Maurice Lambilliotte : Le Sens de la Création


19 Aug 2010

(Revue Synthèses. No 130 Mars 1957)

Extrait de l’éditorial

L’IDEE d’une potentialité de conscience, associée en particulier au phénomène humain n’est peut-être qu’une hypothèse, l’expression fort approximative d’une réalité beaucoup plus complexe. Elle permet toutefois de poser le problème de la connaissance, d’une manière quelque peu différente, ou sur une échelle plus étendue qu’on ne le fait habituellement quand on se place sur le terrain de l’activité mentale avec ses modes d’objectivation, de dualité, de rationalité, d’expérience aussi bien directe ou sensorielle que scientifique.

Ce problème de la connaissance reste assurément un grand problème. L’un des plus importants, l’un des plus profonds aussi, parce qu’il correspond à toutes les interrogations que l’homme est appelé à se poser, sur lui-même, sur sa nature, sur la nature de ses rapports avec le monde extérieur.

Dans un récent article[1] nous avons exprimé notre avis sur les directions dans lesquelles pouvait être appelée à s’exercer cette potentialité de conscience qui pour nous répond à des exigences fonctionnelles imprescriptibles. Au cours de son histoire, en raison même des impératifs de sa condition d’homo faber, l’homme n’a cessé de faire appel à ce « potentiel de conscience » qui s’est exercé dans la voie d’une connaissance qui devait se perfectionner sans cesse jusqu’à atteindre les moyens de la science expérimentale et ceux des mathématiques, en passant par toute une gamme d’une connaissance rationnelle qui s’est façonnée en langage intelligible; avec ses structures logiques, ses moyens dialectiques et ses spéculations intellectuelles les plus subtiles.

Cette potentialité qui serait en quelque sorte immanente à la vie et pas seulement à la vie organique, s’est exercée selon un mode absolument plausible de dualité entre le sujet, appelé à objectiver, à connaître, et l’objet de cette approche par la connaissance.

Il ne nous viendrait certes pas à l’esprit de nier la valeur, ni le rendement pratique de cette forme de connaissance d’ailleurs consubstantielle à l’évolution du phénomène humain et à l’enrichissement du patrimoine de l’espèce. Qu’il s’agisse d’hominisation, puis de socialisation, plus tard de planétisation pour reprendre les termes de Teilhard de Chardin, et jusqu’à cette extrapolation qu’il a faite dans sa vision d’une évolution de l’espace vers une « noosphère » qui doterait en quelque sorte l’espèce humaine d’une véritable conscience collective historique, c’est bien de cette connaissance dualiste dichotomique (du sujet à l’objet) et trichotomique (l’objectivation étant admise par un consensus plus général) qu’il s’agit.

Cette connaissance objectivante et rationnelle a certes pu se donner d’autres objets, être requise par d’autres centres d’intérêts que ceux que commandait l’action. Toute la part spéculative de la pensée occidentale, même celle qui postule la spiritualité la moins contestable, a utilisé son langage, ses rapports logiques, sans éprouver de doute sérieux quant à leur légitimité, ni surtout, quant à leur possibilité de fournir des réponses valables.

Nous avons également émis l’hypothèse, que cette « potentialité de conscience » ne pouvait à coup sûr s’épuiser dans cette seule voie de l’objectivation, ni de la dualité d’un sujet et d’un objet. La raison nous amène à penser, qu’en deçà de ce qui, à l’origine de toute dialectique, procède d’impressions sensorielles, un autre niveau, d’autres structures du Réel peuvent parfaitement exister. Même s’il ne peut être exprimé, l’Invisible n’est pas plus  niable que d’autres aspects de la réalité.

Depuis longtemps nous avons été amené à concevoir l’unité non point comme catégorie même supérieure de l’esprit, mais comme la matière même d’un Réel qui, parce qu’il est cette unité vivante, transcende toute expression et doit naturellement échapper à notre langage, à nos critères habituels d’évidence et d’intelligibilité.

