Marie-Magdeleine Davy : Le parapsychologue et la sagesse


20 Aug 2009

(Revue Psi International. No 8. Janvier-Février-Mars 1979)

M. M. DAVY née à Paris. Études de philosophie et d’histoire à la Sorbonne. Diplôme à l’École Pratique des Hautes Études, section des sciences religieuses. Thèse de Doctorat en philosophie (mention très honorable). Diplôme d’hébreu et de grec.
Assistante durant deux ans à l’Institut Français de Berlin ; Cours à l’École Pratique des Hautes Études (Sorbonne) de 1939 à 1947. Lecteur à l’Université de Manchester (1947-1949). Séjours en Asie de 1949 à 1952. Maître de Recherches au C.N.R.S.
Envoyée par les Relations Culturelles pour donner des conférences dans des Universités :
Grande-Bretagne, Irlande, Allemagne, Autriche, Italie, Espagne — également États-Unis, Amérique du Sud, Japon, Inde, etc.
Ouvrages Essais : « La philosophie française contemporaine » ; « Introduction au message de Simone Weil » ; « Simone Weil » ; « Nicolas Berdiaef » ; « Gabriel Marcel » ; « La connaissance de soi » ; « L’homme intérieur et ses métamorphoses » ; « Un itinéraire à la découverte de l’intériorité » ; « Initiation à la symbolique romane » ; « Encyclopédie des mystiques », direction et articles. En collaboration : « Clefs de la pensée romane » ; « Le thème de la lumière » ; « Histoire et pensée sur la Divinité dans Chrétiens Hors Frontières » ; études, St Bernard et Guillaume de St Thiery.
Dirige trois collections : Le soleil dans le cœur. La barque du soleil. L’homme du 8e jour.
Engagée dans la résistance en novembre 1940. Croix de guerre avec palmes. Croix anglaise, américaine, belge. Prix Marie Souvestre (Londres, Bedford Collège) ; lauréate plusieurs fois de l’Académie française.

Celui qui s’intéresse à la parapsychologie peut étudier les faits qu’il considère de manières différentes. Suivant sa motivation, il lui sera loisible de pénétrer dans le cœur des choses qu’il relate et par là même d’être capable d’en transmettre la valeur ou au contraire de les aborder d’une façon superficielle et de ne retenir que les naïfs, amoureux de l’insolite.

Comment appréhender le mystère

Beaucoup d’individus sourient ou ironisent quand il leur est parlé de ce qu’ils ne comprennent pas avec leur raison. Ceux-là ignorent que la raison est privée de prise sur le mystère. D’autres — ce ne sont plus les lecteurs mais les écrivains — dissertent avec aisance sur des réalités qui échappent aux sens extérieurs ; ils veulent alors montrer leur savoir et parfois leurs propos ne sont pas exempts de vanité. A cet égard le professeur, le savant, le scientifique ne sont pas plus clairvoyants que l’homme simple. Bien au contraire, dans certains cas, ils peuvent même se situer au-dessous, par manque d’une spontanéité capable de discerner la réalité de son ombre ou de ses reflets.

Quand les sens intérieurs ne sont pas éveillés et devenus vivants, le mystère échappe. On peut croire le saisir, telle la main qui tenterait de capter un oiseau et qui ne garderait entre les doigts que des plumes voltigeantes. Par contre, le scientifique a l’avantage de ne pas s’abandonner aux fantaisies et aux illusions des dilettantes, ou plutôt des « farfelus ». L’avantage aussi du savant est son humilité. La modestie est l’apanage de l’homme intelligent tandis que la vanité est pourvoyeuse de voiles et de sottises. L’important étant de se situer dans la moelle du mystère et non dans l’écorce qui le revêt et le protège. Pour cela les différentes traditions conseillent de se mettre au diapason.

