Robert Tournaire : Le problème scientifique de la Conscience


28 Mar 2009

(Revue Etre Libre. Numéros 223, Avril-Juin 1965)

Conférence donnée à l’institut Supérieur de Science et Philosophie de Bruxelles.

Souvenir… Dans un jardin de Bretagne où j’étais en vacances courant après les éclats du soleil et une libellule, j’ai cassé la tige d’une rose-trémière. Devant la tige brisée, devant cette blessure mortelle, mon chagrin fut immense. Afin de l’adoucir, mon père m’expliqua que les plantes n’avaient pas, à proprement parler, de système nerveux et que la rose-trémière n’avait pas souffert.

Le lendemain, dans le jardin de notre maison, un jeune garçon qui venait jouer avec moi, m’apporta, parmi les mêmes éclats de soleil, une fleur de rose-trémière et me dit : « Tu es mon ami… » Ensemble nous avons construit avec des branches de noisetier un grand cerf-volant polychrome. Ma joie, mon émotion furent immenses.

Tout le problème de la conscience, du psychisme, de la conscience réfléchie est là. D’une part une plante mutilée mais qui n’a conscience ni de sa blessure ni de sa mort; d’autre part un homme, un enfant auquel la conscience réfléchie lui procure grande joie parce qu’un autre être lui a dit : « Tu es mon ami… »

Comment la nature a-t-elle comblé l’abîme qui sépare la plante de l’homme moderne ? Quels sont la nature, le mécanisme de cette conscience, ce psychisme, cette personnalisation qui semble placer l’homme au sommet de la pyramide des espèces vivantes ? C’est précisément ce que nous allons essayer d’étudier ensemble.

Lorsque votre Président, et moi-même, avons décidé de prendre pour thème de cette conférence le problème de la conscience, nous n’ignorions aucune des difficultés qui nous attendaient. Nous sommes ici devant le plus délicat, le plus difficile problème qui puisse être posé au biochimiste, au physiologue, au neurologue et, partant, au philosophe, mais je n’en connais pas de plus grandiose.

Et ce n’est pas sans un profond malaise que nous côtoyons sans cesse des êtres qui se veulent humains, qui parlent, qui écrivent, qui jugent, qui agissent, qui discourent à propos des beaux-arts, de la conscience et de la philosophie; en un mot qui sont fiers de leur intelligence et qui ignorent tout de la nature de la pensée, du mécanisme de la conscience, du contenu de l’intelligence, de la formation du Moi.

Tout ceci me met d’autant plus à l’aise pour vous dire avec quelle émotion reconnaissante je constate, en contemplant votre assemblée, qu’il ne faut jamais désespérer de l’homo et qu’il se trouvera toujours des hommes, des femmes de bonne volonté, pour résister au chant électronique des sirènes modernisées et venir recueillir le chant, oh ! combien plus faible, plus hésitant, des hommes de science.

Il est une autre raison pour se pencher aujourd’hui sur cet immense problème de la conscience et du Moi.

L’homme vit présentement des heures solennelles mais elles entraînent pour lui une situation vertigineuse.

On dit à l’homme qu’il va demain rendre visite aux planètes de son système solaire; qu’il va disposer de multiples sources d’énergie plus impressionnantes les unes que les autres, (antimatière, protomatière, matière plasmique, matière hypéronique, matière à définition imaginaire, matière à spins inversés). On dit à l’homme qu’il va se déplacer pour la plus insignifiante de ses besognes à une vitesse égale à trois fois celle du son. Dans le même temps on lui apprend que dans quelques années il n’y aura plus de place pour l’homme à la surface de la Terre, même pour l’homme vertical et qu’au demeurant il n’y aura plus de nourriture terrestre ou aquatique pour assurer sa subsistance. On dit enfin à l’homme que ce qu’il perçoit du cosmos est véritablement insignifiant par rapport au réel, que tout ce que lui livre ses sens n’est qu’hallucination, que les notions d’espace, de temps, de matière, de mouvement, sont à réviser de fond en comble et que la première question qu’il faudrait résoudre c’est de savoir si l’homme existe et s’il est en vie.

Le savant authentique n’aime pas dramatiser; le savant fait généralement confiance à l’homme et son devenir, mais ce n’est pas dramatiser si je reconnais aujourd’hui que l’espèce humaine n’est pas simplement à la croisée des chemins, mais au seuil troublant d’abysses insoupçonnés. Quand nous saurons mieux ce qu’est notre cerveau, notre conscience, notre Moi, notre personnalité, nous aurons sur le cosmos, sur l’homme, sur leurs sens et leur destinée, des notions qui nous permettront d’éviter la chute à l’abîme et d’assurer à la condition humaine la marche pontificale et bénéfique à laquelle il me semble qu’elle puisse prétendre.

Comment les choses se sont-elles passées ? Comment l’évolution s’est-elle réalisée entre la plante qui réagit mais ne comporte pas de système nerveux et l’homme qui parvient à ressentir en sa chair, comme en son esprit, la joie parce qu’il est l’ami de l’un de ses frères. C’est précisément ce que nous allons essayer de décrire maintenant.

On fait généralement remonter l’hominisation à l’époque — d’ailleurs récente — où le Primate anthropoïde acquit la station verticale et la bipédie. C’est un point de vue; ce n’est pas le mien. Reportons-nous non pas à un ou deux millions d’années en arrière, mais à mille millions d’années. Nous sommes à l’époque de l’Antécambrien; la vie a fait récemment son apparition sur notre planète; les animaux viennent de se différencier des végétaux. Considérons l’animal le plus primitif, le plus élémentaire, l’animal monocellulaire. (Paramécie, Infusoire). L’animal ne dispose encore d’aucun organe mais il se déplace, il est capable d’ingestion; il est sensible aux variations de température, aux agents chimiques, aux agressions; il est doué d’une sensibilité. Il s’agit sans doute d’une structuration protoplasmique plutôt que d’un système nerveux même rudimentaire; d’après moi, c’est à partir de cette première et lointaine ébauche du système nerveux que va se former, après des millions et des millions d’années, la conscience et la personnalité humaines. L’homme terrestre est né avec le premier grain de vie animale qui fit son apparition sur notre planète.

Si nous connaissions le secret de la formation de cette première structuration protonerveuse, de son sens, nous connaîtrions — d’après moi — du même coup les lois de l’évolution et l’un des secrets de l’hominisation.

Aux animaux monocellulaires vont succéder les pluricellulaires, mais qui ne seront d’abord que des agrégats de cellules non différenciées.

Les éponges, très vulgaires colonies de cellules, disposent d’un système nerveux rudimentaire, diffus, non centralisé, mais soulignons que nous nous trouvons dorénavant en présence d’une différenciation cellulaire.

Ensuite apparaissent les premiers invertébrés munis d’organes; le premier être vivant disposant d’un véritable organisme et d’un système spécifiquement sensorial est né, mais il n’est pas encore question de système nerveux central et moins encore de cerveau.

Les Cœlentérés possèdent des cellules nerveuses formées à partir de l’échoderme. Rappelons ici qu’Aristote avait pressenti l’organisation nerveuse des céphalopodes.

Le drame est proche; il éclate il y a environ quatre cent millions d’années, aux approches de l’époque silurienne, avec l’apparition, sur notre planète, des Prochordés, premières ébauches de ce que seront les Poissons. C’est la naissance des vertébrés à système nerveux dorsal ayant squelette pour support. Nous sommes au seuil du premier Carrefour de l’hominisation.

Ici une étrange découverte : le règne végétal se caractérise par la fonction chlorophyllienne, laquelle repose sur une substance chimique à structure pyrrolique axée sur un atome de magnésium. Les invertébrés peuvent être caractérisés par la présence d’hémocyanine ayant même structure pyrrolique, mais axée sur un atome de cuivre. Les vertébrés vont pouvoir être caractérisés par la présence d’hémoglobine, ayant à son tour la structure pyrrolique, mais axée sur un atome de fer. J’ai tenu à souligner cette belle expression de l’unité universelle.

Personnellement, cette espèce de monisme que je viens de mettre en relief m’enchante et je ne désespère pas de trouver dans la différenciation des cortèges électroniques qui existe entre le magnésium, le cuivre et le fer, une première tentative d’explication rationnelle de l’évolution.

Je rappelle qu’avec les invertébrés, en dehors du rôle fondamental de l’acide créatine-phosphorique, de l’hémoglobine, nous assistons à la différenciation neuronique cellulaire.

Laissons dorénavant les invertébrés poursuivre leur carrière jusqu’à nos insectes domestiqués, telle l’abeille. Une abeille possède un système nerveux central, mais son cerveau est réduit à l’état de ganglion cérébroïde. Son comportement est spécifiquement instinctif et sous la commande de tropisme : héliotropisme, radiotropisme chimiotropisme, géotropisme. En un tel comportement peut-on parler de conscience même diffuse ? Ce n’est pas impossible. Peut-on parler de l’émergence d’un Je, je veux dire d’un sujet conscient (sans qu’il soit question d’envisager la transcendance d’un Moi), ce n’est pas impossible non plus.

Mais, éloignons-nous des invertébrés et des abeilles avec leur zooconscience et leur sens encore mystérieux de la géométrie et du nombre d’Or.

Chez les vertébrés tout alla, au cours de ces derniers quatre cent millions d’années, relativement très vite, surtout à partir de l’apparition des premiers amphibiens. Selon une des lois bien connues de l’évolution, tout alla se complexifiant, se hiérarchisant à une allure exponentielle. Les premiers vertébrés ne disposèrent que de ce que nous appelons aujourd’hui le centrencéphale et d’une ébauche de rhinencéphale, c’est-à-dire d’un cerveau purement viscéral et affectif qui leur donna une zooconscience d’où émergea peut-être un Je, mais oh ! combien timide, diffus. Tout cela est d’ailleurs infiniment plus complexe que ce que je vous expose. Par exemple l’amphioxus n’avait pas de cerveau proprement dit, mais était doué d’une manière de psychisme.

A l’époque tertiaire survient un autre drame qui constitue, selon moi, le deuxième carrefour de l’hominisation : je veux dire l’apparition des mammifères; avec eux apparaît une ébauche d’écorce cérébrale et une très grande complexification du cerveau. Le troisième œil de certains reptiles et amphibiens va disparaître pour donner naissance à la glande pinéale.

