Aimé Michel : Le sein ou l’œuf


22 Sep 2010

(Revue 3e Millénaire. Ancienne Série. No 2. Mai-Juin 1982)

Maintenant, la seule

possible évolution de l’homme

est son assomption vers l’Esprit

Aimé Michel nous raconte que nous avons failli naître des œufs ! A une catastrophe près, l’évolution aurait pu se développer depuis les reptiles et non les mammifères. Mais pour demain ? Aimé Michel a beau chercher, il ne voit d’évolution pour l’homme que dans son assomption vers l’Esprit. Cette assomption ne sera possible que lorsque la technologie aura totalement libéré l’homme.

Il est très facile de comprendre (mais très difficile d’imaginer) que le fantastique est à notre porte. Je veux dire le fantastique historique, se manifestant par du jamais vu, du jamais survenu dans l’histoire, et même plus loin dans le passé.

Facile de comprendre : en effet, quelque processus évolutif que l’on considère, important ou non, ce processus, éventuellement aussi ancien que l’homme va devoir dans les dizaines d’années qui viennent soit changer, soit s’arrêter. Pour la première fois dans notre histoire se dresse devant nous le concept de limite infranchissable autrement que par un changement essentiel de notre nature.

On cite souvent l’explosion démographique : l’homme, qui se multiplie sans cesse depuis la préhistoire, devra forcément stopper sa multiplication, la terre étant ronde et sa surface limitée. Mais l’exemple est insuffisant et superficiel : une guerre ou une famille universelle peuvent tuer la moitié de la population et rendre le reste moins prolifique. Ce n’est pas là du jamais vu : les grandes épidémies mondiales appelées jadis « pestes » ont peut-être parfois tué la moitié de la population ou plus. « De la peste, de la guerre et du séisme ravageur, Seigneur délivrez-nous », dit une prière formulée en un temps où tout vaincu était exterminé.

Il faut donc chercher des phénomènes plus fondamentaux dont on ne peut imaginer ni l’arrêt ni la continuation. En voici deux :

Le taux d’innovation en fonction du temps, disons par an.

Le préhistorien Leroi-Gourhan a montré que ce taux d’innovation n’a jamais cessé de progresser selon une même loi depuis le fond de la préhistoire. André de Cayeux, François Meyer, Arthur C. Clarke (quand il était ingénieur), d’autres encore ont identifié cette même loi dans les temps historiques anciens et récents. Si cette loi se maintient, on arrive à des points de rupture : par exemple l’énergie impliquée dépasse la capacité terrestre d’évacuation de la chaleur vers l’espace, toutes les glaces fondent, toutes les plaines sont englouties. Je ne dis pas que cela arrivera, bien entendu ! Je me borne à énoncer une conséquence possible d’un taux d’innovation échappant à tout contrôle.

Si d’autre part ce taux d’innovation change, ou bien c’est sa nature qui change et notre imagination ne dispose d’aucun modèle d’un tel événement, ou bien c’est sa vitesse, événement lui aussi sans précédent, répétons-le, depuis la préhistoire la plus ancienne (il n’y a jamais que des arrêts locaux et momentanés).

L’informatisation des sociétés avancées.

D’une part cette informatisation ne peut, ni s’arrêter ni ralentir, sans que ces sociétés ne s’effondrent devant la concurrence des « ventres-creux » en accroissement constant de compétence.

Or, même si les sociétés avancées s’effondrent le problème reste en l’état, la concurrence s’établissant alors entre les « ventres-creux » des diverses régions qui, eux-mêmes, ne peuvent décider ni de stopper ni de ralentir, l’homme étant le plus increvable et le plus obstiné à survivre des êtres de cette planète.

Et d’autre part l’accroissement indéfini de l’informatisation conduit à extérioriser de plus er plus dans la machine ce qui fait le propre de l’homme : son activité intellectuelle, avec même la perspective annoncée par Von Neumann que la machine, passé un certain seuil, outrepasse de plus en plus les capacités humaines [1]. Ainsi, quoiqu’on tente d’imaginer, l’on ouvre sur l’inimaginable.