Au diapason du mystère

Le mystère ne se dévoile qu’à celui qui l’appréhende en tant que mystère. Se mettre au diapason du mystère exige une transformation de la conscience. Macaire a fait allusion à la « sensation spirituelle ». Cette expression ne se place pas au niveau psychique, elle ne concerne pas non plus un plan émotionnel. Il s’agit plutôt d’une expérience se situant à la fine pointe de l’âme, au sens de la psyché platonicienne, c’est là que commence l’exercice de l’intelligence, celle qui sait lire au-dedans et non plus à la surface des choses et qui s’apparente à ce que les Grecs nommaient le pneuma, signifiant l’esprit dans son dynamisme et sa qualité d’appréhension.

Au plan psychique, tout est séparation plus ou moins illusoire. La sympathie est ouverture, la malveillance clôture, mais la psyché encombrée par l’« ego » s’avère incapable d’aimer. Par contre, l’esprit dans sa manifestation remplit la fonction d’un pont. Sorte de passerelle qui permet de relier les mondes visible et invisible, non pas comme un aîné et un cadet, mais tels des jumeaux. Entre les deux une parenté s’instaure tout en conservant à chacun sa propre singularité. Une commune tendresse éprouvée envers eux les rassemble dans le déploiement d’un identique regard. Déjà la différence spécifique qui permet de distinguer sans pour autant séparer les hommes les uns des autres, les animaux, ou encore les plantes et les pierres entre elles, exige que le regard soit chargé d’affection et de bienveillance. Seul l’esprit exerce la fonction d’un pont, car il est capable d’aimer et en aimant de connaître. Amour et connaissance sont comparables aux yeux d’un même visage, les visions ne sont pas séparées, mais toujours conjointes.

Le surnaturel

Souvent le terme surnaturel est employé quand il s’agit de faits métapsychiques. C’est là un terme d’école signifiant trop souvent une séparation entre la nature et ce qui la dépasse.

Quelle est donc l’origine de ce mot surnaturel ? D’où provient-il et quelle est son exacte signification ? On en chercherait vainement l’emploi chez les auteurs de l’Antiquité grecque et latine. Comme l’a remarqué Henri de Lubac dans son ouvrage traitant du Surnaturel, le mot ne se trouve pas dans l’Evangile ni d’ailleurs dans l’Eglise des premiers siècles chrétiens. Il s’agit d’un terme théologique qui ne fait son entrée dans le vocabulaire qu’au IXe siècle avec les traductions carolingiennes de Denys le Mystique (appelé communément le Pseudo-Denys) grâce à Hilduin et Jean Scot Erigène. Le terme apparaît pour disparaître aussitôt ; il ne sera employé que d’une façon sporadique extrêmement rare.

Le mot surnaturel n’a pas retenu l’attention, l’unanimité ne s’est pas faite à son égard. En effet, les théologiens mystiques du XIIe siècle n’en font pas usage. Bernard de Clairvaux l’ignore. Il en est de même pour les philosophes et théologiens des centres monastiques bénédictins, cisterciens et cartusiens. Les Chartrains et les Victorins ne s’y réfèrent jamais dans leurs écoles. Le terme surnaturel ne fera son entrée officielle qu’au XIIIe siècle avec Thomas d’Aquin. Il se généralisera avec la scolastique. C’est pourquoi on peut le considérer comme un mot appartenant à un vocabulaire d’école, dont l’emploi est strictement réservé à la théologie. C’est beaucoup plus tard qu’il s’insérera dans des textes ecclésiastiques, on le verra prendre normalement sa place dans la condamnation de Baïus au XVIe siècle (1567). Comme l’a remarqué très justement Henri de Lubac, la signification technique de supernaturalis a évolué et n’est plus identique au sens donné par Jean Scot Erigène et Thomas d’Aquin. Les mutations successives subies par le terme surnaturel en modifient totalement le contenu primitif et lui confèrent une extension imprévisible qui déplace totalement son contenu initial. En tout cas surnaturel n’est jamais employé pour signifier le merveilleux, l’insolite, les faits mystérieux qui échappent à la raison et aux lois du monde visible ; il faudra attendre les temps modernes pour voir sa nouvelle interprétation quelque peu fallacieuse.

Mutation du langage

Cette mutation ne saurait provoquer l’étonnement. Si on se réfère au terme mystique, on pourrait constater une évolution identique. Au départ de ce terme s’apparente aux « Grands » et « Petits Mystères » ; il correspond à une initiation, donc à un au-delà de la conscience commune.

