Annick de Souzenelle : Le principe féminin dans la Bible


14 Aug 2015

(Revue 3e Millénaire. Ancienne série. No 13. Mars-Avril 1984)

La première lettre du premier mot de la Bible est B. B pour Beith, initiale du premier mot Bereshit. C’est sur cette lettre Beith, deuxième lettre de l’alphabet hébraïque, que Dieu s’appuya pour réaliser la création. Dans le symbolisme des lettres juives, Beith est féminin et signifie la maison, celle qui reçoit. Elle est donc le premier élément féminin. La Bible nous explique donc comment, à partir de ce principe féminin, toute la création va pouvoir se développer. Suivons, avec Annick de Souzenelle [1], cette progression, cette évolution de la création de lettre en lettre la symbolique se déploie et éclaire d’une lumière nouvelle « l’œuvre » de Dieu.

« Lorsque le Maître de l’Uni­vers voulut créer le monde, nous dit le Livre de la Splen­deur [2], toutes les Lettres qu’Il contemplait et dont Il faisait Ses délices rompirent leur silence et vinrent se présenter devant Lui, mais dans l’ordre renversé. »

La lettre Tav vint la première… Elle fut renvoyée de même que toutes les autres lettres qui suivirent et qui préten­daient présider à la Création du Monde ; chacune se vit assigner une fonction très personnelle dans le projet divin. La lettre Beith fut retenue « pour servir de base à l’œuvre de la Création ».

Aleph, la première lettre, garda le silence. « Pourquoi ne t’es-tu pas présentée devant moi comme les autres lettres ? », s’étonna le Saint-béni-soit-Il.

Et la plus grande des lettres, puisqu’elle est en tête du Nom divin Elohim, exprima au Maître de l’Univers son respect pour le don fait à la lettre Beith, puis elle se retira. Sa vocation fondamentale sera celle du Shabbat.

C’est alors que la lettre Beith planta sur ses deux pieds : Bereshit et Bara… (les deux premiers mots de la Genèse), le grand corps de la Création.

Beith signifie la « maison », celle qui re­çoit. Les Hébreux disent qu’elle contient la totalité du mystère de la Création.

Elle est le premier élément féminin, celui de la réceptivité au mystère.

Elle est d’autant plus élément féminin que son nom Beith ביח veloppé sur trois lettres, est celui de Bath בח la « fille » qui scelle la lettre Yod י en son cœur.

Par rapport à Elohim, Père, la Création est fille, mais fille lourde, gravide du Yod י .

Elle est la vierge qui doit enfanter le Yod.

Et de même que la lettre Aleph א profile toujours le Nom divin Elohim, la lettre Yod י introduit sans faute le divin Tétra­gramme יהוה jamais prononcé mais épelé de ses quatre lettres Yod-Hé-Vav-Hé tant Il est redoutable.

C’est dans le retrait du א au jour du Shab­bat, qu’apparaît le Yod י . Après qu’Elohim ait révélé à sa fille bien-aimée, pendant les six premiers jours de sa vie, qui elle est, de quelles merveilles elle est consti­tuée, quelles sont les lois qui assurent sa croissance et les énergies qui l’animent, Elohim s’est retiré en déposant en elle Son Germe, le Yod.

Il n’y a pas de plus grand amour que de se retirer pour que l’aimée soit.

L’aimée, celle qui au sixième jour récapi­tule toute la Création, est appelée ADAM אדם .

Nous avons l’habitude de voir en lui un homme à qui sera bientôt donnée son épouse Eve. Détrompons-nous !

Adam est essentiellement l’humanité. Il est féminin par rapport à Elohim. Il est Sa fille appelée à enfanter le fils divin יהוה pour devenir Son épouse.

Sa vocation est si intimement celle-là que son nom programme déjà sa maternité : Em אם est la « mère ». Et la lettre Daleth sertie au cœur de l’Adam signifie la « porte ».

Adam doit s’enfanter, passer des portes successives jusqu’à ce qu’il devienne son NOM, HaShem en hébreu, יהוה .

Ces enfantements-là, ontologiquement [3], sont intérieurs. Nous sommes tous Adam hommes et femmes. Ontologiquement, notre vocation est d’enfanter en nous les différentes dimensions de nous-mêmes jusqu’à devenir notre NOM. Tous nos noms secrets sont contenus dans Le NOM, HaShem יהוה Secrets parce que nous ne les connaîtrons qu’en les devenant, ils sont une énergie redoutable, la force nucléaire contenue dans le Yod de chacun de nous.

