Dominique Schmidt : Le processus, l’autreté et la force supramentale


31 Dec 2015

En 1974, déçu du monde et de la société, Dominique Schmidt quitte la France pour émigrer en Australie. Puis il vit de nombreuses années à Pondichéry en Inde où il fait de longues recherches sur la Vie Divine de Sri Aurobindo. L’étude des deux sages indiens, J. Krishnamurti et Sri Aurobindo, l’amène à un changement radical de conscience et d’orientation de son existence.

Après 40 ans de voyage, Dominique s installe dans les Cévennes pour y créer un lieu d’accueil et de recherche sur la nouvelle conscience. Avec sa compagne Angélique, il rénove une immense ruine dans un cadre magique de silence et de beauté qui est maintenant prête à accueillir ceux qui aspirent à une transformation intérieure.

Pour plus d’informations vous pouvez contacter Dominique via son adresse email : schmidt_dominique@hotmail.com

(Dominique Schmidt est l’auteur des ouvrages suivants : La Révolution de la Conscience, Dialogue sur les Écrits Inédits de Krishnamurti, Le Nouvel Homme selon Sri Aurobindo et Krishnamurti, Le Mystère autour de Krishnamurti, La Grande Aventure Initiatique).

(Extrait de Le Nouvel homme selon Sri Aurobindo et Krishnamurti par Dominique Schmidt. 2009)

« La Créatrice, dévoilée, œuvre dans la créature :

À travers son visage Son visage est visible, à travers ses yeux Ses yeux ;

Par une vaste identité Son être est aussi le sien.

Alors révélé dans l’homme, à découvert, le Divin.

Une Unité statique et un Pouvoir dynamique

Descendant en lui, sceaux de la Divinité intégrale;

Son âme et corps reçoivent cette empreinte splendide. » [1]

« L’Involution d’un Esprit supraconscient dans la Matière inconsciente est la cause secrète de ce monde visible et apparent. (…) La nature de la divinité dans le monde est une énigme pour le mental, mais pour notre conscience élargie, elle apparaîtra comme une présence [2] simple et inévitable. » [3]

« Au long de cette route, franchissant les collines du sud, survint cet ‘autreté’ [4], avec une telle intensité, une telle puissance, que le corps ne put rester debout et poursuivre la promenade qu’avec la plus grande difficulté. C’était comme un violent orage, mais sans vent, sans bruit, et d’une intensité bouleversante. » [5]

En juin 1961, pendant plusieurs mois Krishnamurti écrivit un journal qu’il commença promptement et termina abruptement. Krishnamurti ne put expliquer ce qui le poussa à l’écrire. Il n’écrivit un tel récit ni avant, ni après. Ce précieux document permet de faire un rapprochement remarquable entre les états de conscience de Krishnamurti et la Conscience Supramentale, que Sri Aurobindo fit descendre dans notre atmosphère terrestre par la force de son yoga et de ses pouvoirs occultes.

Mère, la compagne spirituelle de Sri Aurobindo, continua après sa mort l’expérience supramentale sur elle-même : elle consista à la supramentalisation mentale, vitale et physique de son être jusqu’à la transformation des cellules de son propre corps. L’auteur suggère que cette alchimie que Mère opéra consciemment sur elle-même pourrait nous éclairer sur le mystère du ‘Processus’ que subit Krishnamurti durant ses expériences spirituelles.

En 1957, Mère indiquait que le moment était propice pour réaliser la transmutation de l’homme-animal actuel en un être supramental : « À l’heure qu’il est, cet état-là (le surhomme) est réalisable sur terre pour ceux qui se sont préparés à recevoir la Force supramentale qui se manifeste. » Il semblerait que Krishnamurti fut un des premiers à subir cette influence. Son être avait toutes les qualités requises pour attirer cette Force en sa conscience afin de la transmuter.