La mystique est une révélation résultant d’une expérience intérieure, d’une intériorisation, donc d’une profondeur découverte à l’issue d’une purification. Présentant un rapport avec l’ineffable, la mystique ne saurait se formuler, elle désigne un état intransmissible. Les différentes mystiques qui s’épanouissent à la cime des Religions se ressemblent et se différencient. Comme l’observe Rudolf Otto dans son livre West-Oestliche Mystik, « les diversités entre les mystiques, si vraie que soit l’identité fondamentale, sont aussi grandes que celles qui séparent les manifestations de la religion, de l’éthique et de l’art ».

En tout cas rien ne pouvait faire penser que le terme mystique deviendrait d’un usage banal et qu’il serait employé d’une façon qui semble le profaner. En effet, il est courant aujourd’hui de parler de la mystique du sport ou de la mystique d’un parti politique. On le voit, les termes surnaturel et mystique ont été « dévoyés » de leur signification initiale. Il importe de s’en souvenir sans pour autant s’en affliger à l’excès.

Naturel et surnaturel

A l’égard de l’emploi du terme surnaturel à propos des faits qui relèvent de la parapsychologie, ne pourrait-on pas dire que le surnaturel n’est au-dessus de la nature que pour celui qui ignore l’ampleur du naturel et ses secrets. Celui qui n’a pas approfondi les lois de la nature est incapable d’en connaître le déploiement. Par contre celui qui a étudié les lois de la nature, qu’il s’agisse de l’univers ou de l’homme, est en capacité d’appréhender l’au-delà des lois, leur dépassement par amplitude. La clef de la parapsychologie apparaît ainsi découverte par celui qui doué d’une intériorité profonde, ayant pu saisir le mystère intérieur de sa propre nature, aborde de plain-pied le mystère de l’univers dont il est le visage, le reflet.

Il devient donc possible de considérer sur deux plans distincts mais en étroite corrélation, le mystère de la nature de l’homme et le mystère de l’univers à qui il correspond. Les faits parapsychologiques ont toujours existé, ce qui est neuf aujourd’hui est la façon de les aborder avec plus de rigueur et de savoir. A la naïveté d’autrefois a fait place un nouveau type de connaissance et de discernement. A cet égard les études récentes sur les plantes et les animaux a prodigieusement éclairé le statut de l’homme. Il existe un mystère dans la vie des plantes, des animaux et des hommes. Les uns et les autres sont reliés à des énergies subtiles. Plus un être est évolué, plus il est libéré du poids de son « je » et de son « moi », de son orgueil et de sa vanité, plus il devient en capacité de saisir les signes et leur valeur et tout d’abord d’en discerner la présence avant de tenter d’en déchiffrer le contenu.

Déchiffrement par les sens intérieurs

Car il s’agit d’un déchiffrement. Celui-ci ne s’opère que par une intelligence capable d’une lecture au-dedans. Une intelligence purifiée, c’est-à-dire rendue aiguë, comme un outil de jardinage n’est adéquat que dans la mesure où la lame, telle celle d’une faux, a été aiguisée. Or ce sont les sens intérieurs qui peuvent donner à l’intelligence sa pénétration. L’intelligence animée par les sens extérieurs ne reste qu’à la surface des choses. Un exemple peut être ici donné, celui de l’oreille retenue dans son extériorité ou son intériorité. Les oreilles extérieures peuvent entendre des messages, voire des révélations. Il en est ainsi non seulement pour ceux qui ont des visions extérieures et entendent des paroles, mais pour ceux qui entendent au-dedans, qui sont enseignés dans le mystère de leur intériorité. Le plus souvent ceux qui sont gratifiés de messages venus de l’extérieur ne savent pas les interpréter. Ils ont entendu, leurs oreilles extérieures ont capté des paroles, mais le sens des propos leur demeure fermé. Ceux-là sont incapables de briser le sceau, de découvrir le sens exact. C’est pourquoi ils interprètent les messages d’une façon grossière, les situent dans l’histoire, c’est-à-dire dans le temps sans comprendre que ce n’est pas sur un clavier extérieur que le message se place, car il concerne d’abord les événements de l’âme.

