Paul Chauchard : Le mythe d’un (certain) teilhardisme


30 Sep 2010

(Revue Teilhard de Chardin. No 15. 15-6-1963)

Reprenant les thèses qu’il avait développées en 1959 et s’opposant aux conclusions des RR. PP. Rabut, Daniélou et de Lubac, le R.P. Philippe de la Trinité vient de publier un nouvel article de la revue Divinitas sur Teilhard et le Teilhardisme. Il dit « oui » à Teilhard (sa personne, ses intentions apologétiques et spirituelles, sa foi, son renom scientifique); « non » au teilhardisme au fond, à la limite, en bonne logique, blocage de type mythique : cosmogénèse – anthropogenèse – christogénèse. Teilhard est en dogmatique un esprit faux; radicalement mauvais philosophe et mauvais théologien, au sens technique de ces termes.

Si par teilhardisme, on entendait la doctrine que tirent de Teilhard des disciples ou des admirateurs, on pourrait essayer de séparer Teilhard et le teilhardisme, comme il est facile d’opposer Descartes et ce que l’avenir en a retenu, le cartésianisme, la pensée vivante et l’intention de Saint Thomas et le thomisme scholastique figé qui en est souvent le contrepied. Mais la pensée de Teilhard est encore trop récente dans sa diffusion pour qu’il existe déjà un tel teilhardisme et il faudrait souhaiter que telle déformation de la pensée de Teilhard ne prenne jamais naissance.

Le teilhardisme ne serait-il pas en fait le système rigoureusement opposé à la pensée teilhardienne que fabriquent avec une fausse logique certains de ses adversaires dont l’auteur anonyme de l’article de l’Osservatore Romano commentant le Monitum et le R.P. Philippe de la Trinité ?

On ne saurait plus fausser Teilhard que d’en tirer un teilhardisme : effectivement on crée un mythe, mais ce mythe n’est en rien teilhardien. Quand cessera-t-on en isolant des phrases de leur contexte de chercher à créer une philosophie, une théologie, une dogmatique teilhardienne hétérodoxe ?

Teilhard ne l’a-t-il pas assez répété qu’il ne s’intéressait qu’à décrire le phénomène, à voir ce dont il vivait ? Teilhard est un chercheur qui travaille là où il est compétent. Pourquoi l’accuser d’être faux et incomplet, quand il a précisé lui-même ses limites ? Teilhard ne vient pas remplacer les neurophysiologistes, les physiciens, les sociologues, les historiens, les philosophes et les théologiens : il leur propose de nouvelles perspectives pour voir plus clair dans leur travail, la vision de ce monde en cosmogénèse qui aboutit à l’homme, l’Incarnation Rédemptrice et la Communion des Saints.

Il ne mélange pas dans une confusion totale la science et la foi, la matière et l’esprit, Dieu et le monde, la nature et la surnature. Mais — et c’est ici qu’il est indispensable — il abat les barrières qui tentaient de séparer des domaines dans l’unité du réel; ces barrières qui font paraître à l’esprit moderne âme et Dieu comme des « superstructures » inutiles. N’est-ce pas stricte orthodoxie que de refuser à couper, comme Platon et Descartes, matière et esprit et d’affirmer avec saint Thomas l’unité de l’être matériel informé dont les degrés d’organisation sont les degrés d’information ? Teilhard ne parle pas en métaphysicien de l’organisation, mais en physicien et physiologiste de cette organisation.

N’est-ce pas stricte orthodoxie que de voir Dieu à l’œuvre sous les lois de l’évolution, cette amorisation par le Dieu Amour, plutôt que de sembler opposer la déesse nature, source de la matière au Dieu créateur du seul esprit ? Si la nature est création, la surnature n’en est qu’un degré de plus.

N’est-ce pas stricte orthodoxie que d’affirmer que le Dieu transcendant personnel et amour, auquel on accède logiquement en réfléchissant sur l’évolution, n’est pas un magicien à l’image humaine, artisan ou architecte, mais qu’il anime du dedans par Sa présence immanente ? L’athéisme scientifique a chassé le faux-dieu panthéiste, mais aussi le dieu magique siégeant ailleurs, loin du monde. Il nous oblige à renoncer à toute hérésie théologique.

Quand justement, on met en garde les lecteurs de Teilhard contre de fausses interprétations d’une pensée difficile, ce qui n’oblige pas à les lui prêter, il ne faudrait pas les faire basculer ou les confirmer dans l’erreur inverse. Le pélagianisme est condamnable, mais tout autant ce manichéisme qui empêche les chrétiens d’être levain dans la pâte et le sel de la terre. Approfondissant leurs sages distinctions jusqu’à en faire de fausses coupures, certains théologiens risquent de faire perdre le sens de la création, la dimension sacrée du monde et de la tâche humaine:
Soucieux d’obliger les scientifiques à ne pas négliger leur devoir de synthèse pour, en allant jusqu’au bout du phénomène qui est le fond de l’être, préciser le sens du monde, Teilhard savait, en tant que prêtre et mystique vivant de la théologie catholique, que seul le christianisme permet de donner son plein sens à la matière et à l’histoire, sa valeur et sa fragilité. Les seuils de discontinuité ne doivent pas nous faire oublier la continuité d’ensemble qui donne son sens au monde. Si l’homme n’était pas le fleuron de l’évolution biologique dans l’unité de la création, si la création, telle que l’a réalisée la liberté de Dieu, était sans rapport avec l’Incarnation Rédemptrice, alors la matière serait absurde et Dieu serait insensé. Au monde moderne qui risque de mourir des déviations de la science et de la technique et qui se désintéresse de ce christianisme à la présentation désincarnée si on le rétablit dans son orthodoxie, Teilhard rend le service de faire comprendre l’intérêt du christianisme. Tout l’Évangile dans toute la vie, telle est la devise du scientifique catholique et non cette fausse et stérile coupure entre oratoire et laboratoire, apparemment rassurante pour scientifique et théologien qui ne se rencontrent plus.

