Robert Linssen : Le sens du sacré


13 Nov 2008

(Revue Être Libre, Numéro 264, Juillet-Septembre 1975)

Tel a été le thème de la dernière conférence que Krishnamurti a donné à Brockwood le dimanche 14 septembre 1975 devant un auditoire profondément attentif et recueilli.

Le « sacré » est le vaste domaine des grandes profondeurs spirituelles que ne peuvent atteindre ni toucher la pensée et l’émotion.

Le « sacré » est rigoureusement indéfinissable.

Il serait plus aisé, plus correct et plus adéquat de dire ce qu’il n’est pas.

Il n’est ni dans les concepts intellectuels forgés par l’imagination des hommes, ni dans les livres réputés « saints ou sacrés » quels qu’ils soient, ni dans les rites religieux ou magiques, ni dans les temples, ni dans les églises.

Le « sacré » ne se révèle que lorsque l’être humain, ce véritable « géant d’accumulation de mémoires remontant jusqu’aux origines d’un univers », parvient à prendre conscience de la pesanteur de ces mémoires du passé.

Cette pesanteur des mémoires du passé, autrement dit « ce Vieil homme » paralyse toute possibilité de perception directe d’une Présence éternellement neuve que tout être humain, toute chose, porte en soi.

Le « sacré » se révèle lorsque l’être humain a pris conscience d’abord de la puissance de l’étau du temps, de la continuité dans lesquels sa conscience se trouve enfermée.

Le « sacré » se révèle instantanément, dès l’instant ou l’être humain meurt à lui-même, à son passé, à ses mémoires, à ses jugements de valeurs, non pour sombrer dans un néant infra-intellectuel mais au contraire pour réaliser la mutation la plus fondamentale de son existence.

Dès cet instant, l’être humain réalise une attitude d’approche totalement différente de toutes les circonstances, intérieures ou extérieures.

Il est « neuf dans l’instant neuf », présent eu Présent.

L’entité appelée l’observateur ne s’interpose plus dans la vision et l’approche des choses, des êtres et de toutes circonstances.

Ce paquet de « mémoires », que l’on nomme l’entité-observateur, avec ses automatismes, constitue un frein psychologique paralysant toute possibilité de disponibilité aux richesses du « sacré ».

Il est important que nous prenions conscience de notre « mécanicité », c.à.d. l’ampleur du caractère mécanique, répétitif de nos opérations mentales, de l’ampleur de nos conditionnements, de la pesanteur des mémoires accumulées.

Le corps, les activités biologiques, les émotions, les pensées sont un ensemble d’activités, en fait beaucoup plus matérielles, mécaniques et répétitives que nous l’avons supposé jusqu’à nos jours.

Il va de soi que le « sacré » se situe dans une zone infiniment plus vaste, dans d’autres dimensions infiniment plus vastes. Et les mots sont ici de véritables pièges, car à certains égards, des termes tels que « zone » ou « dimensions » ne sont plus adéquats.

Un seul mot pourrait évoquer le « sacré ». C’est « l’Amour ». L’amour véritable. Mais encore faut-il dire que « le mot n’est pas la chose »…

Le véritable Amour est différent de ce que nous connaissons en général. Il est « connaissance ».

Mais cette « connaissance » fondamentale n’a aucune commune mesure avec l’accumulation de nos « savoirs », de nos « informations ».

La racine hébraïque du verbe connaître est « iadoa » ce que signifie « aimer ».

Lorsque cessent les tensions conflictuelles de notre conscience dite « normale » avec ses résistances, ses mémoires, ses automatismes, ses avidités, ses fausses-identifications, un silence total de la pensée surgit. Dès cet instant surgit ce que Krishnamurti appelle « l’explosion de l’Amour ». Dès cet instant, se révèle à nous le sens du sacré, non comme concept intellectuel mais comme réalité vivante, comme feu créateur, se renouvelant de lui-même, par lui-même, sans « notre » intervention.

A ce niveau, le sens du sacré commence à révéler la plénitude de ses richesses. Mais il n’existe plus une entité qui le juge, qui le commente, qui tente de l’objectiver pour en faire une « expérience ».

Seul existe l’Intemporel dans son jaillissement éternellement présent.

Mais toute « reconnaissance » ou toute retombée dans le processus dualiste de l’observateur et de l’observé nous écarterait instantanément du vécu authentique du  « sacré ».

Ainsi que l’expriment les Eveillés de la Voie Abrupte, il n’y a qu’un « Sujet » avec un grand S, c’est l’Unique jaillissement, base essentielle des êtres, des choses.

Ainsi qu’il a été écrit dans l’Evangile selon Thomas :
« Celui qui a reconnu l’univers a trouvé un cadavre, et l’univers n’est pas digne de celui qui a trouvé un cadavre ».

« Reconnaître l’univers », c’est faire intervenir le processus mental de la « reconnaissance », c’est se placer au niveau de ce que nous considérons (par ignorance) comme les débris éteints d’une fusée en perpétuel état de jaillissement.

Mais il n’y a pas de débris éteints. Seuls, notre mental, notre ignorance, l’identification aux automatismes inhérents aux réseaux énormes de mémoires, tendant à voir des débris éteints.

Mais, en soi, il n’existe aucun débris éteint, rien n’est éteint. Seule, notre ignorance est le suprême éteignoir des choses.

Celui qui se perçoit comme « mirage-débris éteint » est solide et réel pour les autres qui se perçoivent et se sentent « débris éteints et solides ». Mais, en fait, rien de tel n’existe !

Les rares initiés de l’ancien hermétisme enseignaient que l’erreur fondamentale de l’être humain consistait à vouloir « fixer le volatil ».

Telle est la signification ésotérique de la Kabbale évoquant la Réalité fondamentale de l’homme : Tiphered, « Cœur du Ciel », le sixième Séphira de l’Arbre de Vie dont les êtres humains se sont détournés, fascinés par l’aspect matériel et apparemment figé de Shekhinah alors que « l’épouse Malchouth » possède en elle un aspect d’éternelle renaissance et de jaillissement.

Le « sacré » n’est révélé que dans l’affranchissement du mental, de ses aspects mécaniques et figés, de ses processus répétitifs attachés aux mémoires.

Mais n’oublions pas la Sagesse du Tao qui nous enseigne que « Celui qui en parle ne Le connait pas » … et que « Celui qui Le connait, n’En parle pas » …