Salim Michaël : Le spectateur et le spectacle


21 Sep 2012

Texte de Salim Michaël (1921-2006) publié avec l’aimable autorisation de Michèle Michaël

Si, dans le cadre de sa sadhana (quête spirituelle), l’aspirant étudie certains événements de la vie, se référant en particulier au domaine artistique, ceux-ci peuvent éveiller en lui des sentiments et des états d’être inhabituels susceptibles de l’aider dans ses tentatives pour comprendre la grande énigme de son Identité Divine et l’humble place qu’il doit apprendre à occuper par rapport à Elle. Sur le plan manifesté de la création, l’Aspect Divin de sa double nature fait paradoxalement partie d’une mystérieuse trinité où le spectateur, l’acteur et l’action, bien qu’apparemment trois éléments distincts, constituent une seule entité dans ce triangle complexe de l’existence phénoménale.

Vu la direction que prennent communément les intérêts de l’homme, celui-ci n’est pas et ne peut être conscient du Divin qu’il porte en lui, un Spectateur Silencieux Céleste qui est l’Essence de son être, animant sa vie ainsi que celle de tous les autres êtres humains, quelles que soient leurs croyances ou leur race. Et ce mystérieux Spectateur énigmatique demeurera toujours hors de sa portée, à moins que l’homme ne Le cherche consciemment et que, en conséquence des efforts ininterrompus qu’il aura consacrés à sa quête, il n’arrive à perdre son individualité coutumière et à Le reconnaître en étant absorbé en Lui durant sa méditation —  une absorption particulière qui devra plus tard s’étendre à sa vie active également.

A moins qu’un homme n’ait véritablement connu l’Aspect Céleste ou Bouddhique de sa double nature par une expérience intérieure directe, sa conviction en l’existence d’un pouvoir supérieur, si forte soit-elle, ne pourra peut-être que le soutenir dans les moments d’adversité et lui permettre d’être un peu meilleur qu’il n’aurait été autrement ; elle ne demeurera cependant rien de plus qu’une simple croyance en lui. Et, si l’on considère le véritable but de son existence terrestre, cette conviction sera loin d’être suffisante pour l’amener à connaître, sans aucun doute possible, ce qu’est sa Véritable Identité et ce en quoi il se trouvera réabsorbé lorsqu’arrivera pour lui le moment de dire adieu à sa vie terrestre et à tout ce qu’il aura connu durant son bref séjour sur ce globe. Bien qu’elle puisse être profonde et sincère, sa foi en l’existence d’une puissance suprême siégeant loin de lui, quelque part dans le Cosmos, ne sera néanmoins, comme il vient d’être dit, qu’une simple croyance aveugle et presque abstraite, associée à toutes sortes d’imaginations irréalistes sur le Sacré. Non seulement cette foi n’aura aucun rapport avec la réalité, mais elle portera en outre le germe funeste de la « séparativité » et de la différence avec autrui ; elle ne pourra que conduire à des divergences d’opinions passionnées parmi les différents peuples du monde à propos de la nature de ce pouvoir divin ainsi qu’à d’interminables querelles religieuses découlant de telles croyances non vérifiées.

Entre l’aspect supérieur de l’être de l’homme et son moi ordinaire se trouve un élément insaisissable et extrêmement fragile : son attention. Quel que soit l’aspect de sa double nature vers lequel son attention gravite, c’est là inévitablement que l’homme va se trouver. Son attention commencera alors à animer et à nourrir ce côté précis de son être d’une manière dont il ne peut être conscient d’habitude. Or, en raison de l’attraction quasi-irrésistible de la pesanteur (qui s’avère être la caractéristique dominante de l’existence terrestre), l’attention de l’homme est toujours attirée vers le coté inférieur de son être, dans la direction présentant la moindre résistance, ce qui ne lui demande aucun effort à effectuer ni à maintenir ! Il ne peut y avoir de mérite pour un homme à se complaire dans son état coutumier d’absence à lui-même ou plutôt doit-on dire, de sommeil diurne dans lequel il se laisse emporter et cède, sans se poser de questions, aux désirs éternellement changeants et aux rêves d’avenir heureux qui ne cessent de s’élever en lui, et dont la plupart, si on les considère objectivement, se révèlent irréalisables et même absurdes.