Au départ, dans notre qualité d’« image » d’Elohim, nous sommes tous Adam. Nous sommes tous appelés à réaliser la « ressem­blance » et nous participerons alors de יהוה C’est pourquoi Adam est mère.

Il est créé mâle et femelle.

Le mot hébraïque « mâle » signifie aussi « se souvenir ». La racine du mot « femelle » est « trouer » mais aussi « nommer ». Adamchacun de nous – doit « se souvenir » du
« NOM » qu’il est dans le « trou » de ses profondeurs.

Adam est un être à accomplir.

Dans son aspect mâle, il participe de « l’ac­compli » ; dans son aspect féminin, du « non-encore-accompli ». Ces deux pôles sont ceux de l’Arbre de la connaissance dit « du bien et du mal », mais plus justement qualifié « de l’accompli et du non-encore-accompli ».

Le féminin est cette grande réserve d’éner­gies constituée du NOM qui en est le noyau, et de ses émanations. Celles-ci sont réparties à différents niveaux (nos niveaux de conscience) appelés encore « champs », gardés par des « portes » successives.

Le féminin est donc toujours inaccompli. Il est ténèbres, humidité, eaux, Maïm, et cieux, Shamaïm, dont Christ nous dit bien qu’« ils sont à l’intérieur de nous » [4].

En tant que participation au Yod, au NOM qui est Énergie, il est la force, il est la rigueur de la limite mise entre l’inaccompli et l’accompli.

La femme biblique est voilée… Le masculin, lui, accompli, est lié au sec, à la terre, à la lumière. Il est participation au Aleph. À Elohim. Il n’est vraiment mâle que s’il a conscience de sa faiblesse, de son inaccompli, pour s’accomplir et venir épouser son féminin. Épouser ses énergies implique qu’Adam ait conscience d’elles. C’est pourquoi יהוה – Elohim – ces deux pôles divins qui vont toujours travailler pour l’accomplissement de l’Homme – invite Adam à nommer les animaux. Puis, ne trouvant pas la semence, le Yod, au niveau de ces noms-là, Il « prend d’Adam son côté-ombre et scelle la chair dans ses profondeurs » [5].

Ce côté-ombre est présenté à Adam, il est son « face-à-face » et Adam le reconnaît : « Voici celle qui est os de mes os et chair de ma chair » [6].

Si l’Adam total est féminin par rapport à Dieu, il est masculin, ish – « époux », par rapport à isha – « épouse », cet aspect non accompli de lui-même qu’il reconnaît.

L’os en hébreu est le « soi », l’« atman » des hindous, la partie la plus précieuse de l’être liée à la notion de « milieu », d’« essen­ce ».

L’os est l’écrin du Yod ; et la « chair » qui vient d’être scellée dans les profondeurs est toute son émanation. Elle est par excellence la force érotique pulsante qui permet à Adam, en tant que fille-épouse, de porter ses désirs vers son Époux divin, Elohim. Le mot « chair » – Bassar בשׁד peut encore être lu « dans le prince » ou « dans le prin­cipe » ; la « chair » est cela qui nous ramène au principe de nous-même.

On ne sera pas étonné que la première femme nommée en Israël soit Saraï, la « prin­cesse », ou qu’elle soit la Reine, comme le fut Esther, si Elohim est le Roi.

Princesse, reine, la femme dans son prin­cipe est cela. Elle devient la « prostituée » en portant ses désirs vers un autre époux dans le drame dit « de la chute », et ce thème va revenir souvent.

Au moment de la chute, la chair est « dévoyée », sortie de la voie des profon­deurs, pour se répandre à l’extérieur de l’Adam, et construire le monde extérieur souvent le détruire.

Ceci est symbolisé par la blessure au talon [7] de la femme appelée alors Eve, Havah en hébreu. Mais Eve n’est pas plus la femme par rapport à l’homme que ne l’était Isha par rapport à Ish, Adam.