« À mesure que la Force consciente descend dans la matière et rayonne, elle cherche des instruments aptes à l’exprimer et à la manifester. » [6]

« Votre idée que la Force supramentale puisse se répandre et se produire ailleurs n’est pas sans fondement ; car une fois qu’une chose est là, dans l’atmosphère terrestre, qui n’y était pas auparavant, elle commence à travailler dans de nombreuses directions d’une manière imprévue. C’est ainsi que, depuis l’entrée en action du yoga, ses mouvements particuliers d’ouverture se sont produits chez un certain nombre de gens qui étaient éloignés et sans rapport avec nous, et qui ne comprenaient rien à ce qui leur arrivait. » [7]

« Il y a une subtilité de vibration qui fait que la perception globale, universelle, est une chose spontanée et naturelle. Le sens de la division, de la séparation, disparaît tout à fait naturellement et spontanément avec cette substance-là. Et cette substance est à présent à peu près universellement répandue dans l’atmosphère terrestre.

Elle est perceptible à l’état de veille, simplement avec une petite concentration et une sorte d’absorption de la conscience, si on la rétracte, si on la retire de l’extériorisation ordinaire, qui paraît de plus en plus artificielle et fausse. Cette extériorisation, cette perception qui était auparavant naturelle, paraît fausse, irréelle et tout à fait artificielle ; elle ne répond pas du tout aux choses telles qu’elles sont, elle appartient à un mouvement qui ne correspond à rien de vraiment vrai. (…)

Cette nouvelle réalisation se poursuit avec ce que l’on peut appeler une rapidité foudroyante, parce que, si nous considérons le temps à la manière ordinaire, il ne s’est passé que deux années (un peu plus que deux années) entre le moment où la substance supramentale a pénétré l’atmosphère terrestre s’est produit. » [8]

Ce commentaire de Mère sur la Vie divine de Sri Aurobindo a été prononcé le 16 avril 1958. La description par Mère de la descente de cette Conscience supérieure et de ses effets transformateurs sur la nature humaine semble corroborer la thèse présente quant au fait que Krishnamurti fut affecté particulièrement par cette force, comme en témoigne son journal.

Tout au long de ce chapitre, j’illustrerai les concordances qui existent entre la pensée de Sri Aurobindo et celle de Krishnamurti par des passages de Lettres sur le Yoga, écrites pour guider ses disciples dans leur propre transformation spirituelle, et des extraits du Carnet. D’après l’auteur, les Lettres de Sri Aurobindo s’apparentent parfaitement aux expériences psychiques et spirituelles décrites dans les Carnets. De plus, du fait des expériences et connaissances yoguiques de Sri Aurobindo sur la nature de notre cosmos et du transcendant, ses Lettres clarifient le mystère du ‘Processus’ que Krishnamurti n’arrivait pas à s’expliquer. [9]

Krishnamurti était vraiment décidé à résoudre ce mystère. Il pensait que, si cette énigme était comprise, la vérité transcendante révélée deviendrait disponible à toute l’humanité. Ceux dont la conscience était prête pourraient directement bénéficier de cette découverte, qui deviendrait une aide précieuse pour mieux explorer ce terrain inconnu de l »Autreté’. Une fois ce terrain conquis, d’autres pourraient y parvenir sans avoir à endurer tous les efforts de leurs prédécesseurs. Maintenant que Christophe Colomb a découvert l’Amérique, disait-il dans une discussion avec le Professeur Anderson, il est plus facile d’y parvenir, et nous n’avons plus à subir toutes ses péripéties pour y arriver. En fait, ce terrain inconnu qui inspira Krishnamurti à écrire les Carnets avait été exploré par Sri Aurobindo, qui fut responsable de la descente du Supramental dans notre atmosphère terrestre, dont il nous révèle la riche complexité dans son chef-d’œuvre la Vie Divine.

L’incident du décès de son frère Nityananda fut un tournant décisif dans le développement de Krishnamurti. Par une vision occulte, les maîtres spirituels de Krishnamurti lui assurèrent que son frère, atteint d’une maladie pulmonaire, n’était plus en danger. Malgré leur prédiction, Nityananda succomba. Cette déception l’émancipa une fois pour toute de la Société Théosophique, ce qui lui fit rejeter toute dépendance à un maître et au pouvoir occulte. Cette perte douloureuse l’amena à faire seul ce saut dans l’infini, dans l’être universel, le Bien-aimé, où il découvrit le visage de son frère en toute chose. Krishnamurti en tant que personne distincte n’existait plus. C’est ainsi qu’il devint la réalité ultime, la vie inconditionnée.

