Robert Linssen : Le mystère de la personne


28 Sep 2008

(Revue Être Libre, Numéro 230, Janvier-Mars 1967)

Au-delà du « personnel » et de « l’impersonnel »

L’Univers se présente à nous sous deux aspects. En « surface » la multiplicité d’aspects, de formes, de propriétés. Nous y remarquons des singularités, non seulement dans les formes extérieures, physiques, mais aussi et surtout des singularités psychologiques.

L’homme, ce couronnement provisoire d’une évolution en perpétuel devenir, se caractérise par une singularité propre. Il possède des formes spécifiques sur les plans physiques et psychologiques.

Chaque individu humain possède un faisceau de tendances psychologiques et caractérielles bien particulières. Ces faisceaux de tendances ont une originalité propre.

En profondeur, l’Univers emprunte son existence, sa substance même, à une seule et même énergie.

Elle est identique en essence au cœur des êtres et des choses les plus différents.

Nous avons dit à diverses reprises, que cette énergie était infiniment plus spirituelle que matérielle. En elle, demeurent en puissance des possibilités illimitées de conscience, d’intelligence et d’amour.

Ces possibilités, chacun de nous tente de les exprimer plus ou moins maladroitement suivant son éducation, sa constitution, son milieu, son hérédité. Mais un mystère demeure entier.

La réalité de l’Univers nous apparait chaque jour davantage sous un aspect d’impersonnalité. Ceci apparait aussi évident du point de vue de l’infiniment petit que du point de vue de l’infiniment grand.

Quoiqu’impersonnelle, cette réalité possède des possibilités infinies de conscience (en donnant à ce terme une signification différente de l’acception traditionnelle).

N’y a-t-il réellement qu’une impersonnalité absolue ou n’existerait-il pas plutôt une valeur nouvelle à découvrir se situant au-delà des cadres habituels de nos valeurs. Les anciens textes chinois et indiens nous laissaient entrevoir une réalité qui n’était ni personnelle ni impersonnelle et, de nos jours, Krishnamurti emploie un langage semblable.

En fait, si la réalité profonde de l’Univers est cette mystérieuse énergie à laquelle aucune de nos catégories habituelles ne s’applique, il faut bien se résoudre à constater certaines évidences.

Par son travail continuel au cours de l’histoire d’un Univers qui, après tout, n’est fait que de cette énergie, nous assistons à l’apparition puis à l’épanouissement de la forme humaine.

Il est évident que l’architecture cellulaire complexe de l’homme constitue l’instrument idéal à travers lequel l’énergie mystérieuse des profondeurs s’exprime en « surface ».

Elle s’exprime maladroitement, à titre provisoire, dans ses possibilités limitées de conscience, d’intelligence et d’amour.

L’étude des enseignements des grands éveillés, tels un Bouddha, un Jésus, un Krishnamurti, nous révèle qu’à travers l’homme l’énergie cosmique peut exprimer la plénitude de ses possibilités d’intelligence, de conscience et d’amour dans leur plus stricte impersonnalité.

Notre conclusion, évidemment trop hâtive en raison du caractère sommaire de cet article, est la suivante :

Il ne faut pas chercher une « personne » cosmique dans les profondeurs de l’Univers, ni dans la pure essence, ni dans le noumène (ou Univers non manifesté).

Il n’y a là ni forme, ni propriété, quoique l’énergie cosmique contient en puissance toutes les formes, toutes les propriétés.

Après avoir sondé les plus immenses profondeurs de la pure essence de l’Univers, force nous est de revenir à notre point de départ : l’homme.

Le grand Penseur indien Krishnamurti déclarait : « Il n’y a pas d’autre Dieu que l’homme purifié ». Il n’a pas dit : « Il n’y a pas d’autre Dieu que « dans » l’homme purifié. C’est l’homme purifié qui est lui-même divin. »

Evitons cependant le ridicule, en disant que dans notre état « actuel » nous sommes pleinement le divin. Insistons bien sur le fait que ce n’est que l’homme « purifié » qui est le divin.

Qu’est-ce qu’un homme purifié ? C’est un homme dont le mental est affranchi de l’identification au corps et même à l’âme individuelle. Il a dépassé l’égoïsme.

C’est un homme libéré de l’illusion de la conscience de soi.

En lui, et par lui, la réalité divine s’exprime librement, spontanément à tout instant. En fait, un tel être est suprêmement naturel.

C’est ici même, et nullement ailleurs, que les grands mystères du divin et de la personne divine doivent être résolus.

Nous devons dépasser la traditionnelle dualité du créateur s’opposant à des créatures. Au-delà du créateur et des créatures, au-delà du personnel et de l’impersonnel, il y a un processus de création perpétuelle où s’exprime le rythme divin. Mais nul ne peut l’approcher par la pensée.