Eve est la nouvelle fonction féminine d’Adam qui, lui, reste l’humanité totale, hommes et femmes. Mais cette nouvelle fonction demeure fondamentalement, bien que rendue beaucoup plus difficile, celle de maternité : « J’augmenterai ton travail d’enfante­ment et tes gestations. Dans la douleur tu enfanteras des fils. Vers ton époux se porteront tes désirs, et lui dominera sur toi. » (Gen. 3, 16)

Les désirs de l’épouse-Adam se porteront désormais non plus vers Elohim qu’elle vient de remplacer par le serpent-Satan, mais vers tous les objets de prostitution que ce dernier substituera à Dieu, dans les trois aspects fondamentaux des énergies du Yod alors dévoyées vers la possession, la jouissance et la puissance extérieures.

Ces objets de désir auront pouvoir sur nous. C’est un avertissement, une invitation à une prise de conscience de la déviation effectuée, mais non une condamnation, comme une première lecture le laisse croire. La promesse de restauration est au contraire immédiatement inscrite dans le texte : « Une inimitié je placerai entre toi et la femme, entre ta semence et sa semence, celle-ci t’écrasera en tant que principe (époux) et toi tu l’écraseras en tant que talon », dit Dieu au serpent.

La semence du serpent est Satan, celle de la femme est יהוה . L’« inimitié » est le nom même de Job, héros en qui se jouera cette rencontre יהוה-Satan. J’aurai à parler de la femme de Job.

Jusqu’à l’histoire d’Abraham, le mythe biblique fera vivre des femmes qui resteront uniquement symboles de ce féminin inté­rieur. À partir d’Abraham où le récit biblique entre dans l’historicité, les femmes réuniront en chacune d’elles la dimension historique et la dimension mythique. Je vais tenter de m’expliquer : Eve, Havah appelée ainsi car « elle est mère de toute vie » [8] – jouit elle aussi d’un nom-programme. Toujours axé sur la mater­nité, il est Havah הוו au lieu de היה la « vie ». La seule lettre qui sépare les deux mots est un Vav ו de valeur 6 au cœur de Havah, et un Yod י de valeur 10 au cœur de Haia.

Le nombre 6 est lié au sixième jour de la Genèse où l’homme créé à l’image de Dieuc’est son état de départ – est appelé à en atteindre la ressemblance dans le NOM, le Yod de valeur 10. Du Vav au Yod, du 6 au 10, doivent se jouer toutes les maternités ou encore morts-résurrections à soi-même. La vie est dans le Yod ; elle est celle du Aleph se retirant dans le Germe Yod.

Havah, malgré la chute, continue d’avoir à gérer son Yod. C’est-à-dire que l’hémorragie constitutive à la blessure au talon peut être arrêtée, le pied peut être guéri, nous le verrons.

Le premier fils qui naît d’elle en effet, Qaïn – le premier état de conscience de l’humanité après la chute – est « acquisition du Yod ». Le nom-programme est d’ailleurs expliqué par Havah : « J’ai acquis un hom­me יהוה « .Autrement dit, « j’ai acquis (Qanoh en hébreu) un homme qui doit devenir יהוה . C’est pourquoi Qaïn doit « nidifier » (Qen) le Yod. Il serait trop long de montrer qu’en tuant Abel Qaïn stérilise son Yod.

Les générations qui naissent de lui sont sans âge et sans élément féminin. Le temps est intimement lié aux espaces intérieurs que symbolise le féminin. Le Yod dévoyé de Qaïn construit les espaces extérieurs, le monde. Qaïn et ses descendants sont le symbole de nos civilisations cérébralisées, technicisées, qu’aucun mystère n’habite, qu’aucun humide n’attendrit. Et ceci jusqu’à Lemekh, sep­tième génération, septième état de conscience.

Lemekh prend deux femmes : Adah et Tsilah. Adah est le temps, Tsilah (Tsel : « l’om­bre ») est l’espace intérieur non accompli.

Lemekh prend conscience ; au vrai sens du terme, il prend femme. La conscience s’éveille en lui, le Yod se mobilise : il confesse sa faute : « J’ai tué un homme… »

Alors il prophétise : « Qaïn se redressera sept fois, Lemekh soixante-dix-sept fois… »

Et « le nom de יהוה commence à chan­ter ! »… conscience, prophétisme, souffle di­vin ! Le monde féminin intérieur se réveille.

Ceci se passe au moment où Lemekh vient de mettre au monde Tubal-Qaïn, le forge­ron, au moment où l’homme travaille le fer et l’airain extérieurs.

