J. Achelle : Le problème de l’éducation


05 Jun 2010

(Être Libre Documents. Sans date, probablement au milieu des années 1930)

« Si l’esprit et le cœur de l’enfant ne sont pas influencés, pas entravés,

tant par des standards extérieurs qu’intérieurs, alors il découvrira ce qui est vrai »

J. Krishnamurti

Quel est le but de l’éducation?

Découvrir la vérité en donnant  à l’enfant l’occasion de développer librement et complètement sa nature.

Librement. — Cette condition n’est jamais remplie. Dès que l’enfant est né on lui impose les traditions, les préjugés, les habitudes, — façons de penser et de sentir — de la famille dont il est devenu un membre, et toute sa vie sera marquée par ce sceau indélébile, qui sera plus tard une entrave à ses efforts pour se libérer et pour découvrir la vérité.

Avant d’entreprendre une éducation il faut savoir ce qu’est un enfant.

Un enfant ne naît pas bon, ne naît pas davantage mauvais. Il vient avec des tendances, des acquis, avec une vocation plus ou moins déterminée.

Mettre un éteignoir sur cet enfant signifie étouffer sa lumière et par conséquent faire de lui un « raté ».

Sa lumière, ce sont les bonnes tendances qu’il faut développer en lui, quant aux mauvaises, il faut empêcher qu’elles se manifestent, de telle sorte qu’elles meurent faute d’être exercées.

Sa lumière, est encore un de ses acquis, qui devraient être éveillés dans ce jeune cerveau; il faut que l’instruction les développe et les augmente.

Tous ceux qui s’occupent des jeunes enfants auront remarqué que parfois certains apprennent avec une grande facilité et sans avoir besoin d’explications des principes de mathématiques ou de sciences, alors qu’à d’autres il faut les expliquer longuement. Chez les uns c’était de l’acquis, chez les autres, cet acquis n’existait pas, mais il y en avait d’autres.

Il appartient aux parents, aux éducateurs et aux instituteurs de dépister ces acquis, ce qui n’est pas toujours facile. De cette constatation nous devons déduire combien les écoles, divisées en classes, que les enfants fréquentent d’après leur âge, vont à l’encontre de la nature. L’âge mental d’un enfant est souvent soit supérieur, soit inférieur de l’âge réel et l’éducation doit en tenir compte.

Il faut convenir que dans la majorité des écoles, l’enseignement donné et la façon d’enseigner amènent comme seul résultat celui de mouler l’esprit de tous les enfants d’une façon identique, sans tenir compte ni des tendances, ni des acquis, ni des aptitudes.

Cette méthode déforme et détruit, au lieu de former et de construire l’être humain.

Enfin, troisième lumière : la VOCATION. Il faut convenir que, à moins qu’elle ne s’impose d’une façon péremptoire, l’éducation en tient bien peu compte.

Ne voit-on pas des parents qui, au nom de leur autorité paternelle, non seulement empêchent leurs enfants de suivre leur vocation, mais leur imposent une carrière tout-à-fait différente. Alors il peut arriver qu’un adolescent brise les liens qui l’attachent à la famille, renie ses parents, et part au petit bonheur. Avec enthousiasme bien souvent vers la misère, mais parfois vers le triomphe et le bonheur. La Vie a été la plus forte et l’enfant a été, malgré tout, obligé de suivre la voie qu’elle lui avait tracé. Pauvre enfant, que n’eût-il réalisé si ses parents l’avaient aidé !

Combien d’autres enfants dont la vocation n’a jamais été éveillée ! Combien dont la vie se déroule dans un constant mécontentement, parce qu’ils n’ont pas trouvé !

Laissons nos enfants libres dans le choix de ce qu’ils veulent apprendre, de ce qu’ils veulent construire, de ce qu’ils veulent exercer. Les éducateurs sont là pour diriger, jamais pour imposer.

L’enfant doit développer sa nature complètement.

Ici, ce n’est pas tant la famille que la société qui met les entraves. A ceux qui possèdent, sont offertes toutes les facilités d’études et de recherches. A ceux qui doivent vivre au jour le jour, la société donne à peine la possibilité d’apprendre à lire, à écrire et à calculer. Quelle injustice ! Et combien de ratés parmi les riches, combien de méconnus parmi les pauvres.

Il faudrait que chaque enfant, riche ou pauvre, ait les moyens de se développer complètement dans le sens que le veut sa nature. Combien alors serait plus riche en valeurs cette société qui souffre de n’avoir pas d’hommes capables de la diriger vers ses destinées.

Dans beaucoup de familles on ne comprend pas encore tous les bienfaits d’une instruction complète, non seulement pour les garçons, mais aussi pour les filles. Ne sont-elles pas le pilier de la famille? Et ce sont elles aussi qui élèveront leurs fils, les hommes de demain. Elle doit les guider vers la vérité, vers la beauté, vers le bien. Comment le ferait-elle si elle est quasi ignorante ? Que savent les parents jusqu’ici de l’éducation ? A présent on enseigne la puériculture aux jeunes filles, les futures mamans. Il est indispensable qu’elles sachent soigner le corps de leur enfant. Mais quand enseignera-t-on, tant aux garçons qu’aux filles, comment faire l’éducation de leurs enfants ? Comment les élever pour qu’ils soient heureux dans l’accomplissement de leur tâche, quelle qu’elle soit ?

La psychologie est une science expérimentale des plus utiles à connaître, elle est indispensable à ceux qui veulent fonder une famille.

Bref, si les parents désirent élever leur enfant d’après sa nature, et pour le mener vers le but ultime que tout être humain devrait atteindre : posséder la vérité, ils ne doivent lui imposer ni idées toutes faites, ni interprétations, ni sentiments; ils doivent le laisser se développer librement, veiller à ce que ce développement soit aussi complet que possible; ils doivent lui laisser suivre sa vocation, seul moyen pour lui d’atteindre la vérité, par conséquent le bonheur.

Que parents et éducateurs se souviennent que, pour réaliser une éducation libre et complète, il est indispensable qu’eux-mêmes s’appliquent à développer en eux cette liberté de pensée, de sentiments et d’action qui détruiront toute influence et toute entrave, qui limite la vie et son expression.

Professeur J. Achelle