Ne nous y trompons pas; c’est dans ce bond en avant, dans ce progrès soudain de la complexification cérébrale, que nous trouverions, je crois, les prémices de ce qui sera le cerveau de l’homme moderne. Hélas trop de données nous manquent pour établir ce fil d’Ariane entre cerveau des premiers mammifères et notre propre cerveau.

Il y a environ soixante millions d’années, un nouveau drame se joue. Avec lui nous sommes au troisième carrefour de l’hominisation. Soyez rassurés, nous n’aurons plus qu’un carrefour à retrouver pour parvenir au cerveau de l’homme du XXe siècle.

A l’Eocène, parmi les mammifères placentaires à circulation sanguine thermorégulée, naissent les Primates et, avec eux, apparaît non seulement l’écorce cérébrale avec un soudain développement, mais également une ébauche de cortex préfrontal.

En première approximation on peut dire que les premiers prosimiens disposèrent d’un cerveau de 100 cm3 environ; quand ce cerveau aura atteint environ 900 cm3, il y a, d’après moi, deux millions d’années, nous aurons le droit de célébrer la naissance du premier hominidé.

Le quatrième et dernier carrefour coïncide avec l’apparition, il y a environ 50.000 ans, de l’homme moderne. L’angle de la face s’est redressé; le front a pris ses dimensions actuelles; le volume du cerveau est de l’ordre de 1.500 cm3. La partie préfrontale de l’écorce a maintenant toute sa valeur, toutes les circonvolutions sont en place, les synapses prêtes à fonctionner, les acides nucléiques prêts à se cliver, à encoder l’information. La conscience réfléchie, l’intelligence supérieure, la notion du Moi, de la personnalité sont nées.

C’est maintenant sur ces problèmes que nous allons nous pencher.

J’ai tant d’amour pour les animaux — (j’ai d’ailleurs le même amour pour les arbres et ce n’est pas sans grand chagrin que je vois certains hominidés les abattre allègrement, alors qu’ils étaient l’une des parures de la douce France) — j’ai tant d’amour, disais-je, pour les animaux, qu’avant de vous dire un mot, un mot très bref, de la neurophysiologie du cerveau de l’homme moderne, je veux revenir sur le psychisme du chimpanzé, l’animal le plus proche de l’homme sur le plan psychique.

Un chimpanzé possède un centrencéphale, un rhinencéphale, une écorce cérébrale et une ébauche de cerveau préfrontale. Il a, semble-t-il, un sens olfactif et un sens auditif supérieurs aux nôtres. Il est, non seulement capable de réflexes conditionnés et d’apprentissage (Learning), mais il sait utiliser certaines de ses expériences pour assurer ou modifier tel ou tel de ses comportements.

Il distingue le blanc du noir et même certaines couleurs, mais avec difficulté. Le chimpanzé peut apprendre à prononcer certains mots, mais il les répète comme des sons et non comme des mots. Il peut compter, mais son calcul ne dépasse guère le chiffre quatre.

En revanche, il est capable, comme de nombreux animaux domestiqués, d’affectivité, et l’on cite le cas de singes ayant capturé des femmes et des enfants uniquement pour avoir auprès d’eux un compagnon. Le chimpanzé a le sens de l’espace; selon moi il a un sens très atténué de la temporalité.

En résumé, on peut dire que le chimpanzé a le psychisme d’un enfant humain de trois à cinq ans environ, c’est-à-dire d’un enfant humain au moment où il commence à utiliser le langage, la raison.

Son activité consciencielle comporte un Je diffus, mais ce Je n’émerge pas en Moi.

Visitons maintenant la plus belle usine électronique, électrochimique, automatisée, comportant les prodigieux systèmes asservis selon les derniers perfectionnements de la cybernétique dont l’homme puisse rêver. Je veux dire le cerveau humain. Malheureusement nous ne pourrons pas visiter tous les ateliers de la merveilleuse usine, car le très mauvais guide que je suis ne possède pas toutes les clés nécessaires. Devant de nombreux ateliers nous resterons devant une porte close.

Le savoir humain n’est pas encore parvenu à découvrir de telles clés et bien entendu ce sont ces ateliers là que nous aimerions visiter

Il ne saurait être question, à propos de la visite de la merveilleuse usine encéphalique dont je viens de vous parler, de vous faire un cours d’anatomie ou de neurophysiologie. Je n’en aurais pas le temps matériel; qu’il me soit seulement permis de vous confesser que je le déplore, car je ne connais pas de plus beau festival pour l’homme que se pencher sur les mécanismes cérébraux.

A la base du cerveau, le cervelet; il est l’organe de la coordination et l’harmonisation des mouvements. Si je n’avais plus de cervelet, au lieu de porter ma cigarette à mes lèvres, je la porterais peut-être à mon oreille; au lieu d’offrir à ma compagne une branche d’amandier fleurie, semblable à celle que je contemplais ce matin parmi les collines de Vence, je lui marcherais sur les pieds. Le cervelet collabore, en outre, infiniment plus qu’on ne le dit généralement, avec le cerveau pour permettre l’élaboration du psychisme. Le cervelet est à la fois un autorégulateur et réservoir d’énergie.

Après le cervelet, nous rencontrons l’encéphale médian, que le Professeur Henry Ey appelle le Centrencéphale. Il comprend la Formation réticulée que l’on connait assez bien depuis les récents travaux de J.-M. Cuba et de Magoun; en cette Formation réticulée on distingue le rhombencéphale et le mésencéphale. En dehors de la Formation réticulée, le centrencéphale comprend le diencéphale, lequel comprend le thalamus et l’hypothalamus.

Enfin, nous rencontrons le cortex ou écorce cérébrale avec son manteau. Mais, avant de vous parler de l’écorce, je veux dire quelques mots du Centrencéphale.

La Forme réticulée, amas considérable de neurones, représente un foyer d’activation du cortex. Il assure l’éveil de la conscience et lui permet de s’organiser en champ structuré du vécu. D’après les travaux de Magoun, la Forme réticulée joue un rôle fondamental dans le contrôle et l’intégration des messages afférants; il s’agit là d’une théorie nouvelle se rattachant à une sélection dynamique des afférences, à une manière de « gestaltisation ». La formation réticulée serait le principal siège des reflexes conditionnés et du Learning.

D’après les travaux de F. Bremer, la Formation réticulée réaliserait un véritable centre de modulation de la volition de l’Homo pensant.

Enfin, la Formation réticulée constitue, avec le cortex, dont je vais vous dire un mot dans un instant, un système cybernétique, un système feed-back à effet contre-aléatoire rétroactif positif ou négatif, à processus non linéaire.

Sans une telle autorégulation neurochimique, neuro-électronique, notre vie psychique serait anarchique et démentielle.

Le Thalamus est le centre des afférences sensitivo-affectives.

C’est un relais de la sensibilité entre la Formation réticulée, dont les réactions sont assez sommaires et brutales et l’activité analytique et différentielle du cortex. Nous ne sommes plus devant des réactions de tout ou rien. Il module avec beaucoup plus de nuance que la Formation réticulée la volition du sujet. Il est relié au cortex par le rhinencéphale. C’est l’organe du plaisir et de la douleur. Réalisant une synthèse intégrée du vécu sensoriel et du vécu intracorporel psychique, c’est peut-être le thalamus qui permet l’émergence, la transcendance d’un Moi.

L’hypothalamus est relié comme le Thalamus au cortex par le rhinencéphale; il joue un rôle fondamental dans la régulation hormonale, il est l’organe des besoins organiques : faim, soif, fonction génitale, etc.

Enfin, couronnant le tout, le néocortex des vertébrés supérieurs, dont on trouve la première ébauche chez les reptiles amphibiens. Notre écorce cérébrale comprend trois parties : le rhinencéphale ou cerveau olfactif ou vieux cerveau; le cerveau noétique et le cervelet préfrontal, que l’on ne rencontre, en tout son développement, que chez l’homo sapiens.

Le Néocortex est l’apanage des mammifères. Les poissons, les batraciens, les oiseaux eux-mêmes ont peu ou pas d’écorce cérébrale. Bien entendu, les invertébrés n’en possèdent pas et les plus évolués des insectes domestiques ne disposent, en tant que cerveau, que de ganglions cérébroïdes.

Le rhinencéphale ou cerveau olfactif ou vieux cerveau est le cerveau des vertébrés inférieurs. Il est possible de dire que les dinosaures eux-mêmes n’avaient qu’un cerveau olfactif. Il comprend l’Hippocampe ou corne d’Ammon, le noyau de l’amygdale, la circonvolution limbique. C’est un organe à la fois de coordination et de régulation, de régulation du comportement affectif et instinctif. Il module l’affectivité viscérale du Centrencéphale. Il est le régulateur de la fureur ou de l’apathie, de l’hyperactivité sexuelle ou de son contraire : il est le cerveau de l’euphorie ou de l’angoisse. (Cf. Travaux de Cadilhac, Mac Lean, Woods, Kaada.)

Le Professeur Wiener a localisé dans l’Hippocampe une manière de compteur, non pas d’un temps objectif, d’un temps en soi, mais d’un temps vécu.

Le centrencéphale a révélé à l’animal, puis à l’homme, la notion d’espace. Le rhinencéphale a révélé la notion de temporalisation qui se trouverait donc liée aux besoins, aux désirs, à la fonction mnésique. Ai-je besoin d’insister sur l’importance fondamentale de telles données dans notre élaboration d’une nouvelle théorie de la connaissance ?

Le rhinencéphale, avec l’hypothalamus, participe fondamentalement à l’acquisition de reflexes conditionnés et à la fonction mnésique.

II ne renferme qu’un milliard de neurones.

Le cerveau noétique avec ses six couches neuroniques et ses douze milliards de neurones, est le cerveau du langage et de l’intelligence.

Il caractérise les mammifères.

Je rappelle que c’est le cerveau de la vision interprétée, de l’audition sélectionnée, de la sensibilité générale et particulièrement cutanée, de la motricité.

En bref, le cerveau noétique est à la fois le cerveau du connaître et du penser. Grâce à lui l’acquis l’emporte sur l’inné, l’intelligence sur l’instinct. C’est le cerveau des centres praxiques et gnosiques.