La sœur de Tubal-Qaïn est Naamah, « beauté ». La forge extérieure construit la beauté du monde. La splendeur de nos civilisations est sœur de l’épreuve du feu ! À la limite de ce travail, l’énergie nucléaire est libérée.

Lemekh prend conscience : « qu’ai-je fait ? » Le féminin s’est éveillé en lui, alors « Shet est redonné à Qaïn à la place d’Abel qu’il a tué » [9].

Shet, la « base », le « fondement », n’est plus coupé de son féminin. Présent à ses espaces intérieurs, il donne naissance à des générations qui s’incarnent dans le temps. De Shet à Noé, l’homme va vers la libération de son énergie nucléaire intérieure, le Yod. Avec Noé, il y atteindra.

« Au temps de Noé, les hommes se multi­pliaient sur la terre ; ils ne mettaient au monde que des filles » (Gen. 6, 1).

Ces « filles » sont l’humanité, femelle sans être mâle, totalement confondue avec son potentiel énergétique qu’elle ignore et qu’elle perd par le trou de la blessure. Ces « filles » sont les hommes et les femmes qui se multiplient sans croître. L’ordre de la Genèse a été formel : « Croissez et multi­pliez-vous ».

La croissance est liée à l’œuvre mâle indispensable pour assumer les maternités de l’Adam. La multiplication en haut de la croissance est antinomique à l’unité atteinte dans le Yod et inséparable d’elle.

La multiplication d’une humanité femelle est le contraire de l’unité acquise, elle est l’hémorragie même de la blessure. Noé seul est juste : il entre dans l’arche, c’est-à-dire en lui-même. Il y réunit tous les animaux qui sont ses énergies sauvées du déluge de l’hémorragie. Dans l’arche, Noé s’accomplit, célèbre son mariage intérieur. De Dieu, Noé reçoit l’ordre de sortir de l’arche avec sa femme. Il est « prémices du Messie » disent les Pères de l’Église [10].

Il plante la vigne, boit le vin et s’enivre. Il entre dans la possession, la jouissance et la puissance de son NOM.

Jusqu’à Noé, comme semble l’affirmer la critique historique, le récit biblique n’est que mythique, et combien signifiant : il entre dans l’Histoire avec le couple d’Avram-Saraï. Mais l’Histoire reste signifiante ! À nous de tenter d’en découvrir le sens, comme il devient urgent de le faire au niveau de l’Histoire contemporaine, ainsi qu’au plan personnel dans l’histoire de chacun de nous.

Celle d’Avram-Saraï ouvre la grande épopée d’Israël… qui se continue aujour­d’hui encore. « Va vers toi-même » [11] dit Dieu à Avram, invitant ainsi le premier patriarche d’Israël et première pierre de fondation symbolique de l’humanité à vivre la dyna­mique essentielle : porter l’image à la res­semblance. Il invite Avram à quitter son pays de naissance – sa première terre – pour aller jusqu’à sa dernière terre intérieure – la terre promise où il trouvera son NOM, le Yod-Messie. Pour cela, Avram doit épouser Saraï שׁדי en qui le Yod est caché, mais aussi figé car le couple est stérile.

Avram se tourne alors vers la servante de Saraï nommée Hagar, l’« étrangère » ; elle lui donne un fils, Ismaël.

Voici les deux types fondamentaux de femmes qui tissent l’Histoire d’Israël, coextensivement celle de l’humanité :

Saraï, la femme épouse.

Hagar, la femme servante.

Toutes deux sont en nous.

Saraï, essentiel féminin, est isha dans son infinie potentialité. Mais elle est recouverte en nous tous de la femme « étrangère » au Yod, celle que peut être Havah après la chute si elle « patauge dans le 6 », ne mettant au monde que des enfants extérieurs.

Ismaël, fils d’Hagar, est le symbole de ceux-là. Dans le désert de la vie, il pleure, mais Dieu entend son cri !…

Hagar est égyptienne. L’Égypte est le sym­bole du monde dans la chute, celui de la servitude. Tout homme ou tout peuple passe par l’Égypte ou par une Égypte symbolique pour faire l’expérience d’une servitude extérieure qui renvoie immanquablement à la servitude intérieure et mobilise la conscience. En Égypte, Saraï avait été dé­clarée sœur d’Avram et était devenue épouse de Pharaon (symbole de l’« adversaire »). Saraï épouse de l’adversaire-Satan était dans la servitude. Sœur et non épouse d’Avram, elle était ontologiquement stérile.

