Roland de Miller : Le Sentiment de la Nature


22 Jul 2010

(Revue CoEvolution. No 2. Été Août 1980)

La protection de la nature et la quête des racines perdues devraient aller de pair. Le discours écologique est trop souvent la bonne conscience théorique des citadins par rapport au gaspillage de l’espace et à la boulimie énergétique.

S’il est devenu la soupape du système qui digère et assimile tout, la cause en est aussi en nous, militants écologiques. Sans la contemplation de la nature, qui nourrit la foi et régénère les forces intérieures, l’action écologique risque de devenir une agitation fébrile et superficielle. Certains militants anti-nucléaires par exemple semblent manquer de la sérénité que pourrait leur donner la passion positive de la nature sauvage. Réagir constamment à l’actualité amène trop d’écologistes et de protecteurs de la nature à un réformisme coupé des sources, des intuitions et des élans intérieurs de départ. Les modes et le tourbillon social nous renvoient à la contemplation technologique du nombril humain. D’où l’essai de retour aux sources que j’entreprends à travers cet article.

Les réalités paysannes sont passées sous silence, et le flot d’informations sur le nucléaire, les luttes antinucléaires et les technologies douces a tendance à noyer les modestes artisans et défenseurs de la vie rurale, les indéracinables penseurs du régionalisme terrien. Et pourtant ils fourmillent, ces écrivains du terroir, ces poètes marginaux, amants de la nature, ces vieux paysans-artisans pratiquants de l’agriculture biologique depuis toujours, et dont la densité d’existence ne passe pas forcément par le discours. Ils peuvent se retrouver au sein de Nature et Progrès, mais ils ne se reconnaissent pas dans le tintamarre citadin de l’écologie politique. Ils n’ont pas toujours des vues sociales radicales mais n’a-t-on pas beaucoup à apprendre de leur sagesse terrienne ?

Même s’ils refusent de le reconnaître, les écologistes sont de véritables humanistes, car les seuls ou presque à défendre l’homme et son cadre de vie. Comme le disait déjà Henri Pourrat, « pour être à la fois grand et familier, proche et universel, tout humaniste devra être terrien. Peut-être que le mot « terroir » serait une bonne clé: pas seulement la nature et l’homme mais la nature aménagée par l’homme et l’homme maintenu par la nature ».

Certes les techniques douces sont une tentative de réappropriation populaire et décentralisée de la technologie, mais le piège est permanent d’en faire des gadgets qui nous détourneraient d’une relation plus profonde, organique et culturelle avec la nature. Elles ne peuvent changer en elles-mêmes le fond intérieur de l’homme. Miser sur elles seulement serait une illusion.

Les techniques du mieux-être ou de plus-être (concernant la santé physique et psychique) existent, relativement codifiées et transmissibles, mais le changement intérieur, au-delà des régimes alimentaires ou des recettes techniques, les qualités de cœur, l’ouverture spirituelle, ne sont pas facilement accessibles à un grand nombre d’individus. Les obstacles n’en soit pas politiques ni sociaux, mais idéologiques, psychologiques, spirituels.

Tant que les scientifiques rejetteront dédaigneusement les « mystiques » et toute approche de type spirituel, on n’aura pas fait la rupture fondamentale avec l’idéologie de la société industrielle qui est le matérialisme. Celui-ci est le piège véritable de la technostructure toute puissante, l’atmosphère et la condition culturelle du totalitarisme technicien. Comme l’écrit d’une manière imagée et expressive Fritjof Capra dans Le Tao de la Physique[1]: « Les mystiques comprennent les racines du monde mais non ses branches; les scientifiques analysent ses branches mais ignorent ses racines. La science n’a pas besoin d’une vision mystique et le mysticisme se passe de la science; mais l’homme a besoin des deux ».

Aujourd’hui, nous sommes placés dans la nécessité de revoir notre conception éthique du monde, de mesurer plus justement les dimensions affectives psychologiques, et spirituelles de la relation primordiale de l’homme avec la nature. Ce qui est donc posé, c’est le double mais capital problème: la violence et le sacré; la violence structurelle de la civilisation industrielle et la sacralité de la nature.