En dehors de la partie préfrontale du cerveau humain, partie la plus noble sans doute de l’organisme humain et dont je vous dirai un mot dans un instant, je voudrais préciser ma théorie à propos de cette portion du cortex qui nous occupe présentement. C’est là, en effet, pour reprendre les termes d’A. Saury et Henri Ey, que l’on trouve d’une part les trois centres de projections, c’est-à-dire aire visuelle„ aire auditive et les aires somesthésiques; d’autre part les centres associatifs sans lesquels il n’y aurait pas d’intelligence humaine. La difficulté pour l’éclaircir est considérable. Je vais essayer, avec des mots très simples, de vous en donner notion.

C’est aux centres de projections qu’il appartient d’intégrer les afférences des récepteurs dans une espèce de logistique mathématique. Le problème est rendu particulièrement complexe par le fait que ces afférences sont intégrées dans des schèmes préexistants idéaux-verbaux où se parachève notre perception.

En d’autres termes, ce sont les centres de projections qui président à la mise en Forme des qualités et de paramètres spatiaux temporaux de la perception, opération à laquelle participe l’ensemble système nerveux-cerveau de notre organisme et peut-être même tout notre organisme.

Je n’insiste pas, mais il m’est particulièrement agréable de savoir que mes confrères es-science électronique et atomique insistent sur la prédominance de la Notion de forme, cette notion à laquelle j’ai déjà eu l’occasion de faire souvent appel.

Pour les centres associatifs, la question devient à la fois encore plus grandiose et plus subtile. Ce sont les centres associatifs qui modulent les synthèses idéomotrices et idéoreprésentatives, verbales, gnosiques ou praxiques. Ils permettent l’intelligence du comportement. Mais leur architectonie polysynaptique conduit à une interprétation statique et de structures probabilistes. Cette architectonie, sur le plan anatomique, évoque le câblage des machines à penser les plus modernes. (Cf. Travaux de Rosenblueth, N. Wiener, Bigelow, D.-A. Scholl.)

A propos de ces centres associatifs, je veux seulement signaler les centres du langage qui jouent un rôle de médium entre l’activité idéique du supra-cortex et les données des sens ou les motivations du centrencéphale.

Au fond de la fosse de Sylvius, l’insula, qui assure la fonction du langage articulé. La pensée est un langage muet, un dialogue silencieux du Je avec le Moi.

Il existe enfin des centres spécifiques qui permettent le comportement praxique ou gnostique; ce sont eux qui permettent les schèmes idéo-verbaux, lesquels conduisent à la pensée. Ils constituent véritablement les champs opératoires de l’activité intellectuelle de la pensée et de l’action.

En résumé, les centres associatifs permettent le patterning sur le modèle de l’information des machines à penser moderne. L’écorce cérébrale apparaît ainsi comme une matrice opérationnelle. Quant à la codification de l’information elle serait assurée par le marquage des molécules A.R.N. (Cf. Travaux de H. Hyden et P. Lange – F. Morell, Grey Walter, Ashby.)

Il me reste maintenant à vous dire un mot de ce qui couronne l’édifice, de ce qui permet à l’homme d’avoir une conscience réfléchie, un jugement, une volonté, une personnalité, en un mot d’être homme. C’est du cerveau préfrontal, de la zone préfrontale du cortex que je veux vous entretenir.

Si le néocortex que nous venons d’examiner est la zone de l’intelligence, la zone corticale préfrontale est celle de la synthèse conceptuelle, de la raison, de la notion du bien et du mal, de la beauté, de la personnalisation.

Cette zone de l’écorce cérébrale caractérise à la foi les primates et l’homo sapiens. Chez les primates inférieurs, tels les gentils lémuriens que je contemplais il y a deux ans dans la forêt Malgache, cette zone n’occupe que 8 p.c. de l’écorce cérébrale. Sa proportion est de 12 p.c. chez le singe ordinaire, de 17 p.c. chez le chimpanzé, de 22 p.c. chez l’homme du Neandertal, de 30 p.c. chez l’homme moderne. Elle est particulièrement riche en neurones. Pour réaliser le psychisme et l’intelligence de l’homme moderne, elle doit assurer un rôle de coordination et l’élaboration d’une individualité à base d’unité.

A ce propos, je rappelle que le cerveau humain a quatre fois plus de neurones que celui du chimpanzé et deux fois plus de neurones que celui du Pithécanthrope ou du Sinanthrope.

En résumé, le cerveau sous-cortical (invertébrés) permet chez l’animal l’acquisition de reflexes conditionnés, d’apprentissage et entraîne l’apparition d’une zooconscience. Il s’agit d’une conscience neurobiologique avec une frange d’indétermination.

Le rhinencéphale est, par excellence, le cerveau affectif (vertébrés inférieurs : Poissons, Amphibiens, certains reptiles).

Le Néocortex est le cerveau de l’intelligence.

Le cortex préfrontal est le cerveau de la personnalisation, l’intelligence mise au service d’un idéal noble.

Mais il ne faut pas considérer le cerveau de l’homme moderne comme une somme d’organes hétérogènes, ou de localisations. L’activité cérébrale et particulièrement celle qui nous occupe : la conscience, la conscience réfléchie, fait appel à la totalité des différentes parties du cerveau que nous venons d’examiner. En d’autres termes, pour l’activité cérébrale la plus noble, la plus humaine, c’est toute la verticalité du cerveau qui entre en jeu. La conscience est immanente du tout formé par le cortex, le sous-cortex et probablement l’ensemble des différents systèmes nerveux.

Le problème est — au demeurant — infiniment plus complexe que ces quelques lignes pouvaient le laisser supposer. Comme nous allons le voir, pour expliquer le psychisme, la conscience, la mémoire, le sommeil, le rêve nous ne trouvons en dernière analyse que formes et structures, mais non pas structures statiques comme c’est le cas dans nos machines à penser modernes, mais structures dynamiques. Ce qui, d’après moi, caractérise le cerveau humain, la conscience humaine, c’est, non seulement qu’ils temporalisent la phénoménologie vécue, plus ou moins spatiale, mais que, grâce à une articulation entre la phénoménologie et le champ de la conscience, le cerveau modifie en permanence sa propre architectonie. Tout se passe comme si, dans le cerveau, on pouvait concevoir une manière de partie fixe qui caractériserait la bioconscience de l’animal et du jeune enfant et une partie fluctuante, dynamique, en perpétuelle transformation structurale, facultative par surcroît, permettant la conscience réfléchie, ennoblie, supérieure de l’homme moderne.

N’allons pas trop loin. Si, à l’heure actuelle, il n’est plus question de localisation stricto sensu dans le cortex préfrontal, la conscience réfléchie et le Moi personnalisé, il n’en reste pas moins vrai que l’abstraction, le sens de la dignité de la personne humaine, le sens du beau, du bien, du mal sont des fonctions de ce cortex préfrontal. En bref, on pourrait dire que l’activité vigile se place au sommet du cerveau, alors que l’activité onirique se place à la base.

Nous venons de, visiter la merveilleuse usine électronique et infra-électronique que constitue le cerveau humain. Nous nous sommes penchés sur certains de ses modes de fonctionnement; il nous appartient maintenant de considérer la production de cette supra-usine.

Laissant de coté la part de ce qui reste en l’inconscience ou la subconscience, car je n’ai pas malheureusement le temps de tout examiner, je veux dire un mot de la conscience, puis de l’émergence, de la formation, peut-être de la transcendance d’un Moi, du dialogue engagé entre la conscience et le Moi qui nous mènera à la conscience réfléchie, enfin au développement de la personnalisation du Moi qui nous conduira à la personnalité de l’homme moderne avec ce qu’elle comporte de dignité, de liberté, de sens moral, d’idéal. Nous serons ainsi parvenus au bout de la route que nous devions ensemble parcourir. Chemin faisant j’aurai l’occasion de vous dire un mot de l’opinion scientifique récente à propos de la mémoire, du sommeil, du rêve.

Il en est de la conscience comme du bloc courbe espace-temps-matière, du Principe d’exclusion de Pauli, des univers parallèles ou du temps réversible. Ce sont des données extrêmement difficiles, subtiles à appréhender, à retenir; il faut une longue pratique pour les utiliser et je m’excuse de la manière trop ésotérique, sibylline parfois, que je suis dans la stricte obligation d’utiliser, pour vous dire sérieusement ce que l’homme de science pense aujourd’hui du fait conscienciel.

Le cerveau, pour employer la terminologie du Professeur Henry Ey, est un superorgane transanatomique; il n’est pas chargé d’assurer une fonction simple comme le foie ou l’estomac. La conscience n’est pas un produit; ce n’est pas un état, moins encore un cadre statique. C’est un acte.

Comme nous le verrons, c’est un acte qui semble avoir pour seuil une désintégration moléculaire, électronique, subquantique. C’est précisément dans les cas pathologiques que le champ de conscience perd son dynamisme, devient statique, perd sa structuration labile.

Le sommeil et le rêve ne sont que la révélation de l’infrastructure neurobiologique de ce champ structuré labile de la conscience humaine. En d’autres termes, la conscience ou, comme nous disons aujourd’hui, le champ structuré labile de la conscience, est tout autre chose que le champ de perception donné par les sens (champ visuel, auditif, olfactif, etc.) avec lequel on l’a trop généralement confondu.

Par son dynamisme, par son pouvoir de réorganisation autochtone permanent, la conscience transfigure le champ de perception, transgresse la notion gestaltiste ou behavioriste pour déboucher sur une manière de jaillissement ayant pour base un jeu archi-complexe d’articulations extrêmement labile, en un mot vivant. Dans cette transfiguration du champ de perception nous retrouvons cette notion de forme, de mise en forme qui, avec la notion de structure et de dynamisme, semble aujourd’hui caractériser, non seulement le vivant, mais plus encore le psychique.

La conscience, comme la pensée, l’intelligence, ne sont pas des produits finis du cerveau, pas même du néocortex. De même le Moi, la personnalité, libre et volontaire ne sont pas des produits du cortex préfrontal.

Toute la verticalité à la fois complexe et en perpétuel devenir du cerveau, du mésencéphale au cerveau préfrontal, en passant par le cervelet, tout le chimisme intime infra-électronique, quantique de l’influx nerveux concourent à la formation du fait conscienciel, du Moi, de la conscience réfléchie, de la personnalité.