Lorsqu’« Avram remonte d’Égypte dans le Neguev, avec Saraï et tout ce qui lui appartient… » [12], cela signifie que le couple quitte la servitude et que Saraï n’a pratiquement pas perdu d’énergies, elle est promise à la fécondité. Mais le temps est long avant que le Yod ne soit mobilisé. Si Avram couche avec la servante égyptienne, cela ne se passe cependant plus en Égypte. C’est déjà une distance qu’Avram prend d’avec lui-même ; il va bientôt entrer dans l’axe de son accom­plissement ; Saraï va devenir enceinte, obéis­sant à d’autres lois que celles du monde de servitude, aux lois d’un autre étage de l’être, lois que nous appelons miracle : malgré leur vieillesse Avram-Saraï conçoivent un fils.

En Saraï שךי le Yod (de valeur 10) se sépare en deux Hé י (de valeur 5) – symboliquement deux « souffles » – dont elle garde l’un d’eux en son nom qui devient Sarah) שךה ; l’autre ה vient vivifier le nom d’Avram qui devient Avraham.

Mystère du divin Tétragramme Yod-Hé­-Vav-Hé !

Le premier fruit de cette union-séparation est Ytshaq dans le nom duquel le « Yod se réjouit » car la conquête du NOM en Saraï est commencée. En même temps que naît Ytshaq, les terres intérieures du couple pa­rental sont modifiées. Celles qui étaient encore dans l’ombre, non accomplies, symboliquement celle de Lot (le « voilé ») recu­lent leurs frontières. Sodome et Gomorrhe sont purifiées par le feu. Lot monte vers la montagne… et c’est la femme de Lot, alors changée en statue de sel parce que le couple n’a pas la force d’aller plus loin, qui marque la nouvelle limite rigoureuse entre l’accompli et ce qui ne sera accompli que plus tard.

La femme de Lot, la femme « voilée », incarne ici la force nouvelle qui monte des profondeurs et à laquelle la Sagesse divine (symbole du sel) impose limite en même temps que sublime radiation énergétique [13].

Les deux filles de Lot couchant alors avec leur père enivré pour perpétuer la vie « grouillante » des profondeurs et la multiplier sont l’image des forces potentielles inconscientes, inaccomplies, de la lignée d’Israël ; elles vivent l’envers de la vocation de l’humanité-fille appelée à devenir épouse du Père-Elohim. Les peuples qui naîtront des deux filles de Lot : Moavites et Ammonites, sont les énergies à accomplir.

Plus tard, la moavite Ruth sera la nouvelle force puisée dans les profondeurs par Naomé qui, avec son époux Elimelekh, confirme la cellule accomplie et féconde : Avraham-Sarah.

Ruth « quittera son père et sa mère » pour monter à Bethlehem – la « maison du Pain » qui annonce celle du NOM – pour épouser Boaz (étymologiquement « dans la force »). Naomé puise en elle une force qui s’accomplit dans la naissance de l’enfant de Ruth et de Boaz, Oved, que le texte célèbre en disant : « Un fils est né à Naomé » !

Oved lui-même engendrera Jessé, père de David. Avec David, l’accomplissement d’Israël entre dans une dimension royale. Mais que de femmes en Israël y ont travaillé ! Tantôt sublimes, tantôt rusées.

Même les femmes-servantes participent à ce grand œuvre : je ne citerai que les plus illustres :

Rivqah qu’épouse Ytshaq après la mort de sa mère. Le serviteur chargé par Avraham de choisir parmi les filles de Canaan une femme pour son fils, rencontre Rivqah près d’une fontaine (eau), à la tombée du jour (ténèbre) : un accomplissement s’est opéré, il faut redescendre dans une nouvelle nuit, puiser une énergie nouvelle. Rivqah jaillit des profondeurs comme l’eau de la fontaine ; son nom signifie « crèche », annonçant déjà la crèche de Bethlehem. En son ventre deux enfants se battent, déjà les deux natures préfigurant celles de l’enfant de la crèche en qui elles seront unifiées : Yaaqov (« talon du Yod ») à la naissance tient en effet dans sa main le talon de son frère Esaü pour en guérir la blessure. Il récupérera les énergies du Yod, qu’il portera à leur accomplisse­ment. Rivqah est alors à Yaaqov prémices de ce que sera la Vierge pour le Christ : la Mère.