Ces perspectives bouchées sont, répétons-le, sans précédent.

L’homme a d’abord cru que tout allait de plus en plus mal et rêvé d’un âge d’or perdu (l’Éden, rapporte Hésiode). Puis il a cru pire : que rien ne change jamais et qu’être est un mal affreux : Salomon et sa Vanité des Vanités, mais aussi le sage Marc Aurèle. Ensuite, depuis le XVIIe siècle, il a rêvé d’un âge d’or dans le futur. Il a cru au Progrès.

Nous en sommes à notre quatrième vision l’homme monte, il ne cesse de se dépasser, mais le pressentiment l’envahit qu’il marche vers l’indicible.

O République Universelle

Tu n’es encore que l’étincelle

Demain tu seras le Soleil

Victor Hugo, le dernier grand visionnaire, croyait encore que l’assomption de l’homme se ferait par un miracle social, né de la science. Nous savons, nous, que nous ne savons rien du miracle vers lequel nous marchons. Sauf qu’il n’est en notre pouvoir, ni d’arrêter notre marche, ni de la ralentir, ni peut-être de la dévier !

Tandis que je réfléchissais à ce texte, le paléontologiste américain Dale Russel publiait un premier bilan de la découverte du physicien Prix Nobel américain Luis Alvarez et de son fils le géologue Walter Alvarez : il semblerait que l’ère secondaire ait pris fin, en une fraction de seconde, il y a 63 millions d’années, par un cataclysme (apparemment la chute d’une météorite) qui extermina tous les êtres vivants terrestres pesant plus de vingt-cinq kilos, et peut-être 75 % des espèces vivantes en général [2].

Voilà bien du fantastique, même si l’on est difficile. Ce qui m’étonne pourtant n’est pas que de petites catastrophes se produisent tous les jours et d’énormes catastrophes de temps à autre dans cet univers dangereux où les astronomes se plaisent chaque nuit à photographier des étoiles qui explosent. Ce qui me surprend, ou plutôt m’émerveille, c’est que la vie terrestre, peut-être aux trois quarts exterminée il y a 63 millions d’années, poursuivit son évolution comme si de rien n’était, aboutissant à l’homme, et à la famille Alvarez qui nous révèle maintenant le plus oublié des cataclysmes.

Les dernières lignes de Dale Russel sont particulièrement recommandables : la catastrophe qui mit fin au mésozoïque, dit ce savant paléontologiste, eut pour résultat principal d’effacer l’ordre alors dominant, celui des reptiles, au profit des mammifères ; or, souligne-t-il, l’indice de céphalisation des plus évolués parmi ces reptiles était équivalent à celui des mammifères, et ils étaient plus gros. S’ils n’avaient été inopinément rayés de ce monde, peut-être la terre appartiendrait-elle maintenant à une créature équivalente à l’homme, mais non point mammifère : reptile. Nous pondrions des œufs !

Je remarque aussi que la catastrophe découverte par le tandem surdoué des Alvarez et, semble-t-il, confirmée par de nombreux autres savants (voir l’article de Russel qui ne les cite pas tous), n’a pas changé d’un iota le taux d’innovation de l’évolution biologique. Ou si peu qu’on ne l’avait qu’à peine soupçonnée, avant que les Alvarez se fussent avisés de doser l’iridium d’une certaine couche géologique. Ce qui est devant nous, dans les prochaines dizaines, ou mettons centaines d’années, est donc une situation ou un événement plus extraordinaire que la destruction de 75 % de la vie terrestre en une fraction de seconde.

Cela ne signifie nullement qu’il s’agira d’une catastrophe. Peut-être même cela exclut-il qu’il ne s’agisse que d’une catastrophe, puisque celle qui mit fin à l’ère secondaire ne changea pas ce qui précisément va changer.

Mais quoi alors ? La destruction de l’homme étant, quoi qu’on rabâche, impossible (il en restera toujours quelques-uns qui continueront), on ne peut que chercher du côté de son assomption. Tel est du moins mon sentiment après plus de trente ans de réflexion.

Venant d’où, cette assomption ? Probablement, je l’ai dit, de l’inimaginable. Vanité d’y réfléchir, alors ? Voire.