Cet événement eut une influence capitale sur son enseignement car il en bannit toute dimension occulte. Ce rejet serait, selon l’auteur, la raison pour laquelle Krishnamurti ne pouvait pas, seul, déchiffrer le mystère de l’Autreté. S’il avait possédé la vaste connaissance de Sri Aurobindo sur la nature de l’univers et du transcendant, il aurait été éclairé sur le mystère de ‘l’Autreté’ et du ‘Processus’, qui forment la base même et la fondation de son yoga. Pour Sri Aurobindo, le fait de se libérer de la manifestation conditionnée et de s’absorber en la contemplation de l’Être pur inconditionné, n’est qu’une étape ; mais en soi, elle ne nous donne pas la clé de l’ordre de la manifestation, que seules la connaissance occulte et l’expérience yoguique peuvent conférer.

Les Lettres de Sri Aurobindo nous éclairent donc non seulement sur le mystère de 1″Autreté’ mais aussi sur le ‘Processus’ que Krishnamurti subit après 1922 lors de ses premières expériences spirituelles. Ces lettres explorent les subtilités, les degrés et les processus complexes de cette Force supramentale opérant sur tous les plans de la nature de notre cosmos, dans un langage qui ne laisse aucun doute sur son authenticité. En outre, ces deux documents rapprochés, les Carnets et les Lettres sur le Yoga, forment ensemble une des littératures spirituelles les plus riches pour aider l’humanité à dépasser son animalité présente et à réaliser la dimension du ‘Sacré’.

Voici quelques fragments des Carnets qui décrivent les symptômes somatiques que Krishnamurti subissait : « Pression et tension assez fortes, douleur. Curieusement, le corps ne proteste absolument pas, ni ne résiste. Tout ceci implique une énergie inconnue. » [10]

« Inattendue, la sensation d’immensité, cette extraordinaire bénédiction ressentie à Il L. [11], ce sentiment imminent du sacré a commencé à se manifester. (…) Pression et tension intenses, douleur aiguë à l’arrière de la tête. » [12]

Sri Aurobindo donna à un de ses disciples cette explication sur la même expérience d’immensité : « Le vide et l’immensité dans le cerveau sont un très bon signe. C’est un état qui favorise l’ouverture horizontale à la conscience cosmique et l’ouverture verticale au Moi et au Mental spirituel supérieur, au-dessus de la tête.

La légèreté, l’impression que la tête disparaît et que tout est ouvert est un signe de l’élargissement de la conscience mentale qui n’est plus limitée par un cerveau et son sens corporel, qui n’est plus emprisonnée, mais vaste et libre.» [13]

Le phénomène de pression dans la tête (que Krishnamurti éprouva comme une douleur plus ou moins aiguë durant l’expérience du processus), est élucidé par les fragments des lettres qui suivent : « C’est ce que nous appelons la pression de la Force (la Force de la conscience spirituelle supérieure ou conscience divine, la Force de la Mère) ; elle se manifeste sous différentes formes : vibrations, courants, vagues, un vaste flot, une averse ou une pluie, etc. [14]. Elle traverse tous les centres l’un après l’autre : sommet de la tête, centre du front, centre de la gorge, du cœur, de l’ombilic jusqu’au Moûlâdhâra, et se répand aussi dans tout le corps. Le mouvement de rotation est le mouvement de la Force lorsqu’elle agit pour former quelque chose dans l’être. » [15]

« Tous ces mouvements sont des actions diverses exercées par la Force sur l’âdhâr [16], dans la seule intention de l’ouvrir d’en haut, d’en bas et aussi latéralement [17]. L’action d’en haut l’ouvre à la descente de forces supérieures au Mental et à la montée de la conscience au-dessus du couvercle du mental humain ordinaire. L’action horizontale l’ouvre à la conscience cosmique à tous ses niveaux. L’action d’en bas aide à relier le supraconscient au subconscient. Enfin la conscience, au lieu d’être limitée par le corps, devient infinie, s’élève au-dessus à l’infini, plonge au-dessous à l’infini, s’élargit de tous côtés à l’infini. Par ailleurs, tous les centres s’ouvrent à la Lumière, au Pouvoir et à l’Ananda qui doivent descendre d’en haut.» [18]

