Robert Linssen : Le sens de l’action


04 Sep 2008

(Revue Être Libre Numéros 133-135, Janvier-Mars 1957)

Un ami m’écrivait récemment en citant la pensée d’un Maitre Zen critiquant l’excès d’action.

« Le bien, disait-il, est assez fort pour triompher du mal à l’heure de son choix. Les dieux se chargent de défendre le droit. Trop d’acteurs empêchent toute action. »

Je répondrai par cette citation de la Gita : « Ce n’est pas l’action qui englue l’homme, mais le désir du fruit de l’acte. »

Le monde n’est pas rongé par la souffrance parce que l’action le dévore. La vie est action, mais nous ne savons rien ni de l’action ni de la vie.

Beaucoup d’Occidentaux se prétendent réalistes et sont fiers de se considérer comme des « hommes d’action ». Il n’y a de pires rêveurs que ces prétendus réalistes vivant entièrement envoûtés par un complexe inextricable de fausses valeurs. Il n’y a de pires rêveurs que ceux qui se prennent réellement pour un « moi ». Demandez-leur s’ils sont conscients des mobiles profonds qui président à leurs pensées, à leurs émotions, à leurs actes. Ils ne savent ni pourquoi ils pensent, ni comment ils pensent, ni exactement ce à quoi ils pensent. Leur irresponsabilité, leur incohérence, leur ignorance est totale.

Si nous leur demandons pourquoi ils agissent, ils répondront tout simplement : parce que cela leur plait ou encore « qu’ils agissent et c’est tout ».

Il est évident qu’une telle attitude fausse tout le problème de l’action.

Nous perdons de vue que tous nos actes sont l’expression d’une avidité personnelle. Ils nous enferment en nous-mêmes parce que les énergies qui les engendrent émanent des profondeurs de nous-mêmes.

Ces profondeurs de nous-mêmes, quelles sont-elles ? Ce sont nos mémoires conscientes et inconscientes, individuelles et collectives, nos recherches de gratification, de récompense, de jouissance, nos peurs, nos avidités.

Nous nous méprenons en parlant « d’action ». Nous n’agissons jamais réellement. Nous réagissons simplement aux sollicitations constantes d’un arrière plan auquel préside notre instinct de conservation, nos compensations à des échecs, à des actes incomplets, à des expériences malheureuses, nos impatiences à ré-éprouver des plaisirs vécus, nos soifs d’expansion, de puissances, etc., etc.

L’action véritable n’est plus uniquement « notre » action. C’est celle de la Vie en nous. L’action véritable ne commence qu’à partir du moment où cesse le processus du « moi ». Aucune action créatrice n’est possible aussi longtemps que nous désirons accumuler, dominer, devenir.

C’est le mobile d’un acte qui détermine sa valeur. Le moyen conditionne la fin.

Les maîtres Zen et Krishnamurti nous suggèrent essentiellement une chose à réaliser en deux étapes :
1) prendre conscience des mobiles qui conditionnent tous nos actes, pensées, émotions, etc.;
2) réaliser une transformation ou action qui soit dégagée de tout mobile (personnel  ou impersonnel).

Nous ne pouvons arriver à la transformation ou à l’action sans mobile qu’en prenant profondément conscience de tous les mobiles qui nous conditionnent actuellement et ceci ne peut se faire qu’en acte, au cours de nos relations avec les êtres et les choses.

Dès l’instant où nous sortons des ténèbres de l’identification personnelle, de l’attachement, nous nous ouvrons à la plénitude indicible de la Vie. Celle-ci est acte pur, acte sans choix, acte sans mobile, sans but. Sa réalisation n’a jamais impliqué l’inaction.

Le Bouddha est mort épuisé après avoir parcouru d’immenses distances s’adressant inlassablement à tous les chercheurs de vérité.

Il savait pourtant que « Tout est le Dharma Kaya ou Corps de Vérité ».

Mais si tout est le Corps de Bouddha, si tout est le Mental Cosmique, nos moindres pensées, nos moindres souffrances fussent-elles incluses dans un monde de rêve — font tout de même partie du mental cosmique et sont — en un certain sens le Mental Cosmique.

Si nous observons la vie d’un Krishnamurti, nous remarquons également une intensité identique d’action. Voici plus de 35 ans qu’il parcourt le monde pour s’adresser aux hommes. Un Bouddha, un Jésus, un Krishnamurti sont « morts » à eux-mêmes. Ils sont sourds à toute sollicitation d’un mobile personnel d’affirmation ou d’expansion. Telle est d’ailleurs l’explication de la persévérance inlassable dont ils ont fait preuve dans leur action en dépit de l’immense incompréhension de leurs contemporains.

Il est donc bon de nous méfier d’affirmations mentales théoriquement exactes, mais pratiquement fausses, lorsque nous envisageons la Vie dans sa Totalité.

R. LINSSEN.