Un homme n’a pas besoin d’exercer sa volonté, d’être audacieux ou de posséder un quelconque talent pour suivre passivement le même courant que la masse. N’importe qui peut accomplir des exploits aussi aisés. Mais, dès qu’un homme décide de changer consciemment le cours habituel de ses énergies et de se contraindre à aller contre cette force descendante, il rencontre aussitôt une forte résistance à la fois en lui-même ainsi qu’à l’extérieur. Il va soudain devenir conscient, d’une part, de ces oppositions intérieures et extérieures, et, d’autre part, d’un certain éveil intérieur que ces résistances ont provoqué et dont il peut ne pas reconnaître ou apprécier suffisamment la valeur au début.

En fait, son espoir de s’arracher au confort de ce mystérieux sommeil diurne (dans lequel l’écrasante majorité des gens passent leur existence sans jamais le mettre en question) réside dans ces défis mêmes qu’il affrontera aussi bien en lui qu’extérieurement. Tout comme un feu n’est allumé que grâce au frottement continuel de deux morceaux de bois l’un contre l’autre, de même, les résistances qu’un chercheur ne cessera de rencontrer en lui-même et dans la vie serviront à créer en son être les frictions indispensables sans lesquelles une flamme spirituelle vivante ne peut être allumée. C’est la raison pour laquelle ces frictions doivent être considérées avec une attitude et une compréhension justes et non comme des obstacles irritants et sans valeur.

Le regard de l’homme doit commencer à se tourner vers l’intérieur de lui-même au lieu d’être perpétuellement attiré vers l’extérieur. Cependant, ce changement de direction de son attention exige indéniablement beaucoup d’efforts conscients de sa part.

Il lui faut trouver une force et une volonté particulières, difficiles à rassembler, pour rediriger son attention dans la direction voulue chaque fois qu’elle s’en éloigne, jusqu’à ce qu’il parvienne un jour à discerner le miracle de la présence en lui d’un mystérieux Témoin Silencieux qui, sans qu’il n’en ait été conscient, l’a toujours habité, l’observant secrètement et attendant qu’il oriente son regard vers Lui afin de découvrir et de contempler Sa beauté ineffable qui l’emplira alors d’un bonheur indicible, un bonheur qu’il a, par erreur, cherché tout le temps en dehors de lui-même.

Et, comme dit auparavant, certaines situations spécifiques au domaine de l’art peuvent fournir à un aspirant avisé une analogie lui permettant de mieux saisir la nature de sa Véritable Identité qui, d’ordinaire, demeure une énigme pour lui.

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Toutes les manifestations qui se déroulent dans les salles de concert, les théâtres ou les lieux de cultes (en particulier les temples orientaux où ont souvent lieu des représentations religieuses, des danses sacrées et des cérémonies d’offrandes) renferment ce mystérieux symbole de la Trinité. Ainsi, cet Enigmatique Témoin Intérieur peut être figuré par l’auditoire qui observe silencieusement l’action sur scène ; le moyen par lequel le rituel ou l’activité artistique est effectué est représenté par le prêtre ou l’exécutant ;  enfin, l’action accomplie est illustrée par la cérémonie religieuse ou la manifestation artistique.

Les spectateurs, les artistes et le spectacle, bien qu’étant trois éléments séparés, forment une entité unique dans le théâtre ; l’auditoire en particulier peut être pris comme le symbole du Grand Spectateur Infini — un Spectateur Suprême et Silencieux qui règne dans l’espace sans limite, renfermant en lui les myriades d’acteurs célestes habitant l’Univers qui, tous, participent aux mystérieuses représentations se déroulant à une échelle incommensurablement plus vaste, à différents niveaux et sur différents plans, l’un à l’intérieur de l’autre, dans le gigantesque amphithéâtre du Cosmos.