La désaffection actuelle de l’homme envers la nature ne peut pas être abordée, pour être transformée, sans considérer la source première du couple du pouvoir technocratique et des peurs individuelles: l’inconscience.

La mutation nécessaire devrait se situer dans ce domaine intérieur de l’homme. La technologie, l’expansion économique et la destruction des paysages ne sont plus dès lors que des épiphénomènes, des manifestations extérieures de cette scission interne à l’homme. Nous devrions nous attacher à explorer notre « psycho-écologie », à décrypter les mythes qui poussent l’homme à détruire la nature dès lors qu’il ne la domine pas.

La peur de la nature, qui se traduit par l’acharnement à arracher les « mauvaises herbes », la peur des serpents, des araignées ou des rats, la répulsion à l’égard des marais, de la vase et des étranges animaux qui y vivent, est une réaction thalamique, émotionnelle, incontrôlée, qui se niche aussi profondément dans l’inconscient collectif que la misogynie et la peur de la mort. Notre fragile conscience est ainsi organisée pour nier et étouffer notre affectivité profonde: Wilhelm Reich a bien montré comment s’entretiennent toutes nos cuirasses individuelles, sociales, morales, contre le naturel. C’est donc au niveau de nos croyances profondes que doit se faire cette remise en cause, et c’est la psychologie des profondeurs qui nous permet de trouver pourquoi la vérité de notre mort est aussi intolérable, évacuée, refoulée.

Comme l’a écrit Michel Jourdan, le fondateur et l’animateur de la revue Chaman, et en quelque sorte l’équivalent français du poète américain Gary Snyder « le culte de la terre passe par l’acceptation de la vie, de la fécondité, du sacrifice sur lequel est basée la vie; il passe par l’acceptation de la boue, de la mort, de la procréation de l’humus, de la menstruation, du changement des saisons, toutes choses que l’occident a toujours refusées puisqu’il se croit étranger au torrent de la vie et qu’il veut arrêter au point d’avoir détruit le cycle de l’humus naturel pour le remplacer par l’engrais de synthèse ». C’est donc la mentalité dualiste pour laquelle le corps est séparé de l’esprit, l’homme supérieur à la nature, la culture séparée de la vie pratique, l’animé opposé à l’inanimé, la connaissance objective et rationnelle préférable à l’intuition artistique, etc. qui est fondamentalement responsable de la crise écologique. Par conséquent, pour nous distinguer du robot cartésien, nous devons retrouver consciemment notre nature organique, la sensibilité de l’artiste, du petit enfant et de l’animal.

Il me paraît opportun d’entamer un énorme travail objectif et intellectuel de recherche documentaire sur le sentiment de la nature et la sagesse traditionnelle de la terre, en même temps qu’un travail subjectif personnel d’épanouissement sensoriel et spirituel, en particulier au contact de la nature. Libre à chacun d’entre nous, selon notre tempérament et nos vérités de rechercher ou pas une communion intense avec les puissances, les douceurs de la nature et la sensation frémissante d’au-delà qu’elle nous donne.

Il nous faut retrouver un sens du sacré lié à l’harmonie du cosmos, reconnaître l’Autre, la Nature, qui est aussi une bonne part de nous, ce que nous n’avons point fait. Il faut unir le tellurique et le culturel pour mieux comprendre l’homme et le monde; chercher une unité cosmologique et sociologique consciente, puisque le pays, le paysage et le paysan sont si étroitement liés. La communion avec le concret, le vivant, la nature, peut nous aider à maintenir un équilibre menacé par trop d’abstractions et de verbalisme. En effet notre équilibre mental occidental, risque d’être sérieusement compromis par les désespérantes spéculations qui désolidarisent notre esprit du réel. Le sentiment de la beauté, de la solitude et du calme que nous procure la nature sauvage est un gage essentiel de santé à notre époque d’urbanisation du territoire et d’accélération du rythme de vie.