Personnellement, j’irai même beaucoup plus loin. C’est l’organisme entier qui est responsable, à la fois de la conscience et de la conscience réfléchie. Il n’y a peut-être pas de cellule sans un embryon de conscience, mais aujourd’hui on peut dire qu’il ne saurait y avoir de psychisme sans un substrat organique; que celui-ci, en ce qui concerne la fonction affective, aille en s’amenuisant : je le crois, mais je crois aussi qu’au moment où la dominance de notre psychisme pur sera exponentielle, où le substrat organisé (organes à fonctions affectives, musculaires, etc.) tendra vers zéro, alors un autre cycle du vivant humain inaugurera sa carrière.

(A suivre.)

Le problème scientifique de la Conscience par Robert TOURNAlRE. (Suite et fin.) (Revue Etre Libre. Numéros 224, Juillet-Septembre 1965)

Après avoir essayé de vous dire ce qu’était le fait conscienciel, je dois maintenant vous dire comment se forme le Moi afin que nous puissions définir la conscience réfléchie puis la personnalité humaine.

Pour projeter quelque clarté sur ce trop difficile problème. Considérons un enfant. Il commence, comparable en cela aux vertébrés inférieurs, par n’avoir qu’une zooconscience; il y a sujet conscient mais le «  Je » n’émerge pas pour se former en Ego. Bientôt, grâce à la maturation de son cerveau, et particulièrement de son cortex préfrontal, le «  Je » sous-jacent va s’organiser en objet intérieur. La mémoire, l’historicité, le langage, la pensée vont jouer leur rôle et un Moi va se former, bientôt se détacher puis prendre connaissance du pouvoir qu’il peut exercer, non seulement sur le monde extérieur, mais encore sur le monde intérieur, c’est-à-dire sur la conscience. Alors le Moi et la conscience vont former une manière de dualisme complémentaire qui constituera l’essentiel de la conscience réfléchie.

En première approximation on peut dire que le Moi se forme chez l’enfant à l’âge de raison, mais n’oublions jamais que l’électro encéphalogramme de l’être humain ne devient définitif — malgré ce qu’en pensent certains littérateurs de la jeunesse contemporaine — qu’à l’âge de 20 ans.

En résumé, le fait conscienciel que nous examinions tout à l’heure consiste dans le fait d’avoir conscience de quelque chose; le Moi se forme par le fait d’avoir conscience de soi-même. Mais l’Ego va se différencier de la conscience, dès sa formation, pour la transcender et bientôt pour la diriger.

Le Moi, grâce à une articulation des structures, va transgresser l’expérience du vécu pour en faire un événement historique. La conscience est un géomètre. Le Moi est un historien.

Le Moi va, tantôt s’envoler au-dessus du champ structuré de la conscience pour en avoir des vues panoramiques; tantôt s’y incorporer pour structurer comme il l’entend ce champ de la conscience.

Le Moi, comme la conscience, est une construction permanente avec le même caractère insaisissable que le dualisme onde-particule qui se résout en Degré d’incertitude d’Heisenberg.

Quand on a bien compris le principe de la nature du fait conscienciel et de la formation du Moi, l’élaboration, le mécanisme de la conscience réfléchie et de la personnalisation m’apparaissent moins difficiles à comprendre, mais cependant plus spectaculaires.

Grâce à l’utilisation de l’inconscient, grâce à certains jaillissements à partir du subconscient, grâce aux étranges et somptueuses possibilités de la mémoire grâce à des perceptions, à une énergie qu’hier encore nous ignorions et qui commencent à se révéler à l’homme d’aujourd’hui, grâce au ballet féerique, à la chorégraphie vertigineuse de la pensée humaine (il faut considérer la pensée, ce logos silencieux, non comme un soubassement de la conscience, mais comme un produit), un dialogue va s’instaurer entre le Je du fait conscienciel et le Moi personnalisé. Selon la parole de Janet, le Moi va se raconter son expérience. Un univers va naître par l’influence du donné conscienciel sur le Moi et du Moi sur le donné conscienciel; nous ne saurons probablement jamais si le réel, le cosmos tout entier, n’est pas à inclure en un tel monde. C’est tout le problème de la réalité du monde extérieur que je pose ici.

Ainsi cette conscience réfléchie va permettre le développement de la personnalité et celle-ci va atteindre les sommets, je veux dire la volonté, le jugement, le sens moral, le sens de la beauté.

Il ne m’est pas possible de m’étendre sur toutes les conditions et les facteurs qui vont permettre de bloquer ou dévoyer le développement de cette personnalité. Il me faudrait reprendre ici le problème de l’enfant loup. Mais ce qu’il faut bien retenir de tout ce qui précède, c’est que la complexité, la hiérarchisation transanatomique de la constitution neurochimique du cerveau a permis le fait conscienciel; la plus grande complexité neuronique, la plus grande hiérarchisation du cortex préfrontal a permis l’émergence du Moi à partir du fait conscienciel.

Après l’abandon de l’hypothèse phrénologique, hypothèse à la fois trop simpliste parce que trop mécaniste, trop localisatrice, après l’abandon de la théorie de la cartographie trop rigoureuse de Von Economo, après avoir reconnu que les 13 milliards de neurones de notre cerveau ne permettraient pas le stockage des informations, nous en sommes parvenus à considérer notre cerveau, sur le plan de la mémoire, comme ne pouvant pas être ni un entrepôt, ni une machine électronique.

Henry Ey distingue dans la mémoire humaine trois processus : une rétention des informations, une sommation qui déclenche une sollicitation préférentielle, un étirement dans le temps.

D’après Bock (1956) et Eccles (1933), la trace mnésique se situerait entre les boutons terminaux des dendrites neuroniques.

Sarkisov (1956)  l’a fait dépendre du soma des neurones.

Fessard (1959) la place au niveau des synapses.

En 1961 a eu lieu un Symposium ayant pour objet « Brain mechanism and Learning «. D’après les récents travaux de Hyden, de Morell, de B.-W. Gérard, ce pseudo-stockage de l’information se réaliserait dans la structure différentielle des nucléo-protides. On assisterait, en ce qui concerne l’A.R.N., grand responsable de la rétention de l’information, à un phénomène analogue à celui de la reproduction par clivage de l’A.D.N.

En bref, nous ne savons que très peu de choses sur la mémoire.

A propos de la mémoire, je veux seulement rappeler qu’il y a très peu de temps (1963)  le Professeur Crick a pu déchiffrer le code inscrit dans l’A.D.N., lui-même étant responsable de l’élaboration de l’A.R.N. Les acides aminés avec lesquels sont constitués ces acides nucléiques réalisent le véritable langage de ce code. Ce sont des molécules d’un poids très élevé, de l’ordre de 3.000.000.

Je ne vous parlerai pas ni de l’élaboration de l’A.R.N., ni de son transfert dans le neurone grâce à l’A.T.P.; cela m’entraînerait trop loin de mon propos. Qu’il me soit permis de vous dire que l’intelligence d’un individu est liée à son taux en A.R.N., que ce taux croît de 3 à 40 ans, qu’il baisse à partir de 70 ans. Ce sont les molécules d’acide A.R.N. qui permettent les l015 bits qui caractérisent l’activité psychique d’un être humain.

En bref, l’animal le plus évolué dispose de quelques bandes d’enregistrement. L’homme de plusieurs millions.

A ce propos je dois insister sur le fait que tout ce fonctionnement physico-chimique est autorégulé.

L’irrigation cérébrale sanguine est autorégulée; le passage de l’influx nerveux d’une synapse à l’autre est autorégulé.

Le système nerveux, et surtout les deux systèmes sympathiques ortho et parasympathique, sont des autorégulateurs.

On peut dire que le psychisme est à la fois autorégulé et autorégulateur. Plus précisément, l’activité cérébrale est sous la dépendance de la tyrone secrété par la thyroïde; ce micro-mécanisme est autorégulé grâce à des hormones et par bien d’autres substances chimiques. Le mésencéphale, le rhinencéphale, le corps strié, sont des autorégulateurs.

Comme nous venons d’en rendre compte, le mécanisme de la mémoire, encore très mal connu, est extrêmement complexe et subtil; il faudra probablement, pour parachever son étude scientifique, faire appel à des notions de forme, de continuum-bloc, pour employer les termes de notre physique la plus récente.

En première approximation, on peut dire que l’A.R.N. est responsable de la mémoire individuelle; s’il y a transfert jusqu’à l’A.D.N., nous sommes en présence de la mémoire ancestrale. Ai-je besoin de souligner qu’avec la notion de « fonction errante KA », nous sommes ici devant le problème fondamental de l’évolution, de la transmission des caractères acquis.

Dans le cadre d’une telle conférence, il ne m’est pas possible de m’étendre sur l’aspect le plus récent de la génétique, de tout ce qui la relie au problème de l’évolution, de la mémoire individuelle et ancestrale, de l’hérédité, cet aspect le plus récent de la génétique étant illuminé par les dernières recherches à propos de l’A.D.N., l’A.T.P., l’A.R.N.

En bref, tout commença il y a cent ans, en 1864-1865, par les travaux de Gregor Mendel, qui découvrit le légalisme de l’hérédité.

En 1910, apparurent les travaux de Th. Morgan sur les gènes contenus dans les paires chromosomiales.

En 1931, apparurent les travaux de Beadle, de Tatum et du CALTECH sur le chimisme des gènes.

En 1944, Avery, Mac Leod et Mac Carthy démontrent que l’agent de la transmission héréditaire est l’A.D.N.

Il y a dix ans, en 1954, Watson et Crick établissent le schéma hélicoïdal de la molécule d’A.D.N., caractérisée par quatre bases. Avec ces quatre bases de l’A.D.N., on peut faire une rose, une libellule ou un homme.

Avec ces quatre bases, on peut faire 64 mots de trois lettres. Or c’est précisément un mot de trois lettres qui va transmettre à la cellule l’ordre de produire tel ou tel acide aminé. C’est à l’aide de vingt acides aminés seulement que l’on peut produire toutes les protéines d’un être vivant.

C’est l’A.R.N., fabriqué par l’A.D.N. qui sert de messager vers le cytoplasme afin d’y faire élaborer la synthèse des acides aminés. Pour cela, l’A.R.N. transmet ses ordres aux ribosomes cytoplasmiques.

