Michel Guillaume : Le piège de l’initiation


19 Nov 2012

(Revue La pensée Soufie. No 57. 1978)

Extrait de l’éditorial. Le titre est de 3e  Millénaire. Michel Guillaume discute ici quelques problèmes universels d’inflation de l’ego après l’initiation.

Dans beaucoup de groupements ou sociétés qui s’occupent de vie spirituelle, il y a l’institution, la coutume qui consiste à donner des initiations successives aux membres de ces groupements. Telle a été et est encore la coutume dans plusieurs des confréries Souries d’Afrique et d’Orient. Tel est le cas depuis Inayat Khan dans le Mouvement qu’il a fondé. En réalité, cette coutume remonte fort loin. On connaissait chez les Grecs et probablement chez les Égyptiens toute une gradation dans les Mystères. Et nous lisons dans les Écritures Chrétiennes que parmi les premiers disciples de Jésus, Un Tel avait rang de Saint, tel autre de Prophète etc.

Nous n’avons pas à discuter ici de l’aide éventuelle que ces initiations peuvent apporter à ceux qui en sont les bénéficiaires. Ce sont des questions personnelles et même intimes dont il serait absolument déplacé d’écrire quoi que ce soit. Par contre, il est une conséquence de ces initiations qui parait bien fréquente, qui se voit à l’extérieur (et même, qui, parfois, crève les yeux), qui a donc son importance et sur laquelle il n’est pas inutile de réfléchir.

Il faut remarquer en effet que cette coutume des initiations successives aboutit très vite en pratique à faire des initiés une sorte de corps de Dignitaires, une sorte de hiérarchie de Droit mais dont la valeur proprement spirituelle est des plus douteuses. Et il en est ainsi pour la raison très humaine que ceux qui ont un plus grand nombre d’initiations ont une tendance naturelle à se considérer comme forcément plus chargés d’autorité spirituelle que ceux qui en ont moins.

Et cette situation de fait se produit dès qu’au sommet de cette pyramide hiérarchique ne se trouve plus l’âme réellement illuminée qui est nécessaire pour la bonne économie du système, pour maintenir chacun à sa place grâce à l’évidence de son rayonnement et de sa sainteté; pour équilibrer les ambitions trop humaines et faire trébucher les orgueils hors de saison grâce à l’autorité de sa réalisation spirituelle vraie, tellement au-dessus de ce que les autres ont pu atteindre pour eux-mêmes.

Dès qu’une de ces grandes âmes a disparu, alors commencent les dissensions, les querelles de préséance et de succession, les batailles d’investiture et leur suite logique: les départs en claquant les portes, les schismes et les scissions, pour ne pas parler des purges dont il y eut quelques exemples.

Tel a été le cas, entr’autres, du Mouvement Soufi depuis la disparition de Hazrat Inayat Khan en 1927 qui a laissé ce Mouvement désemparé, en proie à des crises d’autorité successives dont ont souffert deux générations de disciples. Et apparemment, ce n’est pas fini.

Mais de telles difficultés ne sont pas réservées au seul Mouvement Soufi (ce qui pourrait à la rigueur passer pour consolant). Elles sont au contraire très répandues; Elles se retrouvent, plus ou moins aiguës, dans tout groupement d’inspiration spirituelle ou religieuse dès qu’une hiérarchie quelconque y est en place: il suffit de regarder autour de soi pour s’en convaincre.

Dans ces conditions, il est permis de se demander pourquoi et comment de grand êtres tels qu’Inayat Khan (Il n’est pas le seul à l’avoir fait au cours de l’histoire), qui étaient incontestablement des sages et voyaient juste et loin dans la nature humaine, ont bien pu continuer, en persévérant dans cette coutume des initiations successives et d’une organisation hiérarchique, à tomber dans un piège aussi énorme.

Je crois, après avoir tourné et retourné ma perplexité pendant des lustres (et d’autres l’ont fait aussi, et ils sont nombreux), je crois que ce fameux piège, ils n’ont pas voulu, ils n’ont pas jugé sage de le retirer de sous nos pas à nous. Parce que c’est à notre propre avancement que cet état de choses est nécessaire, malgré — ou à cause de — tout son cortège d’interrogations douloureuses, de frictions pénibles, de déceptions qui pèsent sur l’âme sincère qui fait partie de la même communauté. Mais ils ne l’ont pas fait par sadisme certes…

Réfléchissons bien à ceci:

— D’une part que la tentation est nécessaire à l’initié lui-même. Elle est le révélateur de ses faiblesses cachées ; elle fait sortir des tendances qui autrement resteraient hors d’atteinte du sujet lui-même (et l’orgueil et l’ambition personnelles sont cachés dans le cœur du plus humble d’entre nous). Tant que ces faiblesses, ces tendances ne nous ont pas montré leur vilaine tête, tant qu’elles ne menacent pas directement notre honnêteté vis à vis de nous-même et notre intégrité morale, nous avons beau nous dire que nous les avons en nous et que nous devons nous fortifier contre elles, il nous est extrêmement difficile de les combattre et encore plus de les dépasser.

