ministre, ce ne peut être que celui-là, attendu que je me crois un homme libre vingt-quatre heures par jour. En attendant de le rencontrer, ce qui ne saurait tarder, si ce monsieur fait son travail, on me permettra (ou non, voir plus haut) de lui énoncer à haute et intelligible voix, le mot de Cambronne. Ou bien me trompé-je, c’est lui qui est libre, et son travail consiste à ne pas empêcher les gens de s’occuper de ce qui les regarde. Il y a là quelque chose de bizarre comme un néo-paradoxe de Crétois. Si le temps qu’il administre est libre qu’administre-t-il donc ? Et si ce temps n’est pas libre…

Mais si ce ministre, allégué par une rumeur, existe vraiment, à lui de s’entendre avec lui-même. Revenons à notre vrai contemporain, à ce Maimonide qui se demande si le passé est infini ou non. Voilà bien une authentique question essentielle, qui me « regarde », qu’il me revient prioritairement de résoudre si je veux comprendre mon destin, qui n’appartient qu’à moi (ici, je dis « je » par façon de parler comme en latin on dit « tu »).

J’ai lu que certaine plante du désert ne fleurit qu’une fois après avoir lentement poussé pendant vingt ou peut-être cent ans et sur ce, se dessèche et meurt. Il parait que la fleur est très belle et qu’on vient la voir de loin, comme une merveille.

Elle le mérite. Si ce ministre, allégué par la rumeur, existe, il devrait distribuer des bourses à tous ceux qui désireraient aller voir fleurir la fleur merveilleuse, à genoux et tête nue.

En y réfléchissant toutefois, je ne ferai pas le pèlerinage car moi-même, comme toi, lecteur et tout homme venant en ce monde, je suis infiniment plus précieux que cette fleur, ayant mis l’éternité à fleurir : pour la première et la dernière fois dans l’histoire infinie des choses, voilà que je fleuris.

Une seule fois dans l’éternité, y avez-vous pensé ? Le seul fait que je sois là, que j’existe, tout prosaïque et banal que je sois, atteste l’infini.

Est-ce celui du temps ? Maimonide n’en est pas sûr, il le conteste même âprement après y avoir, on le voit, longtemps réfléchi en traînant femme et enfants dans le désert entre deux chameaux, détail que j’invente car, pour Maimonide, cela ne valait même pas la peine d’être noté.

Peut-être est-ce un autre mystère du temps. Huit siècles après le juif, nos cosmologues pensent qu’il y eut le Big Bang, il y a peut-être vingt milliards d’années, avant quoi il n’y avait pas d’« avant ». Le temps est apparu lorsqu’éclata le Grand Boum, voilà ce qu’ils pensent. C’est aussi l’idée qui vient au juif, alors qu’il marchait péniblement dans le désert, le nez dans le derrière d’un chameau (j’invente) portant dans sa tête toute la science antique (là, je n’invente pas) fuyant d’obscurs tyrans oubliés de tous.

Si ce n’est pas celui du temps, c’est bien forcément quelque autre infini, et dans cet infini inconnu, je suis unique, n’importe à qui cela plaise ou non. Vous voudriez que je confie à un autre, même payé de mes impôts, le soin de fleurir à ma place ? D’accord pour le payer, mais pas plus haut que la chaussure, cordonnier. Qu’il me raconte d’abord sa vie, un jour que j’aurai le temps de l’écouter, peut-être aurai-je quelques conseils à lui donner.

L’infini existe puisque je suis là et vous aussi.

Cet infini s’avance vers moi quoi que je fasse, avec le temps. C’est pour les hommes une tragédie que certains d’entre eux se mettent périodiquement en tête de leur enseigner ce qu’ils doivent en faire, de gré et, si possible, de force. Jean-Jacques me raconte sa pitoyable vie, ses échecs et misères, et en même temps, écrit une utopie ou veut m’enseigner ce qu’il a lui-même raté : l’homme naît bon vous dis-je et c’est pourquoi je pose dans mon style souverain le principe du goulag et l’assassinat légal pour quiconque doutera de ma bonté native.