Dix ans plus tard, en 1963, se place la découverte de l’Histone. Son rôle inhibiteur permet enfin de comprendre pourquoi telle cellule forme tel tissu, telle autre cellule tel autre tissu.

De nos jours on sait que le gène n’est pas seulement responsable de la synthèse des acides aminés et des protéines, mais de l’architectonie émergente de leurs groupements.

De nos jours, on a découvert que des molécules d’A.D.N. se trouvent dans les mitochondries cytoplasmiques.

De nos jours, on découvre une hérédité non-mendélienne, une hérédité cytoplasmique.

De nos jours, on assiste aux plus hardies manipulations vis-à-vis de l’assortiment chromosomal. Pourra-t-on demain fabriquer sur commande des génies, des hommes robots ou des caryotypes prédéterminés ? Pour ma part, je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que l’on ne manipule pas aisément la nature et, personnellement, je crois que c’est un grand bienfait.

Il serait, je crois, faux de dire que la mémoire s’inscrit dans les seules molécules d’A.D.N. et d’A.R.N. du système nerveux. Elle semble s’inscrire dans toutes les cellules de l’organisme.
Il conviendrait de citer à ce sujet les récents travaux sur les planaires de James Mac Conne, Allan Jacobsen, Daniel Kimble.

Je vous ai parlé tout à l’heure de l’influx nerveux. Je veux seulement vous souligner l’extraordinaire, le merveilleux chimisme qui permet la formation, le passage de l’influx nerveux. Le neurone fonctionne tantôt comme une électrode à sodium, tantôt comme une électrode à potassium. Le passage d’une synapse à l’autre est autorégulé. En bref, on peut avancer que la circulation d’influx nerveux est sous la dépendance de l’A.T.P., d’acétylcholine, de cholestérine, et, bien entendu, de diastases, mais avant tout de l’extraordinaire mobilité protoplasmique. (Le sodium et le potassium seraient un souvenir de notre vie marine.) C’est en cela que ‘l’on peut dire que le fait psychique est une désintégration moléculaire, infra-moléculaire, de nature quantique, allant jusqu’à la notion de champ, puis de forme.

Ainsi, aujourd’hui, grâce en particulier aux très récents travaux américains, nous savons en gros ce qu’est l’influx nerveux. C’est un chimisme extrêmement complexe, magnifique au demeurant et qui provoque un courant quantifié, lequel n’est guère comparable au courant électrique maxwellien.

Désintégration de molécules, mouvements ioniques, action discrète de diastase, structuration ionique et déstructuration, c’est tout cela qui caractérise le mécanisme de l’influx nerveux et c’est peut-être avec l’étude plus poussée de tels mécanismes que nous connaîtrons mieux ce qu’est l’activité cérébrale, la pensée, la fonction idéique, l’élaboration du Moi et de sa personnalisation.

Par surcroît n’oublions pas que le cerveau ne peut fonctionner que s’il est alimenté en certaines substances chimiques et, plus particulièrement, en sang frais. Le sang est à la base de l’activité cérébrale et par lui l’activité du cerveau est intimement liée à l’activité de l’organisme tout entier. Il passe 2.l60 litres de sang en 24 heures et qui apportent P, H20,  sucre, oligoéléments et tout ce dont il a besoin. Bien entendu cette alimentation est autorégulée.

Il apparait convenable à certains auteurs de prétendre qu’au lieu de dire à son frère : « Je t’aime de tout mon cœur… », il faudrait dire : « Je t’aime de tout mon thalamus, mon hypothalamus et mon système hypophysaire ». Je ne suis pas de cet avis. Avec les poètes je crois que l’on peut rationnellement dire : « Je t’aime de tout mon cœur… ». Les poètes sont parfois des hommes de science.

Le sommeil n’est plus considéré aujourd’hui comme une fonction active. Il n’y a pas un centre de sommeil dont l’activité assure le sommeil. Pendant le sommeil c’est le centre de la vigilance, de l’attention, en un mot de la veille qui se désactive.

Le sommeil est une inhibition fonctionnelle.

D’ailleurs, l’état de veille lui-même n’est plus considéré comme dû à de simples états d’inhibition ou d’activation; l’état de vigilance est dû à un processus archi-complexe, dynamique, en perpétuel devenir résultant de différenciation, de choix, de sélection qui préside à l’écoulement de l’influx neuronique.

La désagrégation de la vigilance peut conduire à un autre comportement que le sommeil. Il peut alors conduire jusqu’à la destruction spatio-temporelle de la conscience, c’est-à-dire au rêve.

D’après Jouvet, le premier sommeil, rapide et profond, serait dû à la portion rhombencéphalique.

D’après certains auteurs, c’est le mésencéphale qui serait responsable du sommeil (Cf. travaux de Ranson et Ingram).

D’après P. Cordeau et M. Mancia (1959), il existerait un segment responsable de l’inhibition de l’activité corticale.

Enfin, certains auteurs placent le siège de cette inhibition dans les abords du troisième ventricule, dans l’hypothalamus antérieur, dans l’hypothalamus latéral (Cf. les travaux du Professeur Moruzzi).

Je rappelle que le rêve apparaît chez l’homme au moment de la réduction de la fréquence alpha, après l’apparition de la discontinuité de la même fréquence, au début du sommeil et avant l’apparition des fuseaux et des ondes delta.

Il est essentiel de souligner que les ondes delta qui caractérisent la dernière phase de l’acquisition du sommeil sont les ondes caractéristiques du cerveau d’un enfant de trois mois.

A propos de psychisme, je veux redire un mot de l’onirologie, de la fonction onirique, ou plus familièrement du rêve. Actuellement, d’importants travaux sont menés à ce sujet; un laboratoire de recherches onirologiques a été créé à l’hôpital neurologique de Lyon. Les psychiatres, sous la direction du Professeur •Jouvet, fondent de grands espoirs en vue du traitement de certaines maladies mentales, dans le progrès de la meilleure connaissance de la fonction onirique.

La localisation de la zone régulatrice du rêve est maintenant repérée; on lui donne parfois le nom de centre de la phase précisément définie par le sujet endormi. Un homme normal dort environ une heure par nuit; sa fonction de rêver est répartie pour une nuit en quatre à cinq périodes ayant une durée moyenne d’environ quinze minutes. Si le centre du sommeil est détruit, si la fonction onirique est abolie, le sujet meurt après avoir manifesté les hallucinations caractéristiques de la folie. La zone régulatrice du rêve serait conditionnée par une hormone spécifique. Certains malades mentaux ne seraient que les sujets frustrés de la période paradoxale et qui, à l’état de veille, par compensation, vivraient en rêve et se comporteraient selon leur rêve et non selon ce qu’on appelle, peut-être conventionnellement, la vie normale.

C’est le lieu de souligner que le sommeil semble aujourd’hui correspondre à un seuil hypo-alcalin (ionisation positive-manque de protons). Un insomniaque, un hypernévrosé pourraient se caractériser par une haute teneur alcaline.

Si nous connaissions mieux l’anatomie, la neurologie, la neurophysiologie, l’électro-chimisme du cerveau, si nous connaissions mieux la structuration du champ conscienciel, le mécanisme de la mémoire, celui de la conscience réfléchie et le mode d’émergence du Moi, toutes notions que je viens d’évoquer et à propos desquelles notre savoir scientifique reste souvent muet, pourrions-nous dire que le problème du cerveau et de la conscience réfléchie serait enfin résolu, serions-nous enfin parvenus à une connaissance parfaitement exhaustive ?

Certainement pas; nous sommes même sur le seuil de ce qui constitue, d’après moi, l’essence de la grande révolution de la connaissance humaine du XXe siècle, une révolution infiniment plus considérable que celle provoquée au début de ce siècle par la mécanique quantique, la relativité généralisée et le degré d’Incertitude d’Heisenberg.

Quand j’avais fait paraître mes travaux, en 1938, sur le substrat électronique et infra-électronique de la naissance de la vie, j’avais fait suivre le résumé de mes recherches d’une nouvelle théorie de la connaissance où les notions d’individualité, d’identité, de causalisme, d’espace, de temps étaient profondément bouleversées. Mais surtout j’avais insisté sur le fait, alors révolutionnaire, qu’au-delà du domaine du subquantique, sous-jacent à toutes choses qui sont au monde, dominant les trois règnes traditionnels, il m’apparaissait indispensable de recevoir la notion d’un Règne du Discret, du Subtil pour employer des termes de notre dialectique mathématique, et ma satisfaction fut grande quand, au cours de ces dernières années, le cosmologue Fred Hoyle parvint, par des voies différentes, à une notion similaire, à laquelle il a donné le titre de champ de création pure. En bref, les choses ne sont plus ce qu’elles étaient hier encore. Le cosmos, ses lois, son évolution, la substance, l’espace, le temps, la vie, le psychisme humain, grâce à la qualité d’observation et d’analyse de nos instruments et de nos mathématiques modernes nous apparaissent plus fluctuants, plus évolutifs, plus subtils, plus labiles, plus relatifs et surtout plus complexes que nous le pensions, même après l’apparition de la mécanique statisticielle probabiliste dans les premières décennies de ce siècle.

Il y a quelque chose d’autre que la matière, l’espace, le temps, l’énergie : le mouvement, la forme, le Règne du Discret, le champ de création pure de Fred Hoyle sont probablement les premiers signes faits à l’homme à partir de grands, d’impressionnants Principes qu’hier encore nous ne soupçonnions pas.

La vie sans bruit, sans fracas, sans cyclotron, sans synchrotron, réalise, entre le sodium, le magnésium, le calcium et le potassium, des transmutations. Quel est le secret d’une aussi merveilleuse chimie ? Nous n’en savons rien.

A partir d’un sous-marin atomique, des expériences de télépathie ont été instruites. Elles se poursuivent présentement aux U.S.A. comme en Russie. Quel est le substrat infra-électronique de telles radiations? Nous n’en savons rien.

Il est reconnu aujourd’hui que le psychisme dispose d’une énergie, une véritable énergie, capable de modifier des réactions électrochimiques dans l’organisme. Quelle est la nature de cette, énergie psychique ? Nous n’en savons rien.