L’avis du Dr. Roger Godel, lui-même nourri à des sources scientifiques profondément méditées, nous a,  à maintes reprises, confirmé dans la pensée, dans l’évidence de cette réalité plus totale, et que ce Réel pressenti sous des termes qui pouvaient être différents dès l’instant où leur contenu demeurait identique, existe; qu’il n’est pas un phantasme et qu’il représente, si l’on nous permet cette image inadéquate, un niveau de vie, que quelque chose en nous, peut très légitimement aspirer à connaître. Non certes, comme un simple objet de pensée plus profond, plus vaste, plus essentiel, mais plutôt comme un état supérieur, par rapport à tous nos modes de perception, d’objectivation et de prise habituelle de conscience. C’est à cette aspiration, à cette impérieuse nécessité d’accès, de jonction, de communion, que nous avons estimé que pouvait peut-être répondre la potentialité de conscience non entièrement absorbée, nullement épuisée en tous cas, dans l’acte de connaissance tel qu’il s’exerce dans l’ordre de la dualité.

De ce véritable instinct, de cette intuition profonde de l’existence, d’un niveau supérieur du Réel, tangent, pour nous sujet, à l’unité personnelle, nous avons non seulement estimé que l’appel était plausible, mais qu’était tout aussi plausible, l’idée que des voies pouvaient permettre d’y accéder. Sur ce point, forcément confus, tout au moins dans l’expression que nous pouvions chercher à en donner, avec des moyens mentaux ordinaires, il est normal que nous n’ayons pas été tout à fait compris. Mais, n’est-ce pas précisément, par des approches, par des tâtonnements, par des dialogues, par des suggestions ou des stimulations d’expériences que l’on pourrait seulement s’engager dans une telle voie et demander à d’autres d’en tenter également l’expérience ?

Frédéric Zuckerkandl, nous a fait part de remarques d’autant plus intéressantes, qu’elles traduisent assez bien les réactions et, on pourrait dire, les réflexes de la pensée occidentale, à l’égard de l’acte de connaissance.

Nous avions écrit dans notre éditorial : « la dualité n’étant que mirage ou résultat d’un mécanisme mental imparfait, ne pourra prétendre indéfiniment à nous imposer, à la faveur de cette structure intellectuelle, le visage faux et déformé d’un univers que le regard seul polarise, mais qui ne l’est sur aucun point ».

Frédéric Zuckerkandl nous trouve, une fois de plus, bien sévère pour cette activité mentale, qui tout imparfaite qu’elle soit, ne peut pratiquement être remplacée, pour les fonctions qui lui incombent, par rien d’équivalent. « Il ne faut pas croire », écrit-il « que soit un leurre le monde dualiste dans lequel nous vivons quotidiennement tous nos bonheurs et malheurs, où nous rencontrons nos amis et nos ennemis devant nous; un monde que même le  » gourou  » ne quitte que temporairement en pleine conscience, comme d’ailleurs le mathématicien en pleine inconscience ».

Pour lui, deux dimensions sont situées dans l’expérience quotidienne dualiste, tandis qu’une troisième dimension amorce la voie ascendante du détachement. Les trois dimensions constituent un tout. Elles sont nécessairement liées ensemble comme, analogiquement, dit-il, l’onde à l’électron. Dire que « deux dimensions (sujet-objet) sont fictives et seulement la troisième réelle, revient à dire que deux dimensions de notre espèce sont imaginaires, car faussement polarisées et que seule la troisième existe. Mais, poursuit Frédéric Zuckerkandl, ce que l’on peut dire de plein droit et avec certitude, c’est l’affirmation suivante : que si la troisième dimension, de la voie ascendante, est pour une raison quelconque dégénérée, alors les deux autres dimensions de l’activité mentale ne donnent qu’un mirage faux et déformé de l’univers. A qui la faute ? C’est évidemment, écrit-il, la pesanteur de l’esprit ou simplement la paresse de l’homme qui est en cause ».

