Robert Linssen : Le sommeil sans rêve


30 Oct 2008

(Revue Être Libre, Numéro 248, Juillet-Septembre 1971)

Les penseurs de l’Inde antique, les maîtres du Ch’an (Chine du IVe au IXe siècle) et du Zen (Japon du XIe au XVIIIe siècle) évoquaient fréquemment la possibilité de réalisation d’un sommeil profond d’une qualité exceptionnelle.

Au cours de ce sommeil, le dormeur n’aurait plus aucun rêve. Son mental entièrement pacifié grâce à la réalisation d’un Eveil intérieur authentique serait dans un état de profonde sérénité. Un silence d’une qualité rare régnerait dans son esprit.

Au cours des entretiens de Saanen (Suisse) en août 1971, Krishnamurti a évoqué également l’importance d’un état de totale détente intérieure, apportant par son absence complète de tension psychique, la réalisation d’un sommeil sans rêve.

Lors de nos commentaires relatifs à cette importante et fondamentale expérience, nous nous sommes heurtés, une fois de plus, aux préjugés de nombreuses personnes mal informées par les dogmes de nos pauvres psychologues occidentaux prétendant toujours tout savoir, tout expliquer, tout mettre en catégories de complexes soigneusement classifiés.

La plupart des psychologues occidentaux, n’ayant jamais dépassé le niveau des opérations mentales, tiennent pour impossible l’état de silence mental. Ils se montrent même inquiets lorsque leur est soumise l’idée d’un sommeil sans rêve ou, durant la vie quotidienne, la possibilité de réalisation d’un état de lucidité sans idée.

Pour eux, et là ils ont raison, la conscience qui nous est familière, est une conscience épiphénoménale, conditionnée, faite de tensions contradictoires, liée à la circulation d’un influx nerveux, à des phénomènes de polarisation et de dépolarisation de neurones. Cette conscience est entièrement conditionnée par la somme des mémoires antérieures, par des processus d’association, par des comparaisons, des déductions, des inductions.

Le simple fait de formuler à priori, l’existence d’une conscience spirituelle sous-jacente, essentielle, inconditionnée, intemporelle est considéré par la plupart comme pure création de l’esprit, déchéance grave dans un animisme dépassé… évasions dans l’adoption de concepts mythiques, complexes de ceci ou de cela. Tout cela énoncé avec l’assurance, le sérieux et le culot que l’on connaît de la part des psychologues freudiens surtout.

Leurs inquiétudes seraient fondées, si le cerveau était laissé à lui-même, si dans l’expérience suggérée par Krishnamurti ou le Zen, aucune coordination émanant d’une autre dimension n’intervenait de façon active et permanente. Or, c’est précisément ce qui se produit.

Les psychologues occidentaux perdent de vue que si le cerveau n’est plus coordonné par la somme des engrammes cérébraux ou mémoires antérieures assurant une certaine ordination dans le comportement, il peut et doit être pris « en mains » par une réalité que les maîtres du Ch’an et du Zen appelaient « Le Mental Cosmique » et que Krishnamurti désigne par l’Inconnu.

Ceci n’est pas une affirmation gratuite. Les expériences effectuées sur des maîtres Zen par le professeur Kamatsu, directeur du département de neurophysiologie de l’Université de Tokyo, ont démontré l’authenticité de la prise en charge du cerveau humain par une réalité affranchissant celui-ci des conditionnements familiers.

Au cours de la méditation, tandis que les ondes spécifiques du sommeil, telles les ondes Téta et autres, envahissent la totalité du cerveau (en raison de la grande paix mentale de l’Eveil intérieur) celui-ci réalise néanmoins un état de vigilance d’une qualité exceptionnelle parce que pris en charge par une instance supérieure émanant d’un niveau de conscience totalement inconnu de nos psychologues occidentaux.

Il est à noter que l’expérience de l’Eveil intérieur, Satori du Zen ou Nirvâna équilibré des écoles supérieures de l’Advaita indien n’aboutit jamais à une volatilisation des engrammes cérébraux. Les mémoires sont toujours là mais l’Eveillé n’est plus conditionné par elles pour la raison très simple qu’il accède à un niveau de conscience infiniment plus profond.

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Quelle est la différence entre le sommeil de l’Eveillé et celui de l’homme ordinaire ?

Dans le sommeil de l’homme ordinaire, la ronde habituelle des tensions conscientes et inconscientes se poursuit. Aucune disponibilité à l’égard des niveaux profonds de la conscience essentielle ne s’observe. Les innombrables tensions psychiques, les émotions, les pensées sont toujours en action, limitées à leur propre domaine.

L’homme ordinaire étant dans l’ignorance totale des pulsions qui sont à l’origine de ses pensées, de ses émotions, de ses désirs et de ses actes, vit dans une incohérence complète. Il est mené « par le bout du nez » par une foule de pulsions inconscientes qui l’attachent à un passé déjà mort ou le projettent, vers un avenir qui n’est pas encore, par le truchement d’activités imaginaires. De ce fait, l’homme ordinaire est incapable de vivre réellement dans le présent. Ses pensées, ses actes sont toujours incomplets. Ils appellent des parachèvements, des compensations et sont générateurs d’une foule de nostalgies, d’ambitions qui l’enchaîneront toujours davantage.

A chaque instant, durant la vie quotidienne, des pensées se présentent dans le champ de son esprit. Très souvent, il ne sait d’où, pourquoi et comment elles viennent ni où elles vont. La plupart l’ignorent et ne s’en préoccupent pas.

A peine une pensée se présente-t-elle dans le champ de l’esprit de l’homme ordinaire, soit sous forme d’une image, d’un mot ou des deux combinés, qu’une autre pensée apparaît et lui succède et ne lui donne, ni le temps, ni l’occasion de terminer sa course.