Il n’y a pas de teilhardisme, il n’y a qu’un témoin qui nous dit l’accord de la science et de la foi et qui objectivement replace l’amour au cœur du monde. Combien il est proche de celui qui, en ces temps de Concile, a fondé l’œcuménisme, non d’emblée sur les définitions dogmatiques nécessaires, mais d’abord sur l’amour, le pape Jean XXIII, plus soucieux de réformation adaptée des vérités chrétiennes que de solennelles condamnations.

Comme Teilhard, Jean XXIII a été conscient que sans rien changer d’essentiel, il nous faut approfondir le sens de nos dogmes à mesure que progresse la connaissance profane.

Au moment où des manichéens intégristes n’ayant rien compris à la science, au christianisme et à Teilhard, se livrent à une propagande insensée visant à affirmer que Teilhard a été condamné (Action Fatima), écoutons la sagesse de J. Daujat qui dans la « France catholique » nous invite à respecter le Saint Office. Celui-ci n’a pas condamné, mais mis en garde, demandant qu’on comprenne bien Teilhard. Est-ce à dire que Teilhard ne peut pas être condamné ? Cela ne dépend ni de Teilhard, ni du Saint Office, mais de nous. Si nous tirons de Teilhard un teilhardisme hérétique, il faudra bien nous empêcher de le lire; si au contraire, Teilhard apparaît comme le sauveur du christianisme vis-à-vis de l’athéisme scientifique, il sera recommandé. C’est le sage point de vue du président Senghor.

Hélas, si des théologiens romains ne comprennent rien à Teilhard, il en est de même de teilhardiens qu’on pouvait qualifier d’authentiques.

Quoi de plus faux que les thèses développées par Tresmontant, le premier et le meilleur commentateur de Teilhard, dans un numéro spécial de « la Lettre ». Affirmant que Teilhard ne parle ni en philosophe ni en théologien et voulant sauver l’essentiel, Claude Tresmontant accorde à l’adversaire : lorsque Teilhard fait de la théologie, il se trompe gravement. Comment Tresmontant n’a-t-il pas compris que Teilhard faisant de la théologie ne dogmatise pas, mais signale que la formulation traditionnelle est imparfaite et qu’il faudrait la compléter pour faire cesser de graves difficultés éprouvées par lui-même et qui sont celles du monde moderne ? Le Père Teilhard propose ainsi une ligne de recherche aux théologiens. Qui réfléchit alors à ce que dit Teilhard constate que, loin de conduire à l’hérésie, ce qui serait le cas si on isolait sa ligne de recherche, il oblige à sortir d’une déviation dangereuse vers une hérésie inverse, il nous oblige à revenir à l’orthodoxie. Les compléments que propose Teilhard et qu’il ne formule qu’imparfaitement doivent servir de base au travail du théologien qui se veut plus fidèle à la Révélation comme au thomisme. Qu’il parle du panthéisme, de la gratuité de la création, du péché, etc., Tresmontant présente la saine doctrine mais l’oppose faussement à un teilhardisme qui n’a rien de teilhardien et on ne peut que s’irriter (avec Teilhard dans ses réponses à Tresmontant) de cette incompréhension qui supprime en fait la signification et l’utilité de l’œuvre de Teilhard. Ce n’est donc pas par snobisme teilhardien qu’il faut protester mais pour dénoncer un faux teilhardisme.

Et voici maintenant que paraît aux Ed. du Seuil un lexique teilhardien dû à Cuénot. On pouvait espérer de ce connaisseur de Teilhard un travail utile pour le profane qui a souvent des difficultés à saisir le vrai sens des néologismes ou des préfixes teilhardiens. Hélas, seul un teilhardien averti doublé d’un agrégé de philosophie peut espérer le comprendre. Ces condensés de vocabulaire teilhardien poussés jusqu’au ridicule n’ont aucune utilité explicative, mais arrivent surtout à figer le dynamisme teilhardien en une scholastique dénaturante, ce faux teilhardisme dont il fallait se garder. Il suffit de voir les définitions de la vie et de la mort, par Cuénot, pour comprendre que jamais le biologiste Teilhard n’eût accepté cette explication. Quant à ce qui touche la théologie, celui qui parvient à comprendre la définition donnée par Cuénot au péché originel, est aussitôt convaincu de l’hérésie qu’elle présente. Alors qu’il fallait montrer, comme l’a fait le R.P. Leys que la nouvelle perspective teilhardienne s’accorde très bien avec certains aspects trop négligés de l’Écriture et de la Tradition.

P. Chauchard


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