Tout ce que je puis vous dire c’est qu’elle n’est pas à confondre avec une bioélectricité du type maxwellien

Comme je le disais au cours d’une récente conférence faite à Nice, la bataille entre les hommes de science, les philosophes et les chercheurs de la parapsychologie est terminée. La prolonger serait puéril. Nous avons tous besoin, les uns des autres pour savoir et savoir vite ce que renferment les nouveaux grands principes qui viennent de surgir devant nous, enveloppés encore d’un profond mystère et qui semblent dominer le cosmos et, partant la condition humaine.

En particulier, selon moi, l’un des premiers enseignements de cette dernière révolution du savoir humain, consiste dans le fait que nous ne devrons plus considérer le fait conscienciel, le fait psychique, l’être psychique comme une émergence, une sublimation, un produit de la substance ainsi qu’on l’a toujours fait jusqu’ici. Il m’apparait, et depuis de longues années, que nous nous sommes fourvoyés. La substance n’est peut-être qu’une expression de l’être psychique.

Certains hommes de science reconnaissent aujourd’hui la nécessité d’une âme, non pas l’âme angélique, l’âme théologique — (celle-ci relève d’une préoccupation d’un ordre différent) — mais d’une âme dont la nature serait à rattacher au champ de création pure, au Règne du Discret que j’évoquais il y a un instant. C’est à partir d’un tel principe qu’ils essaient de découvrir à l’aide de quelles lois la substance, telle que nous l’entendons matérialisée, serait commandée. En bref, il apparaît clairement que les anatomistes, les chimistes, les mathématiciens, les neurologues, les philosophes et les parapsychologues ont encore beaucoup à découvrir.

Nous venons de visiter une merveilleuse usine, oh! combien féerique et ultramoderne : le cerveau humain. Comment avons-nous utilisé cette merveilleuse usine ?

Si j’étais de tempérament pessimiste, combien il me serait facile de dénoncer la forfaiture humaine ! Sans parler du danger thermonucléaire, il me suffirait d’assister à la morne transhumance d’agrégats humains, sur des routes ensanglantées et vers des régions profanées, déboisées, démystifiées au nom d’une industrie qui n’ose pas dire son nom, pour sentir sur ma blouse blanche de chimiste couler des larmes de sang. La grande affaire pour l’homme moderne est, non seulement de rouler vers son destin funèbre, mais d’y rouler de plus en plus vite.

J’ai trop l’amour de l’humain et le respect de la vie pour m’abandonner à l’amertume ou au pessimisme. Je préfère reconnaître que l’homme possède le magnifique cerveau que nous venons d’examiner, depuis seulement 50.000 ans, c’est-à-dire depuis un instant. Il n’en tonnait pas encore le délicat maniement ni les possibilités qu’il peut en tirer d’autre part; depuis son avènement, l’homo sapiens a dû lutter contre les glaciations, lutter contre les fauves, vaincre la faim, la soif, protéger sa propre famille, et tout cela en improvisant, sans le secours de la moindre tradition, avec une médiocre hérédité moléculaire. Après avoir vaincu la bête et la nature, il a dû se défendre contre certains de ses propres frères, les uns devenus guerriers, les autres, plus dangereux encore quant à son épanouissement, devenus marchands. Alors, de proche en proche, sa conscience initialement pure et riche de toutes les possibilités, s’est encombrée de notions trompe-l’œil, de vérités relatives, de principes aux pieds d’argile. De dégradation en dégradation l’homme a confondu le verbe avec le réel, aussi bien sur le plan de la chosification que sur le plan des lois, des postulats, des axiomes, des principes.

Ne retenant que quelques exemples, les mots Bonheur, dignité, enrichissement, repos n’ont, de nos jours, pas plus de sens familier et traditionnel que les mots déterminisme, scientifique, espace, temps, substance, origine, infinitude ou finitude.

Aujourd’hui nous assistons à un immense bouleversement parce que toutes ces notions soumises à un criticisme qui rappelle celui qu’Emmanuel Kant fit subir au savoir scientifique de son époque, s’effondrent comme châteaux de cartes.

Il est toujours désagréable de vivre les moments révolutionnaires, surtout lorsqu’on garde le goût de certaines traditions, mais n’oublions pas que c’est la libération, le plein épanouissement de l’homme, la survie même de l’espèce humaine qui est en jeu, s’il s’entête à ne retenir qu’une conscience « garde-meubles ». Les greniers ne renferment pas que des trésors.

Si l’homme ne réagit pas, si, pour le profit des marchands du Temple, il assiste par surcroît sans réagir à la manipulation de ses acides nucléiques, de ses gènes, non seulement sa conscience ne regagnera pas l’état de pureté, de disponibilité, mais il ira à sa perte.

Il est des moments où il faut savoir dire non. Nous vivons précisément un tel moment.

Aux environs de 1935, quand j’ai eu l’ambition de fonder une science de la vie et de l’homme, laquelle, il y a trente ans, n’existait pas, j’ai voulu naturellement le faire à l’aide des nouveaux outils mis à ma disposition : je veux dire la mécanique quantique, les théories de Dirac et Pauli, certaines conclusions de la Relativité généralisée, la théorie du demi-quantum et du magnéton. Dès le début de mes travaux, il m’apparut que je devais m’appuyer sur une nouvelle théorie de la connaissance et c’est ainsi que je fus amené à fonder ce que j’ai appelé la métaphysique quantique, la nouvelle théorie de la connaissance où les notions d’individualité, d’identité, de causalisme, du dualisme objet-sujet, d’espace, de temps, de substance était entièrement bouleversées.

Sur le plan scientifique, je m’en suis entretenu longuement avec mes Maîtres Georges Urbain, Paul Langevin, Paul Painlevé, un peu effrayé par la nouvelle théorie de la connaissance de la vie que je venais de bâtir. J’ai eu de longues conversations avec le Professeur G. Bachelard et je dois dire que, loin de calmer mon juvénile enthousiasme d’alors, il n’a fait que m’encourager. C’est d’ailleurs l’époque où il fit paraître son ouvrage « La Philosophie du Non n et c’est précisément de cette philosophie que je veux vous dire un mot.

Aujourd’hui, et je suis persuadé que vous l’avez remarqué à propos de la vie courante de chaque jour, tous les principes, les notions, les lois les plus traditionnelles sont remises en cause. Souvent avec une logique bien déconcertante. Il n’en reste pas moins que, sur le plan scientifique, la conscience, la pensée, le mode de penser, l’intelligence, la raison humaine m’apparaissent en pleine période de mutation et encore une fois il faut savoir aujourd’hui dire non à certaines habitudes de raisonner qui, hier encore, nous apparaissaient comme des vérités premières.

Cette philosophie du non, dont la Sémantique même généralisée ne concerne qu’un cas particulier, n’est pas une philosophie négative et stérilisante. Elle procède du même état d’esprit que celui grâce auquel Kant a bâti toute sa philosophie. C’est une révision des valeurs, et si Aristote, de nos jours réapparaissait, il serait le premier à nous aider à construire cette philosophie non-Aristotélicienne. Au demeurant, je pourrais dire qu’à sa manière et vis-à-vis des philosophes qui le précédèrent, Aristote fut le premier des non-Aristotéliciens.

Pour essayer de mieux faire comprendre ce que je viens de trop brièvement exposer, je ne retiendrai que deux exemples : la notion de temps et la notion d’homme.

Il y a quelques décennies, on ne savait rien du contenu de la notion de temps, mais on en parlait comme d’une notion ayant essence indiscutable, correspondant à une intuition dont la valeur ne pouvait être mise en doute; beaucoup considéraient le temps comme chose innée, à la manière d’Emmanuel Kant. On ne savait pas ce que c’était, mais c’était. Le Temps révélé à l’homme en ses trois aspects bourgeoisement intouchables : le passé, le présent, le futur…

A la suite des travaux de Lorentz, d’Einstein, de Bachelard, de Lecomte du Nouy, on s’aperçut que le temps avait un aspect subjectif, qu’il y avait plusieurs espèces de temps, qu’il ne fallait le confondre, comme on l’avait fait jusqu’ici, ni avec le vieillissement, ni avec la durée.

Puis vinrent les théories de Dirac et Pauli sur les antiparticules, les travaux de Fred Hoyle sur le champ de création pure, de Milne sur la merveilleuse cosmologie dynamique. On se demanda s’il était convenable d’admettre la notion d’un bloc espace-temps-matière et, à la suite de travaux sur la notion d’antiparticule, je me demande si le temps n’est pas qu’énergie dégradée.

Aujourd’hui, nous allons beaucoup plus loin : la notion d’un temps en soi s’estompe encore davantage et, à la suite de considérations récentes sur le cosmos, on envisage une annihilation pure et simple du temps. Le moins que j’en puisse dire en résumé c’est que le temps n’est pour l’homme qu’un aspect du mouvement, que les notions du passé, de présent, de futur ne sont que dégradations conceptuelles qui encombrent bien inutilement notre conscience.

Il n’y avait pas, jusqu’à nous, de notion plus claire, plus évidente, plus univoque que la notion d’homme. Son individualité, son identité ne faisaient, ne permettaient le moindre doute.

Savez-vous combien une molécule de phosphore, une molécule marquée afin d’être identifiée reste dans l’organisme humain : quelques jours ! Savez-vous combien un électron de n’importe quelle molécule de notre organisme reste identique à lui-même : pas même un quantum de temps ! Toute particule élémentaire n’est qu’un plissement de nodal dont la pseudo-trajectoire ondulatoire n’est qu’une onde de probabilité de nature statisticielle. C’est Schrödinger qui disait : « Comment pourrais-je parler de mon Moi puisque je ne suis à aucun instant identique à moi-même ? »

Je sais; il y a quelques instants, j’ai essayé de vous montrer comment la somme, la somme algébrique, et sans doute la somme vectorielle, comment l’intégration de toutes les réactions dont notre pseudo-organisme était le siège, nous permettaient de parler de l’émergence d’un Je, de la transcendance d’un Moi se personnalisant petit à petit.

Maintenant vous apercevez ce qu’il y a de relatif, de dématérialisé, dans ce Moi qui n’est qu’un aspect d’un cosmos lui-même réduit à un perpétuel devenir.

L’homme et sa conscience sont des expressions du cosmos.

L’homme et sa conscience ne sont que perpétuel devenir.