Pour lui, « l’expérience intégrale — qui contient en soi d’une façon transformée et intégrée, les modes d’expérience antérieures (notamment le mode primitif ainsi que le mode « idéel » ou conceptuel) contient toute l’activité de la conscience, sauf, et ceci est essentiel, les efforts conscients à se détacher du monde d’expérience, autrement dit de la dualité du monde mental. Ces efforts agissent comme un levier pour déplacer l’expérience intégrale du moment, et ils sont diversement appliqués selon l’époque et selon les modes d’expérience en cours. L’ensemble de l’expérience intégrale et des efforts de détachement, forment donc une unité qui se transcende au cours des époques et auquel le nom de potentiel de conscience paraîtrait fort bien approprié ».

Nous avons donné cette citation assez longue de la pensée de notre ami Zuckerkandl, parce qu’elle pose vraiment clairement le problème tel que l’on est amené à le faire, dès l’instant où l’on prend pour base de départ, sinon même pour axiome, que toute connaissance implique la dualité d’un sujet et d’un objet, le premier poursuivant en somme le second, faisant ainsi d’ailleurs progresser la connaissance, et naturellement en termes intelligibles.

Nous ne songeons point certes à diminuer ici, ni la valeur, ni les résultats possibles, — même à certains niveaux qui pourraient transcender le mental — de la pensée de notre ami. Peut-être s’agit-il même plus d’une question de mot que d’une divergence fondamentale entre nous.

Il est évident que le dualisme reste et restera lié à l’individualisation et à la structure mentale qu’implique la condition humaine. Cette forme de connaissance est donc pleinement valable pour tout ce qui concerne l’immédiat, le sensoriel. Il y a, et il y aura toujours un sujet (celui qui est en prise de conscience ou en état de connaissance) et un objet, sur lequel le sujet porte son attention et à propos duquel il formule une objectivation. Au surplus, cet objet existe. Il est même plus que l’objectivation mentale forcément incomplète et imparfaite qu’il a pu susciter. Mais, ce dualisme vaut pour tout ce qui est manifesté, pour ce qui est spatio-temporel (directement ou même à l’état de notion, de sentiment ou de termes de mémoire). L’erreur qu’entraîne l’acceptation sans réserve de ce mécanisme, simplement parce que, au niveau de notre expérience courante ou immédiate, il existe pratiquement — qu’il est, au regard de chacun de nous, — c’est que notre intelligence, notre activité mentale, applique peu à peu, par extension naturelle et licite, les mêmes règles ou les mêmes structures à la connaissance de ce qui est, avant, ou à la source de toute manifestation : l’élan jaillissant de la vie. Or, la rigueur même des moyens intellectuels, rationnels et scientifiques, ne peut s’appliquer — ou alors très imparfaitement et avec une distorsion qui en fausse la valeur — à la connaissance de ce qui pourtant est éprouvé aussi comme évidence, mais échappe en fait aux moyens, qui ne sont eux-mêmes que des manifestations projetées d’une source, d’un élan, existant potentiellement hors de l’espace et du temps. Le prestige de ces moyens plus précis de connaissance, risque de leur conférer une sorte de droit d’expression et de vérité a priori, mais d’entraîner aussi un aveuglement à l’égard de ce qu’un accueil moins rationnel (intellectuel, voire scientifique) nous permet de percevoir aussi comme évidence.

Il ne s’agit donc pas de reconnaître une tendance ascendante de la connaissance, qui serait la voie spirituelle, mais plutôt de récuser a priori les droits de toute connaissance rationnelle, scientifique et même et peut-être surtout spéculative, à pouvoir appréhender et surtout à prétendre formuler  en termes intelligibles et valables, — en termes d’identité en quelque sorte — ce qui, par nature et par structure, échappe au champ de possibilités de cette connaissance objectivée ou dualiste.