« Le ‘processus’ opère, mais plus doucement. Éveillé assez tôt ce matin, avec la sensation d’avoir pénétré d’insondables profondeurs. C’était comme si l’esprit entrait en lui-même, profondément et latéralement, en un voyage qui semblait être sans mouvement. Expérience d’immensité en abondance, d’une richesse incorruptible. » [19]

« C’est l’expérience générale des sâdhak que la force, la conscience ou l’Ananda vient d’abord ainsi, d’en haut ou d’alentour, exerce une pression sur la tête ou l’environne, puis perce le crâne pour ainsi dire, emplit d’abord le cerveau et le front, ensuite toute la tête, et descend pour occuper chaque centre jusqu’à ce que l’organisme tout entier soit plein et saturé.» [20]

« Éveillé vers deux heures avec une curieuse sensation de pression ; la douleur était plus aiguë, située davantage dans le centre de la tête. Cela a duré plus d’une heure avec des réveils répétés dus à l’intensité de la pression, à chaque fois avec une grande extase [21] qui allait s’amplifiant ; cette joie continuait. » [22]

« Votre expérience était simplement la descente de la Force divine dans le corps. Par votre attitude et votre aspiration, vous l’avez appelée pour qu’elle agisse en vous, alors elle est venue. Une descente comme celle-ci se traduit naturellement par un état d’intériorisation profonde et un silence du mental, et elle peut apporter bien plus : la paix, un sentiment de libération, le bonheur, l’Ananda. Très souvent elle s’accompagne, comme dans votre expérience, d’une lumière ou une luminosité [23][24]

« (…) Même si elle n’acquiert pas aussitôt une stabilité complète on peut être assuré, une fois qu’elle est apparue avec une telle force, qu’elle viendra de plus en plus jusqu’à ce qu’elle ait achevé son œuvre et soit devenue votre conscience permanente. L’averse et la pluie, l’emprise au-dessus de la tête et dans le cœur, l’enveloppement, l’embrasement d’Agni [25] au-dedans, le sentiment de fermeté et de solidité, la Paix, la sécurité et la dévotion, le sentiment de l’emprise de la Mère, sont autant de signes de cette descente ; à la longue elle pénétrera partout et deviendra quelque chose de solide et de stable qui occupera la conscience et le corps tout entiers.» [26]

« … une bénédiction descendit sur nous, comme une douce ondée dont nous devînmes le centre. Elle était insistante, infiniment tendre et apaisante, nous enveloppant dans une force au-delà de toute erreur, de toute raison. » [27]

« Cette étrange bénédiction survint à son heure, mais à chaque visitation il y a transformation au plus profond de l’être ; jamais elle n’est la même. » [28]

« Ce bloc de paix solide et frais exerçant une pression sur le corps et l’immobilisant correspond sans nul doute – votre description en apporte la preuve – à ce que nous appelons, dans notre yoga, la descente de la conscience supérieure. Une substance profonde, intense ou massive, faite de paix et d’immobilité, est très souvent le premier pouvoir de la conscience supérieure qui descende et beaucoup le ressentent ainsi. Tout d’abord, il ne vient et ne dure que pendant la méditation ou, sans s’accompagner d’une sensation d’inertie physique ou d’immobilité, persiste un peu plus longtemps, puis se perd ; mais si la sâdhanâ suit son cours normal, il vient de plus en plus souvent, dure de plus en plus longtemps, et finit par devenir, sous la forme d’une paix, d’une immobilité intérieure et d’une libération profondes et durables, une caractéristique normale de la conscience, la base même d’une conscience nouvelle, calme et libérée.» [29]

Le langage de Sri Aurobindo nous invite à l’exploration de cette nouvelle conscience. Cette substance massive de paix et d’immobilité est décrite pour évoquer ses propres expériences, dans les mêmes termes par Krishnamurti dans les Carnets.