La destruction de la nature est non seulement une erreur, mais une faute. Ceux qui n’aiment pas la nature ont tort comme on a tort de ne pas rendre service à son prochain. Il leur manque cette valeur d’équilibre. Le mépris, la peur ou l’indifférence, à l’égard de la nature traduit plus ou moins inconsciemment une échelle de valeurs égoïstes fortement conditionnées par les mass-médias.

La vie en pleine nature donne à l’homme un sentiment de sécurité, d’euphorie, et, s’il le veut bien, un éveil de son être profond, une expérience libératrice et spirituelle. La contemplation du petit brouillard qu’exhale un marais ou de l’herbe mouillée qui scintille au soleil du matin, le bien-être lié aux voûtes de verdure des derniers chemins creux du bocage breton, l’intimité avec les feuillages et les écorces, le revécu des anciens mythes de l’eau purificatrice, l’amour sensuel des pierres couleur de miel, sont autant de formes d’une paix qui lave comme une douche de toutes les poussières de la ville.

« Se rincer l’œil » devant un paysage est une expression dont on a oublié le poids de contact sensoriel. La destruction des paysages, la dégradation visuelle, la pollution esthétique, l’absence moderne d’un art naturaliste, de même l’artificialisation des « nourritures terrestres » nous ont gravement conditionnés, amputés. Elles ne nous laissent plus rien à nous mettre « sous la dent » – ou sous nos sens atrophiés.

Si les anciennes descriptions de la beauté de la nature n’ont plus guère la faveur de nos contemporains, la raison en est peut-être l’utilisation abusive de formules stéréotypées et de pièges du langage : notre nouvelle osmose avec les règnes naturels devrait nous donner l’imagination et la sensibilité créatrices. Les chemins dans la nature peuvent être les labyrinthes de l’évolution psychique de l’individu.

Au-delà de tous les remèdes pratiques en cours, des plantes curatives et des thérapeutiques du corps et de l’esprit, la nature reprend son sens suprême de ressourcement et d’équilibrant. L’alliance alchimique avec ses richesses au gré des saisons et à la faveur de notre dépouillement intérieur est une thérapeutique divine.

La nature visible est le support de quelque chose de plus extraordinaire encore : l’ouverture sur d’autres mondes, suprasensibles. Au-delà du sentiment de la nature au sens étroit, la recherche de la conscience cosmique ouvre des horizons plus vastes : Gary Snyder, Kenneth White, la revue Chaman et la communauté de Findhorn montrent comment maintenant se réintégrer dans le cosmos.

Retrouver des sources spirituelles authentiques

Dans un texte classique maintes fois reproduit aux États-Unis et maintenant traduit en français, Lynn White[2] (parmi d’autres) a montré que la notion chrétienne d’un Dieu transcendant, séparé de la nature et ne s’y manifestant que par la révélation, a privé la nature de son esprit, et a ouvert ainsi la voie à l’idéologie de la libre exploitation de la nature. Je pense qu’en effet le christianisme a la plus accablante responsabilité dans la croisade antinature développée au cours des siècles.

Combien de temps les militants écologistes mettront-ils encore à reconnaître que l’expérience mystique est bien plus réelle, humaine et enrichissante que celle de n’importe quelle fripouille d’homme politique? Ce dernier ne nous donne-t-il pas le spectacle d’un carnaval perpétuel? Même si l’on « ne croit pas en Dieu », formule stéréotypée devenue elle-même le signe de la perte du sens sacré à notre époque, on ne peut nier qu’il existe une tradition évangélique révolutionnaire. Au sein de celle-ci, les éditions Métanoïa ont entrepris une réflexion décapante de première importance sur la trahison que représente l’enseignement de St-Paul (« paulinisme »), et sur les paroles authentiques de Jésus telles qu’elles sont restituées dans l’Évangile selon Thomas, un grand texte spirituel même – et surtout – pour qui n’est pas chrétien, « croyant » et catholique conformiste, un texte où la place de la femme, du corps et de la nature est très sensible[3].

