E. Lester Smith : Le rôle de l’homme dans l’évolution


27 Apr 2011

(Revue Le Lotus Bleu – No 9. Novembre 1989)

De grands changements se sont produits au cours des vingt dernières années dans les schémas de la pensée scientifique concernant la nature de l’homme et son rôle dans le processus d’évolution dont il fait partie. Le progrès de la technique et de nouvelles sources d’énergie dont on ne rêvait même pas auparavant ont fait entrer même la conquête de l’espace dans le domaine des entreprises de l’homme. L’horizon est en train de se dilater jusqu’à l’infini, et le vieil adage : « Homme, connais-toi toi-même » s’impose à nous de peur que nous fassions usage de notre connaissance des énergies naturelles pour une destruction totale.

Cette situation lance à l’humanité un défi sans précédent, l’invitant à découvrir et à accepter le rôle qu’il lui convient de jouer vis à vis de la totalité de la vie présente sur cette planète. « On ne peut pas insister trop fortement sur le fait que l’homme est unique parmi les créatures, qu’il n’est pas simplement une espèce  supérieure d’animal. L’homme a une volonté et une individualité d’une sorte entièrement nouvelle, en quoi il diffère des animaux. L’homme est le point d’interrogation posé par l’évolution ». Des biologistes de premier plan ont donné le ton pour envisager sous un jour nouveau le rôle de l’homme dans le processus de la création. Sir Julian Huxley, par exemple, a déclaré que c’était un fait scientifique « que l’homme est une sorte nouvelle et unique d’organisme ».

UNE NOUVELLE DIMENSION DE L’EVOLUTION

Huxley explique que l’évolution au sens darwinien du mot a virtuellement cessé. C’est-à-dire que l’évolution biologique ne produit plus aucune espèce fondamentalement nouvelle. L’homme, d’autre part, est encore en train d’évoluer, mais d’une façon différente. Se distinguant des animaux par son intelligence, l’homme a maintenant le pouvoir et le devoir de diriger lui-même l’évolution. Pour reprendre les paroles dramatiques de Huxley : « Le destin de l’homme va être le seul agent de l’évolution future de cette planète ».

Au niveau de la biologie, notre contrôle potentiel de l’évolution est déterminé par la connaissance du mécanisme génétique et de la fonction des enzymes et des coenzymes dans le développement des cellules et des organes. Au cours des deux dernières décennies, cette connaissance s’est accrue de façon fantastique. Les plantes cultivées et les animaux d’élevage ont déjà été grandement améliorés par des techniques empiriques d’élevage et de sélection. Les progrès de la génétique permettent aujourd’hui d’établir une corrélation exacte entre des caractéristiques physiques et des gênes précisément localisés sur les chromosomes du noyau de la cellule. On peut maintenant trouver avec certitude des réassortiments présélectionnés de gênes choisis chez les produits de croisements contrôlés: par exemple, une caractéristique souhaitable du sarrasin a été ainsi introduite chez le froment. On peut introduire quelquefois des caractéristiques nouvelles en induisant délibérément des mutations.

Du côté de la biochimie, nous nous rapprochons rapidement de la résolution du « code génétique ». C’est-à-dire qu’il est possible que, bientôt, nous arrivions à comprendre la structure détaillée des acides nucléiques dont les gênes sont faits, et la façon dont ils dictent la structure des enzymes et des autres protéines qui contrôlent l’unicité biologique. I1 est difficile de prédire quels nouveaux et terribles pouvoirs cette connaissance peut placer entre nos mains.

Cependant, c’est l’évolution de l’homme lui-même qui importe réellement. L’homme peut transmettre à ses successeurs non seulement les caractéristiques génétiques contenues dans ses gamètes, mais aussi la provision qu’il a faite de connaissance et d’expérience. Cette provision peut se partager immédiatement sans attendre la génération suivante. Ainsi, l’homme a déjà énormément accéléré l’évolution dans ce sens culturel. En outre, il est maintenant capable de guider l’évolution vers un but qu’il a choisi lui-même. C’est en acceptant et en exerçant cette formidable responsabilité que l’homme doit prochainement exprimer sa divinité.

« L’intelligence de l’homme fait de lui, dans la Nature, le seul agent libre ». L’avenir de tout ce qui vit, son propre avenir, et l’avenir de l’humanité : tous sont entre ses mains; libre à lui de les bâtir ou de les saccager. Ce sont là des pouvoirs quasi divins, et c’est ce que nous entendons en parlant de la divinité de l’homme. Mais nous allons encore plus loin. Il devient clair, pour les hommes de science, que la divinité entendue dans ce sens est inhérente au Cosmos-même, bien qu’elle ne s’exprime avec une conscience réflexive que chez l’homme dans ses meilleurs moments. Pour citer encore Huxley : « Il nous rappelle qu’il existe, ici et là dans l’immensité quantitative de la matière cosmique et de ses équivalents énergétiques, une tendance vers le mental, avec son accompagnement de qualité et de riche existence, et plus important encore, il est une preuve de l’importance du mental dans le processus total de l’évolution. »

UNITE DE L’HOMME ET DE LA NATURE

Bien que l’homme se tienne aujourd’hui à la fine pointe de l’évolution, il demeure intimement relié à tout ce qui a eu lieu antérieurement. L’unité que proclame la Société Théosophique n’est pas seulement un vœu pieux, c’est aussi un fait scientifique à tous les niveaux. Bien que nous ne nous arrêtions que rarement pour le reconnaître, au niveau physique nous nous partageons une seule terre, les atomes de notre corps sont constamment en train de changer, et à chaque respiration, nous en absorbons des myriades employés auparavant par d’autres hommes. L’on dit que la plupart des Anglais ont dans le corps quelques atomes qui ont appartenu autrefois à Shakespeare.

