Christian De Bartillat : Le rétro-futurisme ou la recherche d’une vraie cohérence


17 Jul 2011

(Revue 3e Millénaire. No 5 ancienne série. Novembre-Décembre 1982)

Écrivain, éditeur, Christian de Bartillat réfléchit depuis longtemps sur les «pourquoi» et les «comment» de l’Homme. De ses réflexions est née cette philosophie du rétro-futur qu’il développe ici et qui trace une voie possible pour l’évolution de l’Humanité; une voie qui permet de relier tous les héritages dans les promesses de l’harmonie.

LE «rétro-futurisme» n’est pas autre chose qu’une bonne utilisation du passé pour mieux forcer les portes du futur. Une vraie connaissance de nos enchaînements pour atteindre le niveau d’une certaine liberté. Faire table rase de tout ce qui nous construit depuis des millénaires et au-delà, c’est aller — nous ne le savons que trop — vers de graves déceptions. Comment pourrait-on nier aujourd’hui que nous sommes fabriqués par le mouvement cosmique, influencés par les astres, tributaires de la génétique, poussés et retenus par la bête qui se trouve en nous, déterminés par des rêves immémoriaux. Et j’en passe…

Rousseau affirme que l’homme est bon et que la Société le rend mauvais. Des générations ont ainsi vécu à travers le mythe du bon sauvage. Or, l’homme n’est ni bon ni mauvais, mais il est perfectible. S’il veut avoir un bon avenir, il ne peut se passer d’une excellente mémoire qui doit se manifester jusqu’au plus profond de lui-même. Rappelons-nous cette admirable phrase de Nietzsche: «L’homme qui va le plus loin est celui qui a la plus longue mémoire.» L’avenir, en ce sens, s’il n’est écrit nulle part, s’enfonce en chacun de nous. Le retour à l’histoire est aussi le chemin du futur. La puissance d’un vrai passé est la raison du mouvement, les craintes, les terreurs d’hier peuvent devenir ferment de l’espoir.

Tous ces thèmes rétro-futuristes, je les développerai à loisir dans un prochain essai: «La dixième vague». En fait, la grande désillusion commence avec la boucherie de 14 qui termine 5 000 ans de civilisation rurale. Presque au même moment naissent le Freudisme, le Dadaïsme et le Surréalisme, lesquels au contraire du Marxisme affirment que l’être humain est déraison, alors que le Marxisme proclame que l’homme est un combat. Seulement, le drame de cette lutte est que son issue ne peut être qu’irrationnelle: l’accès à la déraison pour aboutir finalement à l’art moderne, monnaie de l’absolu.

Sont apparues de jeunes sciences, et notamment la science physique, la biologie, la sociologie… qui apportent ce témoignage décevant que l’homme n’est ni l’éternité, ni même la pérennité. Jusqu’ici l’espèce qui nous porte au-dessus des autres espèces vivait dans l’idée de la conservation et de l’adaptation: ses deux projets essentiels étaient de se nourrir et de se reproduire.

Aujourd’hui, dans notre société évoluée, ces deux projets se sont largement estompés, puisqu’on s’y nourrit bien et qu’on n’a pas tellement la nécessité de se reproduire. Par conséquent, les intentions de l’humanité sont encore du domaine de l’incertitude.

Quant à l’homme individuel (né il n’y a pas si longtemps), aimant et souffrant, il reste égal à lui-même, seul, désespéré et fou. Fou il l’est, puisque la puissance de ses nuits et de ses rêves pèse plus lourd que sa réalité journalière. Alors que faire ? Pour ce qui est de l’homme, toutes les disciplines d’aujourd’hui nous invitent à lui dire qu’il doit recommencer par lui-même. Il n’est pas libre et doit se libérer. Il doit se retrouver jusqu’au tréfonds de son passé et de ses profondeurs, ce qui revient au même. Il doit effectuer une plongée intérieure, du plus immédiat jusqu’aux abîmes inconnus. Découvrir les ancêtres, c’est déjà savoir s’en servir, s’en libérer sans les nier. La génétique est peut-être le geste qui nous différencierait les uns des autres. La connaissance des espèces nous lie, mais peut également nous propulser vers l’avenir.

La physique moderne ose enfin réintégrer l’esprit dans l’infiniment grand et l’infiniment petit. Loin de nous rejeter, elle semble nous réconcilier avec l’univers. Certes, nous sommes nés des astres et les astres sont plus puissants que nous, mais ils sont également en nous. Fabriqués d’une poussière d’électrons qui nous déterminent et nous aident. Nés de notre espèce qui à la fois nous porte et nous détruit. Nés de notre famille et de notre société qui nous tracent le chemin, mais pas forcément la véritable route. En fait, nous sommes enchaînés à tout. Nous sommes d’autant plus libres que nous connaissons ces enchaînements. Notre victoire est à la fois dans la distance et dans la participation.