Il importe assurément de reconnaître le champ extrêmement vaste de cette connaissance par objectivation. Mais il importe tout autant que ce champ, que ce «plan»  comme le dit Zuckerkandl, n’est qu’une partie de la réalité, et que l’instrument de la connaissance est précisément éclairé, animé par une force lucide (à notre sens et en fonction bien entendu de notre langage). Force impersonnelle ou extra-personnelle dont on peut cependant éprouver en soi, l’évidence, la présence et qui, même éprouvée avec cette évidence, qui est de nous, échappe néanmoins à toute dualité.

La démarche qui nous paraît s’imposer c’est de retrouver en nous, sous la manifestation, en dehors ou en deçà du «plan» et de ses moyens mentaux, une réalité infiniment plus riche que ce que nous croyons. Une réalité qui nous constitue aussi et échappe néanmoins à toute dualité, même si l’homme est individu et de ce fait condamné à une connaissance qui lui fait percevoir la dualité aussi, comme évidence.

Ce qu’une critique — nullement systématiquement destructrice — de la connaissance dualiste nous amène et tout naturellement pourrait-on dire à tenter, dès qu’il s’agit de connaître plus avant et même franchement hors du plan, c’est une transcendance de fait de notre acceptation du dualisme comme structure essentielle de la Vie, alors qu’elle n’est en somme, que le reflet ou la conséquence de notre condition mentale.

La connaissance — et peut-être est-ce ce mot qui est ambivalent — doit donc pouvoir nous conduire effectivement hors de la dualité. Même dans l’état d’individu et pourtant sans que cette dualité dépassée, soit absurde ou niable pour tout ce qui concerne le « plan ».  Une telle contradiction ne peut paraître irréductible que pour l’intelligence rationnelle et objectivante. Elle ne l’est certainement pas, du point de vue de certains états d’évidence, de communion consciente et d’effective reliance.

L’expérience intégrale, telle que la définit Zuckerkandl, ne contiendrait donc pas tout le potentiel de conscience, pour autant qu’elle doive être dualiste à tous les niveaux, si loin qu’elle puisse ou veuille progresser, ce potentiel ne pouvant être absorbé par les seules activités mentales si profondes, si intenses, si multiples qu’elles soient.

Le « sens » qu’il faudrait donc chercher à éveiller et à développer dans l’homme serait à notre humble avis, celui de la présence, possible ou probable, à la base de toute manifestation, d’une « énergie » qui contiendrait tout, y compris la conscience extra-personnelle ou supra-personnelle, laquelle échappe bien entendu par sa nature même à tout mode « normal » ou « mental »  d’expression.

Dans la voie de cette recherche des méthodes d’une connaissance qui admet que les moyens d’objectivation ne peuvent lui servir que dans le « plan », mais qu’elle a néanmoins, en raison même du potentiel de conscience en nous, des possibilités de transcender ce plan et de nous faire déboucher hors de la dualité (mais aussi à ce moment, psychiquement hors de l’humain, hors de tout ce qui est biologiquement lié à la manifestation individuelle) de riches découvertes, l’accès à des états nouveaux, peuvent-ils être attendus ? Personnellement, nous le croyons.

L’expérience à mener dans cette voie est en tout cas différente de la quête spirituelle telle qu’on la conçoit habituellement. Elle consiste en somme, à poser a priori, l’existence d’une réalité sous-jacente à la vie biologique, sous-jacente à toute manifestation, portant en elle au surplus, le potentiel de cette vie et de ces manifestations, mais dans un état d’unité insécable, dans l’état de non-dualisme, échappant dès lors aussi, aux catégories de durée et d’espace.

L’accès à cette perception ou à cette évidence serait un acte supramental, peut-être aussi un acte transhumain. Nous ne lui accordons a priori, ni notion de valeur, ni supposition de nature. Il s’agit d’un franchissement qui mérite d’être tenté. Il pourrait même être considéré, comme une hypothèse de départ ou comme un relais nouveau que l’on se donnerait, et qui entraînerait un changement de l’équation habituelle de la connaissance.

