Frédéric Lionel : Le serpent de feu


18 Feb 2010

(Extrait de l’énigme que nous sommes, édition R. Laffont 1979)

— Je n’y avais pas pensé, mais vous avez sans doute raison. Quelle folie d’éveiller « Kundalini » avant l’heure !

— Une grande imprudence, en effet ! De vouloir progresser trop vite sur le chemin de la réalisation intérieure conduit souvent à une impasse !

Nous étions, Carol et moi, installés dans mon cabinet de travail. Quelques jours auparavant, à l’occasion d’une réunion, Carol, avait écouté, dans cette même pièce, le récit émouvant de Lucy-Ann.

Après que Lucy-Ann nous eut quittés, impressionnée par ce qu’elle venait d’entendre, Carol déclara vouloir aller au fond des choses, non seulement pour apporter son amical soutien à Lucy-Ann, mais aussi pour alerter, après avoir pris connaissance de tous les détails, quelques amis attirés par les pratiques extrême-orientales, sans savoir qu’une certaine prudence s’imposait d’emblée.

— Je pense m’installer comme psychologue après avoir réussi mes examens, précisa-t-elle, et j’ai idée qu’en m’intéressant au cas de Lucy-Ann, je plonge dans le vif d’un sujet qui, humainement et professionnellement, me touche de près. Votre réponse à une lettre d’il y a quelque temps n’est pas étrangère à ma décision, et je profite de l’occasion qui se présente pour y répondre à ma façon.

De taille élancée, fine et jolie, Carol s’était installée à Paris depuis peu, pour y poursuivre ses études à la Faculté de la capitale. Attirée par l’insolite, curieuse d’esprit, aspirant aussi à se rendre utile, l’idée de se familiariser avec des problèmes humains d’un monde en pleine mutation n’était pas pour lui déplaire.

Je l’encourageais de mon mieux et lui confirmais vouloir profiter de ses enquêtes pour exposer, dans mes écrits, des « cas » d’intérêt général dont elle aurait connaissance, pour démontrer que la philosophie peut et doit jouer un rôle déterminant en inspirant des solutions justes.

Carol revint donc quelques jours après cet entretien, pour me mettre au courant de son entrevue avec Lucy-Ann.

Je l’ai rencontrée, précisa-t-elle, dans l’appartement qu’une amie lui a prêté pour le temps de son séjour en France.

« Emmitouflée dans de chauds lainages, elle m’expliqua qu’elle était exagérément frileuse depuis son expérience chez les Tibétains. Nous bûmes à petites gorgées un thé brûlant et, petit à petit, elle m’ouvrit son cœur. Je vous livre son histoire telle qu’elle me l’a confiée, l’ayant simplement condensée pour mieux souligner l’essentiel.

« Adepte du Zen, je rencontrai un maître tibétain, avait raconté Lucy-Ann, chez une de mes amies. Il avait groupé autour de lui des sympathisants et, en approchant cet homme, je me sentis soulevée et comme emportée par une euphorie indescriptible. Mon être tout entier en fut bouleversé. Je me joignis sans hésitation au groupe et nous voyageâmes à travers le monde en pratiquant une vie ascétique, qui semblait la voie la plus directe vers un perfectionnement auquel j’aspirais de toute mon âme.

« J’avais confiance en ces moines tibétains et en leur maître, auxquels s’étaient joints un certain nombre d’Européens.

« Tout me semblait spirituellement juste, tant par la façon de vivre que de prier, que de méditer. Je participais à des séances rituelles, pour ne pas dire magiques et initiatiques. J’avais abandonné mon existence précédente, mes élèves aussi, auxquels je me promettais d’apporter, plus tard, une connaissance qui me permettrait de mieux leur enseigner la relaxation, le massage magnétique et une façon plus juste de se comporter.

« Je buvais les paroles du maître. J’obéissais scrupuleusement à ses moindres injonctions. Je voulais atteindre un « état » me permettant d’être tout amour et rien que cela.

« Je me pliais à l’ascèse prescrite. Je mangeais peu et seulement une nourriture sélectionnée. Je passais des heures plongée dans la méditation pratiquée en fonction de règles précises. Bref, je me préparais à une vie monacale, suivant la règle bouddhique.