Le globe terrestre lui-même peut être considéré comme une scène colossale où des spectacles des plus variés se déroulent perpétuellement à tous les niveaux d’existence des représentations qui sont parfois mornes et sans vie et, à d’autres moments, une ironique combinaison de tragédie et de comédie, mais qui, la plupart du temps, se révèlent remplies d’adversités imprévisibles, de tribulations et de souffrances. Tout en vivant et jouant individuellement l’histoire de leur propre vie, pleine de plaisirs éphémères, de difficultés et de chagrins, tous les êtres animés participent collectivement (le plus souvent contre leur gré) à cet étrange drame cosmique de la création du monde phénoménal.

Ainsi, au sein du jeu cosmique principal, d’autres manifestations célestes de moindre envergure se déroulent sans cesse, à l’intérieur desquelles des spectacles planétaires moins importants se produisent continuellement qui, à leur tour, en contiennent encore d’autres toujours plus petits, jusqu’à ce qu’on en arrive au drame relativement infinitésimal de la vie de chaque être vivant, que celui-ci joue individuellement sans réaliser le rôle mystérieux qu’il est également en train de tenir dans le cours de la représentation insondable ou destinée de sa planète.

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Chaque fois qu’un spectacle a lieu, si merveilleux que puissent être la pièce, le décor, la musique et les acteurs, s’il n’y a pas de spectateurs dans la salle pour y assister, le spectacle s’avèrera être, à tous les points de vue, un événement décevant et stérile ; il ne servira aucun but et n’aura aucun sens. Une telle manifestation ne pourra qu’être émotionnellement insatisfaisante pour tous ceux qui, non seulement ont passé tant d’années de leur vie à peiner avant d’arriver à la maîtrise de leur art, mais ont aussi travaillé très dur pendant des semaines, voire des mois, pour sa préparation.

Il est d’une importance vitale pour les artistes que le public vienne les voir se produire. L’auditoire (un témoin colossal et silencieux, assis tranquillement dans la salle, observant l’action qui se déroule sur scène sans y être impliqué) constitue un élément essentiel dans leur vie. En effet, la présence du public crée l’atmosphère indispensable pour stimuler les acteurs et les inciter à se trouver placés en eux-mêmes d’une manière très différente de celle dont ils passent ordinairement leur vie. Depuis cet état, qui leur est inhabituel, les artistes se révèlent capables de montrer les qualités hors du commun de leurs talents particuliers qui, autrement, demeureraient inemployés et dans un état latent, leur faisant ainsi perdre une opportunité de croissance intérieure.

Quel que soit le rôle des acteurs, des musiciens ou des danseurs, à l’instant où ils entrent en scène, ils doivent être présents et conscients d’eux-mêmes d’une manière qui leur est tout à fait inhabituelle. Cette présence particulière, qui n’est pas facile à atteindre d’ordinaire, s’avère capitale pour eux à de tels moments ; faute de quoi, non seulement la qualité de leur prestation serait médiocre, mais ils risqueraient même de ne pas être capables d’assumer leurs responsabilités dans le spectacle.

La présence d’un auditoire réclame inévitablement énormément d’attention de la part de l’artiste et cette exigence se situe généralement au delà des capacités de l’homme ordinaire ; cette condition suscite en l’artiste une certaine tension qui provoque un état intérieur particulier accompagné d’une sorte de force et d’énergie très spécifiques qui ne lui sont pas habituelles, mais qui, outre le fait qu’elles constituent le feu nécessaire pour donner vie à ses talents, l’aident à le rendre intensément vigilant et conscient de ce qu’il est en train d’effectuer.

L’état intérieur ainsi créé contribue, jusqu’à un certain degré, à le libérer de sa manière coutumière de se sentir et d’être, permettant alors à un autre aspect de sa nature d’apparaître à la surface de son être, l’élevant et lui donnant un tout autre goût de lui-même, un goût particulier dont il a grand besoin et qu’intuitivement, il apprécie profondément.

Par la suite, il se trouvera mystérieusement poussé à toujours vouloir retrouver cet état élevé dont il ignore la véritable source. Il lui semblera ne pouvoir l’obtenir qu’en relevant de façon répétée le défi d’affronter ce grand témoin extérieur — que les spectateurs dans la salle représentent — afin de pouvoir ré-éprouver cette sensation exaltée chaque fois qu’il aura la possibilité de manifester son talent devant lui.