L’homme ne pourrait donc espérer atteindre son destin spécifique le plus haut, dans le sens exclusif, même d’un approfondissement, de sa conscience mentalisable. Ce qui, en lui, échappe à l’état spatio-temporel et se relie dès lors au niveau d’où celui-ci émerge et se manifeste, doit et peut être retrouvé ou trouvé, sans rien abolir ni même atténuer de sa condition. Il s’agit au mieux, d’une direction différente que pourrait prendre l’activité et les possibilités d’évidence et de connaissance de notre potentialité de conscience. L’homme — chacun de nous pourrait ainsi se transcender peut-être par une découverte de ce qui, en lui, échappe à l’humain, en tant que manifestation spatio-temporelle. C’est peut-être d’ailleurs au fond, ce que la quête spirituelle a depuis toujours pressenti, sans l’atteindre, précisément parce qu’elle avait recours aux instruments de la conscience mentalisable. Au surplus, si l’homme atteignait cette conjonction de sa conscience personnelle avec l’immense et infinie potentialité active de la conscience cosmique, qu’on l’appelle élan de vie ou unité vivante, ne pourrait-il en résulter à son niveau individuel et spécifique, un éclairement nouveau du phénomène humain lui-même ? Un sens nouveau ne pourrait-il être donné à ses prises de conscience ? Une autre situation de celles-ci, ne pourrait-elle être entrevue dans un système de référence différent ?

Une telle démarche pourrait-elle enfin amener à cette illumination intérieure, à cette lumière de l’esprit que le Dr. Godel considère comme le point d’accès à la sagesse telle que la définit Platon ou telle que l’expérimente le Sage indien, en son état de libéré vivant ? On pourrait sans doute découvrir, dans l’intention finale sinon dans les démarches elles-mêmes, certaines concordances. Encore que nous ne fassions ici qu’imaginer un circuit, que suggérer une expérience d’intériorisation profonde alors que le Dr. Godel nous parle d’une sagesse réellement atteinte et vécue.

En quoi consiste la méthode employée par le Sage ? Essentiellement, semble-t-il, dans la négation de toute valeur accordée aux moyens corporels, à ce défilé incessant des expressions émotionnelles et mentales de la conscience. « Témoin de l’impermanence de toutes choses s’écoulant en moi, écrit le Dr. Godel, je me situe hors de ce flux, par delà le spectacle que je me donne à moi-même. L’étendue sans limites de l’espace et du temps —ces créations de mon esprit — se dissout en rêve et lumière avant de m’atteindre. Rien ne m’enclot, rien ne me porte, rien ne me retient. Conscience pure et sans détermination, je ne connais point de cadres, point de concepts, ni de figures. L’aboutissement de l’itinéraire dans l’intériorité subjective conduit l’expérimentateur — l’Indien comme le Grec — à cette position ultime de témoin où resplendit, immuable, la conscience sans attributs. Aucune trace de dualité n’y subsiste; la parole, la pensée n’y ont point accès. »

Il est à priori évident, que l’intérêt que nous portons à notre ego nous maintient dans la dualité du sujet et de l’objet. Dès lors, toute activité mentale dualisée, à moins de devenir simple réflexe ou automatisme, engendre un véritable empêchement à éprouver l’évidence de la communion sans dualité avec le Réel. Si le vide maximum et préalable, de toute activité mentale est la condition de la sagesse, la condition de l’accès à la non-contradiction, à la non-dualité, à la communion avec l’unité enfin retrouvée, l’expérience dont nous entrevoyions la fécondité pourrait n’être que velléité sans consistance.

Dans un article remarquable, à propos du livre récent de Vladimir Jankélevitch, Fernande Lancksweirt met précisément en lumière, cette résistance de la condition humaine, à ce qu’elle appelle les « instants privilégiés où la joie transperce toutes choses et où le sentiment d’une harmonie subite avec le monde suggère la possibilité d’un ordre sans limite et sans poids ».