« C’est dans un monastère tibétain, en Ecosse, que survint le grand choc. Je fus foudroyée par une crise indescriptible. Je souffrais le martyre, mon corps semblait le réceptacle de forces déchaînées. Je me roulais par terre et, dans mon désespoir, je cognais ma tête contre les murs.

« Cela fut une épreuve physique terrible, mais elle se compliqua d’une véritable dépression nerveuse, lorsque je m’aperçus que la fraternité et l’amour tant prônés ne se manifestaient pas. Aussi incroyable que cela puisse paraître, on m’abandonna à mon sort.

« En proie à des hallucinations visuelles et auditives, on me laissa toute une semaine seule. Personne, ni le maître, ni les moines, ni les élèves, ne vint me réconforter. On me passait un bol de riz par la porte entrebâillée, qu’on refermait aussitôt.

« Je hurlais de désespoir et, fort heureusement, me souvenant de mon éducation première, je me réfugiais dans la prière, celle de mon enfance. Je priais le bon Dieu, Jésus et ses saints. J’arrivai à me calmer.

« Je quittai le centre tibétain, quoiqu’on voulût me retenir. J’appelai Frédéric au téléphone d’une ferme, en pleine nuit, pour me rattacher à un courant salutaire, un courant fraternel et humain. J’ai…

Carol s’interrompit, puis reprit :

— Vous connaissez la suite. Quelques semaines dans une clinique psychiatrique, le repos à la campagne, la phobie de toute personne qui, par la couleur de sa peau, lui rappelle son expérience et, enfin, l’équilibre psychique plus que précaire d’aujourd’hui.

« Il est d’autant plus précaire, poursuivit Carol, que, vivant avec un camarade en Angleterre, l’endroit choisi ne lui est guère favorable parce que habité par des réfugiés indiens, ce qui ravive certains souvenirs. En plus, des pulsions puissantes secouent périodiquement Lucy-Ann et détraquent sa vie sexuelle, suscitant des désirs maladifs qu’elle cherche à calmer par une vie végétative.

Et de conclure :

— Elle n’est pas sortie de l’auberge !

J’acquiesçai avec d’autant plus de vigueur que je connaissais le danger de pratiques destinées, non seulement à éveiller le « Serpent de Feu », force vitale dont le débordement peut conduire à la folie, mais aussi à promouvoir une résonance psychique par l’évocation répétée de symboles dont la signification occulte ne correspond pas toujours aux harmoniques des symboles qui, par atavisme, vivent en chacun. Ce fait s’oppose à l’équilibre bénéfique recherché et ne devrait jamais être négligé.

— Donnez-moi davantage d’explications, me pria Carol. Qu’est-ce exactement, Kundalini?

— Très volontiers. Mais auparavant une question. Lucy-Ann a-t-elle parlé du viol dont elle a été victime ici, à Paris ? L’événement est à l’origine de son désir de purification et, dès lors, de son départ avec les Tibétains.

— Non ! répliqua Carol, étonnée.

— Je vous en dirai donc un mot pour compléter le tableau que vous venez de brosser. Un Noir, un soir, se présenta à la porte de la chambre qu’elle occupait au quartier Latin. Il la séquestra huit heures durant, la menaçant de mort avec un couteau à cran d’arrêt. Pour s’exciter, sans doute, car il ne la viola qu’au petit jour. Lucy-Ann ne s’est jamais complètement remise de sa peur. L’attrait du Zen s’explique par un besoin de purification. C’est ce viol et sa peur qui sont à l’origine de ses déboires. Je lui ai vivement conseillé, l’autre jour, de retourner auprès de sa famille aux États-Unis. Elle devrait suivre ce conseil, car dans l’ambiance abritée de son enfance, elle recouvrera sa santé morale et physique.

« Pour en revenir à Kundalini, il s’agit d’un mot sanscrit qui désigne une énergie ignée, terme qu’on pourrait traduire par dynamisme créateur. Tout ce qui existe par lui, et le moindre atome participe à la propagation d’énergie visible ou invisible.

« Stockée dans les ganglions de notre corps, l’énergie vitale vivifie les centres névralgiques de notre organisme, et, lové dans le bas du sacrum, repose ce qu’on est convenu d’appeler le « Serpent de Feu ».  Il se dresse lors d’une grossesse, mais les rituels initiatiques tendent à activer son action pour irriguer les centres de perception hyperphysiques, nommés chakras par les Indiens, afin de les éveiller.

