Wolter A. Keers : Le rôle de la mémoire dans l’identification


29 Jan 2013

(Revue Être. No 3. 2e  année. 1974)

Le titre est de 3e  Millénaire

JNANA-YOGA

Un des moyens permettant de se défaire de l’identification avec le corps consiste à examiner le rôle de la mémoire dans notre conception du temps. C’est notre mémoire qui nous fait croire que nous sommes des personnalités ayant une identité constante dans le temps, par exemple que nous sommes aujourd’hui celui-là même qui a passé ses vacances à Nice il y a trois mois, dont l’enfance s’est déroulée sous l’œil sévère ou bienveillant d’un père, d’une mère ou d’un tuteur quelconque. Chaque événement enregistré par notre mémoire présuppose un passé qui nous apparaît comme ayant une existence indépendante. Ce passé prend la forme d’un assemblage d’images précieusement conservées dans notre subconscient. En quoi ce raisonnement est-il spécieux ? Le présent, cet instant fugace qu’on appelle maintenant, est le moment où le futur devient le passé. A mesure qu’ils appartiennent au passé, une action, une perception, une pensée cessent totalement d’exister. Il est clair qu’il y a préalablement conscience et que c’est dans cette conscience qu’une pensée surgit pour ensuite s’y dissoudre. Ce qui demeure est la pure conscience, qui en elle-même est intemporelle et en laquelle se crée l’idée du temps comme de toute autre chose. Le passé est ce qui n’existe plus et le futur est ce qui n’existe pas encore mais ce sont là des façons de penser dans le présent. Sur la première façon de penser je mets l’étiquette passé et sur la seconde je mets le mot futur.

Personne ne peut échapper, fût-ce une fraction de seconde, à cet instant indivisible qu’est le présent. Supposons qu’il nous soit possible de voyager vers d’autres planètes à une vitesse supérieure à celle de la lumière et de revenir sur la Terre avant de l’avoir quittée. Jamais le présent n’aurait pu se dérober. Le passé comme tel n’existe pas étant ce qui n’existe plus et le futur comme tel n’existe pas encore. Personne ne les a jamais expérimentés. Et s’il est vrai que le présent est l’instant où le futur devient le passé on peut en déduire que ce présent fugace n’a aucune existence réelle et perceptible. Le temps correspond à une façon de penser que les hommes ont adoptée après avoir découvert que le Soleil tournait autour de la Terre. La découverte ultérieure que c’est la Terre qui tourne autour du Soleil n’a en rien modifié notre sens du temps. Que cette façon de penser apparaisse comme étant très relative devient évident quand on considère les systèmes planétaires. Il n’y a pas que le Soleil et la Terre qui exécutent cette danse cosmique, mais des millions d’autres étoiles et le rapport entre ces deux vers luisants perd toute valeur comme norme par comparaison avec les rapports indéfiniment variables existant entre les multiples planètes des autres systèmes galactiques.

Au fond tout le problème du temps revient au raisonnement suivant. Nous divisons l’unique expérience que Je suis en des parcelles infinitésimales que nous appelons moments présents. Ensuite nous mesurons leur somme pour autant que nous en soyons capables et disons : le temps (c’est-à-dire la distance) qui sépare ce point-ci de celui-là égale 3 ou 10 ou 100 fois cette parcelle. Je partage le tout en mètres et je prétends ensuite qu’une certaine distance vaut autant de fois la norme que j’ai adoptée. Qu’est-ce qui garantit la validité de ce raisonnement ? Il est certain que cette notion du temps m’est utile lorsque je voyage mais l’utile ne m’aide en rien dans la recherche de la vérité car je suis incapable de justifier la norme que j’ai adoptée. Il m’est impossible de dire ce qu’est un, encore moins deux ou 1970. Toute la question du temps — et par conséquent de l’espace — revient donc à une façon de penser et elle dépend entièrement de l’identification avec le corps. Un objet me semble distant ou proche, grand ou petit, suivant sa relation par rapport à mon corps et je traduis sa forme, ses proportions dans les termes de ma propre corporéité. Le problème s’éclaire dès que je comprends que je ne suis pas le corps, que celui-ci est un phénomène dont je suis le témoin chaque fois qu’il se manifeste. C’est en moi que se présente l’objet « corps » avec cette notion de temps qui lui est propre. Cette notion n’est en aucune manière inhérente à mon être. L’isolement de quelques semaines dans une grotte obscure peut annihiler cette notion et m’en faire créer une autre, mais « Je » reste ce que je suis — immuablement.

