Murshida Sharifa Goodenough : Le mysticisme du son


22 Oct 2012

(Revue La pensée soufie. No 56. 1978)

Le Mysticisme du Son est peut-être l’enseignement le plus original que Hazrat Inayat ait apporté à l’Occident.

Indépendamment de ce qu’il en a montré, à titre individuel, à quelques rares disciples, il a fait une série de conférences sur ce sujet dont une partie a été recueillie en volume et s’intitule précisément; « Le Mysticisme du Son », Seulement, ce n’est pas un enseignement qui soit facilement assimilable, ni directement applicable comme le sont par exemple « La Formation du Caractère – l’Art de la Personnalité » ou « L’éducation » – deux autres de ses volumes. C’est même un livre incompréhensible, à la première lecture, pour la plupart d’entre nous, et difficilement, même aux suivantes. Il faut longtemps réfléchir et arriver à s’ouvrir à certains domaines (pas seulement à la belle musique) pour commencer à comprendre de quoi il est question.

L’intérêt de la conférence de Murshida Sharifa, intitulée également « Le Mysticisme du Son », pourrait être résumé de façon lapidaire et très plate en disant que puisque la Manifestation est une création du son, de la vibration, par conséquent le même son peut nous ramener au point originel; ce qui est précisément l’objet du mysticisme. Comment s’ouvrir à ce domaine immense du son, comment l’étudier? La conférence de Murshida Sharifa nous fait quelques suggestions dans ce sens.

Michel Guillaume

C’est un sujet si vaste que toute la vie ne suffirait pas pour l’approfondir. Car tout est son. Puisque tout est vibration. Vibration que nous n’entendons pas produire ou bien son, à mesure que notre ouïe devient plus aiguë nous percevons davantage et à mesure que notre intelligence s’ouvre, ces sons, ces vibrations nous disent des choses vraies, variées, profondes.

La première chose qui fut – l’Évangile le dit – fut le son, le Verbe. Et nous pouvons le voir en toutes choses; qu’avant que se produise quoi que ce soit, un mouvement, une manifestation de quelque nature qu’elle soit, ce qui se produit en premier, c’est le son.

Très peu d’êtres connaissent la signification du son. Il y en a même qui s’aperçoivent à peine du ton d’une voix, du ton dans lequel on dit certaines paroles. Et avec l’extériorisation de notre vie qui augmente toujours, nous sommes moins portés à faire attention aux sons. Mais aussi, si nous faisons attention au son, nous sommes plus attirés par la vie intérieure, la vie originelle, vers la source de tous les êtres.

Le son est entre toutes choses que nous percevons, celle qui est la moins concrète; même la lumière, même la couleur, ont quelque chose de plus concret. Mais le son est expressif plus que toute chose; il parle à notre sentiment plus que quoi que ce soit. Le son fait plus d’impression sur nous, nous éveille, nous calme, nous tranquillise plus que n’importe quoi d’autre. Aussi le son est-il plus subtil dans ses manifestations que la pensée et le sentiment. Toutes les autres manifestations suivent le son et en dérivent. Le son en effet est la manifestation originelle d’où vient tout ce que nous pensons, sentons et percevons par nos sens.

Le son se distingue tout d’abord par ce que nous nommons le ton. Il est plus ou moins profond. Mais il y a aussi diverses qualités de ton. Et il se distingue encore par ce que nous nommons (les harmoniques?) dans le ton. Dans la musique, il y a le son seulement et la musique exprime plus que ne peuvent le faire les paroles. Être privé de lumière est triste, moins triste cependant que d’être privé de son car le son donne à la vie plus que la lumière.

Il y a deux variétés de son : le son intérieur et le son extérieur. Le son intérieur existe toujours, mais nos oreilles physiques ne l’entendent pas et le son extérieur nous le percevons grâce à nos oreilles. Le son extérieur dit tant de choses sur le monde physique et le son intérieur plus de choses encore à ceux qui savent l’entendre! Le son est créateur par ses tons et aussi par son rythme et chaque son a en lui l’un ou l’autre ou plusieurs des éléments que les mystiques distinguent. Un son peut avoir en lui l’élément « feu » ou l’élément « eau » et agit sur nous selon les éléments qui sont en lui. Ce n’est pas que le son ait absorbé l’élément, il le contient au contraire; c’est de lui qu’il se manifeste comme vibration puis sous forme d’atome. Cela devient eau, feu etc., élément tangible que nous pouvons reconnaître par nos sens physiques. Il y a des sons qui agissent beaucoup par l’élément qu’ils contiennent. Il est dit que Tansen, le célèbre chanteur mystique à la cour d’Akbar, allumait des cierges par son chant. Et l’on peut se rappeler que les « Contes d’Hoffman », pendant des années ne furent pas joués à Vienne, car à la première représentation qu’on en donna, le théâtre brûla. C’est, dit Murshid Inayat Khan, que cet opéra contenait l’élément « feu ». Il y a des sons qui produisent un effet de tranquillité, ils apaisent par l’action de l’élément « eau », ils donnent la tranquillité par élément « éther ». Ce serait l’occupation de toute une vie de distinguer ces différents sons.