Revenons en effet sur le deuxième point d’évolution cité plus haut, que nous ne pouvons ni arrêter ni dévier, ni ralentir : l’informatisation des sociétés avancées.

Ce fait n’est pas perçu comme important, même par ceux qui sont censés y consacrer leurs réflexions. On n’y voit qu’un changement plus ou moins profond dans l’organisation sociale. C’est au point que le rapport Informatique et Libertés fut rédigé par une commission ne comportant que des juristes, à une exception près : un seul informaticien y prit part, et encore, à ses titres, doit-on plutôt le tenir pour un administrateur que pour un chercheur.

L’incompréhension unanime de ces curieux experts est attestée par la nature de leurs conclusions : ils croient et écrivent que l’on doit légiférer sur l’informatique. Comme s’il était entre les mains du législateur d’empêcher que soit fait tout ce qui peut être fait.

Quand Gutenberg commença à diffuser ses curieux petits livres d’où tout travail visible de la main avait disparu, les Églises et les États, d’abord ignorants que quelque chose se passait, ne réagirent pas. Puis ils se mirent à faire force décrets disant ce qui pouvait et ne pouvait pas s’imprimer, et qui en donnait l’autorisation. Cependant une seule loi non écrite, vieille comme les hommes, prit le gouvernement de l’imprimerie : tout ce que l’homme peut, il le fait, tout ce qu’il peut imprimer, il l’imprime, avec ou sans les Privilèges, Autorisations et Nihil Obstat.

Mais l’informatique est bien plus importante que l’imprimerie. Elle développe sous nos yeux l’un de ces vastes changements qui ont fait l’homme, tels que la maîtrise du feu ou la perte de la toison.

Quand le dernier ancêtre de l’homme doté d’une toison comprit qu’il pouvait suppléer aux insuffisances de celle-ci en y ajoutant celle d’un ours, peu à peu, c’est-à-dire au long de nombreux millénaires, il se dénuda. C’était probablement celui que les paléontologistes appellent Homo Erectus, car il est le premier hominidé qui ait répandu ses ossements sous tous les climats, il y a plus d’un million d’années. Il s’était libéré d’une fonction en l’extériorisant, donc en se donnant la liberté d’en changer à volonté.

Et que se passe-t-il sous nos yeux privilégiés ? Depuis trente-cinq ans nous avons entrepris d’extérioriser toutes les fonctions encombrantes de la pensée : la logique, le calcul et la mémoire. Nous sommes en train de rejeter dans le monde extérieur cette toison cérébrale qui nous assura la domination du monde, mais qui, le monde dominé, ne nous sert plus qu’à dissimuler à notre regard intérieur l’essence de notre être, qui est esprit.

Inexorablement, sans le besoin de notre assentiment, en des milliers de lieux divers, des hommes travaillent à mettre dans la machine, ici la langue homérique, là les syndromes du diabète, ailleurs les actes notariés de la Basse-Saxe du XIVe siècle, ailleurs encore les fonctions mathématiques les plus récentes et les plus complexes, bref tout le savoir humain.

Il n’est encore qu’éparpillé, l’effet de globalisation ne pourra se déclencher que peu à peu (mais très vite) à mesure que les structures matérielles le permettront.

Or l’évolution des structures matérielles est extrêmement rapide. J’ai fait allusion dans un précédent article à deux théorèmes de Von Neumann dont le deuxième, rappelons-nous, énonce qu’« à partir d’une certaine complexité, un automate peut créer un automate plus complexe que lui-même ». Nous en sommes encore loin, mais de combien ? Nul ne le sait, à cause de l’effet cumulatif des découvertes. Mais, inexorablement, le temps vient, je le répète, où tout le savoir et tout le savoir-faire de l’homme deviendront, par la nature particulière du monde minéral qui fait la machine, un seul savoir, immortel, et en expansion naturelle.

L’homme n’est peut-être que le truc inventé par un Grand Transparent pour mettre au jour la pensée minérale, la pensée-outil.

Evidemment ce n’est pas là toute pensée, ce n’est pas l’essence de la pensée, qui est Esprit.