D’autre part, la vision cosmique et mystique de François d’Assise dans son cantique des créatures où sont célébrés le soleil, le feu, les étoiles, de la nuit, la chanson du vent et de l’eau, notre mère la Terre, l’amour, la mort et les fleurs, représente une alternative importante à la vision chrétienne classique de l’homme dominateur. Car un symbole n’est pas une simple image. C’est un lien entre l’abîme des profondeurs humaines et l’abîme des hauteurs divines, un lien entre les créatures visibles et l’invisible ou le sacré (qui, selon Péguy, « est lui-même charnel »). Le symbole réunit dans une expression synthétique verbale, plastique ou musicale, ce qui se trouve de plus intime dans un être, l’inconscient et le personnel, le social et le cosmique. Ainsi l’esprit le plus moderne peut-il reconquérir ce langage multidimensionnel dont le rationalisme avait perdu le sens.

Je parle ici de spiritualité ou, à la rigueur, de religion au sens où « religere », en latin signifie relier l’homme au cosmos; je n’entends pas cautionner un prêche moralisateur et rigide, ni faire un catéchisme christianisant. Il faut combattre me semble-t-il, l’idéologie cléricale qui vise à la puissance terrestre.

L’anthropologie et l’histoire des religions nous aident à comprendre l’univers magico-religieux de la civilisation traditionnelle indo-européenne-unique malgré le dédale de ses particularités locales. Les rites agraires qui maintenaient la jachère (mode à la fois symbolique, rituel et agronomique de fertilisation des sols) et limitaient l’emprise humaine sur le territoire ont été détruits par le productivisme des bourgeois, (des habitants des bourgs).

A travers les exemples de la fréquentation de la montagne et de l’expression littéraire nous allons voir quelles formes peut prendre à notre époque le sentiment de la nature.

« Les montagnes, non, ce n’est point elles que vous voulez connaitre mais vous-même, mais l’immense trésor de sentiments et de traits de caractère qui seraient restés ignorés et inutilisés en votre âme. C’est pour vous découvrir vous-même que vous montez sur les cimes. Ce qui vous importe, au fond, ce n’est point tel ou tel «problème alpin», cette paroi ou cette cheminée, mais c’est grâce à tout cela de vous enrichir toujours plus de souvenirs. Ce n’est pas la beauté objective de la nature que vous recherchez (en chemin de fer, ne passez-vous pas souvent indifférent à côté d’elle ?), mais ce mélange amer et doux à la fois, formé de tant d’impressions différentes de la nature et de tant de fatigues, de tant de périls et de souffrances morales ; ce que vous recherchez, c’est de sentir que toute cette splendeur, vous ne l’avez faite vôtre que par un rude labeur. Et votre âme se sent parcourue d’émotions innombrables, toujours nouvelles et inextricablement enchevêtrées. Un funiculaire vous ôte donc la fleur même de la jouissance et jusqu’au sentiment de la nature ».

Eugen Guido Lammer

Fontaine de Jouvence

La montagne

L’initiation à la nature peut emprunter diverses voies qui tiennent soit de l’étude dite objective, naturaliste, scientifique, soit d’une approche intuitive, sensorielle, poétique, relevant de la vie intérieure. L’alpinisme et la randonnée de montagne par exemple, outre qu’ils sont de remarquables techniques d’éveil de la conscience écologique, peuvent permettre à l’individu qui ne se ferme pas a priori sur le plan spirituel, qui ne rejette pas celui-ci, une ouverture à la sacralité de la montagne, à son caractère à la fois merveilleux et redoutable. Je parle d’expérience personnelle, mais on lira avec intérêt le chapitre « Le numineux et le profane sur la montagne » chez Roger Godel[4].

Il n’y a pas besoin d’être un Maurice Herzog au sommet de l’Annapurna pour connaître en montagne une joie infinie, « teintée d’humilité » devant un « univers de cristal ».

« En face de l’Alpe grandiose, sur la cime étroite et haute, à ces heures splendides qui ressemblent à des heures de révélation, et où on sent frémir en soi ce qu’on a d’immortel, il a éprouvé quelques unes de ces jouissances parfaites et totales, qui seules mériteraient qu’on vive »[5]).