Contrat social, Livre II, Chapitre V : « Tout malfaiteur attaquant le droit social devient, par ses forfaits, rebelle et traître à la patrie, il cesse d’en être membre en violant ses lois, et même lui fait la guerre (…). Les procédures, le jugement sont les preuves et la déclaration qu’il a rompu le traité social, et, par conséquent qu’il n’est plus membre de l’État (…). Il doit (donc) en être retranché par l’exil comme infracteur du pacte ou par la mort comme ennemi public, car un tel ennemi n’est pas une personne morale, c’est un homme, et c’est alors que le droit de la guerre est de tuer le vaincu. » Publié en 1762, trente ans plus tard, tout juste, la guillotine se met au travail. Mais laissons les morts enterrer les morts. Nous sommes en 1982. Des hommes, certains aussi innocents que Jean-Jacques, nous prêchent avec un succès grandissant (en apparence) qu’on appelle homme une sorte particulière de primate caractérisée par son absence de nature héréditaire : l’homme, affirment-ils, n’est que sa culture, sa classe, sa langue, toute chose qu’on peut changer. Et naturellement qu’on doit changer si l’on est détenteur d’un projet dont, comme Jean-Jacques on a découvert la merveilleuse et définitive vérité en ratant sa vie ou en tuant force monde.

On pourrait appeler « maladie de l’Occident » cette folie de vouloir faire un homme qui existe déjà. Non qu’elle frappe l’Occident entier, qui au contraire n’a jamais cessé de rejeter — au prix de millions de morts — les projets qu’on voulait lui passer aux naseaux pour le dompter. Ce n’est pas une maladie où tombe l’Occident lui-même. C’est celle de certains hommes que, je ne sais pourquoi l’Occident ne cesse de produire de siècle en siècle, dont il souffre, et dont même il s’est mis à infester le reste du monde. Si vous voulez entendre la maladie de l’Occident rêver tout haut à perdre haleine, écoutez, sur les ondes courtes, les radios des pays d’Afrique et d’Asie politisés, politisés par nous. C’est toutes les nuits un cauchemar de mots s’efforçant de créer une réalité de théâtre et qui fait frémir quand on connaît la vraie condition des peuples censés s’y exprimer.

Il y a dans les « Récits d’une vie fugitive » de Chen Fou, un lettré chinois contemporain de Goethe, un passage dont la brièveté et l’insignifiance font frémir deux siècles plus tard par leur pathétique involontaire. En 1793 Chen Fou visite Canton. Chen Fou est un esprit d’une merveilleuse sensibilité, d’une culture pour nous stupéfiante, intuitif, souvent divinateur. Il consacre un chapitre de son unique livre à décrire les curiosités qu’il a pu voir au cours de ses voyages. Voici ce passage : « Les treize comptoirs étrangers se trouvent à l’ouest de Yeou-lan-neu, la Porte de l’Orchidée solitaire. Ils occupent des constructions pareilles à celles qu’on voit dans les peintures occidentales. Sur la rive opposée, nous visitâmes… » etc.

Chen Fou a donc rencontré l’Occident qui, un demi-siècle plus tard détruirait son univers si tendrement décrit. Il le rencontre cent ans après Newton au moment même où la Révolution française lançait son coup de trompette sur le monde. Il n’a rien remarqué qui attirât son attention.

Qui aurait pu expliquer à un esprit tel que lui, saturé d’histoire et de philosophie, que dans les pays possesseurs de ces « treize comptoirs » sans visage, au moment où il les visitait, l’idée était en train de germer chez certains prophètes que l’homme n’a pas d’existence propre, qu’il bée comme un vase vide tant qu’un « projet » n’a pas été déposé en lui, les élucubrations armées du sabre et du feu ? Même dans l’immense Chine de la dynastie mandchoue où toute la vie publique était réglée par l’administration qui eut pu lui faire entendre une notion telle que « ministre du temps libre » ?

Il ne faut d’ailleurs pas exagérer le dérisoire. C’est de Maimonide qu’il est question ici. C’est-à-dire du parfait néant de la tyrannie, et de la folie des faux prophètes, ce qui est pléonasme.

J’ai écrit un jour que le prophète n’est pas celui qui voit l’avenir mais celui qui le fait arriver à force d’en parler. Il n’est jamais trop tard pour rectifier ses erreurs. Je ne crois plus maintenant que l’on contraint l’avenir à force d’en parler. Ce fut vrai, mais ces temps sont révolus.

Notre siècle est un grand siècle : c’est celui qui le premier, après en avoir acquis le droit au prix de quelques dizaines de millions de morts, a relu attentivement les prophètes et découvert qu’il convenait de les classer parmi les sujets de franche rigolade.

Sans oublier leurs victimes (et comme ne manque jamais de le dire Maimonide : « Bénies soient-elles » !) nous voyons enfin que les grands comiques de ce temps s’appellent Lénine, Staline, Hitler, Mao, Khomeiny.