« Et Rivqah aimait Yaaqov » (Gen. 25, 28).

Il ne s’agit pas ici de l’amour émotionnel et possessif d’une mère biologique pour son enfant, mais de l’amour-connaissance de toute femme saisie dans l’accomplissement des mystères en son être intérieur. Il s’agit de l’amour inscrit dans la violence du Shabbat.

Rivqah se retire pour que Yaaqov accom­plisse plus loin sa destinée messianique et celle d’Israël. Yaaqov part épouser sa « mère intérieure » sous le symbole des deux filles du frère de -sa mère (car tel est le nom donné aussi à l’ensemble des espaces intérieurs d’un être appelé dans cette perspective à « épouser la mère » [14].

C’est à nouveau auprès d’une source d’eau, un puits, que Yaaqov rencontre celle qui deviendra sa femme, Rahel. Elle arrive avec son troupeau pour l’abreuver. Mais la pierre qui recouvre le puits ne pourra être retirée que lorsque tous les troupeaux seront réunis, vers le soir. Yaaqov n’attend pas l’heure, il roule la pierre, abreuve le trou­peau de Laban, son oncle, père de Rahel et pleure d’émotion.

« Rahel était belle d’allure et belle de regard » (Gen. 29, 17).

Mais la beauté au cœur du féminin ne peut se conquérir sans l’épreuve du feu. Yaaqov travaillera sept années au service de Laban pour conquérir Rahel. Dans le secret de la nuit de noces, c’est Léah, sœur aînée de Rahel, qui est mise dans son lit. Il devra travailler sept autres années pour épouser Rahel.

Le nom de Léah לאה peut être lu « ל אה pas de souffle » ; de Léah il est dit que « ses yeux sont faibles. » [15]. Léah est le féminin de Yaaqov qui n’est pas encore dans le souffle le ה de יהוה. Elle n’est pas non plus dans la vision juste. Yaaqov a soulevé trop tôt la pierre du puits, le voile de l’inaccompli… Tous les troupeaux (énergies) n’étaient pas rassemblés ; il faisait encore grand jour…

Les douze fils d’Israël naissent des deux femmes-sœurs et de leurs deux servantes, Rahel ne devient féconde qu’après la nais­sance des dix premiers enfants : « Alors Dieu Se souvient de Rahel » [16]. Ce qui signifie que Dieu fait œuvre mâle en Rahel et que le Yod (de valeur 10) est fécondé. Les 10 fils d’Israël prennent le chemin de leur accomplissement sous la conduite de Joseph fils de Rahel.

Rahel, si belle, est la « brebis » qui meurt en donnant naissance à son dernier fils, Bénoni, « fils de ma souffrance », que son père appelle aussitôt Benyamin, « fils de la droite ».

De Ruben premier fils d’Israël, à Benya­min, le douzième, toute l’histoire du monde est inscrite. La dimension de Ben-fils s’accomplit. La droite est l’accompli. De Léah à Rahel, la totalité du féminin est accomplie. Toutes les brebis sont rassem­blées autour du puits.

« Comme une brebis muette aux mains des tondeurs » dit Isaïe [17] Christ descendra aux enfers épouser la totalité du féminin. Sur la Croix, Il l’affirmera : « Tout est accompli ».

Alors la pierre du tombeau sera repoussée. Ce sera la résurrection.

La pierre du puits de Yaaqov sera totale­ment repoussée pour abreuver toutes les nations. Christ, « lion de la tribu de Yéhou­dah » naît de la lente ascension des eaux féminines du puits déjà entr’ouvert. Ascen­sion de l’intelligence féminine qui passe par la ruse.

Rusée est Tamar, belle-fille de Yéhoudah, qui joue les prostituées aux portes de la ville où son beau-père va monter, pour obtenir de lui le fils que son mari mort trop tôt n’a pu lui donner. Séduit sans savoir qui est la femme, Yéhoudah la féconde et lui donne deux jumeaux dont Perets, ancêtre du Christ.

Rusée est Judith, Yéhoudith, la « juive » qui, par sa sagesse, séduit Holopherne, gé­néral en chef des armées du roi Nabuchodo­nosor, l’enivre et lui tranche la tête, de telle sorte qu’Israël est délivré.