« Le Salon fut empli de cette bénédiction. Ce qui suivit est difficile à transcrire, les mots sont choses mortes, figés dans leur sens, et ce qui eut lieu était au-delà des mots, de la description. C’était le centre de toute création ; une gravité purifiante, lavant le cerveau de chaque pensée, de chaque sentiment ; elle était l’éclair qui brûle et détruit ; d’une profondeur incommensurable, elle était là inamovible, impénétrable, aussi légère que les cieux. Elle pénétrait le regard, le souffle. Elle était dans les yeux, et les yeux voyaient. Ces yeux qui voyaient, qui regardaient, étaient tout autre chose que l’organe de la vue et pourtant c’étaient les mêmes yeux. Seul le regard était, sa portée dépassant l’espace-temps. Impénétrable dignité, paix qui est essence de tout mouvement, de toute action.» [30]

Il est intéressant de noter la similitude des termes clefs employés par Krishnamurti et Sri Aurobindo pour décrire la relation qui existe entre la Conscience supramentale et l’Autreté, et leur effet dans la conscience du Sâdhak et de Krishnamurti. Le terme ‘inconnue’, que Krishnamurti appliqua à cette énergie, est légitime, car, cette dimension d’être étant nouvelle, elle n’a été réalisée concrètement que dans la conscience de Sri Aurobindo et de Mère, qui sont les premiers à en avoir exploré toutes les facettes. C’est pourquoi Krishnamurti l’appela judicieusement l »Autreté,’ indiquant par le choix de ce terme que cette dimension est autre que tout ce que l’homme a jusqu’à présent connu de notre cosmos. En revanche, la vaste connaissance et la réalisation yoguiques de Sri Aurobindo lui permirent non seulement de nommer ‘cette énergie inconnue’ le Supramental, mais aussi de nous révéler la raison d’être de ce nouveau plan de conscience supérieure descendu dans notre atmosphère terrestre. Krishnamurti serait-il donc un des premiers à avoir subi une influence directe de cette nouvelle Force, dont les Carnets sont l’expression vivante ? La lettre suivante de Sri Aurobindo, écrite à un disciple, nous éclaire sur ce phénomène transcendantal que Krishnamurti décrivit de façon vivante dans ses Carnets mais auquel il [31] ne trouvait pas d’explication :

« Chaque fois que la nature extérieure [32] se purifie, l’être intérieur acquiert une plus grande capacité à se révéler, à se libérer et s’ouvrir à la conscience supérieure.

Quand cela se produit, plusieurs autres choses arrivent en même temps. Premièrement, on devient conscient du Moi silencieux au-dessus, libre, vaste, sans limite, pur, imperturbable devant les mouvements mentaux, vitaux et physiques, exempt d’ego et dépourvu des limitations de la personnalité (…). Deuxièmement, le Pouvoir divin descend à travers ce silence et cette liberté du Moi et commence à agir dans l’Âdhâr. C’est ce que vous avez ressenti comme une pression ; cette descente, passant par le sommet de la tête, le front, les yeux et le nez, indiquait que le Pouvoir travaillait à ouvrir les centres mentaux en particulier les deux centres supérieurs : centre de la pensée et de la volonté, et centre de la vision dans l’être mental intérieur. Ces deux centres sont appelés le lotus aux mille pétales et l’âjnâ chakra, entre les sourcils. Troisièmement, par cette action, les parties intérieures de l’être s’ouvrent et se libèrent ; on est libéré des limitations du mental, du vital et du physique personnels et ordinaires et on commence à percevoir une conscience plus vaste dans laquelle on devient davantage capable de la transformation nécessaire. Mais c’est forcément une question de temps et de labeur prolongé, et vous n’en êtes qu’aux premiers pas dans cette voie. » [33]

« L’immensité est le signe d’une extension de la conscience au-delà de ses limites ordinaires. » [34]

« Le cerveau doit mourir pour que cette vie soit. » [35]

« Le cerveau et les yeux n’observant que partiellement ne peuvent saisir toute l’ampleur de la vision. Il leur faut être totalement éveillés, mais immobiles; ne plus choisir ni juger, mais devenir passivement vigilants. Alors la vision intérieure n’est plus limitée par l’espace-temps. Dans cet éclair naît une nouvelle perception. » [36]

