Robert Linssen : Le piège des chargés de mission spirituelle


02 Dec 2008

(Revue Être Libre, Numéro 284, Juillet-Septembre 1980)

Le parcours de la pleine connaissance de soi et du dépassement de soi est plein d’obstacles. Parmi ceux-ci, il en est un qui se présente souvent. Il consiste dans la certitude d’être un être privilégié, un « élu », spécialement choisi par la nature, ou l’Etre Suprême etc., etc….

Le chercheur finit par avoir l’intime conviction qu’il est chargé d’une mission. Il conserve cette certitude, profondément encrée en son esprit. Elle est parfois secrète ou, ce qui est plus dangereux et détestable, cette certitude se trouve proclamée publiquement.

Il est intéressant d’examiner plus en détail le processus d’une telle attitude.

Nous avons vu lors d’articles antérieurs, l’importance du rôle joué par l’image que nous avons de nous-mêmes. Que nous en soyons conscients ou non, cette image est constamment présente et agit. Elle paralyse toute possibilité de relation réelle et présente avec les êtres et les choses.

Nous avons vu que cette image de nous-mêmes résulte d’un réseau énorme de mémoires dont l’origine remonte dans les profondeurs d’un passé très lointain. En elles, le « moi », l’ego se perpétue, s’affirme, s’accorde de l’importance.

L’exploitation des couches profondes de la conscience, la réalisation d’un certain silence intérieur, la méditation véritable, la pratique d’un yoga équilibré sont autant d’éléments positifs apportant une certaine quiétude, une sérénité, une détente contrastant avec les tensions, les agitations habituelles mais il ne faut pas confondre cette quiétude relative avec un éveil intérieur complet ou une mutation psychologique authentique.

Il se peut que de temps à autre, de façon soudaine nous nous sentions envahis par une grande paix, un sentiment de joie intérieure qui peut grandir jusqu’à l’extase.

Alors que de telles expériences devraient nous délivrer de l’ego et de l’image que nous avons de nous-mêmes, il arrive au contraire que les ruses de notre mental s’en emparent pour donner plus d’importance à notre personnage.

C’est là que se situe le piège. Y tomber est synonyme de faillite.

Nous y tombons avec plaisir, souvent sans nous en rendre compte. Et tout est à recommencer.

Ainsi que l’écrivit Carlo Suarès : « sur les ruines de l’entité qui s’écroule, une autre entité est rapide à se reconstruire ».

Les premiers contacts avec les couches profondes de la conscience et les zones dites « spirituelles » provoquent des modifications importantes dans la vie intérieure.

Si le processus de l’égo, de ses images, de ses fragmentations, de ses tensions n’est pas complètement éclairé, le résidu minime qui reste s’empare immédiatement des énergies nouvelles pour reconstruire un nouveau « moi ». Le « Vieil Homme » réapparait avec une vigueur nouvelle.

Le « moi » ainsi reconstitué se croira chargé d’une mission spirituelle unique. Il se présentera comme « élu de Dieu », un choisi par la Réalité Supérieure etc.

Nous devons voir et comprendre à quel point une telle attitude, quoique sincère est fausse.

La prétention d’être « élu », chargé d’une mission exceptionnelle, renforce considérablement l’image que nous avons de nous-mêmes et développe notre égo de façon aussi considérable que subtile.

Sachons une fois pour toute que ce que certains nomment « Réalité Suprême », ou le Divin, ou l’Inconnu etc., etc. est complètement étranger à tous nos processus de choix, de préférence. Ce sont là des projections ridicules de nos propres limitations et conditionnements dont il est précisément indispensable de nous affranchir.

Nous devons aussi éviter de nous laisser influencer par les mauvaises interprétations de certaines expressions verbales qu’il ne faut pas prendre « à la lettre ».

Nous pensons ici à la pensée exprimée en anglais par Krishnamurti, « You cannot choose reality, reality must choose you ».

Si l’on considère cette affirmation « à la lettre », dans un sens étriqué, l’on pourrait facilement en déduire que la « réalité nous choisit », ce qui est absurde. De là, à conclure que nous sommes investis d’une mission exceptionnelle, il n’y a qu’un pas. Et nombreux sont ceux qui le franchissent.

Le sens profond de cette pensée de Krishnamurti se confirme et s’éclaire à la lumière des entretiens de Brockwood des 14 et 15 septembre 1980.

Au cours de ces entretiens avec David Bohm auxquels nous assistions, Krishnamurti posait la question suivante : « Existe-t-ii une relation entre nous, nos conditionnements, nos mémoires passées et la Réalité ? »

La réponse était négative.

Par contre, une relation peut exister entre la Réalité et nous (ou ce qui reste de nous), à la condition que nous nous affranchissions de nos conditionnements, c.à.d. de l’emprise de nos mémoires.

Nous réalisons alors une condition de disponibilité intérieure au cours de laquelle la Réalité peut « opérer » en nous.

En anglais, ceci s’exprimait de la façon suivante : « This (nos conditionnements), has no relationship with That  (le Réel), but That has a relationship with « this ».

Mais cette « opération » ou « Action » du Réel (« That ») n’est aucunement le résultat d’un acte de choix.

Brockwood, sept. 1980. Robert Linssen