D’ailleurs le sentiment religieux de la nature a été mis en lumière à propos des fameuses gravures préhistoriques des Alpes Maritimes dans le livre de Jean-Pierre Spilmont: La vallée des Merveilles[6] où l’on peut lire:

« Gravir les vals du Bégo à la rencontre des gravures oblige l’homme d’aujourd’hui à se dépouiller d’une attitude trop rationaliste, à se laisser imprégner par la force d’un lieu d’où se dégagent à la fois mystère et évidence, à cheminer bien loin des sentiers balisés, là où règne un silence propice à l’écoute d’un vieux peuple, de ses espoirs, de ses craintes, sur cette terre privilégiée qu’il a choisie pour y vivre, et y graver, peut-être le témoignage de ses croyances ».

La vie en montagne est une école d’endurance, de maîtrise de soi et de rigueur (non de rigorisme). L’alpinisme est une aventure individuelle vers une vérité intérieure.

C’est précisément ce dont nous avons besoin au début des années 80, car le marasme et l’effondrement total de la civilisation industrielle vont exiger des individus, comme condition de leur survie, une santé physique et une qualité morale qu’on ne soupçonne généralement pas. Il me semble normal que celui qui est conscient de la crise écologique et spirituelle de l’époque moderne, cherche à échapper à la barbarie par l’ascension en montagne: retourner aux sources de celle-ci, c’est bien agir en « Ami de la Terre ».

A mon sens, la révolte écologique contre le saccage de la montagne prendrait comme chez les indiens d’Amérique du Nord une force décuplée si elle prenait racine dans le terreau d’un panthéisme naturaliste, dans une vision mystique de la sacralité de la terre.

La plupart des gens ne savent pas apprécier la nature sauvage, libre et intacte, ni la solitude et le silence. Pour s’en rendre compte, il suffit de voir comment les touristes en vacances se laissent couler dans la médiocrité.

Le premier travail des écologistes eût été de développer une éducation de la sensibilité aux « Vraies Richesses« , pour reprendre le titre du fameux plaidoyer panthéiste de Jean Giono paru en 1937. Il est normal et logique que, dans une société déboussolée, délocalisée et dénaturée telle que la nôtre, la plupart des gens ne vivent que pour l’auto, la télé, la cuisine-gadget et la compétition sportive ou la course au niveau de vie. Si bien que l’on peut se demander parfois si l’on ne ferait pas mieux de taire l’existence des « provinces oubliées », des « villages médiévaux », des campagnes retirées et paisibles où l’on prend encore le temps de vivre, et des cimes sauvages et accessibles aux seuls randonneurs, tant il est vrai que le tourisme de masse organisé par la technocratie et les intérêts privés colonise et banalise tout le territoire, détruisant cela même qu’il vient y chercher.

La nature dans la littérature

La nouvelle dialectique me semble être aujourd’hui: pas de vrai progrès humain sans un retour aux sources. Et c’est justifié pour l’évolution de la civilisation comme pour l’évolution particulière de la pensée écologiste: nous devrions lire et relire Henry-David Thoreau, Charles-Ferdinand Ramuz, Henri Bosco, Jean Giono, Henri Pourrat, Albert Camus, Lanza del Vasto, Shri Aurobindo, Maurice Chappaz, Colette, George Sand…

Bien d’autres écrivains du terroir et poètes de la nature, plus ou moins connus ont, avant la guerre déjà, témoigné d’un très vif sentiment de la nature.

Dans les années 1932 1938, alors que l’industrialisation et la mise en valeur « rationnelle » du territoire commençaient tout juste leurs ravages, Jean Giono a été un remarquable prophète-poète, précurseur de l’écologie avant la lettre. Aujourd’hui s’il est à peu près reconnu comme l’un des plus grands romanciers de notre siècle, c’est par mépris littéraire, par parti-pris universitaire et par incompréhension politique, que ses écrits théoriques, pacifistes et naturalistes, demeurent encore ignorés. Le silence fait, même au sein des milieux écologistes, autour d’une pensée aussi actuelle est affligeant.