Le temps ne devient réel que dans la mesure où j’attribue une réalité indépendante à des choses qui ne la possèdent pas : le passé et le futur. C’est en adoptant ce point de vue insoutenable que la mémoire réussit à se créer une réalité, à avoir une densité tout à fait imaginaire. Elle s’infiltre lentement et insidieusement dans la personnalité et devient une des ancres les plus solides de l’égo. Car… « c’est tout de même vrai que j’ai passé mes vacances à Nice cet été…, n’est-ce pas ? » Un tel raisonnement revient à vouloir prouver l’existence de la mémoire par le seul recours à la mémoire. C’est comme si, dans un rêve, on faisait apparaître un personnage pour prouver que tout ce qui se passe dans ce rêve est vrai, est réel. Au réveil on découvre que ce n’était qu’un rêve et que tout ce qu’on a vu et entendu se situait dans un monde imaginaire, n’ayant aucune existence autonome et dépendant uniquement de la conscience dans laquelle il se manifeste, qui en est toute la substance. La mémoire est comparable au déroulement d’un film cinématographique et consiste à projeter une série d’images sur l’écran de la conscience. De même à la télévision l’image provient d’un point lumineux qui se déplace à une vitesse vertigineuse pour créer l’illusion du mouvement. L’homme ordinaire ne se rend pas compte qu’il procède de même avec chaque perception, chaque pensée. On a vu dans un article précédent que les aperceptions sensorielles ne sont pas autre chose que des pensées. Ce qui vient d’être envisagé ressortit exclusivement à la catégorie pensée et ce qui est vrai pour la pensée l’est pareillement pour une perception sensorielle. Lorsque je me concentre sur l’instant atome qu’est le présent, je constate sans effort que je ne puis saisir une idée entière en un seul moment. Prenons cette dernière phrase comme exemple : lorsque j’arrive au dernier mot « moment » ce qui précède n’existe déjà plus et j’ai besoin de la mémoire pour en faire un tout logique, cohérent. Mais mon expérience au sens strict du mot se limite à un son ou à une partie infime du texte imprimé. Plus je me concentre sur ce présent évanescent et plus il s’amenuise. Il existe un yoga-sâdhana qui fut recommandé par Ramana Maharshi et qui consiste à se concentrer sur l’instant présent. Celui-ci dans ce processus, se réduit de plus en plus jusqu’à devenir un point qu’on peut appeler littéralement atomique, un point indivisible, un moment si bref, si furtif qu’il est impossible de le réduire davantage. Alors se produit une sorte d’explosion, l’indivisible éclate et on vit tout à coup « l’expérience cosmique », définition qu’on surajoute peu après.

Le mécanisme mental fait apparaître le présent comme étant formé d’instants infinitésimaux, mais c’est l’intrusion de la mémoire qui nous fait croire que l’instant indivisible n’existe pas et qu’on a affaire en réalité à une situation qui dure (« comme je me sens bien ce soir »…). Si l’expérience est positive, agréable, le présent nous semble bref car l’expérience du bonheur nous révèle notre être véritable et nous dépouille de ce « moi » imaginaire auquel nous prêtons vie. La souffrance, par contre, nous plonge dans un état de carence, de pesanteur; aussi un tel état nous paraît insupportablement long. Le véritable bonheur est intemporel, au-delà de la durée. Prenons un exemple neutre; fermons les yeux et imaginons un éléphant : voilà cet animal étrange, avec sa trompe énorme et sa queue si menue. Cette image qu’est-elle au fond ? Elle est formée par un nombre indéfini de petits points lumineux coïncidant avec chaque instant d’une série en ordre successif. Si l’on regarde une torche agitée circulairement nous ne voyons plus une flamme au bout d’une torche mais un cercle de feu et de lumière. Les milliers de points lumineux correspondant à chaque perception se confondent et forment un tout, nous faisant voir ce qui n’est qu’un effet de la vitesse avec laquelle les perceptions se succèdent. Ce qui est vrai pour le cercle dans le domaine visuel l’est également pour l’éléphant dans le domaine imaginaire. Autrement dit, la machine mentale met en scène une action retardée de telle manière que des perceptions passées semblent présentes. Cette action récurrente caractérise la mémoire. C’est uniquement parce que nous nous rappelons le début d’une phrase en arrivant à la fin que nous comprenons le tout. La mémoire n’est pas une qualité inhérente à nous-même mais un phénomène propre à l’objet de la perception.