La révélation auriculaire

L’oreille intérieure prolonge l’oreille extérieure comme ce qu’on nomme le surnaturel prolonge le naturel. On pourrait même dire que ce qu’on appelle surnaturel n’est que du naturel intériorisé, c’est-à-dire vécu à une autre dimension. Dans la tradition sémite, il est parlé de l’attention de l’oreille. C’est par le canal de l’oreille que la révélation parvient au cœur, siège de l’intelligence et non du sentiment. D’où l’expression : « il lui a fait une révélation » ; et ces mots du prophète Isaïe : « Adonaï m’a ouvert l’oreille » (L, 5). Comme l’a dit Dhorme, dans son étude sur l’emploie métaphorique des noms des parties du corps, « avoir des oreilles » veut dire être apte à comprendre, être doué d’intelligence. Les termes « entendre » et « intelligence » vont de pair. Ainsi l’interprète des faits parapsychologiques qui lui sont rapportés, va les entendre non seulement par ses oreilles extérieures mais par celles du dedans plus apte à saisir la réalité et l’ampleur des propos perçus. Selon les interprètes de la pensée sémite, la tradition auriculaire est à la base de l’enseignement. Oreille et cœur s’accouplent. C’est ainsi que Salomon pour demander la Sagesse (I Rois III, 9), précise qu’il veut avoir un cœur capable d’écouter ».

La correspondance entre l’oreille et l’intelligence est si totale qu’on peut parler d’une identification entre l’oreille et l’intelligence. Avoir perçu quelque chose par l’oreille intérieure, c’est le rendre intelligible pour soi et pour autrui. D’où l’enseignement donné par les Proverbes (XXIII, 12) ; « Conduis ton cœur à l’instruction et ton oreille aux paroles de science » Pour Isaïe (L, 4), c’est Dieu qui dès le matin « éveille » l’oreille afin de lui faire connaître la Sagesse. L’oreille inaccessible aux paroles révélatrices est comparée à une oreille « incirconcise », elle est semblable au cœur « incirconcis », c’est-à-dire obstrué, fermé à l’intelligence de la Sagesse.

Le parapsychologue ami de la Sagesse

Ce rapport entre l’oreille, l’intelligence et la sagesse montre que le parapsychologue doit être avant tout un sage. Selon Alain, tout professeur, tout prêtre est comparable au « commerçant en sa boutique », le parapsychologue échappe à ce danger en devenant un ami de la sagesse, c’est-à-dire un philosophe au sens ancien du terme. Aussitôt, il se dépouillera de toute curiosité infantile, de tout exhibitionnisme fallacieux ; il introduira dans son examen un sens de la mesure, de l’ordre et de l’harmonie. Tout en sachant que ce qui est « mesuré » pour le sage apparaît démesuré « pour l’ignorant » ; ce qui est miracle pour l’un est « paranaturel » pour celui qui possède la connaissance.

L’homme est entouré de signes, tel un ciel d’été rempli d’étoiles. De même que l’homme qui n’a pas étudié la carte du ciel, ne sait pas reconnaître certaines étoiles, celui qui ignore les lois subtiles de la nature et de l’univers ignore comment déchiffrer les signes dans lesquels il évolue à son insu. C’est donc par le passage du grossier au subtil, de l’ignorance à la connaissance, de la voie vulgaire à celle de la sagesse, qu’il va pouvoir discerner le sens des visions, des messages, des faits extraordinaires qui lui sont présentés. La sagesse du parapsychologue va tout d’abord lui permettre de comprendre qu’il est nécessaire de constamment différencier la lettre de l’esprit, et que les faits n’ont pas à être retenu dans leur matérialité, sinon leur sens risque d’être obscurci et même faussé. Ainsi les pouvoirs dont sont doués certains êtres peuvent ne présenter aucun caractère spécifiquement original, donc rare. De temps à autre, l’homme est comme visité par des puissances supérieures, ou plus simplement son propre fond, rarement décelé, affleure à la surface ; il lui devient possible d’en prendre une claire conscience. Dans ces instants privilégiés, il lui semble s’apparenter plus à un dieu qu’à un homme. Il perçoit les secrets, il découvre les mystères car les voiles qui les recouvrent sont arrachés ; la lumière illumine l’intelligence. Tout était auparavant obscur et soudain il voit. Que voit-il ? Que les lois du visible ne sont pas celles de l’invisible. Certes, comme le disait Hermès Trismégiste, « ce qui est en bas est comparable à ce qui est en haut » ; comparable, mais non identique ; les lois se différencient et la sagesse consiste à le savoir et à en tenir compte. Les astronautes s’entraînent afin de s’accommoder aux lois de l’apesanteur, il « nagent » dans l’air, on voit déjà par cet exemple l’importance des changements d’état.