« Cette nouvelle conscience est ouverte à toute connaissance venant d’en haut ; mais elle ne pense pas avec le cerveau comme le mental ordinaire ; elle a des moyens de perception autres que la pensée et plus vastes. » [37]

« Et à nouveau, comme elle ne procédait pas du temps, le cerveau ne pouvait s’en saisir, la garder dans le passé, dans les arcanes du souvenir. Elle était sans futur, sans passé, sans présent. Eut-elle procédé du temps, le cerveau aurait pu la capter et lui donner une forme selon son conditionnement. Cette immobilité étant la totalité de tout mouvement, l’essence de toute action, vivante sans ombre, la pensée, créature de l’ombre, ne pouvait d’aucune façon la mesurer. Elle était trop immense pour être contenue dans le temps ou l’espace. » [38]

Dans ce fragment, Krishnamurti nous fait sentir la notion de l’Absolu et sa relation avec le monde relatif, conditionné par le temps et l’espace. L’Absolu n’est pas corrompu par le cerveau, qui ne fonctionne que dans le temps ; il n’est non plus limité par l’évolution car il est complet en soi. Il est le Grand Vivant ‘sans ombre’. De son immobilité naît le mouvement de nos mondes. Pour accéder à son contact, le mental doit devenir silencieux, afin de ne pas projeter ses propres conditionnements sur un absolu qui en est dépourvu. Dans ses ‘Premiers Écrits‘, Krishnamurti nous exhorte, à mettre de l’ordre dans notre maison (métaphoriquement, à purifier notre cœur et notre mental) car, nous prévient-il, à tout moment l’hôte divin peut arriver.

« Au petit matin, quand l’herbe était baignée de rosée, avant que ne se lève le soleil, encore couché, étendu dans le calme sans pensée ni mouvement, une vision, non pas celle des yeux, superficielle, mais qui venait de l’arrière de la tête et traversait les yeux. Ceux-ci, comme ce courant intérieur, n’étaient que les instruments par lesquels le passé incommensurable plongeait dans l’espace illimité, hors du temps. Plus tard, toujours étendu, une vision en laquelle toute vie semblait contenue. » [39]

« Ces yeux qui voyaient, qui regardaient, étaient tout autre chose que l’organe de la vue et pourtant c’étaient les mêmes yeux. » [40]

Krishnamurti nous invite à regarder avec des yeux neufs, avec des yeux qui n’ont jamais vu auparavant, c’est-à-dire sans l’observateur qui n’est que le passé. Ce qui ‘est’ est plus réel que la réalité que nous connaissons, conditionnée par la pensée, le temps et l’espace. Si nous arrivions à rendre notre esprit silencieux, alors peut-être, dans cette condition réceptive, pourrions-nous faire cette ‘expérience’, non pas dans le sens restreint de l’ego (mémoire, passé, désir, réaction, expérience conditionnée) mais voir et sentir ce qui est invisible aux yeux, et connaître ce qui est inconnaissable par la pensée.

« Au réveil ce matin, au-delà de toute méditation, de toute pensée et des illusions nées des sentiments, dans le centre du cerveau et plus loin, au centre de la conscience, de l’être lui-même, brillait une intense et vive lumière qui ne comportait point d’ombre, ne procédait d’aucune dimension. Elle était là, immobile. Et avec elle, cette puissance incommensurable, et une beauté dépassant la pensée, le sentiment. » [41]

« Il y avait cette intense lumière lumineuse au centre même du cerveau et par-delà le cerveau au centre même de la conscience de son être.» Les termes de cette phrase en apparence simple représentent symboliquement le mystère de l’existence. Ils connotent la relation subtile entre la force supramentale et le cerveau même de Krishnamurti qui était en train de subir une alchimie psychique et spirituelle.

Afin que la lumière pure de l’absolu illumine l’être de Krishnamurti, sa conscience a dû subir le ‘Processus’. Le ‘Processus’ aurait-il été provoqué par la Force supramentale qui aurait choisi la personne de Krishnamurti comme véhicule idéal d’expression ? Serait-il une opération préalable de purification mentale, vitale et physique pour le préparer à recevoir cette conscience supérieure ? Cette opération subtile, que j’assimile au ‘Processus’ de Krishnamurti, forme un aspect essentiel du yoga intégral de Sri Aurobindo, dont il explique les procédés dans ses Lettres pour aider le sâdhak à avancer dans cette voie difficile de la transformation spirituelle et supramentale.