Hazrat Inayat dit que les mystiques, en Orient, se promènent près des fleuves, qu’ils écoutent le bruit de l’eau pour éveiller l’ouïe et par là, éveiller le son intérieur. Ils mettent des coquilles près des oreilles pour que le son qui est en elles éveille leur conscience au bruit intérieur; et pourquoi cherchent-ils à entendre intérieurement le son ? C’est parce qu’il est créateur, il est révélateur de ce qui a été, est, et sera. Il correspond à notre être le plus intime qui commence à vibrer avec ce son intérieur et par là, le mystique est élevé au-dessus de sa vie terrestre; il sent la vie qui existe toujours et n’est pas sujette à des changements. Il y a détérioration constante à la surface, loin de la source qui crée continuellement.

Chez un être humain la voix fait plus d’impression que n’importe quoi; ce n’est pas un sujet auquel on donne généralement beaucoup d’attention. Chacun dit les mêmes mots ou pense ou sent les mêmes choses mais le timbre de la voix peut tout changer. Il dit la nature de l’être, son caractère, les conditions dans lesquelles il se trouve actuellement, même son avenir. On peut entendre s’il est calme. Par la voix d’un être, on peut savoir s’il est en voie d’avancement ou si un échec l’attend : si, malade, il est en voie de guérison ou si ses forces l’abandonnent; s’il a connu des sentiments profonds, s’il a été épris de quelque chose de grand, de très profond ou s’il vit à la surface. Et souvent, en entendant passer quelqu’un qu’on ne voit pas on peut savoir les circonstances de sa vie. J’habitais un petit appartement près d’une porte cochère. J’entendais souvent « La porte s’il vous plaît? » Il habitait là des gens qui avaient une famille nombreuse et qui recevaient leurs fils et leurs belles-filles. Je les comprenais     très bien par la voix : l’une occupait un certain rang, mais elle ne pensait pas à grand chose dans la situation élevée où elle se trouvait; une autre était très douce; une autre, très timide; je comprenais les fils aussi. Tout s’entendait par la voix. Pourtant je ne les voyais pas, étant caché.

Et les mots que l’on dit font moins d’effet que le ton avec lequel on les prononce. Des mots doux n’ont aucun effet dits sur un ton brusque. Tout effet d’un mot qui veut être dur est perdu s’il est dit d’un ton chancelant. Si une mère fait une réprimande à un enfant avec une voix vacillante, l’enfant rira et recommencera; si une personne dit un mot d’un ton ferme, l’enfant écoute, se redresse.

Pour les lettres, les mots, nous sommes tellement habitués à les lire que la plupart veulent les voir écrits avant de les entendre. Si on dit à quelqu’être une chose intéressante, tous les autres diront: « Ah, je voudrais l’écrire le noter, je me rends mieux compte ». Il n’y a que les enfants qui soient exacts pour le son, surtout les enfants de trois à quatre ans. Très souvent un petit enfant corrige la prononciation d’une grande personne; et nous, nous voyons la forme de la lettre qui est une simplification, qui rend moins subtil, moins exact, moins varié.

On dit souvent: « Dans le mysticisme tout est tellement vague nous voudrions des choses précises, exactes, concrètes! ». Un mot écrit, imprimé, est beaucoup moins précis que ce même mot prononcé. Il y a beaucoup de tons. Le même mot prononcé par dix personnes n’aura pas tout à fait le même sens. Il y a différentes prononciations des lettres; par exemple les K, les P, les R, les L, ne sont pas prononces de la même façon dans les différentes régions d’un même pays. Dans l’écriture, tout cela se perd. Il en est de même de toute chose. Si nous voulons tenir une chose entre les deux mains, elle ne sera pas précise. Ce sont les choses subtiles, fluides, qui peuvent changer facilement, qui sont les plus exactes.

Chaque son que nous entendons a son effet sur nous; il nous élève ou nous abaisse, nous rend heureux ou nous attriste; il nous fortifie ou nous affaiblit. Il en est de même de chaque lettre, de chaque mot; et selon nos dispositions, nos conditions, nous changeons les sons que nous énonçons et aussi les mots. Cela nous montre pourquoi les mots ont changé à travers les siècles: le K qui devient C, le C qui devient Z. Les lettres changent tellement les mots que ceux-ci se transforment si entièrement qu’on ne les reconnaît plus. Ce n’est pas par hasard, mais parce que les conditions des gens changent. Par exemple, les uns ont tendance à prononcer les consonnes dures: le B devient le P, d’autres ont une prononciation très douce; le P se rapproche du B. Ce sont deux tendances contraires: les uns vont dans un sens, les autres dans un autre.