Différenciation des faits parapsychologiques.

Or, certains faits parapsychologiques, pas tous, bien entendu, car beaucoup ne sont que des projections de l’homme, des illusions, de mauvaises « copies » émanant de pouvoirs maléfiques et trompeurs, certains faits proviennent d’une incursion de l’invisible dans le visible. Sortes de percées soudaines provoquant non seulement l’étonnement mais la stupeur. Voir avec les yeux du corps est déjà signe de faiblesse, de même qu’entendre avec les oreilles extérieures. Mais il faut bien que l’inusité provoque l’adhésion de ceux dont les sens intérieurs sommeillent. Les apparitions, les paroles perçues, telles les manifestations « dites » de la Vierge et des saints qui toujours se présentent comme des répétitions, des messages quasi identiques peuvent être considérés comme des signes collectifs qui s’adressent à une masse grégaire qui a besoin de temps à autre d’être tirée de son assoupissement. Les hosties sanglantes, les mouvements insolites du soleil peuvent se situer à un niveau identique. Marcher sur le feu, l’avaler, tordre à distance des métaux ne changent rien à la structure profonde de l’homme. Ce sont là des manifestations et des exploits qui présentent leur intérêt et qu’il est possible d’étudier, mais en aucun cas ils ne concernent l’essentiel.

Car l’essentiel consiste dans les trouées du monde invisible devenant visible et qui sont perçues intérieurement. Ces manifestations du monde invisible s’opèrent au-dedans. Sortes d’illuminations soudaines, de clartés fulgurantes qui sont rigoureusement indépendantes des traditions et des religions. Aucune d’elles ne pourrait s’aventurer à en revendiquer le monopole. Les manifestations valables ne sauraient être provoquées par des techniques ou par l’usage des drogues. Techniques et drogues occasionnent des visions et des auditions sans modifier l’état profond du sujet qui les reçoit. C’est-à-dire qu’il s’agit de changements factices qui ne perdurent pas, qui ne rendent pas l’homme plus sage, plus juste, plus vrai. Ce sont là des ersatz et rien de plus. Ces visions et auditions appartiennent au psychisme qu’elles modifient passagèrement.

Le parapsychologue : un passeur entre deux rives

Par contre la véritable parapsychologie se doit d’acheminer l’homme vers la libération, donc vers le dépassement de lui-même, de son obscurité, lui conférant une condition nouvelle de comportement non pas par des pouvoirs acquis mais grâce à un autre mode de connaissance. Le passage essentiel réside dans le dépassement de la psyché en faveur du nous, donc de l’esprit. C’est ce qu’on appelle dans la tradition bouddhique « l’autre rive ». Entre les deux rives, celle de l’ignorance et celle de la connaissance, se trouve le fleuve qui les sépare et qu’il faut traverser. Un tel fleuve est symbolisé par un abîme d’épreuves à surmonter. Ces épreuves n’ont pas pour but des acquisitions. Il importe au contraire d’enlever, de dénuder, d’arracher la taie qui recouvre l’œil intérieur ; la cire qui bouche l’oreille du dedans. Le passage d’une rive à l’autre est comparable à une initiation. Celle-ci est uniquement personnelle. Personne ne peut la réaliser pour autrui ; elle appartient à la singularité et de ce fait elle ne saurait être collective. La conscience commune l’ignore et ne peut qu’ironiser à son propos. Seul le sage en perçoit la vraie signification. Et ce qu’il comprend devient pour lui une expérience.