Je n’irai pas jusqu’à dire, comme J.-P. Sartre dans sa première période de philosophe, que l’authenticité de l’homme est équivoque, mais il n’en reste pas moins vrai que cette authenticité d’un Moi, s’approchant statistiquement de l’individualité, de l’identité, doit être acquise, doit être gagnée — et aux prix de mille batailles — grâce à un usage enfin humain d’une conscience enfin épurée.

Le grand problème n’est pas, seulement, d’appréhender le mécanisme intime du fait conscienciel, mais d’appréhender le sens de ce fait conscienciel. Nous commençons à avoir des lueurs sur le mécanisme de la conscience réfléchie. Mais de quoi s’agit-il ? De quoi prenons-nous conscience en dehors de nous-même et de notre propre activité consciencielle ? Au cours d’un récent entretien avec le biologiste Jean Rostand, il me disait que, pas plus que moi, il ne croyait à un exister positiviste d’un univers fait d’hydrogène, d’hélium, de méthane, de gaz ammoniac, et collection de silicates, molécules réparties en un manège apocalyptique de galaxies ayant pour diamètre une quinzaine de milliards d’années-lumière.

Les cosmonautes, a-t-on dit, n’ont pas trouvé Dieu dans Les espaces interstellaires. Il serait plus exact de dire que les cosmonautes n’ont pas découvert un cosmos hétérogène par rapport au fait conscienciel de l’Homo.

Si notre cosmos n’était qu’un gymkhana de galaxies-laboratoires, alors Dieu ne serait lui-même qu’un pauvre homme et l’homme ne serait qu’un quantum cosmique aussi absurde qu’éphémère, aussi éphémère que méprisable.

J’ai écrit quelque part : « … s’il est un Dieu, l’homme est dieu… » Je crois que l’homme est grand, qu’il deviendra immense et que c’est l’homme qui donne à son cosmos ses vraies dimensions, c’est-à-dire sa grandeur. Dire que le diamètre de l’Univers est de l’ordre de quinze milliards d’années-lumière, ça ne veut littéralement rien dire pour le métaphysicien; ça signifie seulement que l’homme grandit chaque jour.

Est-ce dire que je ne crois pas à la réalité du monde extérieur et que seule existe ma réaction consciencielle. Certainement pas. Mais la réalité de ce qui m’entoure n’est pas hétérogène par rapport à l’Ego. C’est un dualisme, un dualisme indissoluble et dans un dualisme on ne saurait ruiner un des deux.

Si ce soir, dans le calme verdoyant de ma thébaïde campagnarde, je prends peine d’écrire ces choses, c’est précisément pour délivrer l’homme d’une angoisse qui pourrait le saisir au seuil d’un cosmos positivement inhumain par un vide et une immensité illusoires.

Tout ceci ne ressortit ni au spiritualisme, ni à l’idéalisme, ni au matérialisme. Je n’entends que faire d’œuvre d’homme de science et si, au fond d’un pur cristal de roche, l’homme en blanc que je suis ne trouve d’ultime expression du domaine du subquantique que la Forme, je m’efforce d’écrire l’équation de cette Forme. Ma tâche d’homme de science s’arrête, doit s’arrêter là, même si au sortir de mon laboratoire m’étant dépouillé de ma blouse blanche, il m’est permis de rêver à la création, à la modification de cette Forme.

D’autre part, si toute étude qui se veut exhaustive de la conscience doit s’étendre à ce sur quoi s’exerce cette conscience, comment ne pas souligner l’évolution actuelle de la conceptualisation de l’espace et du temps; dès que la conscience s’éveille, ce sont les notions d’espace et de temps qui s’offrent à elle.

Nos équations de physique moderne spatialisent le temps. Les cosmologies les plus récentes nous font assister, au-delà de la fuite des galaxies, à la naissance ou, mieux, la renaissance de l’espace et du temps. Le moins que j’en puisse dire, en accord avec la Sémantique généralisée, c’est que les concepts familiers de l’espace et du temps ne correspondent en rien à nos récentes investigations. En d’autres lieux j’ai eu l’occasion d’exposer ce que je croyais quant à l’espace. Pour le temps, le problème est encore plus difficile. Je ne crois pas à la flèche du temps; je ne crois pas à sa nature linéaire; dès la parution des équations de la relativité généralisée, j’ai étudié une structuration, une géométrisation du temps. Aujourd’hui je me demande si la notion de temps n’est pas une notion trompe-l’œil. Les équations que nous établissons en cosmologie moderne m’inquiètent. Pourquoi ne pas bâtir un Univers sur une notion de temps fondamentalement bouleversée, sur un temps polydimensionnel, ayant expurgé tout reliquat d’intuition traditionnel ?

On n’avancera pas utilement dans l’étude de la conscience, et moins encore dans celle de l’évolution des espèces, aussi longtemps que l’on s’accrochera bourgeoisement à un espace même riemannien et à un temps linéaire et traditionnel.

Dans les philosophies d’Extrême-Orient on distingue le Nirvana, pure essence des profondeurs, et le Samsara, ensemble des apparences de surface qui se confondent au demeurant à la lumière du Mahayana. J’ai l’impression que depuis les Préchaldéens, au travers d’Aristote, de Copernic, de Descartes, de Kant et même de l’École d’Heisenberg, ont tendance à confondre les deux royaumes.

Il y a un point sur lequel je n’ai pas eu le loisir d’insister. Le cadre d’une telle étude est fatalement beaucoup trop étroit pour une étude exhaustive de la conscience. Je veux parler de la pluralité des plans de conscience. Je dirai seulement qu’il en existe au moins deux fondamentaux : le plan de conscience relative s’appliquant au domaine qui nous est familier, à la multiplicité de ce qui entoure notre monde quotidiennement — monde oh ! combien relatif et d’apparence trompeuse — et le plan de conscience absolue, grâce auquel nous essayons, au prix de quelles batailles, d’appréhender un Absolu, un Réel en soi, une réalité ultime, à rechercher bien au-delà des limites de l’infra-électronique ou des hyper-galaxies. Cette pluralité des plans de conscience a d’ailleurs été particulièrement pressentie par l’un des grands philosophes de l’Extrême-Orient : Swâmi Vivekânanda.

A propos de la notion trop dégradée de temps et de conscience, il serait peut-être juste de dire que le fait conscienciel ne s’exerce pas dans le temps comme on a coutume de le concevoir, mais dans une des dimensions d’un certain continuum.

J’aimerais également aborder l’étude de l’avenir biologique de l’homme et de sa psyché. Je n’ai hélas pas le temps matériel, car si le temps est notion difficile à appréhender, il n’en reste pas moins que tournent les aiguilles de ma montre. Le temps est un mangeur d’espace.

Récemment, en notre chère Sorbonne, je m’entretenais du devenir conscienciel de l’Homo, avec notre ami le Professeur Chauchard. Je pense, comme ce remarquable savant, que l’Homo se libérera de plus en plus de tout ce qui encore en lui est viscéral et affectif.

Selon une théorie exprimée par Frédéric Nietzsche, Jules Saury, Lecomte de Noüy, Teilhard de Chardin et par de nombreux philosophes, je crois que parallèlement à une expansion différentielle du cosmos, l’homme ira se céphalisant de plus en plus pour atteindre un champ de conscience pure.

L’entropie négative (sur laquelle il conviendrait de s’expliquer, car le problème de l’entropie négative est infiniment plus complexe qu’on ne l’expose généralement), conduit le cosmos et l’homme vers une espèce de dématérialisation asymptotique à l’infini, d’où resurgira, aux limites, un nouvel univers hyperdense évoluant à son tour vers cette espèce de dématérialisation.

Ce qu’il ne faut pas faire dire, c’est que cette démarche est univoque. Tandis que notre univers parcourt un tel cycle, d’autres univers effectuent sans doute leur marche vers la matière hyperdense, de même qu’au sein de notre cosmos des galaxies, après avoir réalisé leur expansion, sont actuellement en voie de condensation. C’est probablement en de telles évolutions universelles qu’il faut essayer de trouver l’origine et la signification pour notre conscience du temps, de l’espace, de la nature du mouvement : de la nature de la finitude et de l’infinitude, et sans doute du causalisme.

Mais cette marche vers la plus grande conscience, ce dépouillement de l’organique, du matériel, cette libération vis-à-vis d’un asservissement organique que connaissent les animaux et pics encore les plantes, nous n’y accéderons que par une éducation de notre conscience, de notre psychisme, une sublimation voulue de notre intelligence.

Certains hommes semblent sur la bonne voie; beaucoup d’autres semblent régresser vers l’hominidé.

Je ne pense pas, suivant en cela la doctrine du Professeur Baruk, que l’homme moderne va évoluer vers l’homme à gros cerveau, vers une intelligence de plus en plus grande et je ne le souhaite pas.

Les hommes de science modernes ne doivent jamais oublier que derrière l’homme-machine à penser il y a l’homme tout court, avec ses frayeurs, ses fois enthousiasmes, son fol idéal, ses folles amours qui font parfois de lui un héros, parfois un Dieu, et c’est en cet homme-là, beaucoup plus qu’en l’homme « prodigieux-cerveau » que je mets toute mon espérance. Il n’avait peut-être pas ce « prodigieux-cerveau » l’enfant qui m’offrit une rose trémière et me dit que j’étais son ami…

Lors de son avènement, l’homme, même sapiens, ne valait qu’en son créateur et son savoir, n’était peut-être que chant de rossignol se dissolvant dans les quanta cosmiques. Aujourd’hui l’homme, par sa foi, ses pleurs et toutes les batailles qu’il a dû livrer, vaut par lui-même. Il croit en la destinée de sa conscience et c’est, selon moi, le plus bel hommage qu’il pouvait rendre à son créateur.

On doit rapprocher ces théories de la théorie de Shrî Aurobindo : Sat – chit – Ananda : Exister, connaître, être heureux principiellement. Rappelons-nous qu’il a écrit : « Tout ce devenir infini est une naissance de l’Esprit dans les formes ». Il faudrait également citer la théorie du yogi, selon laquelle c’est au cours de notre propre existence sur cette terre que nous devons gagner notre libération et notre félicité. (Cf. Les écrits de Pourana, Soutia, etc.)

Le Moi doit atteindre le Soi, c’est-à-dire l’Essence. L’essentiel n’a pas de mental. L’être doit seulement être. En cessant de penser, l’Etre qui est Moi veut être. Le Moi devient Soi et gagne ainsi une manière d’extase, le samâdhi des yogis : pure conscience et pure béatitude.