Le chemin de l’accomplissement passe par la ruse. La ruse est intimement liée au féminin. Elle est l’intelligence du savoir-faire. Dieu ruse avec Son peuple, avec chacun de nous. Et le Christ louera l’économie infidèle (Luc 16) en regrettant que les enfants de lumière ne soient pas aussi rusés que les enfants de ténèbres.

Force, rigueur, intelligence sont la femme de la Bible permettant l’accomplissement de l’humanité (Prov. 31). Calamité est celle dont la méchanceté détruit tout (Ecclésiasti­que). Épreuve, celle dont l’intelligence n’est pas ouverte à l’événement.

Toutes rendent compte dans la qualité de leur être, de la qualité intérieure de l’Homme. La femme de Job invite celui qui vient d’être si douloureusement, et en appa­rence injustement éprouvé, à « maudire Dieu en face » alors que Job lui-même sait que « nu je suis sorti du sein de ma mère, et nu j’y retournerai ». Quelqu’un en lui, ce féminin porteur du Yod, connaît le chemin des grands mystères d’Israël, mais quelqu’un d’autre inaccompli – cette part-là de son féminin – désespère. Il la fait taire : « tu parles comme une insensée ! »

Ainsi sommes-nous dans notre doulou­reuse dualité quand « touchés dans nos os et notre chair », comme l’annonce Satan quelques versets plus haut, nous sommes atteints dans celle qu’Adam a reconnue comme « os de ses os et chair de sa chair », essence de son essence, porteuse de son NOM.

Déchirés entre les deux pôles de nous-mêmes, notre intelligence n’est pas née à l’événement mais « la femme vaillante (étymologiquement « mobilisée pour la vie ») qui la trouve­ra ! Elle a de loin plus de prix que les perles… » et le livre des Proverbes (31, 10-31) de chanter longuement celle-là.

L’archétype de l’Intelligence dans la Tradi­tion biblique est appelée « Mère divine ». L’intelligence est accouchement perpétuel à soi-même. Nous lui avons donné un organe mâle pour pénétrer les événements. Ce sont les événements qui, porteurs de la Sagesse – appelée « Père divin » – nous pénètrent, nous brisent à nos champs de conscience périmés et font jaillir en nous la lumière nouvelle riche des ténèbres qui viennent d’être épousées.

Tel est le rôle essentiel de la fonction féminine que les femmes de la Bible incar­nent au-delà de toute pudeur et de tout moralisme. Elles incarnent l’humilité, car elles sont cet « humide » essentiel de l’inac­compli. Seul celui qui sait à quelle terre il appartient, à quel champ de conscience il est né, quel potentiel d’humide il lui faut encore épouser, seul celui-là est humble.

Dans le secret, elles incarnent l’amour dont le baptême de feu de la Nouvelle Alliance révélera la dimension fulgurante et créatrice de beauté. Elles incarnent aussi la prostitution. La prostituée est Qdeshah.

Qodesh est la sainteté. Les mêmes lettres, donc les mêmes énergies, font de l’être, selon qu’il les laisse dévorer par le faux époux ou qu’il les accomplit, la prostituée ou le saint.

Et les prophètes chantent le passage de l’un à l’autre.

« Va, ordonne Dieu à Osée, épouse une femme adultère et accepte des enfants adultérins car le pays est adultérin en se prostituant loin de יהוה … » (Osée 1 2).

« Protestez contre votre mère, continue-t-il, car elle n’est plus ma femme, et je ne suis plus son mari… » (2, 4)

et plus loin : « Mais je vais l’attirer au désert, et là, je parlerai à son cœur, et je lui donnera des vignes… et là, elle répondra comme au temps de sa jeunesse… » (2, 16).

Elle a répondu.

Car dans la lente montée des énergies des profondeurs, la vierge a enfanté. Isaïe l’annonçait : « Pousse des cris de joie, stérile, toi qui n’enfante pas. Éclate en chants d’allé­gresse, toi qui n’accouches pas… Car je vais te bâtir une pierre de jaspe, te poses des fondations de saphir, je te ferai des créneaux de rubis, des portes de cris­tal… » (Is. 54).

La ville sainte est posée sur la Pierre d’Angle, le Yod, né de Miryam.