L’activité intellectuelle par objectivation (directe ou de seconde main) nous entraînant à la périphérie de notre propre moi, de ce que le Dr. Godel appelle si justement notre centre d’intégration, il est certes impossible, par cette voie du mental et de la dualité, de retrouver, de découvrir, de prendre effectivement conscience de l’invisible sous-jacent, de rejoindre la conscience extra-personnelle, qu’on la qualifie par ailleurs de psychisme cosmique, intelligence universelle, âme du monde, source de création et d’amour, ou Dieu.

La simple raison nous dit pourtant, que derrière ces manifestations mentales, une source de vie supérieure doit exister. Comme nous y sommes vitalement, cosmiquement reliés, il importe de chercher à connaître et mieux encore, à atteindre par des voies intérieures, ce Réel, invisible mais présent.

Comment ? Par un accueil humble mais fervent du mystère, dans un véritable état d’amour qui appelle la communion, dans un état d’attente de l’évidence et de la plénitude intérieure qui toujours l’accompagne. Si l’on arrive à s’engager vraiment et profondément dans cette voie, en direction de cet invisible, de cet indicible qu’évoque aussi notre éminent ami Roger Godel, l’ultime résultat serait-il de nous fondre dans une pure lumière exclusive de toute conscience d’exister même comme ego, ce qui reste notre condition ? Ne peut-on plutôt imaginer que l’éblouissement et l’état de plénitude éprouvé alors, ne corresponde à une sorte de rupture d’avec une gravitation, celle de la pesanteur, brusquement abolie au niveau de la conscience et à l’attraction d’une autre gravitation qui serait celle de l’Unité vivante ?

Le témoin intérieur même en cet état demeurant plus que jamais attentif, nullement en sommeil, ni en rêve à demi éveillé, sans forme ni substance, une autre révélation ne peut-elle nous être donnée, celle de la présence à l’acte de Création ? De cette Création dont nous ne sommes, au mieux, que des agents imparfaits et très relatifs ? Présence consciente à cette Création sans commencement ni fin, qui crée ce qui est perçu par nous comme manifestation, mais qui peut se projeter aussi dans tant d’autres directions, où ni l’espace ni le temps, ni aucune forme de manifestation sensorialisable, n’ont désormais de place, ni même de signification.

L’équilibre plus profond, fruit d’une telle vision intérieure, moins calquée sur les seuls découpages mentaux et sensoriels devrait interférer sur notre comportement le plus quotidien. L’état de joie, l’état de volupté qui est aussi état d’unité, — car la volupté est à sa base, joie d’unité, — n’agirait-il pas alors du dedans de nous comme un appel intense vers la Source de toute Création, vers la Source de tout Amour ?  Une autre lumière n’éclairerait-elle pas alors du dedans de nous-mêmes, ce que nous continuerions à objectiver, dans le plan de la manifestation et de la dualité ? Un autre sens de la vie ne pourrait-il être ainsi perçu voire simplement entrevu par nous ? Le  dévoilement d’autres rapports, de contenus intérieurs plus riches et surtout plus intimement reliés au Cosmos, à l’universel, ne pourraient-ils nous être donné à connaître ? Ne deviendrions-nous pas plus intimement tangents au mystère, dans son sens le plus vrai ?

Car cette démarche d’intériorité n’empièterait pas nécessairement sur les activités intellectuelles que l’existence nous impose. Elle constituerait simplement, mais sublimement aussi, une autre voie d’accès, un moyen de pénétration dans ce qui se dissimule à nos regards, dans ce qui vit sous l’apparence.

Il n’est pas impossible d’ailleurs, que l’homme, dont on ne peut nier la dimension ni les étroites attaches collectives, que l’homme qui vit dans une communion avec les autres hommes, laquelle peut atteindre parfois et pour certains, à une véritable communion des Saints, n’éprouve aussi le besoin de faire partager ses effusions, les étapes intérieures de ce voyage aux sources, de cette quête de l’Amour Créateur. En ce cas, au départ, il devrait et pourrait se servir encore de moyens intellectuels, d’images et de symboles tirés du langage dualiste. Il est toutefois tout aussi possible et même probable, qu’au cours de cette quête vers l’indicible, de nouveaux éléments d’intelligibilité, des éléments de communicabilité s’offrent ou se découvrent et qu’ils soient à même de rencontrer à leur tour, le « consensus »  de ceux qui auraient tentés une analogue aventure intérieure.