« Le danger est là. Si par une résonance produite par la cadence rythmée de certaines phrases, de thèmes musicaux, de mots ou d’incantations, le Serpent de Feu lève prématurément la tête, est brûlé ce qui obstrue l’épanchement énergétique qui cherche à se répandre en empruntant les circuits nerveux. On souffre atrocement. Lucy-Ann vous a décrit ses tourments. On peut devenir fou si l’ascèse préalable n’a pas dégagé les canaux. Téméraire est celui qui cherche, parfois par ignorance, à éveiller Kundalini, histoire d’atteindre un état de spiritualité, et criminel serait le maître admettant, avant l’heure, la participation à des pratiques rituelles qui risquent de faire « craquer » les personnes insuffisamment préparées.

« Si la résonance apte à provoquer l’éveil de Kundalini ne correspond pas aux harmoniques de l’oscillation cérébrale accordée au rythme atavique du participant, le déséquilibre en résultant aggrave encore la situation.

« Rappelez-vous le besoin ressenti par Lucy-Ann de prier Jésus. C’est peut-être ce besoin qui la sauva, car les prières la ramenèrent à une résonance ancestrale. Qu’on le veuille ou non, nous sommes le canal de courants de pensée auxquels notre long passé nous rattache. Dès lors, la prudence s’impose.

Silencieuse, Carol approuva.

Je pense, continuai-je, qu’un dynamisme vivant, peut-être comparable au Serpent de Feu, circule par des circuits invisibles autour et à l’intérieur de notre Terre. Peut-être nos ancêtres de l’époque mégalithique voulurent-ils marquer par des pierres levées certains points de jonction particulièrement importants. Nous ignorons si notre boule ronde ne doit pas sa fertilité à ces circuits invisibles. Quoi qu’il en soit, je me demande si notre façon de blesser la croûte terrestre, pour exploiter ses trésors, et si nos essais atomiques souterrains ne modifient pas les courants telluriques. Tremblements de terre et déluges dont la cadence s’accentue ne seraient en fin de compte que le résultat de notre incurie.

« Ajouterai-je que Kundalini est un symbole spécifiquement féminin, en ce sens qu’il représente le souffle de la Vie donnant naissance à toute chose. La Tradition lui prête la forme d’un serpent lové sur lui-même. Peut-être est-ce là l’origine d’un symbole auquel l’humanité est de tout temps restée fidèle, le symbole du serpent qui est aussi celui de la Connaissance.

« L’essentiel est de Connaître, car toute Connaissance est révélation. Elle jaillit subitement, même si elle est l’aboutissement d’une longue démarche intellectuelle. L’absence de Connaissance poussa Lucy-Ann à choisir une voie dangereuse sans comprendre le pourquoi d’une fuite en avant.

« Une aspiration pure, amplifiée par la crainte et exaltée par une volonté tout entière axée sur l’oubli d’un outrage, la conduisit à la souffrance, par manque de discernement.

« Dans l’existence il n’y a qu’une alternative : subir le poids douloureux de conséquences dont on ignore la cause ou comprendre que la découverte lucide du mécanisme de la pensée, au-delà de toute illusion volontaire, permet de penser juste et, dès lors, d’agir de juste façon. Il faut aussi prendre conscience, et cela nous ramène à Kundalini, qu’un monde de symboles vit en nous, car le symbolisme s’est développé depuis l’origine des temps et appartient à la substance humaine.

« Ce n’est pas par hasard qu’on trouve le serpent au jardin d’Eden, en Inde, en Grèce antique et en Afrique magique où il conserve, même de nos jours chez certaines tribus, son rôle sacré et mythique.

« Dans la nature, dans le domaine physique, l’évolution du serpent conduit à l’oiseau, évolution qui situe les deux pôles de l’aventure humaine terrestre et céleste. A noter que le serpent, par un pouvoir qui semble émaner de la terre sur laquelle il rampe, peut fasciner l’oiseau, l’envoûtant pour le capter.

