Robert Linssen : Le sens véritable de la vacance et des loisirs


13 Dec 2008

(Revue Être Libre, Numéro 294, Janvier-Mars 1983)

« Le loisir sous-entend un esprit qui a infiniment de temps pour observer »
J. Krishnamurti.

La réduction obligatoire du temps de travail résultant des grandes difficultés économiques actuelles donne une actualité de plus importante aux problèmes des loisirs.

Il y a lieu de s’étonner de l’absence totale de la signification profonde du mot « vacance ».

La vacance véritable, au sens supérieur du terme, implique un silence intérieur, une disponibilité qui nous permet d’être à l’écoute des richesses insoupçonnées de notre conscience profonde.

« Etre vacant » ne signifie pas seulement une absence des activités routinières de la vie quotidienne, emploi dans un bureau, fonctionnaire dans une administration, dans un magasin, ouvrier dans une usine, représentant de commerce ou professions libérales quelconques.

« Etre vacant » dans le sens supérieur, signifie que l’on a pris soin d’observer la ronde sans fin de nos distractions, de nos recherches de plaisir de nos évasions multiples. Une tâche s’impose à nous : celle de mieux nous connaître, de prendre conscience de nos contradictions, de nos tensions conflictuelles et de voir à quel point nous sommes superficiels et fragiles.

C’est à ce travail de prise de conscience que devraient servir les moments de loisirs de plus en plus importants qui nous sont offerts. Nous pourrions dès lors mieux saisir la mesquinerie de notre égoïsme, de nos revendications. En écho à ces prises de conscience, des réponses fécondes peuvent surgir de sources encore inconnues de notre intériorité la plus profonde.

Avant de découvrir les vraies richesses intérieures, reconnaissons d’abord notre pauvreté actuelle, sans pour cela porter de jugement.

Mais cette pauvreté évidente se trouve masquée par les mille évasions que nous offrent les villes modernes et les perfectionnements de la technique.

La vie au bureau, dans l’usine, est souvent tellement épuisante et démoralisante que chacun aspire à la détente, à la distraction et c’est normal. Et c’est ainsi que toute une vie, pendant 20 ans ou 40 ans, l’immense majorité des êtres humains va du bureau, au lieu de distraction, se repose et recommence les mêmes habitudes sous le signe d’une monotonie souvent désespérante, sans se soucier le moins du monde des grands problèmes de la vie, de la mort, de la souffrance.

Reconnaissons que la plupart d’entre nous, à peine rentrés chez nous, nous tournons le bouton de la radio ou de la T.V. Nous ne pouvons plus supporter le silence. Il nous faut à tout prix du bruit, des distractions, du spectacle, du sexe, des voyages, des aventures, du mouvement en tous sens. Nous appelons cela « vivre intensément ».

Il ne s’agit pas évidemment de supprimer les distractions et les plaisirs ni de fuir la société. Mais ce n’est qu’en introduisant dans notre vie un sens différent et plus profond des valeurs que nous pourrons accorder à notre corps et à notre esprit les moments indispensables de détente.

Dans ses « Lettres aux écoles », Krishnamurti nous donne le sens véritable du loisir. Il écrit (p. 26).

« En général on entend par loisir, ne pas être occupés par les choses que nous sommes obligés de faire, comme de gagner notre vie, aller au bureau, à l’usine et ainsi de suite. C’est seulement une fois ces tâches terminées que l’on a du loisir. Pendant ce prétendu temps de loisir, vous voulez vous divertir, vous détendre, faire ce que vous aimez vraiment ou ce qui fait appel à vos plus hautes capacités. Qu’est-ce que le loisir ? Le loisir tel qu’on le conçoit est un répit dans l’activité contraignante du gagne-pain. En général, nous considérons la contrainte du gagne-pain ou toute autre contrainte comme une absence de loisir, mais il y a en nous une contrainte beaucoup plus grande, consciente ou inconsciente, qui est le désir. Le loisir implique un esprit qui n’est pas occupé…».

Par ceci Krishnamurti nous suggère la réalisation d’un état d’attention infiniment plus profond que celui que nous réalisons en général.

Nous sommes en réalité des exilés. Un exilé est un être humain qui vit en dehors de sa véritable patrie. Et notre véritable patrie, n’est pas seulement le niveau dans lequel s’exercent nos perceptions sensorielles qui nous suggèrent une foule de valeurs fausses : illusion de considérer le monde matériel comme la seule réalité absolue, illusion d’être une entité séparée, illusion de toutes les ambitions, de toutes les haines qui s’expriment au niveau psychologique de cette pseudo-entité séparée.