La descente du supramental dans notre atmosphère terrestre accélère le processus de cette double transformation psychique et spirituelle en la conscience humaine [42]. La transformation psychique éveille l’âme dans notre nature ; la transformation spirituelle provient de l’influence des sphères supérieures qui transforme le mental, le vital et le corps à la lumière de leurs vérités transcendantes. Krishnamurti était donc un parfait candidat pour la transformation complète de sa nature mentale, vitale et physique. Ayant éveillé l’être psychique, parcelle éternelle du Divin, l’âme véritable, la force de ce que Krishnamurti nomma l’Autreté, opérait dans tous les centres de son être en appliquant une pression sur sa conscience mentale et vitale pour les transformer. Le ‘Processus’ aurait donc été une opération subtile pour mener à bien la transformation complète de l’Âdhâr, mental, vital et physique de Krishnamurti par le pouvoir de cette conscience supérieure, ‘l’Autreté’.

Selon Sri Aurobindo, la descente du plan supramental dans notre atmosphère terrestre rend donc possible la transformation de l’homme animal en un surhomme spirituel. Le Supramental, l’Autreté, agirait subtilement comme une force, ou une énergie de nature spirituelle dont la Présence peut être sentie par tous ceux dont la conscience est suffisamment purifiée [43]. Avant l’avènement de la descente Supramentale, l’humanité était laissée à elle-même, c’est-à-dire dans l’impossibilité de se dégager de la partie animale de sa nature. Depuis la venue de cette nouvelle force sur terre, les êtres les plus développés de notre humanité ressentent cette influence comme une pression exercée dans leur conscience, qui les pousse à dépasser leur état présent limité par l’ego. Le reste de l’humanité, moins évolué, subit aussi cette influence mais d’une manière subconsciente : chacun se sent insatisfait sans en connaître la cause.

« Aujourd’hui, nous voyons une humanité rassasiée, mais non point satisfaite par l’analyse victorieuse des aspects extérieurs de la Nature, se préparant à retourner à ses aspirations premières. La plus ancienne formule de la Sagesse promet d’être aussi la dernière : Dieu, Lumière, Liberté, Immortalité. » [44]

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1 Sri Aurobindo, Savitri, Livre I, Chant Trois, p.24

2 « Cette présence est ici, emplissant la chambre, se répandant sur les collines, au-delà des eaux, recouvrant la planète. » Krishnamurti, Carnets, 28 juin, p.25

3 Sri Aurobindo, Essays Divine and Human, p.169, (traduit par l’auteur).

4 Le terme ‘otherness’, n’a pas été traduit dans le texte des Carnets. L’auteur choisit le mot ‘autreté’ (qui fut d’ailleurs l’appellation qu’en donna Robert Linssen) car il connote une dimension ‘autre’ et inconnue de notre réalité actuelle.

5 Krishnamurti, Carnets, 4 novembre, p.257

6 La Mère, p.227

7 Sri Aurobindo, On Himself, p.475

8 La Mère, Entretiens, 1958, 16 Avril 1958, p.89

9 Krishnamurti demanda à Mary Lutyens et Mary Zimbalist de se pencher sur la question du mystère de l’autreté et du processus dont il était l’enjeu. Il était absolument persuadé que, seul, il ne pourrait la résoudre, mais que d’autres que lui-même en seraient capables. Voir Mary Lutyens, The Life and Death of Krishnamurti, 1990, (Rider) p.162-163

10 Krishnamurti, Carnets, p. 33, 11 juillet

11 Il L. : une maison où Krishnamurti avait séjourné au-dessus de Florence.

12 Krishnamurti, Carnets, 9 juillet, p.31

13 Sri Aurobindo, Lettres sur le Yoga, Vol. V, p.77

14 Ces termes descriptifs sont exactement les mêmes que ceux des Carnets de Krishnamurti. « (…) et cette bénédiction était là. (…) Elle nous couvrait comme la douceur de la pluie tombante, nous rendant totalement vulnérables. » Carnets, 24 juillet.

