Gabriel Monod-Herzen : Le problème du bien et du mal


20 Apr 2010

(Revue Panharmonie. No 189. Janvier 1982)

Le point de vue oriental, en particulier indien, est très différent du nôtre en ce qui concerne la question du bien et du mal. En Europe nous avons l’habitude de taxer les choses : telle chose est bien, telle chose est mal. Or si nous voulons essayer de voir s’il y a une façon, non de les concilier, mais de les comprendre, il faut d’abord que nous sachions ce qu’ils sont. Si le mal est le fait de ne pas obéir à un livre ou à une personne, cela reste discutable. En Orient on dit — et je simplifie — que le mal est essentiellement une erreur et non pas une mauvaise action. Le point de vue moral que nous y attachons reste justifié au point de vue social, mais si nous poussons plus loin, nous arriverons à ce que dit le Bouddha : « Il n’y a qu’un seul péché, c’est celui de l’ignorance ! ». Si nous savions ce que c’est que le bien et le mal, nous nous tournerions tout naturellement vers le bien.

La définition que l’on m’a donnée en Inde, n’est valable que pour les personnes qui croient en la réincarnation. Ils disent : « Le bien, c’est tout ce dont les conséquences apportent le bonheur dans les existences futures. Le mal, c’est ce qui apporte la douleur ». Et le bonheur n’est pas une chose extérieure, mais une certaine tranquillité intérieure, une certaine félicité, ce fameux ananda qui est quelque chose de capital. La personne qui a pris une bonne direction, en tire une jouissance indiscutable, même si pour accomplir sa bonne action, elle a souffert matériellement, à l’exemple de la personne qui, pour retrouver la santé, a dû passer entre les mains des chirurgiens.

Cette manière de voir supprime l’opposition entre le bien et le mal, entre deux directions d’une seule activité : la vie.

Le mal, c’est l’humanité qui le crée. Chez l’animal il n’y a pas de mal. Il tue pour se nourrir, car il est en grande partie carnivore et, ce faisant, il rétablit un certain équilibre dans la nature avant que l’homme, malencontreusement, soit intervenu et ait brisé cet équilibre.

Le mal, sa faute essentielle, c’est l’égoïsme qui fait que l’on se sépare du monde extérieur, qu’on se sépare des autres êtres et qu’on arrive à un état d’isolement « imperméable » qui fait que nous n’avons plus de raison d’être dans le milieu dans lequel nous évoluons. Ou bien nous jouons notre rôle dans la vie ou bien nous refusons la vie, et le mal, c’est justement de la refuser.

Les Orientaux nous disent de ne pas fermer les yeux sur le mal qui existe en nous. Il faut, au contraire, le reconnaître, car il constitue une forme d’énergie que nous pouvons utiliser pour changer notre caractère, pour lui donner une forme nouvelle qui sera tournée vers l’avenir, au lieu d’être tournée vers un passé qui nous obsède. Nous avons par exemple l’obsession de la vieillesse et de la mort. Ce sont pourtant les choses les plus banales qui soient et les plus inévitables. La vieillesse n’est pas une déchéance, c’est un changement. A chaque moment de notre vie il s’agit de déterminer ce qu’on peut faire, ce qui correspond à notre état actuel en fonction de l’avenir. Nos aspirations, si elles sont bien dirigées, nous permettent d’utiliser même ce que nous appelons « nos mauvaises tendances » qui nous viennent de l’âge de pierre, de les utiliser, de créer quelque chose de neuf. C’est tout de suite qu’il faut faire cela et non le remettre au lendemain ! Ce sont nos habitudes qui nous en empêchent et contre lesquelles on peut lutter en les reconnaissant et non en leur cédant. Mais il ne faut pas davantage se crisper contre nos défauts, il faut être assez honnête pour voir qu’ils existent et, en même temps, il faut savoir que, dans n’importe quel cas, on peut en tirer quelque chose en prenant la bonne direction. On se rend compte alors qu’on est aidé. La tendance intérieure perd son caractère aigu à mesure qu’on fait preuve d’être sur la bonne voie. On sent alors qu’on est aidé et cela donne une joie intérieure remarquable. On a l’impression qu’il y a une difficulté qui se dissout et qu’une possibilité nouvelle s’épanouit.

Voyez la plante qui est dans la terre. La tige monte, se dresse vers le ciel et absorbe la lumière. La racine reçoit ce qu’elle doit recevoir et va la transmettre afin que la fleur puisse s’épanouir. Même si des plantes se détruisent l’une l’autre, ce n’est pas pour faire du mal. C’est la conséquence des lois de la nature qu’elles subissent. Là non plus il ne saurait être question de bien et de mal en opposition, ce sont des directions opposées d’une énergie qui est une, qui est celle de notre vie elle-même et qu’il faut apprendre à utiliser, malgré tout notre héritage du passé que l’on traîne avec soi et qui a évolué. Il est très rare que les gens qui ont décidé de se tourner vers l’avenir n’aient pas une tranquillité qui stupéfie les Occidentaux lorsqu’ils arrivent en Inde. Cela existe aussi chez nous. Mais souvent ils croient que c’est de l’indifférence, or c’est tout à fait le contraire. Il y a chez les Indiens un amour qui ne connaît pas d’obstacle, ils acceptent les êtres tels qu’ils sont, sans se formaliser dans un sens ou dans l’autre. Et même s’ils choisissent le mal, cela ne les empêche pas de les aimer, d’aimer en eux la petite étincelle divine qui est en chacun, qui peu à peu va se manifester et, espérons-le, remplir l’être tout entier.