Plus l’état de présence et de concentration que l’artiste se révèle capable d’évoquer et de maintenir en lui pendant qu’il se trouve sur scène est profond, plus il lui sera possible de s’éloigner de lui-même ; et, plus il s’éloignera de lui-même, plus grande sera la qualité de son art. Car, sans qu’il n’en soit nécessairement conscient, quelque chose de plus haut en lui viendra à de tels moments au premier plan de son être et se manifestera à travers lui.

Une fois la technique de sa discipline maîtrisée, ce n’est que dans la mesure où un artiste parvient à devenir suffisamment distant de lui-même et de son moi personnel pour permettre à un autre aspect de sa nature de prendre le dessus que sa création ou sa prestation passera l’épreuve de la vérité qu’elle cherche à exprimer ; elle possédera alors le pouvoir d’élever à la fois lui-même ainsi que son auditoire, les exaltant et les inspirant tous ensemble.

Ce qui distingue un grand artiste de l’homme du commun, c’est l’intensité de l’état de présence et la force de concentration que le premier est capable de trouver en lui lorsqu’il est à l’œuvre, au contraire du second qui ne possède pas la volonté ni la profondeur d’être nécessaires pour s’exhorter à chercher quelque chose d’autre dans la vie que le profit matériel et les jouissances terrestres qu’il peut en tirer. En effet, l’homme du commun n’attache pas d’importance à travailler pour l’amour de ce qu’il fait et pour le plaisir d’exercer son attention, mais principalement pour ce qu’il pourrait obtenir en retour de ses efforts. Par conséquent, il n’agit qu’à travers l’aspect ordinaire de sa nature ; aussi, ce qu’il produit ne peut que correspondre à ce qu’il est en lui-même et à ce qu’est son attitude générale vis-à-vis du monde, rendant ainsi ses réalisations, ses inventions et son soi-disant art vulgaires, sans valeur esthétique et, souvent même, destructeurs.

Si, depuis le commencement de sa quête spirituelle, l’aspirant ne décide pas d’accepter de se battre avec son attention rebelle pour le seul plaisir de cette lutte et de se réjouir du défi de l’effort lui-même, ses tentatives spirituelles ne le mèneront nulle part. Il verra son chemin constamment bloqué par son être ordinaire qui ne cesse de guetter des résultats. Eprouver du plaisir dans l’effort d’être concentré et présent intérieurement devrait déjà constituer une assez grande récompense en regard de l’état d’inattention et d’oubli de soi oubli particulier ou sommeil diurne pareil à la mort     dans lequel l’homme de ce monde dort généralement et gaspille sa vie entière.

Il est parfois possible de rencontrer des hommes et des femmes hors du commun qui, tout comme l’aspirant, ressentent, eux aussi, un besoin, qui leur est propre et apparemment incompréhensible, de se mesurer à leur attention. Pour une raison qui les dépasse, ils cherchent continuellement à la mettre à l’épreuve, allant même dans cette intention jusqu’à défier fréquemment la mort sans comprendre l’appel intérieur énigmatique dissimulé derrière cette étrange impulsion. Certains artistes de cirque (tels les trapézistes, les lanceurs de couteaux, les dompteurs, etc.) jouent quotidiennement leur vie ainsi que celle de leurs partenaires pour retrouver le goût de cet état intérieur hors de l’ordinaire qu’ils commencent à éprouver lorsque leur attention est aiguisée et tendue au maximum comme la corde d’un arc.

Au cours de la performance d’un grand artiste, il arrive un moment où celui-ci devient étrangement transfiguré et semble doté d’une énergie inépuisable. Il transmet alors aux spectateurs une force subtile dont ils s’imprègnent mystérieusement et grâce à laquelle ils se sentent, eux aussi, capables d’accomplir miraculeusement des exploits extraordinaires.