Ce n’est pas Moi — qui vis hors du temps et de l’espace — qui me rappelle ce qui est arrivé en tel ou tel lieu, à tel ou tel moment, mais c’est en moi qu’en cet instant jaillit l’idée d’une impression révolue. Même un enfant peut constater que l’idée vient maintenant et c’est encore trop dire. Je ne me rappelle rien, c’est l’idée qui s’impose à moi sous forme de souvenir. En dernière instance on pourrait dire qu’il s’agit d’un vol. La mémoire tend à nous faire croire que des événements antérieurs continuent à mener une existence permanente, comme les bandes programmées d’un ordinateur. En fait c’est l’égo qui usurpe la permanence de l’état sans égo. Je sais intuitivement que Je ne suis pas un phénomène évanescent : ne suis-je pas à chaque moment de la vie moi-même ? et cette conviction ne s’impose-t-elle pas en permanence et à chacun ? La question est donc : quel est ce Je qui est à jamais présent ? Ce n’est pas le je-égo, le je minuscule, limité, mais le Je qu’on a déjà appelé conscience, l’essence dans laquelle le sentiment du je-égo se manifeste et grâce à laquelle celui-ci peut surgir de temps à autre. Le malentendu tient au fait que le petit je, qui n’est qu’une pensée parmi d’autres, un réflexe, accapare indûment la qualité de la permanence. « N’est-il pas vrai que je suis là toujours, en toutes circonstances, et depuis bien des années ? » Bien sûr. Il importe de démêler cette double signification du mot « je » car le « je » en tant que corps, perceptions sensorielle, pensées et sentiments, disparaît à chaque instant et est aussi éphémère que la fleur des champs. « Quand le vent l’a enlacée, elle n’est déjà plus et son lieu de croissance lui devient inconnu » (Psaumes, 103, 15-16). Etant donné que nous vivons dans le monde de nos propres pensées, un monde auquel nul ne peut échapper, cette règle s’applique à tout et à tous.

Nos nuits et nos jours — à l’exception du sommeil profond et des moments qui séparent deux pensées ou sentiments — sont formés d’une série prodigieuse de formes-pensées, d’images éphémères. Quand l’image se dissout dans la conscience elle a cessé pour toujours d’exister et ne reviendra plus jamais dans le champ de l’observation. Ce sera une autre image qui sera appelée maison, corps, ami, ennemi, une autre pensée, un autre sentiment. Ce qui est passé est… passé et ne revient jamais dans le présent. Celui qui comprend cela dépose pour toujours un lourd fardeau. Pourquoi regretter le passé ? En éprouvant des remords pour des fautes commises autrefois nous consolidons l’illusion d’un passé subsistant, nous rétrogradons au niveau où nous étions autrefois. Les regrets ne font que renforcer l’égo et avec cette façon illusoire de penser et de sentir nous revenons à nos fautes, toujours les mêmes d’ailleurs. C’est une constatation que ne cessent de faire les psychothérapeutes. S’arracher à cette misère, car le passé n’est souvent que misère, n’est pas tellement difficile. Il suffit de comprendre que cette personnalité-là est un leurre; ce phénomène qui est censé permanent est en réalité éphémère comme n’importe quelle pensée, n’importe quel sentiment. En vérité, je suis cette Expérience unique et indivisible dans laquelle se manifeste tout le film y compris les images sur lesquelles je mets les étiquettes « je », « moi », personnalité, individualité, etc. Le temps et la mémoire ne sont que des manières de penser qui n’existent que pour autant qu’ils deviennent une idée parmi celles qui sont cataloguées perceptions, conceptions, émotions, etc., et mon Moi véritable continue d’exister, qu’il y ait pensée ou non. Je suis cette Expérience unique qui ne peut être divisée bien que la mémoire tende à me le faire croire.

La seule chose qui est toujours présente est le Moi, en tant que Conscience, Essence. Tout le mécanisme de l’intellect se situe dans la sphère objective, c’est un objet, subtil et raffiné bien sûr, de la conscience. Dans ses tentatives pour me faire croire que je le perçois comme une partie intégrante de moi-même, il s’efforce de me réduire à ses propres termes. En réalité, je ne suis ni actif, ni passif, je suis le témoin impassible du temps et de l’espace, de l’activité et de la passivité, des conceptualisations et des remémorations. Je reste identique à moi-même comme l’espace accueille les nuages qui le traversent sans le souiller, comme le soleil n’est pas affecté par les planètes qui passent dans son orbe et empruntent sa lumière.

Celui qui saisit pleinement cette vérité ne cherche pas le bonheur dans un concours de circonstances, car toute situation temporelle, qu’elle soit agréable ou non, est comme la « fleur des champs ». Celui qui ne perd pas de vue que toute chose n’est qu’une image dans la Conscience est le roi de l’univers. Personne ne peut l’amoindrir et rien ne peut l’asservir. N’étant « incorporé » qu’en apparence, il est à l’abri de toutes les contraintes. Si l’on attache son corps il ne sera jamais réellement lié. Si on l’assujettit à des lois il restera ce qu’il est car, par delà les apparences, il est et reste la liberté même.