C’est à la recherche de cette voie, c’est à tenter cette expérience d’intériorisation profonde, que nous voudrions stimuler certains êtres. C’est en cela que pour nous, pourrait surtout tendre l’accès à une sagesse qui étant amour, ne devrait nullement nous faire perdre contact avec les autres hommes, mais au contraire, élèverait le plan de tous nos rapports, les sublimerait.

Telle pourrait être la tentative de découverte, de mise à jour en nous, d’un accès à des niveaux de communion possible avec l’unité, de rejonction de notre conscience profonde à la connaissance universelle, de communion enfin avec la source de lumière. Tel pourrait être aussi pour chacun de nous, même dans l’état transitoire de phénomène humain, le sens enfin découvert en nous, de l’infinie, de l’éternelle Création.

Nous ne croyons pas qu’il soit illicite d’entrevoir dans cette voie une réalisation des aspirations de la potentialité disponible de conscience, ni d’y voir le témoignage de son instinct de retour à sa source.

Dans tout ce qui précède, il nous paraît toutefois indispensable de le marquer, pour que ne subsiste aucune équivoque, dans l’esprit de nos lecteurs, il n’y a en somme, et encore, d’un point de vue tout personnel, que des intentions.

Au mieux, des intuitions, un appel de plus en plus véhément aussi, il est vrai. Ce qu’il importerait évidemment de rechercher, ce sont les moyens à mettre en œuvre, pour amorcer cette grande aventure. Nous ne chercherons pas à le faire dans cet article. Tout au plus rappellerons-nous, que le silence est un moyen et un état, qu’il rompt d’inutiles et importunes distractions : que la prière, dans la mesure où elle est un acte d’amour, l’humble, le fervent appel  à l’accueil, au miroir de la conscience, d’une conscience qui dès lors doit se vouloir de plus en plus pure, de ce qui émane de la source de création et de vie est aussi un acte d’approche et que la conviction que l’Invisible et l’Indicible représentent le véritable et le plus profond Réel, est en soi déjà, l’ouverture d’une porte intérieure essentielle.

Si l’on pouvait vraiment la vivre, les conséquences d’une telle démarche s’avéreraient, à notre sens, considérables. Notre ami Frédéric Zuckerkandl lui-même semble les avoir pressenties. Il considère, en effet, cette voie « transhumaine » comme une anticipation, qui pourra prendre toute son importance, au moment où le détachement des rapports sujet-objet se sera intégré davantage à notre expérience mentale.

Quoiqu’il en soit, ce sens de la création, qui ne vise même pas a la participation directe à l’acte créateur, qui ne vise point cette création non plus, au niveau humain, mais éprouve intérieurement la joie d’une contemplation active, est aussi et avant tout, acte d’amour.

Et qui sait, si la vision non optique, qu’une intériorisation intense orientée dans ce sens pourrait nous donner, ne nous permettrait pas d’éclairer à son tour, tout ce que l’intelligence ne cesse de nous découvrir, mais en l’affectant d’un coefficient différent, en lui donnant une signification différente, par la grâce d’une lumière qui serait vraiment celle de l’amour émanée de sa source. Et pourquoi ces deux voies, ne se rejoindraient-elles pas quelque jour, dans une véritable mutation de la connaissance, laquelle amorcerait, il est vrai, avec quelles conséquences ! — une mutation de phénomène humain tout entier, dont le plus haut destin est bien d’amener la conscience de chacun, à retrouver le sens perdu de l’Unité, au delà de toute dualité ?

Car un fait est indéniable : la conscience dans l’homme passe infiniment l’Homme.


[1] Synthèses N° 128.