Un chercheur avisé peut ainsi constater à quel point l’attention constitue un instrument puissant au moyen duquel, lorsqu’elle est canalisée et dirigée vers un but déterminé, il lui devient possible, tout comme l’artiste, de monter vers les hauteurs lumineuses de son être et d’éprouver des sentiments d’élévation totalement inconnus de l’homme du commun.

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La Terre, qui, en fait, est une cellule vivante à l’intérieur de l’être incommensurable du Cosmos est, elle aussi, une sorte d’acteur en train de participer à l’odyssée vertigineuse dans l’espace du système solaire auquel elle appartient. Elle constitue en outre un gigantesque théâtre où, sur une scène colossale, se déroulent sans cesse des représentations dont les décors changent constamment avec les pensées, les découvertes et les manières de vivre des différents peuples qui l’habitent. Les drames les plus divers s’y jouent continuellement et, qu’ils le veuillent ou non, tous les êtres se trouvent impliqués dans ces immenses manifestations qu’ils ont, dans une large mesure, eux-mêmes créées, et dont, sans le réaliser, ils sont collectivement responsables, traçant et forgeant à chaque instant leur destinée.

Lorsqu’un grand comédien se trouve sur scène, il réussit à être suffisamment concentré sur son rôle pour oublier son moi personnel, ses problèmes privés et même ses éventuels malaises physiques. Il accepte la responsabilité d’incarner le personnage qui lui est assigné par le metteur en scène ou l’auteur, le jouant et le vivant au mieux de ses capacités, sans s’y identifier au point de ne plus se rappeler qu’il n’est là que pour jouer un rôle.

Bien qu’aux yeux du public, l’acteur apparaisse comme dramatiquement engagé dans la situation qui se déroule sur scène, il demeure toutefois suffisamment distant de son rôle pour l’interpréter avec un certain détachement intérieur — contrairement à ce qui se passe sur la scène du monde extérieur où les gens se trouvent douloureusement impliqués dans tout ce qu’ils vivent ! De surcroît, du fait qu’ils sont poussés par leur karma à tenir leurs rôles respectifs dans l’existence contre leur gré, ils les jouent sans amour ni enthousiasme, mais uniquement par nécessité. Leur attention et leurs énergies sont le plus souvent employées à des rêves tourmentants par lesquels, consciemment ou non, ils sont obsédés, espérant obtenir un jour le maximum de richesses, de plaisirs et de bonheur terrestre.

La cause principale du vide d’une telle existence qui, d’un point de vue spirituel, s’avère futile et sans intérêt réside dans le fait que le Grand Témoin Silencieux (qui joue un rôle essentiel dans un théâtre en observant impartialement ce qui se déroule sur scène), bien qu’animant l’être de l’homme, n’est pas reconnu par celui-ci et se trouve par conséquent éclipsé de son champ de conscience.

Ce Spectateur Intérieur Insondable qui est l’essence de tous les êtres incarnés, demeure malheureusement voilé par les nuages turbulents de leur moi inférieur dont les pensées désordonnées rendent leur vie insensée, monotone et douloureuse. Et, parce qu’ils sont ainsi coupés de leur Etre Céleste, ils ne peuvent éviter (contrairement à l’acteur) de s’identifier et de s’engluer émotionnellement dans tout ce qu’ils entendent, voient et font sur la scène de leur existence terrestre. Parfois, cette identification pernicieuse qui les caractérise va si loin dans l’absurde qu’ils en arrivent même à se détruire mutuellement pour s’affirmer ou pour acquérir les objets de leurs désirs.