Le tragique n’exclut pas le grotesque, cela se savait au théâtre. Notre siècle a épuisé le tragique. Il n’en est pas encore sorti mais la stupeur qui le paralysait devant des mains trempées de vrai sang commence à se dissiper. C’est la fin des histrions. Comme d’autres professions périmées, ils vont devoir se recycler.

Je crois d’ailleurs que des personnages, tels que ceux cités plus haut, existent dans notre voisinage, plus ou moins conscients de leur vétusté, ne retenant plus l’attention de personne.

Un beau mythe éclaire souvent mieux les vérités complexes que toutes les explications.

L’Occident se singularise en ceci, notamment, qu’il a réellement vécu les grands mythes de l’humanité. Tout ce qui est humain s’est passé dans l’histoire des Atrides et de leur peuple, les Grecs. Le jeu du tyran et du prophète, c’est Polycrate, tyran de Samos et Pythagore. C’est Denys, tyran de Syracuse et Platon.

Polycrate nous est bien connu par Hérodote. C’était un joyeux drille, à qui la tête des autres ne coûtait guère. Pythagore est plus mystérieux, caché derrière son génie de mathématicien, de philosophe, de maître spirituel, de prophète social, dont jamais plus, après sa mort, on ne cessa de parler [1] et dont mille ans plus tard on vénérait encore le nom et les idées dans toutes sortes de monastères (cf les Vers Dorés et leur commentaire par Héliodore).

Mais voilà une histoire bien troublante et exemplaire pour un homme du XXe siècle. Pythagore, le sage, le savant, le premier homme à s’être proclamé « philosophe » a d’abord essayé de persuader son ami d’enfance Polycrate, devenu tyran, d’appliquer aux malheureux Samiens ses théories sociales.

Polycrate le garde quelque temps à sa cour, où il était peut-être quelque chose comme ministre du temps libre, s’amuse de ses rêveries puis s’en lasse et le sage s’enfuit à temps pour ne pas subir le sort des amis de jeunesse de Staline et de Hitler. C’est alors que le mythe se réalise. Pythagore vient en Grande Grèce (l’actuelle Italie du sud), s’impose au Sénat de Crotone par son éloquence et y fonde la Société Parfaite que tout prophète porte en lui, selon la forte parole de Bernard Shaw : « Tous les changements sociaux ont été l’œuvre d’imbéciles qui, incapables de s’adapter à leur société ont trouvé plus facile d’adapter celle-ci à eux-mêmes. »

Comment ? Pythagore un imbécile ? Oh, pas plus que Jean-Jacques et doué par ailleurs d’un des plus profonds génies scientifiques de notre terrestre espèce. On a quelques idées (incertaines) de sa Société Parfaite, mais là n’est pas l’important. L’important, qui fonde le mythe, est qu’elle dura vingt ans et finit dans un bain de sang, selon une règle désormais immuable.

Il y a tout dans cette admirable histoire véridique.

D’abord le Prophète inspiré, l’intellectuel incomparable qui découvre le fameux théorème, les rapports mathématiques des tons musicaux, le principe moderne de la monnaie et cent autres nouveautés dont on le loue encore avec raison deux millénaires et demi plus tard. Mais aussi les deux traits qui marqueront à jamais l’intellectuel occidental [2] : sa fascination pour la violence et le sang qui le jetteront à genoux béant d’espoir et d’adoration devant la brute imbécile (vraiment imbécile, c’est là le nœud du mythe) et sa foi meurtrière que l’homme est comme ci et comme ça et qu’il lui convient pour son bonheur de se conformer à cette idole sortie de sa cervelle prophétique, sous peine qu’on lui coupe ce qui dépasse — et c’est toujours la tête.

Je ne trouve pas le nom de Pythagore dans Maimonide (je n’ai pas tout lu !). Maimonide n’est pas un prophète. C’est un immense intellectuel qui a eu la chance de fuir, sa vie durant, la persécution, (Béni soit-il !), le nez dans la file de la caravane. Quelle chance pour lui, car voyez le titre du huitième chapitre de son « Traité des Huit Chapitres » [3] : il s’appelle « Du Naturel de l’Homme ». Même le juif errant savait la nature de l’homme : « Il est impossible, dit-il, que l’homme vienne au monde bon ou méchant (c’est déjà, remarquez, un projet antidaté sur Jean-Jacques). Mais ce qui est possible c’est qu’il vienne au monde prédisposé au bien ou au mal (cela se gâte et mieux vaut, peut-être, pour lui d’avoir tant fui les méchants qu’il put garder jusqu’à sa mort les mains pures). L’un des derniers intellectuels du temps des histrions, dont nous sommes en train de déguerpir après avoir payé très cher à la douane, se définit parfaitement lui-même en croyant définir Kant : « il avait les mains propres, mais il n’avait pas de mains. »

Faut-il inventer le Mythe de Pythagore pour désigner la prostration pathétique de l’intellectuel devant l’assassin ?