Attention ici ! Ne sautons pas à pieds joints dans l’opposé de ces illusions en projetant, par compensation, un idéal qui les dépasse ou les nie. Nous finirons alors à prendre pour Réalité suprême un simple concept intellectuel de compensation, suite à la prise de conscience du caractère illusoire de la plupart des valeurs auxquelles nous nous sommes identifiés.

Quand nous écrivons que nos attachements, nos ambitions, nos recherches d’évasion sont illusoires, nous devons préciser la nature de l’entité ou pseudo-entité qui les crée. Cette prise de conscience aboutit à la dissolution du mirage de cette pseudo-entité et permet l’irruption d’une plénitude de conscience infiniment plus profonde, sereine qui n’est pas seulement caractérisée par une attention globale immédiate mais aussi par un état naturel d’amour.

On comprendra immédiatement que la réalisation d’une telle prise de conscience nécessite une grande concentration d’énergie.

Dans le début de notre recherche, une telle concentration d’énergie est difficilement réalisable au cours de l’agitation extérieure et de toutes les activités du travail quotidien mobilisant l’attention au niveau des réalités de détail parmi les circonstances concrètes.

Ce sera donc aux moments de « loisir » que se trouveront les moments privilégiés au cours desquels nous pourrons sans distraction explorer de façon minutieuse le processus de notre propre pensée, l’ampleur de l’image que nous avons de nous-mêmes, la puissance des automatismes de la mémoire. Nous disons bien attention minutieuse mais aussi décontractée, libérée de toute attente d’un résultat, de toute peur.

C’est alors que de façon soudaine, inattendue, peut surgir de nos propres profondeurs, telle une source fraîche et toujours renouvelée, la révélation d’un état d’être, enfin naturel et spontané, libre de la peur, de l’intérêt, du calcul ou se révèle le charme d’une liberté, d’une intelligence et d’un amour totalement inconnus.

Dès cet instant nous sommes « vacants »… Ceci veut dire que nous sommes disponibles et transparents. Le milliardaire du temps et de mémoires que nous étions, (ce vieil homme…) est enfin mort à lui-même, à ses habitudes, à la mécanicité de son activité mentale antérieure.

Telle est la signification la plus haute de la « vacance » : être vacant, être disponible. Disponible à quoi ? A la plénitude de la vie.

Dès ce moment, nous pourrons nous consacrer aux heures de loisir dans une attitude intérieure totalement différente. Le terme « nous consacrer » aura d’ailleurs lui-même une toute autre signification. Car le sens de ce « nous » aura subi une métamorphose aussi inattendue que merveilleuse.

La « vacance » ou disponibilité véritable ne sera dès lors plus le seul privilège des heures de « loisir ». Elle sera permanente quelles que soient les circonstances : au travail comme en dehors du travail, au bureau comme en dehors du bureau, seule ou parmi la foule, dans le bruit ou dans l’absence du bruit.

Parce que bien au delà du bruit ou de l’absence de bruits extérieurs, nous aurons en toute simplicité vécu le Grand Silence des profondeurs que rien ne peut affecter : silence riche d’amour, de communions constantes, de lucidité intense et pénétrante.

Nous pouvons dès lors jouer le jeu du monde en étant libres de l’identification aux valeurs et aux apparences du monde mais paradoxalement nous sommes alors plus que jamais « au monde ».

C’est ce que les taôistes appellent « agir nouménalement parmi les phénomènes », ou ce que Krishnamurti désigne par la capacité naturelle de vivre parmi les éléments du « connu » tout en étant essentiellement branché sur l’Inconnu.

Tout ce qui précède se trouve admirablement résumé dans les versets immortels du Yoga Vashishta :

« Stable, en l’état de plénitude qui brille quand tu as dépassé les désirs, et paisible en l’état de qui, vivant, est libre, agis en te jouant dans le monde, O Râghava !
Intérieurement libre de tous désirs, sans passion ni attachement, mais extérieurement actif en toutes directions, agis en te jouant dans le monde. O Râghava !
De noble conduite et plein de bienveillance tendre, te conformant à l’extérieur aux conventions, mais à l’intérieur libéré d’elles, agis en te jouant dans le monde, O Râghava !
».

février 1983   R. LINSSEN.