Aujourd’hui, le rétro-futurisme m’apparaît comme la construction d’un nouvel homme, au-delà de celui de Freud et de Marx. Totalement lié à son passé et à son avenir, à l’immense et à l’infinitésimal. Une vie, une œuvre, me paraissent être tout entières fondées là-dessus. Ouverture au monde, aux êtres, disponibilité à l’espace. Mais aussi fermeture, descente vers soi ou plus loin que soi vers le grouillement secret des atomes. Notre première patrie se nomme la planète, le cosmos où rien désormais ne peut être étranger. Ainsi devons-nous nous sentir parmi les gens du voyage. Voyage dans l’espace, dans le temps et surtout vers les autres. A l’inverse, notre seconde passion tempère cette soif de distance, de vent, d’altitude et de vertige dans une volonté d’enracinement au sein de mini-patries successives: tous ces petits jardins qui doivent nous vivifier sans nous isoler.

Ouverture et fermeture alternatives doivent être les pôles de notre existence et la raison d’être de nos actes. Pourtant, terre et terroir ne seraient que chimères inutiles ou pesanteurs obsédantes si nous ne nous sentions pas également imprégnés d’une troisième dimension: la recherche permanente, qui doit nous maintenir en toute jeunesse, d’une vérité entrevue sur les chemins d’une nouvelle naissance et dans les dédales de la physique moderne. La véritable respiration de l’être. Car, entre l’immensité et l’infime, nous devons vivre non pas tiraillés, écartelés, mais exister dans le chemin qui les unit.

C’est pourquoi, dans ce petit «manifeste», j’enseignerai modestement à l’enfant et à l’homme qui le suit, l’art de ne pas enfoncer les portes ouvertes dans les quatre directions dont nous sommes à la fois le centre et le jouet. Du bon usage de l’homme c’est donc le bon usage de l’avenir, et le bon usage — la bonne utilisation — de notre passé. Du bon usage de l’homme, c’est aussi savoir s’ouvrir sur l’immense tout en se rassasiant de l’infime. C’est surtout trouver aux quatre coins de notre horizon (passé, avenir, immense, infime), le chemin qui les lie et la cohérence qui les organise en nous. En fait, un art de savoir lentement et progressivement se mettre à la place de l’autre et de tous les autres.

1) — Du bon usage du passé et de l’avenir

Savoir ce que nous sommes, c’est la vertu essentielle, immédiate et décisive. Nous sommes à la fois pas grand-chose et tout. Il faut donc réintégrer notre impossible dans notre possible. Avoir la soif de savoir: le XXe siècle brouillé d’infamie, a tout de même inventé les Sciences humaines et la Nouvelle physique. Prenons, par exemple, Jean Charon, avec lequel j’ai écrit : «Le Monde éternel des éons», qui derrière ses équations unifiées découvre dans les électrons ces éléments qui nous traversent tout entiers. Car ces éons-électrons ont quatre qualités, quatre possibilités essentielles: la réflexion, la connaissance, l’amour et l’acte. Cette devise, à mon sens, devrait aujourd’hui largement figurer au fronton de toutes les vraies républiques du monde. Car réfléchir c’est remettre sans cesse en cause nos informations, nos influences. Connaître, — co-naître —, c’est aussi se mettre à la place de l’inconnu tout en restant soi-même. Aimer, c’est être l’autre. Quant à l’acte, c’est l’association des trois autres qualités. Une décision prise après avoir réfléchi, connu et aimé, ne peut être mauvaise. Ainsi pourrions-nous de ce fait qualifier, bon an mal an, l’acte qui serait issu de Dieu.

2) — Du bon usage de l’infiniment grand et de l’infiniment petit

Entre les intentions de l’homme éternel et les intentions de l’espèce relative nous jouons notre vie. Car l’espèce est la matière dans laquelle nous vivons et la mémoire qui nous porte jusqu’au bout des temps. Mais l’homme se veut également d’une autre espèce, avec des intentions divines. Comme bien souvent il s’est pris pour Dieu, il lui est difficile, voire même insupportable, aujourd’hui, d’en revenir… Cette espèce peut être éphémère, et cet individu assoiffé d’éternel doit se diriger vers ces deux pôles: le petit, c’est ce qui nous entoure: maison, famille, environnement immédiat. C’est notre intimité et notre petit village éternel. C’est notre perpétuelle incarnation. L’immense, le cosmos, les galaxies, les planètes, la terre, c’est l’invitation au voyage qui fait de chaque être humain un émule d’Ulysse. Ainsi sommes-nous du ciel et de la terre. Menacés d’un côté par l’errance et le nuage. De l’autre, par la fossilisation. Ainsi mon prochain essai sera-t-il consacré à la fois à l’art de se bien sentir dans le minuscule et de se bien diriger dans l’immensité.

3) — Le bon chemin

Le bon usage du passé et de l’avenir, du grand et du petit, fait de nous ce point minuscule au centre de tous les horizons et détermine le chemin. Ce chemin, depuis que l’homme existe, c’est la gnose qui annonce la mort de toutes les idéologies. La vie, en ce sens, n’est plus qu’une lente et progressive connaissance de la mort. L’autre devient l’essence de nous-mêmes. Le bonheur transparaît au-delà d’un désespoir accepté. La nuit est la transfiguration du jour, le jour la transfiguration de la nuit. Le chemin, c’est à la fois cette voie qui nous entraîne au plus profond de nous-mêmes et vers la plus grande participation avec les autres. Le chemin, c’est d’être un homme aspirant à l’éternité. C’est redécouvrir, enfin, la nouvelle intention de l’espèce, son nouveau projet qui ne peut être autre chose que la responsabilité.