L’Histoire plus vraie que la vérité s’est reproduite deux siècles plus tard, comme si parfois, pour mieux nous avertir, elle repassait les plats (Céline était un pessimiste), (il est vrai qu’en l’occurrence, le plat était empoisonné). (c’est à Marc Beigbeder que j’emprunte cet usage des parenthèses).

Il s’agit de l’histoire de Platon et de Denys, tyran de Syracuse. Sapristi, qu’elles se ressemblent ces deux histoires ! Comme si le Grand Transparent qui s’occupe de nous là-haut, assez distraitement il faut dire, avait tenu à nous bien l’enfoncer dans la tête : « méfiez-vous des intellectuels dès qu’ils veulent vous apprendre à vivre. Laissez-les parler, tout le monde a le droit de dire des sottises (en réalité, le Grand Transparent use d’un autre mot) mais vaquez à vos affaires sans en croire rien. »

Avec Platon et Denys, nous avons tous les documents. Enfin presque, parce que la version de Denys, le vilain tyran, a été censurée par la Postérité, à qui il arrive de se mettre le doigt dans l’œil, deux douzaines de siècles filoutée par ceux qui écrivent (ce que je fais : méfiance !).

Premier document, pavé infiniment commenté à genoux et tête nue : « La République de Platon ».

Le grand homme faisant peut-être sur ses vieux jours une pédérastie difficile, a depuis longtemps expliqué sa théorie de l’Homme. Il ne lui faut plus, maintenant que régenter la société, et l’on sait comment : communauté d’habitation, de biens, de repas, de femmes, d’enfants et autres membres, contrôle des mariages par l’État, euthanasie des bâtards, enfants naturels ou greluchons (Newton, Victor Hugo, Vinci, Chateaubriand, à la moulinette), école unique, pauvreté pour tous, détermination de l’individu par sa fonction, bref, Grand Bond en avant et Révolution Culturelle. Les mots de vertu, bien public, sont prodigués comme dans le Contrat Social et toutes les Utopies, de Joachim de Flore au Petit Livre Rouge.

Deuxième document : les lettres de Platon, et surtout la Lettre VII [4] émouvante et géniale. Mais écrite par le prophète que le tyran vient d’éjecter, ayant compris, dit-il, la pensée de Platon, ce que celui-ci conteste avec mépris. Comment ! dit Platon, me comprendre, moi, qui n’ai jamais dit le fond de ma pensée, laquelle est indicible et par conséquent restera à jamais inexprimée !

Certains érudits ont contesté cette lettre de Platon et aussi les autres où il est question de Denys sous prétexte que le sublime auteur du Banquet ne peut avoir pensé les bassesses que l’on trouve ici et là, notamment à propos d’argent. Il faut lire les érudits avec respect, mais n’est-ce pas naïf, chronocentrique que de reculer devant certaines pensées d’un prophète déçu par le tyran plus attaché à ses sous qu’à la purification de la chose publique à la moulinette ?

Certes Denys est un affreux tyran que notre vingtième siècle, le plus grand de l’histoire, a bien raison de vomir. Il est couvert de crimes. Racontés, il est vrai par ses adversaires : je douterai un peu de l’histoire de De Gaulle, racontée par Althusser. Mais ses crimes sont ceux d’un homme ordinaire, saoul de sa puissance : il veut de l’or, des femmes, de l’aventure, de la vengeance, de la castagne. Les érudits feignent de croire, peut-être croient que, ce que la brute prétend avoir compris, c’est le platonisme philosophique, le monde reflet des idées, la théorie du Beau, du Bien, et du Vrai. Est-il totalement invraisemblable que Denys ait plutôt compris la vraie nature du platonisme politique, c’est-à-dire l’impavidité du crime utopique, coupant sans haine tout ce qui dépasse ?

Que Denys eût été homme à commettre les forfaits qui rapportent plutôt qu’à installer le monstre froid qui normalise, est-ce si improbable ?

Quelle qu’ait été la vérité ici encore, elle est plus vraie que la vérité. Elle est pur produit du génie grec, le mythe révélateur de l’Esprit de l’Espèce.