— D’autre part le scandale de ces initiations accumulées qui paraissent si peu en rapport avec le développement réel de la personne est utile, aussi, à sa manière. C’est la cloche d’alarme qui réveille. Il empêche les âmes sincères de s’endormir dans le ronronnement d’une Organisation trop bien huilée. Parce qu’il nous pose pour ainsi dire de force, des questions qu’en d’autres circonstances nous n’aurions jamais pensé ou osé poser à nous-mêmes : dois-je fermer les yeux et rester dans mon coin en faisant comme si les choses étaient réellement commes elles devraient être? Ou considérer qu’elles ne me concernent pas? Dois-je m’éloigner? Mais si je m’éloigne, ne vais-je pas perdre ce que je suis venu chercher dans cette organisation, ce Mouvement? Mais en fait, que suis-je venu y chercher exactement? Qu’est-ce que je veux, qu’est-ce que je désire, au fond, tout au fond de moi-même?

Ce sont là des questions essentielles qui se posent à nous, je dis biens « qui se posent à nous » car nous ne pouvons guère nous les poser délibérément, à froid; il ne s’agit pas d’un jeu intellectuel de questions et réponses, mais d’un engagement de l’être entier et ces questions essentielles ne peuvent se poser à nous que dans des circonstances dramatiques et dans une situation de crise. C’est alors qu’il s’agit de nous interroger dans la sincérité et la solitude de notre conscience, sur notre nature de Disciple et le cri qui jaillit des profondeurs peut seul nous donner la réponse qui nous convienne, quelle qu’elle soit.

Tout ce qui précède pourrait passer pour des réflexions moroses, exhalant une odeur bien Janséniste et sentant le mauvais esprit. Mais il y a au moins une indication de Hazrat Inayat lui-même qui va dans ce sens, indication rapporté par Kismet dans « Rays ». Je la transcris et la traduis de mémoire :

Un disciple « ….Mais, Murshid, vous nous enseignez que nous devons nous lever au-dessus des distinctions et des différences, et, avec ces initiations et ces grades, vous en créiez ! »

Murshid : « Précisément, je vous donne une chose au-dessus de laquelle il s’agit de vous élever ».

Ces révisions déchirantes, ces cogitations solitaires, ceux d’entre nous qui y sont passés en sont sortis chacun avec ses conclusions personnelles. Ce problème difficile, il a bien fallu que chacun le résolve à sa façon, avec son optique particulière, son tempérament, ses expériences passés et surtout, surtout, à la lumière de ce qu’il cherchait réellement parmi ces Soufis, si imparfaits et si déroutants qu’ils puissent paraitre. Et ce dernier point a pesé lourd à l’heure des décisions. Il n’est pas étonnant, dès lors, que les solutions différent, il n’est pas stupéfiant que tout le monde n’ait pas pris le même chemin et que les « engagements », comme on dit aujourd’hui, soient divergents et parfois même opposés parmi les disciples d’Inayat Khan. Ce n’est pas une raison pour s’entretuer, ni pour se jeter l’anathème, ni même pour s’en vouloir.

On l’a dit plus haut en d’autres termes: l’être humain ne peut jamais faire de progrès vers sa propre humanité sinon contre une résistance ou contre une pesanteur, qu’elles viennent du milieu ambiant ou de l’intérieur de lui-même. Et les obstacles qu’il y rencontre sont l’occasion, s’il les surmonte, d’atteindre a un état d’éveil plus aigu, un plus large point de vue, à une attitude plus juste. Certes. Mais chacun saute l’obstacle à sa façon, de manière plus ou moins malhabile, et son rétablissement ne l’amène pas forcément, par rapport à son voisin, à ce point même d’où ils pourraient contempler l’un et l’autre une perspective identique.

Que si, néanmoins, à travers ces expériences difficiles, nous avons appris, si peu que ce soit, à ne point prendre les apparences pour les réalités, à mieux placer les êtres dans notre estimation et par-dessus tout à clarifier pour nous-mêmes nos propres motifs, nous serons déjà passés — et au sens vrai du terme — par une initiation valable.

Voilà un Editorial un peu austère et dont certains trouveront peut-être la lecture difficile. D’autres y trouveront un goût d’amertume; pourquoi rappeler, en somme publiquement, des choses désagréables dont on n’aime point trop à écrire et dont on ne discute d’habitude qu’entre soi et à huis clos?

Est-ce une bonne propagande pour le Message apporté par Inayat Khan? Et certains lecteurs se demanderont bien pourquoi l’on a si longuement disséqué un problème dont ils ne se sentent en rien concernés.

C’est que, de temps à autre, il est bon de s’expliquer les choses à soi-même tout en les expliquant aux autres. Et puis il y a peut-être une question d’honnêteté, entre gens de bonne compagnie (et si les Soufis ne sont pas des gens de bonne compagnie, on se demande alors qui devrait l’être), entre gens de bonne compagnie, donc, ne point esquiver complétement les côtés épineux ou même suspects, vus du dehors, du Soufisme. Cotés qui ne sont d’ailleurs pas particuliers du Soufisme, on l’a dit. Personne ne maintient vraiment sa dignité ni son honneur en enfermant ses faiblesses dans un placard et en faisant comme si elles n’existaient pas. Je sais bien qu’on espère ainsi montrer aux autres (et bien souvent à soi-même) une image lénifiante et rassurante de sa propre maison. Mais, pour tout ce qui touche la vie de l’esprit, rien n’est plus dangereux ni plus néfaste à long terme que cette forme d’hypocrisie que l’on pourrait qualifier de politique. Elle commence comme une forme mineure d’insincérité, continue dans le faux-semblant et aboutit infailliblement au mensonge. Lequel serait une gangrène à coup sûr mortelle pour la Communauté d’esprits à laquelle, de près ou de loin, nous nous rattachons.