Ce globe terrestre étrangement infortuné, qui tournoie mystérieusement dans l’espace intersidéral en suivant son parent solaire au cours de ses pérégrinations dans la galaxie, est devenu une curieuse arène dans laquelle se déroulent toutes les cruelles tragédies humaines, des drames joués par des êtres — ou plutôt, devrait-on dire, par des fantômes qui ont perdu contact avec leur Essence Divine. Et, du fait qu’ils vivent leur existence depuis l’aspect inférieur de leur nature (qu’ils acceptent comme étant la seule réalité), ils se trouvent, sans être capables d’en comprendre la raison, contraints d’assumer à contrecœur leurs rôles respectifs dans le labyrinthe du monde phénoménal, perdus dans d’interminables conflits, dans des luttes absurdes et des souffrances inutiles. De surcroît, comme ils ne sont plus à même de réaliser de quelle manière ils se sont placés dans cette sombre impasse ni ce qui peut les délivrer de leur moi ordinaire, ils se trouvent forcés de supporter les confusions qui accompagnent inévitablement cet état d’être. Par conséquent, ils sont devenus esclaves de leur karma individuel (qu’ils ont eux-mêmes forgé), du karma de leurs pays respectifs, du karma de la race particulière à laquelle ils appartiennent et du karma de l’humanité tout entière.

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Ce n’est que dans la mesure où un chercheur peut demeurer intensément présent à lui-même en participant à une cérémonie religieuse, en assistant à une représentation théâtrale ou en écoutant un concert qu’il lui est possible de recevoir des éclairs intuitifs sur l’énigme de sa vie et sur la création. Il commencera alors à distinguer des symboles cachés derrière ces manifestations et percevra de subtils indices utiles pour sa quête spirituelle.

Le grand nombre de gens qui fréquentent les lieux de culte, les salles de concert et les théâtres ont, sans en avoir conscience, leur attention attirée et maintenue vers l’autel ou la scène de sorte à les éloigner d’eux-mêmes, durant un certain temps du moins, et à leur faire oublier leurs problèmes personnels, leurs chagrins et leurs soucis quotidiens. Ils ont ainsi la possibilité de devenir plus disponibles intérieurement et plus réceptifs qu’ils ne le sont d’habitude.

L’élévation et l’inspiration qu’ils peuvent recevoir de ces représentations et des acteurs eux-mêmes vont, selon leur niveau d’être, commencer à leur procurer des aperçus très subtils sur le sens de leur propre existence et de leur rapport au monde extérieur dans lequel ils se trouvent placés ils ne savent par quel mystère. En outre, si les artistes sont réellement grands, ils possèdent une force vitale et une façon d’être très particulière pouvant toucher profondément les spectateurs au point de leur faire souhaiter, sans qu’ils n’en soient nécessairement conscients, développer eux aussi ces qualités hors du commun.

Une compréhension supérieure liée aux lieux de culte et aux manifestations artistiques commencera alors à poindre intuitivement chez les spectateurs, leur suggérant secrètement que, eux également, ont leurs responsabilités à remplir dans ce colossal amphithéâtre planétaire. Aussi doivent-ils, comme ces êtres prodigieux que l’on rencontre parfois dans certains temples, monastères ou lieux à vocation artistique, apprendre à jouer leurs rôles particuliers dans la vie et à remplir leurs obligations avec intérêt, sincérité et amour, sans attendre de récompense pour leurs efforts. Il est essentiel de souligner que la manière dont l’attention de l’homme est employée dans ses tâches quotidiennes, le sérieux avec lequel il remplit celles-ci et son comportement envers autrui vont le forger et le rendre ce qu’il va être.

Par ailleurs, l’aspirant doit se rappeler que deux pensées différentes ou deux états opposés ne peuvent coexister et que l’aspect de sa double nature vers lequel son attention gravite devient aussitôt actif et, par là même, supplante l’autre. Lorsque son attention est passivement attirée et perdue à nourrir des sentiments ordinaires et des désirs désordonnés, il ne lui est demandé aucun effort. Ce n’est que durant les moments où il cherche intentionnellement à retirer son attention des pensées dispersées qui l’habitent communément et à la diriger vers un but plus élevé qu’il devient immédiatement conscient d’une résistance en lui provenant de son moi inférieur qui réclame alors ce « combustible » invisible sans lequel il ne peut continuer à se manifester comme il le désire.