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Giono et la conscience écologique

La nature lui apparaît comme un grand Tout, traversé de souffles puissants, chaque élément ayant sa vie propre matérielle aussi bien que spirituelle – mais indissolublement liée à la vie de tous les autres éléments. Il estime que l’homme n’est pas le roi de la création, bien que celui-ci dirige pour son égoïste profit le cours des fleuves, la vie des bêtes, la forme et la production des plantes, mais qu’il fait partie intégrante de cette épaisse boue de vie qu’est le mélange des hommes et des bêtes, des arbres et de la pierre. Une vie immense émeut le corps énorme de la terre, courbe les fleuves, hausse les collines, pousse la sève des arbres, ouvre les bourgeons au printemps, et fait jaillir mille odeurs dans la forêt. Un courant vital ininterrompu passe de la terre à la plante, de la plante à la bête, de la bête à l’homme, comme le fleuve et le vent traversent et unissent d’immenses pays (…) C’est la danse magique de la vie (…).

Pour traduire les rapports de l’homme avec l’univers, Jean Giono ressuscite aussi les vieux mythes oubliés du paganisme méditerranéen, en particulier celui de Pan, le grand Tout, qui du chant de sa flûte, dirige l’harmonie du Cosmos : Dionysos, l’esprit des sèves, le symbole de la vie universelle, le dieu des ivresses et des procréations qui annulent les limites mortelles des espèces ; Déméter, déesse de la Terre et de la ronde des saisons. Par ce retour à la mythologie antique, l’écrivain provençal attire notre attention sur les forces élémentaires qui travaillent la terre, aussi bien que l’homme, et auxquelles celui-ci ne peut échapper, quels que soient les progrès de la science et de la technologie.

Marguerite Girard : Giono et la conscience écologique. Revue trimestrielle de poésie Sud, numéro consacré à Jean Giono, numéro 7, 1972, 80 p.

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Quant à Henri Pourrat, s’il est connu surtout pour son roman « Le Gaspard des Montagnes » et ses innombrables recueils de contes on ne doit pas oublier ses essais philosophiques et descriptifs, et en particulier Toucher Terre, Ceux d’Auvergne, l’Homme à la Bêche, Histoire du paysan et L’École Buissonnière. Il parle en effet avec une éloquence si entraînante et tant d’amour des choses qui sont liées à la terre, à cette terre reniée et suspectée par les hommes, que ces quatre livres m’apparaissent comme des bréviaires pour notre temps, des hymnes à cette terre entonnés par un chantre du régionalisme auvergnat.

De même si le philosophe américain Henry-David Thoreau (1817-1862) est connu des militants non-violents pour son essai sur la désobéissance civile, son amour de la nature et de la vie simple, raconté dans Walden, ou la vie dans les bois a beaucoup moins retenu l’attention des écologistes militants, encore moins des scientifiques qui se cramponnent aux aspects rationnels de la gestion de l’environnement. La passion de Thoreau pour la vie sauvage, conjointe à la liberté entière qu’il s’est ménagée, devaient l’amener à réaliser son rêve: vivre seul dans la nature. Son témoignage est une extraordinaire alliance de science et de poésie.

Pourquoi se retirer? Écoutons notre libre penseur: « je gagnais les bois parce que je voulais vivre sans hâte, faire face seulement aux faits essentiels de la vie, découvrir ce qu’elle avait à m’enseigner afin de ne pas m’apercevoir, à l’heure de ma mort, que je n’avais pas vécu (…). Je désirais vivre profondément; sucer toute la moelle de la vie, vivre assez vigoureusement, à la façon spartiate, pour mettre en déroute tout ce qui n’était pas la vie, faucher un large andain et tondre ras, acculer la vie dans ses derniers retranchements, la prendre à bras-le-corps (…) ».

Retour à la tradition

Si les dissidents radicaux et les mutants actuels, c’est-à-dire ceux qui dépassent le militantisme et changent leur manière de vivre selon une non-violence tous azimuts, se réfèrent de plus en plus à H.D. Thoreau, c’est l’un des signes d’un profond mouvement de retour aux traditions à la fois sur le plan spirituel et le plan social.