Nous sommes tous responsables les uns des autres. Appliquer la vie spirituelle c’est, d’un côté accepter notre part de responsabilité et, d’autre part de ne pas y voir un obstacle, mais l’indication d’une chose qui est à faire. C’est tout à fait frappant au point de vue astrologique. On parle toujours d’aspects favorables ou défavorables, c’est faux ! Un aspect favorable correspond à quelque chose qui a déjà été fait dans le passé et qui, par conséquent est facile à reprendre ou à poursuivre maintenant. Un aspect défavorable, c’est magnifique, c’est celui qui vous indique la direction dans laquelle vous avez un progrès à faire, il rend conscient d’un vide qui est en nous et qu’il faut combler.

Alors c’est sous cet aspect qu’on peut cesser de voir le bien et le mal comme étant exclusivement moraux et obéissant à des choses extérieures, mais au contraire étant à la recherche d’une vérité intérieure.

Notre passé détermine notre vie actuelle, nous ne pouvons rien y changer. Autant se mettre en colère contre un orage, que de rendre les autres responsables des situations difficiles dans lesquelles nous pouvons nous trouver.

On me parle souvent de « libération ». Les plantes n’ont pas besoin de « libération », pas plus que les animaux. Tout ce qui appartient au côté non humain de la nature subit sa loi. Voyez l’abeille. Elle est capable de retirer de la fleur ce qui va être du miel avec lequel elle nourrit ses larves pour faire à nouveau naître des êtres. Par conséquent, avec le présent qui est dans la fleur et puis avec toute la vie sociale qui est dans la ruche, elle est capable d’assurer une nouvelle génération. Pour nous, c’est la même chose, seulement et la nouvelle génération c’est en nous-mêmes qu’elle se fait.

Le propre de l’homme c’est de prendre en main ce mouvement, ce courant de vie qui, progressivement doit arriver à rejoindre son origine et son but, c’est-à-dire l’union avec le Divin. Et cela s’appelle « Yoga ». Et si cela n’est pas facile on peut s’appuyer sur les conseils de ceux qui sont passés par là ou sur des livres. Mais rien ne vaut l’expérience personnelle ainsi que l’a dit le Bouddha : « Ne faites pas aveuglément ce que je vous dis, mais faites-en l’expérience par vous-même ». Il n’y a pas de règle extérieure comme le dit aussi la Gîta, c’est en vous que vous trouverez la vérité. Et c’est là la raison pour laquelle un Guru ne donne pas d’instruction à ses disciples, il répond à leurs questions et quand on lui demande son aide pour une chose particulière, il le fait toujours avec énormément de délicatesse.

Il est certain qu’en empruntant cette voie spirituelle, on se heurte à l’opinion des autres. Peu importe, mais il faut faire attention de ne pas agir de manière extravagante. Les Yogis que j’ai connus avaient des vies extrêmement simples et normales à tous les points de vue. Il y en avait qui faisaient admirablement bien la cuisine, leur vie extérieure ne diffère pas de celle des autres. Les Chinois disent que l’homme parfait se confond dans la foule. L’homme qui est libéré, qui est parfait, on ne le remarque absolument pas, sauf si on l’observe longtemps. Car il fait parfaitement bien tout ce qu’il fait et ce qu’il fait est pareil à ce que vous faites. Il ne le fera pas exprès, il le fera sans le vouloir par une expression spontanée de sa perfection.

Quand Durckheïm était au Japon il a demandé à un vieux moine bouddhiste : « Cela me rendrait service de savoir quel est l’exercice respiratoire que vous faites à présent ? ». L’autre lui a répondu : « Le premier qu’on m’ait enseigné, la respiration naturelle ! ». Il faut que le corps prenne l’habitude de respirer comme il faut, avec le rythme voulu, la profondeur voulue, sans qu’il n’y ait jamais d’effort et que ce soit aussi complet que possible. Et c’est la même chose pour le reste.

Lorsqu’on parle à des gens qui ont réalisé cela, on a l’impression que les événements s’arrangent autour d’eux automatiquement, si je peux dire.

Juger les autres est toujours une erreur que ce soit dans un sens moral ou autre. De même que notre sort est défini par notre passé, de même le jugement n’est pas entre nos mains. C’est regrettable que nous fassions des erreurs, mais ce n’est pas une faute ; nous ne faisons pas exprès de nous tromper. Il en est de même en ce qui concerne le bien.

L’intuition c’est l’absence du jugement, donc l’absence de sentiments personnels, de savoir si cela me plaît ou ne me plaît pas, si c’est à faire ou à ne pas faire. Tout ce qui vient du domaine spirituel nous apparaît sous forme d’intuition et non de raisonnement. Les choses à faire ne sont pas toujours agréables, mais si vous estimez devoir les faire, vous en prenez la responsabilité.