Lorsque grâce à l’amitié et l’immense savoir du Professeur Linssen j’ai eu le plaisir de vous dire quelques mots, en tant que physicien et mathématicien, sur le réel en physique moderne, j’ai eu l’honneur de vous exposer que présentement ce réel ultime, après s’être réfugié dans le dualisme onde-particule, dans la notion de champ, puis finalement dans une notion labile et fantomatique de Forme, semblait devoir être appréhendé en une conceptualisation asymptotique au vide, ce vide n’étant pas le néant mais au contraire une potentialité riche, en particulier, à la fois de nous-mêmes et de tout notre Cosmos.

En d’autres termes, je vous ai exposé pourquoi la relation fondamentale matière-énergie était devenue principiellement indéfinissable. (Cf. Travaux de M. Planck et « Critique de la raison pure », par C. Suarès, Ed. Stock.) Rappelez-vous cette phrase lourde de sens : l’électron c’est le contenu des équations de Dirac-Pauli. C’est Max Planck qui a écrit de l’énergie : « … qu’elle se matérialise en grains résultant du mouvement de sa propre puissance et qu’elle acquiert, par l’ingénieux artifice des dispositions électroniques, des propriétés et des formes particulière [1].

Qu’il me soit vermis de souligner que parallèlement à cette démarche vers le vide, on peut reconnaître qu’en première approximation et sans tenir compte ni de la notion de fonction errante KA. ni de la géométrisation du temps, on peut dire que de la première paramécie à l’homme moderne, la cérébralisation, la conscience, la conscience réfléchie, n’ont fait que croître en importance et en finesse.

Actuellement, il y a encore beaucoup de l’animal en l’homme et, que nous le regrettions ou non, son cerveau préfrontal n’a pas encore acquis une situation pontificale, mais de même que les galaxies fuient vers je ne sais quel lieu géométrique pour y atteindre la vitesse de la lumière et renaître au milieu du champ de création pure de Fred Hoyle (espace et temps), de même la condition humaine semble tendre non pas par convergence, mais Par dédensification, vers une manière de néo-spiritualisation dialectique où l’homme atteindrait enfin une pure essence, une réalité nouménale, une conscience, une connaissance totale et où il ne ferait qu’un avec l’Univers; une telle condition se situe au-delà du mental.

Qu’il me soit accordé qu’il n’y a pas lieu de glorifier le mental, la pensée féconde; l’homme est beaucoup plus pensé qu’il ne pense. De même que les mutations brusques sont généralement nuisibles à la bonne tenue de l’espace, la plupart de nos pensées ne sont là que pour encombrer notre psyché. Elles nous font dévoyer beaucoup plus souvent qu’elles ne nous aident à nous libérer.

On a dit que la première particule, par le fait même de son exister, était de nature criminelle. Les minéraux, les plantes, les animaux, la condition humaine, par ce qu’ils sont nés, ont la souillure du crime, mais je crois qu’il y a en l’homme une essence absolument pure de toute souillure (Dharma Kaya de la religion bouddhique) et que c’est vers la réalisation de cette pure essence qu’évolue l’homme, réalisation en laquelle il SERA le Cosmos.

A propos de l’hélicité des molécules d’A D N et d’A R N, il convient de rappeler les travaux du savant autrichien F. Ehrenhaft relatifs aux mouvements hélicoïdaux dans les champs (photophorèse, électro-photophorèse, magnéto-photophorèse, gravito-photophorèse).

Il s’agit là d’une phénoménologie très peu connue et qui postule en opposition avec le principe fondamental traditionnel du magnétisme, la présence en charges magnétiques libres sur les particules élémentaires. De tels travaux permettent de comprendre pourquoi la forme spiraloïde qui se trouve à la fois dans les galaxies et dans les molécules d’A D N ou d’A R N est une forme universelle. Personnellement, en tant que chimiste de laboratoire, je pense que l’hélicité des molécules A D N et A R N est commandée par le caractère spiraloïde d’un champ cosmique.

Rappelons à ce sujet les expériences de Villard et Henri Poincaré, exécutées à la fin du XIXe siècle et du début de notre siècle. Sous l’effet d’un champ magnétique, les électrons, observés dans un tube vide, s’enroulent en spirale mais sur une surface conique; ils cheminent vers le sommet puis suivent le parcours inverse comme s’ils étaient repoussés par le sommet.

J’ai toujours pensé depuis le début de mes travaux, dès 1935, que la labilité et l’hélicité étaient les deux caractéristiques du vital.

En allant plus loin, on pourrait dire que c’est une action de champ encore inconnue qui permet à la nature de produire des molécules organiques ayant pouvoir rotatoire, lequel caractérise la vie.

Jean Rostand a dit qu’il n’était, à la suite de ses travaux, qu’un biologiste anxieux, mais, a contrario, il a dit comment expérimentalement, selon lui, on pouvait espérer fabriquer des surhommes, voire des génies.

Je suis, moi, un scientifique, non pas optimiste mais confiant, principalement confiant en la nature. Je me demande même si, à l’aide de la fusion ou la fission nucléaire, l’homme a le pouvoir de détruire l’humanité. Quant à l’évolution, au transformisme, à l’origine des espèces, je n’ai, à ce propos, que l’humble opinion d’un homme de science, un homme de laboratoire; en quatre mots je veux dire ainsi que nous ne savons pas grand chose à ce propos.

En ce qui concerne le problème de la conscience, de la pensée, de la mémoire, du sommeil, du rêve, l’honnête homme de science doit reconnaître à la fois la grandeur du problème et la difficulté qu’il éprouve pour le résoudre. J’ai essayé de vous exposer, au cours de cette conférence, les principales de ces difficultés. J’ai la sensation que le savant est encore loin de leur résolution. Une molécule de strontium 90 ayant prédilection pour la cellule nerveuse peut modifier un psychisme; la moindre anomalie chromosomique provoque l’idiotie; la modification d’un de nos gènes peut provoquer l’idiotie phényl-pyruvique ou amaurotique; les hallucinogènes bouleversent notre conscience. J’ose à peine parler des travaux de Briggs et Ning qui permettraient, par transplantation cellulaire de noyaux, de transformer — dans la bonne voie j’espère — l’intelligence et le sens moral. Ad extremums, les plus récentes machines électroniques viennent nous apprendre que la répartition des milliards de galaxies n’est pas désordonnée et obéit à une harmonie dont nous ne connaissons ni la loi ni le sens.

Enfin nous possédons, nous chimistes et biochimistes, bien peu de notions claires sur la néguentropie qui semble être à la base du phénomène vital et de la conscience. Quand nous aurons des notions claires à son propos, peut-être avancerons-nous dans la connaissance du fait conscienciel. N’oublions pas, d’ailleurs, que certains hommes de science ne reconnaissent pas cette hémorragie d’entropie négative et qu’ils entendent la confondre avec l’entropie positive sur laquelle, au demeurant, nous ne savons que très peu de choses.

Avant de conclure, j’aurais dû également vous entretenir de la belle, de l’attirante théorie des Chakras, complexes de la philosophie indienne qui permettent le relais entre la nature physique et non-physique de l’homme. Ils comprennent le chakra-racine, le chakra-splénique, le chakra ombilical, le chakra cardiaque, le chakra de la gorge, le chakra préfrontale et le chakra pontifical.

En manière de conclusion, j’aimerais insister sur deux points :

En premier lieu, je veux confesser une mauvaise conscience.

Un homme de science-honnête homme a toujours mauvaise conscience. J’ai mauvaise conscience parce que j’ai le sentiment d’avoir dit trop peu de choses sur le sujet que j’ai voulu traiter.

Il m’aurait plu de vous parler longuement de acides aminés, de l’acide créatine-phosphorique, de l’A. T. P., de l’argilo-phosphate, de l’A. D. N., de l’A. R. N., de la reproduction des molécules d’A. D. N. J’ai prononcé le mot de clivage, C’est une manière d’erreur. Le processus est infiniment plus subtil.

J’aurais aimé reprendre le problème de l’espace, du temps, du bloc espace-temps-matière, lié bien entendu à celui de l’antiparticule et du Principe de symétrie universelle. C’est un problème fondamental, lié intimement à notre psyché; c’est un problème qui n’a cessé d’évoluer depuis les travaux de Max Planck, Albert Einstein, Paul Langevin, de Dirac et Pauli. Il m’aurait été fort agréable de vous décrire le système nerveux végétatif et les substances sympathico-effectrices (adrénaline, acétylcholine), y compris l’action des catécholamines sans lesquelles on ne saurait sérieusement rendre compte du mécanisme cérébral.

Moi chimiste, j’aurais aimé vous exposer la merveilleuse, la subtile synthèse effectuée en notre organisme, de toutes ces substances, bases fondamentales de notre psychisme.

Avec quelle satisfaction je vous aurais rapporté les résultats déjà obtenus dans l’étude de notre cerveau par l’emploi in situ de microélectrodes. (Travaux du Professeur Fessard, du Professeur Guiot, du Dr. Delgado, du Dr. Penfield.. Travaux similaires du Professeur Rémond, du Dr. Mollaret, du Dr. Bucaille.)

Enfin, particulièrement à propos des expériences scientifiques de transmission de pensée, j’avais à vous parler d’une théorie qui m’est personnellement chère depuis de longues années : le champ, hier encore insoupçonné, de forces psychiques, forces d’une nature totalement différente que celles que nous admettons traditionnellement. C’est, selon moi, l’étude d’un tel champ qui nous permettra d’aborder sérieusement le problème de notre psychisme.

Encore une fois, je n’ai pas la possibilité matérielle. Je pense que ceux qui voudraient m’interroger à propos de ces sublimes problèmes voudront bien m’en écrire, particulièrement à propos de ce que l’on nomme à tort la dématérialisation, alors qu’il ne faudrait parler que de dissociation.

La seconde et dernière chose qu’il me reste à vous dire, c’est combien grande est ma joie — et mon émotion — d’avoir pu — devant un tel aréopage — dire à Bruxelles, en cette Belgique que nous considérons comme une nation-sœur, pourquoi l’homme est grand, pourquoi il est aimable.


[1] Cité par Robert Linssen dans l’ouvrage « La Tolérance », 1963.