Dans une salle de concert, les musiciens ont souvent, selon les jours, à exécuter des morceaux de musique très différents. Il se peut qu’ils aient à jouer des œuvres qui ne soient pas à leur goût et avec des gens qu’ils n’apprécient pas. Toutefois, dès qu’ils sont sur scène, leur propre personne ainsi que ce qu’ils aiment et n’aiment pas d’ordinaire est oublié. Quelle que soit l’œuvre musicale qu’il leur est demandé de présenter, parfois même dans des conditions qui s’avèrent désagréables, ils doivent l’interpréter d’une manière qui satisfasse à la fois le public et eux-mêmes. A de tels moments, il leur faut trouver la force d’être suffisamment détachés de leurs préoccupations personnelles, de leurs soucis et de leurs éventuels problèmes de santé pour participer à leur activité artistique avec sincérité, chacun jouant sa partie de son mieux.

Un chercheur motivé peut apprendre beaucoup de la manière d’être de ces artistes s’il la considère comme un enseignement par lequel appréhender ce que doit être son attitude envers la vie dans ce gigantesque théâtre terrestre. Il lui faut utiliser tout ce qui lui arrive comme un moyen de travail spirituel afin de devenir progressivement plus libre intérieurement et conscient de lui-même d’une manière très différente de celle dont il l’est d’ordinaire, en vue de pouvoir un jour devenir suffisamment fort pour remplir sa destinée supérieure.

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Comme dit précédemment, une représentation théâtrale n’est jamais complète ni satisfaisante pour l’acteur sans la présence du public. Les gens qui viennent y assister se trouvent dans la situation de quelqu’un qui doit être témoin d’un événement qu’il va découvrir pour la première fois. Sans qu’il ne le réalise, l’auditoire devient une sorte d’observateur impartial, immobile et hors de l’action qui est en train de se dérouler sous ses yeux.

Une compréhension très spéciale commencera à poindre subtilement en son être lorsque le chercheur réalisera soudainement à quel point l’artiste sur scène est minuscule par rapport à ce vaste témoin qui le contemple — un spectateur silencieux qui, lorsqu’on se place sur le plan spirituel, revêt une signification capitale pour la quête de l’aspirant.

De surcroît, la façon dont le musicien ou le comédien accomplit sa tâche sera jugée par ce grand spectateur qui l’observe tranquillement dans la salle et dont il ressent fortement la présence bien qu’il demeure mystérieusement invisible dans le noir !

Au terme de sa prestation, l’artiste se verra accorder sa juste récompense selon ses mérites ou démérites. D’une manière analogue, lorsqu’arrivera pour lui le moment de faire ses adieux à la vie terrestre, un homme sera jugé par son propre témoin intérieur et il recevra alors, selon une loi inexorable, ce qui lui revient, en fonction de la façon dont il se sera comporté et de ce qu’il aura fait de lui-même durant son séjour sur ce globe. A cet instant, il ne pourra éviter de graviter à l’état correspondant à ses niveaux d’être et de conscience.

Les diverses frictions et souffrances que l’aspirant rencontre au contact du monde extérieur peuvent contribuer à amener à la surface de son être certains traits cachés, certaines tendances et certains désirs qui, autrement, lui seraient demeurés inconnus. Il lui est ainsi donné la possibilité de les distinguer et de reconnaître la nécessité de leur transformation s’ils se révèlent indésirables ou de leur croissance s’ils sont nobles et élevés.

L’homme s’est, pour ainsi dire, éveillé d’un étrange et insondable sommeil cosmique pour se retrouver soudain plongé dans cette forme d’existence où règnent les changements perpétuels ainsi que les cruautés les plus déconcertantes. En outre, il se trouve souvent placé, pour des raisons qui lui demeurent incompréhensibles, dans l’ironique situation d’un acteur qui rechigne à tenir son rôle ; il est toutefois poussé sans répit par l’exigence de la vie extérieure à jouer par la contrainte le rôle qui lui revient et qui, la plupart du temps, n’est pas à son goût — sans réaliser qu’il en est lui-même, pour la plus grande part, l’auteur !

D’une façon impossible à appréhender par la logique ordinaire, la naissance de l’humanité est également la naissance de chaque être humain, et la naissance de chaque être humain est, elle aussi, la naissance de l’humanité.