« Son goût de la musique, c’est-à-dire sa sensibilité au rythme, et le fait d’habiter les profondeurs de la Terre à laquelle il est sensé avoir arraché ses secrets, font du serpent le symbole de la Connaissance. Celle des secrets des profondeurs, celle des enfers, diraient certains, en prêtant à ce terme la signification de tout ce qui est enfoui dans la nuit de l’inconscient.

« Révélant, par son invitation à goûter les fruits de l’Arbre de la Science du Bien et du Mal, la dualité de la manifestation universelle, le serpent de la Genèse brise les deux pôles unis dans l’androgyne.

« Il s’adresse à Eve, le côté féminin de l’androgyne, car Eve représente le mystère de la Vie, le mystère de la féminité et de la fertilité, donc le mystère que recèlent les entrailles de la Terre. Le serpent tentateur incita Adam et Eve à abandonner leur état d’inconscience pour explorer, en témoins et acteurs, le monde afin d’accéder à la conscience des choses de la Vie. L’exploration toujours se poursuit.

« En Inde, le serpent est Kundalini, tout à la fois force, dynamisme vital, destruction suprême et résurrection. Kundalini, l’énergie lovée sur elle-même, est le Serpent de Feu endormi. Le serpent éveillé dans l’harmonie des forces créatives conduit à l’enfantement, et cela à tous les niveaux.

« Kundalini éveillé par volonté ou par accident est la force destructrice et dévastatrice.

« Sur le plan cosmogonique, le dérangement inopiné du serpent provoque, peut-être, les catastrophes. L’éveil complet, dit la Tradition, coïncide avec la libération des dieux, autrement dit, entraînera le cataclysme final, le chaos duquel naîtra un cycle nouveau.

« L’éveil accidentel ou volontaire de Kundalini chez un être humain, non encore prêt à canaliser sans encombre le dynamisme débordant vers l’acte créateur, peut, je me répète, entraîner la folie ou la mort. Lucy-Ann l’a échappé belle !

« Celui qui a éveillé Kundalini par ignorance ou volontairement, même si ses intentions semblent désintéressées, comme l’intention de pratiquer des exercices de purification, en tant qu’ascèse conduisant à un état supérieur, subira les conséquences de sa tentative, car, auparavant, les entraves doivent être dissoutes et non brûlées par l’énergie débordante.

« L’éveil prématuré entraîne des risques considérables. La paralysie peut en découler. Celui qui éveille Kundalini parce qu’il brigue un pouvoir doit savoir le prix qu’il risque de payer.

« L’homme qui éveille Kundalini doit être pur, mais il faut comprendre que l’ascèse qui conduit à la pureté ne signifie pas sainteté lorsqu’elle est poursuivie dans le désir d’atteindre un but, fût-il spirituel. Lorsque l’éveil se fait étape par étape, c’est-à-dire en fonction d’un détachement progressif de toute entrave à la transformation essentielle, la vigilance décèle les pièges que dressent les « bonnes » actions, la satisfaction, le désir d’être privilégié ou celui de puissance. Alors, l’éveil dénouera les nœuds à chaque étage de la colonne vertébrale et les roues sacrées, centres occultes de perception, se mettront à tourner.

« Chacun de ces centres captera les impulsions subtiles des mondes transcendantaux et toutes les roues en mouvement représentent la maîtrise dans tous les mondes.

« Il est dit, et chacun est libre d’accepter ou de refuser cette hypothèse, qu’à ce niveau de maîtrise, il est possible de se dédoubler, de se déplacer sans bouger de place, de matérialiser des objets après les avoir imaginés, qu’il est possible de voir dans le passé, dans le présent et dans l’avenir ; bref, d’atteindre la supra-conscience.

« L’éveil du serpent est le mariage avec la déesse, celle qui donne forme, donc naissance à tout ce qui existe. Ce pouvoir est Connaissance-Sagesse. Il ne s’acquiert pas, il se gagne.

« Le serpent est ainsi symbole de Connaissance-Sagesse, force féminine assimilable à une déesse, rythme tellurique et puissance de feu.

« Ce feu peut être destructeur à l’intérieur de limites qui obstruent, car la Connaissance-Sagesse n’admet pas de limites. Elle est le miroir de l’incommensurable conscience de l’Impensable Réalité.

Carol, fascinée, se leva.

— C’est une vision grandiose que d’accéder à ce miroir ! murmura-t-elle en me quittant.


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