Le nom que nous portons a une très grande influence sur nous, d’abord par le son, ensuite par son rythme, puis par les lettres qui le composent, par le nombre de lettres, leur caractère, l’élément qui est en eux, et aussi par leur forme. Quand nous entendons prononcer un nom, il s’imprime en notre esprit et produit un effet sur nous. Les mystiques disent que le tout premier son est HOU qu’ils donnent à Dieu et le considèrent comme le plus sacré. Ce HOU devient A, première lettre de tous les alphabets. C’est ainsi qu’est venu le nom HAWA, c’est à dire EVE, la mère de toute la race humaine et ce mot signifie le HAWA de toutes les races. Tous les mots qui ont beaucoup de A en eux montrent beaucoup d’énergie, de force. Et en cela nous pouvons voir un changement qui s’est opéré: c’est le son le plus énergique, le plus mâle. Mais dans les langues européennes, l’A est devenu la terminaison féminine, a changé de place et non pas de caractère. L’I a un caractère féminin, mais il n’est pas employé dans la terminaison féminine. Quand les langues ont été changées, elles perdent leur impulsion; cette impulsion dévie et change de nouveau. Cependant, une certaine influence reste toujours. On n’appellerait pas un enfant pour le caresser, le bercer, par un mot qui aurait six R; On emploierait ces R pour le stimuler. On ne lui chanterait pas un petit air sur « Rararara…. ».

Les tout premiers sons que prononce un petit enfant ont une grande importance; ils indiquent la nature de l’enfant et aussi sa destinée. Hazrat Inayat Khan dit qu’il convient de faire très attention aux premiers sons qu’il émet. Et ces sons sont très différents. Un petit garçon de vingt mois ne parlait pas encore. Une dame lui dit: « Tu ne m’aimes pas? » Il répondit: « Rara »… l’entourage l’interpréta comme « non » mais le vrai sens de cette syllabe est autre. Les Egyptiens considéraient la syllabe « Ra » comme très puissante et exprimant beaucoup de choses.

Il y a des syllabes qui annihilent l’effet de ce qui suit. C’est l’effet de la syllabe « eau, au, o » au commencement d’un mot. Si l’on connaissait le mysticisme du son, l’on se servirait différemment des noms; les uns pour produire un certain effet, d’autres, pour produire un effet contraire. Il y a des personnes qui aiment tellement leur nom qu’elles ne voudraient pas le donner, ou, au contraire, voudraient le donner pour cette raison. Il y a des êtres qui n’aiment pas leur nom: il y a pour cela différentes raisons. Pourtant des parents on été très contents de le donner. La raison principale en est l’accord entre le nom et l’être qui le porte. Il est très bon de changer de nom à différentes époques de la vie. Les mystiques changent de nom et nous trouvons des traces de cela dans la Bible: Abraham changea de nom, Saint Paul aussi et beaucoup d’autres encore. Il existe dans tous les pays des légendes qui disent que si l’on sait le nom d’un être, l’on a pouvoir sur lui ; et dans les races primitives, il y a un usage basé sur cette croyance: on donne à un être un nom secret et tout le monde l’appelle par un autre nom pour que personne ne puisse avoir un pouvoir sur lui par la connaissance de ce nom.

Le nom est un son, une vibration. Si l’on connaît la vibration d’un être on peut la faire vibrer, la faire jouer comme un instrument. Cela est vrai non seulement pour l’être humain, mais aussi pour les objets, les oiseaux, les animaux ; connaître leur nom, c’est connaître leur note intérieure. Bien rares sont ceux qui sont capables de les connaître.

Les mystiques à toutes les époques ont connu les secrets de la vie par l’attention qu’ils portaient aux sons. Hazrat Inayat Khan avait fait cette étude et la possédait entièrement. C’est un art très difficile, c’est un art très subtil. Et même, la science du son a été beaucoup plus connue dans les siècles passés que maintenant. Dans les théâtres grecs, on prononçait un mot en n’importe quel point et de partout on l’entendait. Nous construisons des salles de théâtre bien différentes! Il faut souhaiter le développement de cette recherche si importante.

On obtient la guérison par le son; on donne la vie par le son; on rend heureux par le son. On peut délier, éveiller son âme et ses facultés par le son. Et si l’on veut par le développement intérieur entendre la voix intérieure, si l’on arrive à entendre le son primordial, on est dans une sphère où rien ne touche plus, où tous les troubles de la vie et de la mortalité disparaissent. C’est cela qui fait connaître la vie éternelle et c’est cela qui fait entrer dans l’immortalité.