15 Sri Aurobindo, Lettres sur le Yoga, Vol. V, p.77

16 Âdhâr : un vase, un support ; la combinaison du mental, de la vie et du corps considérée comme un réceptacle de la conscience et de la force spirituelle.

17 « Éveil au milieu de la nuit, suivi d’un moment d’incalculable expansion de la conscience (…) » Krishnamurti, Carnets, 22 juin, p.16

18 Sri Aurobindo, Lettres sur le Yoga, Vol. V, p.101

19 Krishnamurti, Krishnamurti’s Notebook, 25 juillet, p.32 (traduit par l’auteur)

20 Sri Aurobindo, Lettres sur le Yoga, Vol. V, p.101-102

21 L’extase grandissante que ressentit Krishnamurti correspond au principe de l’ânanda de la trinité sat-chit-ânanda de l’absolu.

22 Krishnamurti, Carnets, le 21 juin, p.15

23 « (…) dans le centre du cerveau et plus loin, au centre de la conscience, de l’être lui-même, brillait une intense et vive lumière qui ne comportait point d’ombre, ne procédait d’aucune dimension. Elle était là, immobile. Et avec elle, cette puissance incommensurable, et une beauté dépassant la pensée, le sentiment. » Krishnamurti, Carnets, 11 Août, p.67

24 Sri Aurobindo, Lettres sur le Yoga, Vol. V, p.103-104

25 Agni : la flamme de la Force créatrice.

26 Sri Aurobindo, Lettres sur le Yoga, Vol. V, p.109-110

27 Krishnamurti, Carnets, p. 42-43, 21 juillet

28 Krishnamurti, Carnets, p.80, 18 août

29 Sri Aurobindo, Lettres sur le Yoga, Vol. V, p.129

30 Krishnamurti, Carnets, p.41-42, 20 juillet

31 « Cela dépasse toutes les facultés humaines. » Krishnamurti, Carnets, 30 juillet.

32 Notre personnalité de surface, l’ego.

33 Sri Aurobindo, Lettres sur le Yoga, Vol. I, p.16-17

34 Sri Aurobindo, Lettres sur le Yoga, Vol. IV, p.76

35 Krishnamurti, Carnets, p.38, 17 juillet

36 Krishnamurti, Carnets, p.39, 18 juillet

37 Sri Aurobindo, Lettres sur le Yoga, Vol. V, p.57

38 Krishnamurti, Carnets, p.57, 2 août

39 Krishnamurti, Carnets, p.49, 26 juillet

40 Krishnamurti, Carnets, p.41, 20 juillet

41 Krishnamurti, Carnets, p.66, 11 août 1961

42 Cette étape n’est pas possible sans la base fondamentale de purification, du rejet des valeurs non-essentielles et de l’aspiration à la lumière.

43 Je conseille à tous ceux qui trouvent ce sujet trop controversé de lire attentivement le chapitre ‘La Triple Transformation’ des Lettres sur le Yoga de Sri Aurobindo et les Carnets de Krishnamurti, textes dont ce chapitre tire son inspiration. L’auteur est conscient que Sri Aurobindo lui-même prévenait ses sadhak du danger de confondre la conscience supramentale avec les niveaux de conscience inférieurs. L’homme perdu dans l’obscurité de son ego prend la pénombre d’une idée pour la lumière de la vérité. De plus, « tout ce qui se trouve en dehors de son orbite ou de sa vision tend à devenir faux ou inexistant. » (Sri Aurobindo, La Vie Divine, p.92). S’arrêter dans l’illusion de ce qui est faux, et vouloir obtenir des résultats positifs sont une erreur. Ce chapitre est un travail de pionnier et comme tout travail de pionnier il y a possibilité d’erreur, mais qui refuse d’explorer par peur de troubler l’ordre établi est condamné à la stagnation. Ne suivons pas la tendance conservatrice de la tradition, destructive de la nouveauté.

44 Sri Aurobindo, La Vie Divine, p.12