Comme des cercles qui s’étendent toujours plus loin lorsqu’on a jeté une pierre dans une mare, la souffrance ou le bonheur qu’un homme ressent ne peut qu’affecter, directement ou indirectement, la totalité de cette humanité qui, étrangement, fait partie de lui-même.

Quelles que soient les circonstances dans lesquelles un homme peut se trouver placé et quels que soient ses sentiments envers la vie et la mort, il ne peut faire autrement que demeurer sur cette scène terrestre jusqu’à ce que soit accompli un dessein insondable le concernant lui-même aussi bien que la planète sur laquelle il vit — une planète dont le corps est en partie constitué de la poussière des innombrables êtres qui ne cessent de naître et de mourir à sa surface, faisant ainsi de chaque homme et de chaque femme une partie d’elle-même et, mystérieusement, les reliant aussi à sa propre destinée inscrutable.

Si quelqu’un est déjà engagé dans une voie spirituelle (Yoga, Zen ou autre), il lui faut réaliser que la seule pratique de la méditation ne suffit pas pour lui permettre de franchir le portail du palais royal de son Etre Divin. Il doit aussi s’étudier et devenir conscient de la nécessité des efforts à fournir pour changer les tendances défavorables qu’il peut constater en lui et qui lui barrent la route vers son Moi Princier. De surcroît, il est important pour sa croissance intérieure qu’il apprenne à approcher ses semblables avec compassion (car il n’existe aucun être incarné dans un corps voué à la dissolution qui ne souffre pas) et à s’acquitter de ses dettes envers la vie en accomplissant ses différents devoirs avec diligence et au mieux de ses capacités, à la fois pour sa propre émancipation ainsi que pour celle de la totalité de l’humanité à laquelle il est inévitablement relié.

En effet, la manière dont il se conduit vis-à-vis d’autrui et la façon dont il effectue ses différentes tâches quotidiennes vont indiscutablement exercer un effet sur sa psyché pour le meilleur ou pour le pire ; elles se révéleront déterminantes pour le franchissement en son être d’un certain seuil menant à son Souverain Céleste.

S’il a déjà atteint un certain degré d’illumination, il lui faut alors constamment veiller à ce que cette flamme, encore très fragile, reste vivante en lui. Il doit la protéger pour qu’elle ne soit pas une fois encore recouverte par son état d’être coutumier. Il risque en effet d’oublier que l’illumination ne signifie pas nécessairement la libération et, en étant tenté de négliger ses divers exercices spirituels, de succomber à nouveau aux exigences de son moi ordinaire, non encore transformé, qui ne pourra pas comprendre au début la raison pour laquelle il n’est plus obéi comme auparavant et, par conséquent, lui causera beaucoup d’ennuis.

Il lui faut, tout au long du reste de son voyage tumultueux sur cette Terre, continuellement chercher à se tourner vers cette lumière qu’il a découverte en lui afin que celle-ci le guide et le protège de lui-même et de tout ce qu’il risque de faire à son détriment. Il doit tirer profit des diverses expériences qu’il peut vivre au cours de cette existence, prenant de celle-ci ce qu’elle a à lui accorder et lui donnant ce qu’il lui doit avant de quitter cette scène terrestre pour retourner, sans regret, à son foyer originel — comme le fait l’artiste qui rentre chez lui fatigué après avoir consciencieusement rempli ses obligations sur la scène théâtrale.

Lorsqu’à la suite d’une pratique intense de la concentration durant ses séances de méditation, l’aspirant sera parvenu à reconnaître l’Aspect Divin ou Bouddhique de sa double nature — un état d’être translucide qui, pour l’homme de la rue, ressemble à un inquiétant vide noir, mais qui, pour l’illuminé, se révèle être une conscience éthérée de la plus haute subtilité pouvant être comparée, bien que très inadéquatement, à un ciel transparent dont rien ne vient troubler la tranquillité alors, tout ce qui lui semblait important et cher auparavant perdra toute valeur à ses yeux. Un changement radical se produira en son être et, en dépit du fait qu’il sera toujours contraint, par la loi de la création, à continuer de vivre dans ce monde, son intérêt et son esprit demeureront liés à un autre univers en lui où les mots ordinaires perdent tout leur sens.