En méprisant les traditions populaires qui ont fait la permanence des civilisations agropastorales, l’homme moderne s’est privé d’informations essentielles pour la compréhension des rapports entre l’être et la vie naturelle. Aujourd’hui, la nouvelle ferveur traditionnaliste, le regain d’intérêt pour les croyances populaires, pour la musique folklorique, pour l’artisanat traditionnel, l’histoire rurale, l’autonomie des villages anciens et pour les médecines naturelles sont des signes encourageants. Nous devons franchir le pas de l’écologie à l’ethnologie pour retrouver des manières de vivre autonomes et libres, en harmonie avec la nature[7].

Chaque individu, en particulier doit retrouver la nature pour se retrouver lui-même dans toute sa plénitude et son mystère. Mais l’individu ne peut négliger une attitude volontaire qui engage sa personnalité, qui est de se redécouvrir soi-même, et les autres. Le combat pour la protection de la nature et l’écologie politique confineront au réformisme et au spectacle de la politique des partis, tous avides de pouvoir, tant que les militants ne vivront pas personnellement une transformation intérieure liée à la pratique d’un mode de vie écologique. L’action écologique et non-violente ne peut plus se tenir à l’écart d’une réflexion théologique (novatrice et non christocentrique) et de l’étude des traditions rurales (la géographie humaine, l’ethnoécologie et leurs conclusions à en tirer pour une biopolitique).

Sur Roland de Miller : Extrait de http://asbric.pagesperso-orange.fr/bibli/cvabrege.html

Roland de MILLER

Écrivain, documentaliste, bibliothécaire, journaliste

Né en 1949 à Mulhouse (Haut-Rhin), éveillé dès son enfance aux beautés fascinantes de la nature sauvage, co-fondateur en 1969 du mouvement Jeunes et Nature, à Paris, au sein de la Fédération Française des Sociétés de Protection de la Nature, documentaliste au Service de Conservation de la Nature du Muséum National d’Histoire Naturelle (1970-1974), militant aux Amis de la Terre de 1970 à 1978, Roland de Miller a éprouvé, au bout d’une dizaine d’années de militantisme pour la défense de la nature, le besoin de s’engager tout entier dans une réflexion fondamentale sur la philosophie de l’écologisme. C’est ce qui l’a poussé à écrire son premier livre Nature mon amour (1980). Ses autres livres ont suivi dans la même lignée d’une quête profonde des liens entre le sentiment de la nature et de la montagne, le régionalisme terrien ou littéraire, une réflexion sur l’art naturaliste, une pratique culturelle de l’écologisme, et une nouvelle compréhension spirituelle dont le mouvement écologique a un urgent besoin dans le contexte actuel de la crise de civilisation. Il entend donc ainsi contribuer à une éducation à la Paix, à la Santé et à la Non violence.

Journaliste free-lance, il a collaboré à de nombreuses revues et publications françaises sur les mouvements écologiques et la protection de l’environnement. Il est membre de l’association des Journalistes-écrivains pour la Nature et l’Écologie (J.N.E.) depuis 1976, et de l’Association des Documentalistes et Bibliothécaires Spécialisés (A.D.B.S.) depuis 1996. De 1977 à 1992, Roland de Miller était à Genève le secrétaire du célèbre peintre et sculpteur animalier suisse Robert HAINARD (1906-1999). Ayant ainsi côtoyé cette personnalité passionnante et ayant eu un accès exceptionnel à toutes ses archives, il était à la meilleure école pour écrire la biographie artistique et littéraire Robert Hainard, peintre et philosophe de la nature et pour comprendre les ressorts profonds du sentiment et de la protection de la nature, notamment en Suisse. Il donne des conférences sur l’œuvre de R. Hainard, ou sur la philosophie et l’histoire de l’écologisme.