Les femmes du Nouveau Testament réca­pitulent toutes celles de la Bible. Elles sont l’accomplissement même des énergies de l’humanité sorties du Tohou VaBohou de la Genèse et mises en place par les femmes de l’Ancienne Alliance.

Depuis Marie-Madeleine, la prostituée, en passant par Marthe, la femme-servante, et sa sœur, la femme-épouse, jusqu’à Marie, Miryam, la vierge – mère de Dieu, l’humanité entre dans sa dimension d’épouse.

Avec Anne, mère de Miryam, elle sort de l’antique stérilité.

Anne et Joachim, son époux, n’ont pas d’enfants. Ils sont âgés et se lamentent sur leur opprobre. « Anne au comble de l’affliction ôte ses habits de deuil, revêt ses habits de noces, et, vers la neuvième heure, descend se promener au jardin… » [18] où elle prie. Elle descend dans l’humide, cependant que Joachim ayant au cœur la même prière part dans la sécheresse du désert. Lorsque Joachim revient vers elle, Anne court vers lui, jaillissante comme la dernière rosée des profondeurs, elle sait que sa terre va devenir féconde et qu’elle va concevoir.

« Et voici que les vieillards donnent naissance au printemps éternel, au Nid immaculé, à la Montagne Vierge de laquelle bondira la Source de notre immoralité… ô prodige inouï, les méprisés deviennent colonnes vivantes supportant la Nef de la divinité… ô Anne glorieuse, diamant de la Grâce, vase d’or extrait de la boue par la persévérance, toi Mère des Mères, tu transmets notre race à ta fille divine, Marie, la Vierge… ! » [19].

C’est alors qu’en Marie s’accomplit l’œuvre du Shabbat.

Elohim Se retire pour que יהוה soit. Il est. Des entrailles de notre race, du ventre de Marie, du fini, jaillit l’Infini ! En Miryam, le désert fleurit.

Elle est Adam en qui Ish a épousé Isha. Elle a ouvert le noyau de son NOM יהוה Christ est né.

Mère, elle accompagne son Fils dans les profondeurs des enfers de l’humanité, comme dans les hauteurs de Son Ascension. Elle devient Épouse.

« Qui est celle-ci qui monte du désert appuyée sur son bien-aimé » (Cant. 8, 5) « …couverte de riches vêtements, parée de l’or d’Ophir » (Ps. 44).

Jean l’Évangéliste, Jean « au-secret-di­vin », la contemple : « elle est la femme enveloppée de soleil, celle dont la lune est sous les pieds et dont la tête est couronnée de douze étoile. » [20]. Elle est celle dont la Tradition dit qu’elle est couronnée des mains mêmes de l’Époux, comme l’avait annoncé Isaïe :

« Tu sera une couronne éclatante dans

les mains de ton Seigneur

Un turban royal dans la main de ton Dieu. » (Is. 62, 3).

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1 Lire d’Annick de Souzenelle : La Lettre chemin de vie, ed. le Courrier du Livre et l’Arbre de Vie au schéma corporel, ed. Dangles.

2 « Sepher HaZohar » attribué a Rabbi Siméon Bar Yokhai, XIIIe siècle.

3 J’emploie ici ce mot dans le sens « qui a rapport à la première nature de l’homme avant la chute ».

4 Luc 17, 21.

5 Gen. 2, 21 – Tsela est le « côté » ; Tsel est « l’om­bre ».

6 Gen. 2, 23.

7 Un jeu de mots lie en hébreu la femelle Nqévah et le talon Aqev, tous deux de même racine de telle sorte que la blessure est bien celle du féminin, blessure par laquelle s’écoulent toutes les énergies du Yod !

8 Gen. 3, 20.

9 Gen. 4, 25.

10 Saint Hilaire de Poitiers dans son « Traité des Mystères ».

11 Gen. 12, 1.

12 Gen. 13, 1.

13 Cf. chap. XII de la nouvelle édition du symbolisme du corps humain « De l’Arbre de Vie au schéma corporel » aux Éditions Dangles.

14 Cf. « De l’Arbre de Vie au schéma corporel », histoire d’œdipe, chap. VII, p. 78 et chap. XII, p. 163.

15 Gen. 29, 17.

16 Gen. 30, 22.

17 Is. 53, 7.

18 Proto-évangile de saint Jacques.

19 Liturgie des Gaules, fête de la nativité de la Vierge.

20 Apoc. 12.1.