Et ainsi de suite, se poursuit d’instant en instant, le défilé continuel de pensées incomplètes, incapables de libérer dans l’instant présent, le potentiel d’énergie psychique qui les anime.

La plupart des occidentaux sont à tel point superficiels et inconscients, qu’ils imaginent que tout est bien ainsi et qu’un tel désordre et qu’une telle agitation mentale sont parfaitement naturels, puisque l’immense majorité de l’espèce humaine subit le même sort. La plupart estime également que la continuelle apparition de ces pensées incomplètes, sans cesse bloquées par celles qui leur succèdent si rapidement n’a aucune conséquence.

Rien n’est plus faux.

Si les pensées désordonnées et incomplètes ne terminent pas leur course dans la zone du conscient périphérique elles poursuivent leur trajectoire dans l’inconscient.

Chaque pensée incomplète est lourde de conséquences, d’appels, de nostalgies. Elle suggérera mille projets, mille désirs, mille compensations à des frustrations de tout ordre.

Les tensions de la vie quotidienne, les distractions, les innombrables sollicitations du milieu ambiant, les continuelles agressions sensorielles de la vie active nous empêchent d’être sensibilisés directement aux contenus de l’inconscient.

Durant le sommeil, par contre, nous nous protégeons moins, nous sommes moins sur la défensive, nous sommes plus silencieux, moins agités en « surface ». Cette pause provisoire est l’opportunité que saisissent les contenus de l’inconscient afin de se projeter dans les zones du conscient superficiel sous forme de rêves.

Les rêves ne résultent pas seulement de nos pensées incomplètes mais aussi les frustrations d’ordre physique, physiologique, biologique.

L’importance de l’incidence de ces frustrations sur le psychisme dépend évidemment de la maturité spirituelle de l’être humain.

L’Eveillé étant libéré de l’identification et de l’attachement au corps, les frustrations d’ordre corporel n’ont que très peu d’incidence sur le psychisme.

Pour quelles raisons les êtres humains pleinement réalisés spirituellement n’ont-ils plus de rêves ?

Chez l’Eveillé, les pensées ne se présentent plus en désordre.

L’agitation mentale a disparu. Elle cède la place à une grande sérénité, faite non de vide négatif mais d’amour, d’intelligence pure et non mentale.

Pour l’Eveillé, la pensée est un instrument de communication.

Cette pensée apparaît adéquatement aux circonstances du milieu ambiant. Son fonctionnement est plus serein. Lorsque les circonstances ayant provoqué l’emploi de l’activité mentale sont passées, la pensée qui les concerne s’éteint. Elle ne laisse pas de résidu.

En l’Eveillé, chaque pensée termine sa course. Elle épuise dans l’instant même le potentiel d’énergie psychique qui l’anime.

En l’homme ordinaire, au contraire, chaque pensée est complice de son instinct de conservation égoïste. Elle nourrit le « moi » et renforce la comédie inconsciente que le « moi » se joue à lui-même en vue de s’affirmer et de durer davantage.

L’homme ordinaire est possédé par ses facultés. L’Eveillé les possède.

L’activité de l’homme spirituellement réalisé ne laisse plus de résidus psychiques. La technique d’acte complet, de pensée complète de l’Eveillé n’appelle plus aucune compensation, ni sur le plan des rêves ni dans quelqu’autre domaine.

Telles sont les résultantes naturelles de ce que Krishnamurti appelle « la perception unifiée ».

Il s’agit d’une sorte de yoga intégral. ‘This is « the king of all yogas »’ déclarait textuellement Krishnamurti lors des entretiens de Saanen en août 1971.

Par yoga intégral on entend un mode de fonctionnement naturel et harmonieux de tous les éléments participant à notre constitution, tous ces éléments étant entièrement soumis à la présence et au mouvement d’une Vie cosmique à laquelle aucun nom ne peut être donné et que Krishnamurti désigne souvent par le mot « inconnu ».

Les hommes ordinaires sont ballottés entre deux extrêmes. Ou bien ils subissent la pression des circonstances et nous assistons là, d’une façon assez paradoxale, à un phénomène d’autodéfense du « moi » par évasion, par inertie, par paresse.

Ou bien d’autres, prennent l’initiative. Ils étaient « yin » et veulent devenir « Yang » selon l’expression chinoise. Ils étaient victime des effets d’autrui et certains leurs conseillent d’être
« cause ». Là réside exactement la même situation du « moi », qui, au lieu de se sauvegarder par l’inertie et la paresse, tente de sauvegarder le sentiment de sa durée par l’initiative, la puissance aboutissant à la domination.

Cela peut amener la réussite dans le domaine des affaires matérielles mais les psychologues, scientologues ou dianiéticiens ne doivent pas perdre de vue que toute cause entraîne un effet, que le but de la vie n’est pas seulement la réussite des affaires matérielles tout en se réclamant de valeurs spirituelles que l’on nie dans la matérialité des faits.

Tout acte de choix du « moi » est la manifestation d’une pulsion mentale forcément incomplète et ignorante des énergies qui l’ont fait apparaître. De telles techniques renforcent le mental qui est précisément le créateur de tous les problèmes, de toutes les violences.

La perception unifiée dont nous parlent Krishnamurti et les psychologues de la Chine antique résulte de la découverte des pulsions premières qui sont à l’origine des pensées et nous rend directement disponibles aux possibilités infinies de l’énergie divine qui nourrit et soutient les mondes de l’infiniment petit à l’infiniment grand.

Tel est l’ésotérisme des enseignements énoncés par tous les sages de tous les temps.

Robert LINSSEN.