Lorsqu’il habitait dans un petit village des Alpes de Haute-Provence à partir de 1981, autour de sa très riche bibliothèque personnelle, Roland de Miller a fondé en 1987 l’association Centre national d’Études et de Documentation sur l’Écologie et sa Culture (CEDEC), qu’il a dirigée jusqu’en 1995. Après 10 années de recherches pour trouver un lieu plus favorable pour ce fonds documentaire, il a été embauché par la Ville de Gap (Hautes-Alpes) d’avril 2002 à décembre 2004 comme contractuel, chargé de mission pour l’installation de cette immense « Bibliothèque de l’Écologie » à Gap, qui y est classée et inventoriée avant d’être donnée officiellement à la Ville. Un litige juridique en 2004-2005, concernant l’entière propriété du fonds, retarde encore cette donation. Par ailleurs, la vitrine de toutes ses activités se trouve sur le site Internet (en cours de rénovation) http://www.bibliecologie.info consacré aux trois dimensions essentielles de son travail : Documentation, Histoire et Philosophie de l’écologisme. Dans Environnement Magazine de septembre 2004, Roland de Miller figure parmi les 50 vigies vertes en région PACA. Président-fondateur en mai 2005 de l’Association pour le Soutien de la Bibliothèque de l’Écologie (ASBE).

Spécialiste de la recherche bibliographique et de la librairie ancienne et moderne sur tous les thèmes Nature-Écologie-Environnement, ayant accumulé des archives uniques en France, Roland de Miller entend se consacrer notamment à la mémoire des pionniers, c’est-à-dire à l’histoire de la conservation de la nature et des mouvements écologiques en Europe et dans le monde. Par ses travaux, il a su montrer que la culture interdisciplinaire de l’écologie dépassait de loin les aspects techniques et politiques de la protection de l’environnement. Membre, depuis 1986, du Comité d’Honneur de la Ligue pour la préservation de la faune sauvage et la défense des non-chasseurs (ROC). Comme Citoyen du monde et passionné d’esprit internationaliste, il a participé à de nombreuses conférences internationales sur l’environnement, la dernière en date étant le Symposium du Cinquantenaire de l’Union Mondiale pour la Nature (UICN), à Fontainebleau du 3 au 5 novembre 1998.

Auteur de 4 livres principaux (1 encore disponible à la vente), plusieurs rapports et deux brochures :

Nature mon amour. Écologie et spiritualité. 1980. Épuisé.

Les Noces avec la Terre. La mutation du Nouvel Age. Recueil collectif. 1982.Épuisé.

Poésie et spiritualité dans la nature. Essai. 1989. Épuisé.

Robert Hainard, peintre et philosophe de la nature. 2e édition 2000, 416 p.

Histoire mondiale de l’écologisme. 1993, 516 p.

Chronologie de la protection de l’environnement en Europe (1945-1995). 1996, 408 p. Rapports non diffusés.

Matériaux pour l’histoire de l’environnement en Suisse. Patrimoine, écologisme et environnement (1815-1998) : chronologie commentée. OFEFP, Berne, 1999, 551 p.

Écopsychologie et écophilosophie : sources et tendances. Mars 2001, 45 p. Épuisé.

Vers un nouveau paradigme : science et spiritualité. Synthèse bibliographique de philosophie des sciences. Suivi de : La Bibliothèque de l’Écologie : une approche globale, un laboratoire d’idées. 2e version : avril 2005. 90 p.


[1] Ed. Tchou, Paris 1979.

[2] Les causes historiques de notre crise écologique. Reproduit dans Francis Schaeffer. La pollution et la mort de l’homme : un point de vue chrétien sur l’écologie. 1978, 106 p. Ligue pour la lecture de la Bible.

[3] Voir également Émile Gillabert : Moïse et le phénomène judéo-chrétien, 1976; et les Cahiers Métanoia.

[4] Roger Godel : Essais sur l’expérience libératrice pp. 191-204. Éditions Présence 1976.

[5] Philippe Monnier à propos des poèmes de Charles Bonifas.

[6] Ed. Jean-Claude Simoën, 1978, 85 p.

[7] Voir le remarquable texte de Juliette Granite : de l’ethnologie à l’écologie, dans Cahiers Jussieu, volume 1, Voyages ethnologiques, UGE coll. 10/18 numéro 1014, 1976.