Au niveau chimique, nous avons en commun le même modèle de métabolisme; les milliers de réactions grâce auxquelles nous digérons nos aliments et entretenons notre chair et nos organes sont pour la plupart communes à tout le règne animal et, en fait, les végétaux emploient un grand nombre de ces mêmes réactions en même temps que d’autres. Il est donc ainsi devenu clair que dans toute la nature, les cheminements métaboliques sont comme des variations sur un thème unique.

Au niveau biologique, nous partageons une vie unique, l’évolution progressive des organismes vivants est comme une architecture imposante d’escaliers divergents, et à aucun endroit la marche n’est assez haute pour un quelconque déni de la continuité. Les cellules individuelles de notre corps ressemblant aux organismes unicellulaires inférieurs, dans la vie de l’embryon aussi, un grand nombre des formes antérieures sont récapitulées.

Au niveau social, nous partageons une seule condition humaine, nous sommes une seule espèce sociale représentant des variations mineures, et l’histoire de la civilisation concerne nos efforts pour intégrer harmonieusement des groupes de plus en plus importants.

Finalement, au niveau spirituel, nous partageons un Dieu unique; pour beaucoup, ce n’est rien de plus qu’un article de leur foi religieuse, mais pour quelques-uns, c’est une certitude lumineuse née d’une profonde expérience personnelle. Quand il en sera ainsi pour nous tous, nous n’aurons plus besoin de nous remettre ces vérités en mémoire, et nous serons véritablement civilisés. Ainsi donc l’homme porte en lui l’essence de tout ce qu’il a été et de ce qu’il est aujourd’hui, et il a le pouvoir de bâtir l’avenir comme il l’entend.

LA ROUTE A SUIVRE PAR L’HUMANITÉ

L’intelligence de l’homme peut causer sa perte ou son salut. Alliée à sa nature inférieure, elle le conduit à un comportement égoïste et antisocial; alliée à ses qualités spirituelles, elle le conduit à la coopération, à l’altruisme et à l’unité. « Le règne humain a élaboré une échelle des valeurs autre que celle de la simple survie dans la concurrence avec autrui. Nos inspirations les plus hautes n’ont aucune valeur pour notre survie biologique; en fait, elles en sont l’opposé exact de par leurs conséquences. C’est un phénomène nouveau, un nouveau facteur de l’évolution. Une telle « mutation » exprimant une tendance délibérément spirituelle et altruiste est quelque chose d’entièrement nouveau dans le schéma de l’évolution des formes matérielles ». Ce comportement altruiste peut, certes, manquer d’efficacité pour survivre au sens strictement biologique de la chose, mais il a assurément une efficacité pour survivre dans le contexte plus vaste de la civilisation humaine. Il ne fait aucun doute que nous continuerons à trébucher, mais il est clair que c’est le chemin que nous devons prendre. En fait, il sera périlleux à long terme de ne pas le faire. Nous sommes déjà allés loin, et maintenant, nous en savons trop pour rebrousser chemin.

C’est une voie ardue que l’humanité a choisie, mais si nous ne gardons pas notre confiance, la race humaine peut s’exterminer elle-même.

Mais tant que nous pouvons éviter ce désastre final, il n’y a pas urgence désespérée. A l’échelle des temps géologiques, la civilisation humaine est encore extrêmement jeune. Aussi, pourvu que nous nous arrangions pour avancer d’un pas assuré dans la bonne direction, il est à présumer que nous avons devant nous, en tant que race, des millions d’années pour atteindre la perfection que nous cherchons. Il faut encore souligner que ce n’est pas là prendre simplement nos désirs pour des réalités, mais faire un bilan strictement scientifique des possibilités de l’homme. C’est un défi qui nous est jeté, mais c’est aussi une perspective prodigieusement remplie d’espoir qui contraste fortement avec les prévisions sinistres qui ont cours aujourd’hui dans certains milieux.

L’homme est plus grand qu’il ne croit. « Il peut devenir quelque chose de mieux, de plus intelligent, de plus prévoyant, de plus altruiste, de moins égocentriste, de plus sage et de plus aimant, davantage doué de libre arbitre et moins le simple jouet des circonstances. Aussi le devoir incombe-t-il à toute personne intelligente et altruiste de faire tout ce qui est en son pouvoir pour aider ce processus du développement de l’homme ». Nombreux sont ceux qui espèrent que ces idées formeront les bases d’une nouvelle religion mondiale non encore promulguée. Cela se fera peut-être par l’action d’un nouvel instructeur qui embrasera de son souffle ces idées glacées, qui nous inspirera le sens joyeux de la communauté dans l’entreprise formidable qui se présente à l’humanité. Ou bien elle peut venir de ce que de nombreux esprits s’enflammeront pour cet idéal spirituel créateur. La tâche qui nous attend est claire, ce n’est rien moins que de bâtir un paradis ici, sur cette terre.

Tous ensemble, nous sommes concernés, il n’y a pas d’échappatoire. Mais la consommation est remise jusqu’à ce que tous soient prêts. Car le but fixé à l’Univers est de créer un nouveau Dieu, et « nous sommes ce Dieu ».

Traduction d’un prospectus édité par La Société Théosophique d’Angleterre.

E. Lester Smith a passé la majeure partie de sa longue vie dans la recherche scientifique. Il a écrit plusieurs livres comme l’excellent « Antériorité de l’Intelligence » (édition Adyar). Ses travaux scientifiques lui ont valu de nombreux prix comme sa nomination comme membre de la Royal Society et la médaille Lindley de la société Royale d’Horticulture de Grande Bretagne.