Le parapsychologue peut étudier des faits extérieurs et utiliser à leurs propos son savoir et sa compétence. Il lui est loisible de présenter ses réflexions et de susciter l’intérêt de ses lecteurs et de ses auditeurs. Il peut examiner du dehors des modes et des techniques. Tant qu’il n’a pas une expérience « personnelle » du « surnaturel » ou mieux du « métanaturel » et plus encore des lois de l’invisible, son information se place au niveau du savoir et non de la connaissance. N’étant pas éveillé à la sagesse, il peut conserver son orgueil et sa vanité tout en cherchant à respecter la vérité des faits qu’il étudie. Malheureusement privé de sagesse, il est incapable de saisir les choses par le dedans ; sa considération s’étend au niveau de l’aspect superficiel, donc extérieur. Seul le sage connaît les lois du visible et peut discerner en partie celles du monde invisible. Ce monde n’est pas à confondre avec ce que les traditions appellent le monde céleste. A son propos, il conviendrait plutôt de parler du monde intermédiaire lumineux et obscur, nommé angélique et démoniaque car positif et négatif, bienfaisant et malfaisant, bénéfique et néfaste. Le sage peut discerner ces mondes l’un de l’autre en raison de la qualité de sa sagesse. Le monde intermédiaire est duel et tant que l’homme demeure la proie de la dualité, il épouse tour à tour les contraires et en reste la victime. En effet, on ne touche pas impunément à ces mondes sans préparation. Dans les vieux mythes, les monstres gardiens des seuils en défendent l’entrée et peuvent occire l’imprudent. Ce sont là autant d’images signifiant les dangers affrontés par celui qui est encore la proie de l’ignorance et qui s’élance imprudemment sur une voie dont il ignore les issues. Les périls sont multiples, ils vont de la mort physique à la confusion, au tohu-bohu, en passant par la folie, ce qu’on appelle communément « manger des herbes amères ».

L’âge d’or

Le vieux rêve de l’humanité, incessamment repris au cours des siècles, est celui de l’âge d’or, qui devrait inaugurer une ère de paix, d’unité, de connaissance et d’amour entre les hommes et les différents mondes qu’ils soient terrestre, céleste ou intermédiaire. Un tel rêve a été maintes fois décrit avec tout l’espoir qui habite le cœur de l’homme. Cela n’est qu’un rêve qui dans son apparition ne saurait concerner tous les hommes mais un petit nombre. Ne l’oublions pas, l’âge d’or ne se généralisera jamais. Par contre, il est déjà né dans le cœur des sages de tous les temps. Il appartient à ceux qui possèdent la connaissance, c’est-à-dire la vraie sagesse. Ceux-là sont comparables à des passeurs. Le passeur va d’une rive à l’autre, car ses sens intérieurs éveillés lui permettent avec discernement d’échapper à toute confusion.

Afin de pouvoir devenir un passeur entre l’invisible et le visible, le parapsychologue est appelé à participer au monde de l’esprit. Il n’est plus seulement psyché mais pneuma. Il change le lieu de ses racines. Ici nous retrouvons Platon faisant allusion à l’homme en tant qu’arbre inversé. Ses racines appartiennent au monde céleste, c’est pourquoi la vision des autres mondes devient juste, et l’intuition percutante. Il n’y a plus pour lui de tâtonnement ; il est comparable à l’archer dont la flèche bien lancée atteint le centre visé avec une parfaite conscience. Le mystère conserve toute sa réalité secrète. Mais ce qui est mur infranchissable pour la multitude devient porte  pour le sage, pour celui qui possède non pas le savoir mais la connaissance et qui réalise en lui les noces du visible et de l’invisible. Fécondé par le monde céleste, l’invisible devient visible pour lui par instants. S’agit-il de miracles ? Là encore ce qui est miracle pour l’ignorant n’est que dévoilement pour le sage capable de déchiffrer les lois secrètes, d’en discerner la réalité et les effets.