Platon admettait bien le tyran, à condition que ses crimes fussent philosophiques.

Dieux de l’Olympe, que cette histoire est limpide ! Comme elle éclaire la dure, l’interminable route qui, de Platon conduit à Mao, toute semée de cadavres non conformes ! Est-ce Apollon, est-ce Athéna qu’il faut remercier ? Ou bien celui qui déclara : « vous trouverez la vérité et la vérité vous rendra libres » ? Je ne sais. Mais en ce siècle finissant, en ce seuil d’un millénaire nouveau d’un changement de Maison Solaire, voici, amis, la fantastique bonne nouvelle : une part de l’humanité, non certes la plus nombreuse, mais la plus puissante, la plus rapide, la plus riche, celle qui ouvre la trace, commence à comprendre qu’il n’y a lieu de se prosterner, ni devant le tyran, ni devant le prophète. Ni devant le Crime, ni devant l’Idée.

Refuser d’adorer l’Idée elle-même, quelle incroyable nouveauté

« Vous dites que l’homme est ci et ça, la page blanche de Mao, la coquille vide et la structure d’accueil de tels et tels, et moi je vous réponds comme Cambronne avec ton rire, ô Kléber ! »

Ce que je suis, c’est à moi de le dire, si toutefois j’en ai envie, ce qui n’est pas le cas. Si j’avais encore la place, je raconterais ici un dernier mythe, celui de Crésus et Solon. Les détails sont pour une autre fois et il est vrai que dans tout mythe, qui est un conte, même véridique, ce sont les détails qui révèlent la vérité, au-delà de la vérité. Je ne gâche donc rien en l’énonçant d’abord sous sa forme philosophique, renvoyant, pour le reste, le lecteur pressé au premier livre des Histoires d’Hérodote [5].

Pour Solon, l’un des sages fondateurs d’Athènes, comme on sait, aucune destinée ne peut être jugée avant son achèvement.

La référence à Cambronne, lapidaire et catégorique s’impose donc dès que quiconque commence à dire ce qu’est l’Homme.

Pauvre fou, comment saurais-tu ce qu’il est alors que tu ignores ce que tu es toi-même ? As-tu sondé le futur différent qui te traverse entre naissance et mort ? Sais-tu quelle destinée le Grand Transparent prépare à ta descendance, du fond de son éternité distraite et sans te demander ton avis ?

Et qui t’a rendu si présomptueux de m’expliquer à moi ce que je suis ? Apprends que j’ai vécu des aventures de l’âme qu’aucune parole jamais n’exprimera, ou ne l’apprends pas, à ton aise.

Appelons intelligence ou génie ce petit cri, montant parfois, d’une foule innombrable qui marchait encore à quatre pattes il y a trente millions d’années sortant d’un insondable infini. Maimonide l’avait mesuré, le nez dans le derrière de son chameau, sauvé peut-être par ses malheurs, d’en dire trop et d’écrire lui aussi sa République ou son Petit Livre Rouge.

La voie de l’intelligence et du génie n’est pas de me conduire comme le chef de la caravane. Ni au sabre, ni au discours. Elle est de pousser son petit cri, de toutes ses forces, et pour le reste, de faire de son mieux, modestement, le devoir de tous. Et tu connais la magie de la parole, sonde l’homme. Épargne-toi le comique de le haranguer.

De cela nous avons dîné, le temps en est passé. D’autres soucis, ceux-là sérieux, nous occupent.

Celui de me connaître, celui de me choisir, celui de découvrir mon infinie singularité, celui d’aimer là où je vais, où mon esprit ne discerne rien, mais où mon cœur m’annonce plus que je ne vois, plus que je ne suis.


[1] Voir le vol I de W. K. C. Guthrie, A History of Greek Philosophy (Cambridge University Press, 1971) où sont repris tous les textes antiques concernant Pythagore et leurs innombrables exégèses.

[2] La Chine qui avait des lettrés depuis trente siècles a dû inventer un mot pour désigner ce que nous appelons un « intellectuel ». Ce mot est dans le dictionnaire, on m’excusera de ne pas le transcrire ici !

[3] Maïmonide : Guide des Egarés et Traité des Huit Chapitres (Verdier éditeur, p. 671).

[4] Classiques Garnier : Platon, Œuvres, Tome VIII, pp. 304 et suivantes. Et pour qui aime le beau grec, l’édition bilingue des Belles Lettres.

[5] Garnier ou les Belles Lettres, comme plus haut.


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