Je rappelle la réponse d’A.M. Turing à quelqu’un qui l’interrogeait sur ce que ne pourrait jamais faire la machine. Newman rapporte qu’après un moment de réflexion, il répondit : « Manger une tarte aux fraises. »

Derrière la pudeur de l’humour, il faut comprendre que le propre de l’homme impossible à mécaniser, c’est la pensée informelle. La dénudation de la pensée, en train de se réaliser de notre vivant, nous délivrera de toute pensée formalisable, de l’obsession du mental que les ascèses anciennes n’ont jamais pu réaliser qu’exceptionnellement.

Voilà où nous allons, et cette prédiction, je peux la faire parce qu’elle est négative. La machine va nous décharger de ce que les ascèses appellent le « mental », et je suis bien incapable de dire ce qu’est un homme délivré du mental, eussé-je parfois entrevu cette oasis au fond de notre désert saturé de discours: Pas davantage, quand notre ancêtre commença de maîtriser l’usage du vêtement, ne pouvait-il imaginer le nord du tropique que lui ouvrait son invention.

J’ai eu souvent dans les forêts d’Amérique du Nord le sentiment sacré d’entrer dans un Eden. On a gardé les mémoires du premier aventurier qui pénétra dans la fantasmagorique vallée de Yosemite, en Californie. Il arrivait de l’Est, découvrant donc la vallée par le haut, subitement, en arrivant au bord de ses escarpements. Cet homme rude tomba à genoux et sanglota, ayant tout oublié de lui-même, terrassé par une beauté que peut-être il rencontrait pour la première fois.

C’est un continent inexploré de nous-mêmes, le plus haut, qui sortira de notre ombre comme la crête des montagnes quand nous aurons dépouillé ce que le mystique auteur de l’Imitation appelle le Vieil Homme. Je ne dis pas que l’ordinateur est une voie spirituelle, non plus que la fourrure ! Mais qu’il nous a fallu dépouiller notre toison animale pour conquérir la terre et devenir Sapiens. Et que la machine est en train de nous soulager de la pensée servile, pour le bien ou le mal, mais pour une nouvelle montée vers l’esprit.

Les hommes de mon âge qui rêvaient le futur il y a trente ans mesurent l’impuissance du rêve. Que le lecteur sceptique ouvre une encyclopédie des années cinquante : il étouffera, se demandant comment des gens sensés disposant de toutes les informations purent être si aveugles ; ou bien, si ce monde qu’ils nous décrivent exista, cherchera-t-il à quel moment commença sa métamorphose. Mais c’est maintenant que la métamorphose s’accomplit, sans cesse accélérant sous notre regard aussi aveugle.

Je ne sais si l’Eden existe.

Je sais qu’ils se trompèrent, les désespérés comme Lucrèce qui ne virent de mystère nulle part et crurent éternelle la médiocrité de leur temps. Se trompèrent aussi, et au prix de combien de sang, les utopistes aveugles à l’essence non politique, non sociale de l’homme : c’est cette essence rebelle à toutes les violences qui peu à peu s’accomplit.

On ne réfléchit pas assez au fait que les plus grands écrivains du XXe siècle sont les dissidents russes. Comment d’un si petit nombre tant de lumière nous est venue ? C’est que la souffrance les dénuda.

Tant de souffrance n’est peut-être pas nécessaire à notre grandeur. C’est ce que je crois, me rappelant comment les Upanishad définissent ce qui sera en même temps que notre faiblesse à voir ce qui est :

Je suis la lumière, je suis l’immortalité, je suis le lien du monde, ce qui fut, est et sera. Je suis toi, je suis moi et toi. Comprends que tu es moi, repousse le doute de ton âme trop faible [3].


[1] On fait à cette vision des objections « raisonnables » : impossibilité de miniaturiser autant que la nature vivante, perte de la fiabilité par excès de complexité, etc. De même, il y a vingt ans, les biologistes démontraient l’impossibilité de ce que fait maintenant la biologie moléculaire.

[2] Pour la Science, Mars 1982, p. 44 et suivantes.

[3] Bashkalamantra Upanishad, 23.


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