Catherine Anne : Le symbolisme du tarot 12 : La force


30 Sep 2010

(Revue Panharmonie. No 209. Décembre 1986)

(suite)

LA FORCE

Lame 11

La dernière fois, nous avons vu avec la Roue de Fortune, la façon correcte d’écrire le 10 : le zéro avec le 1 à l’intérieur, qui donne la fécondité du monde : le 1 principe universel, se trouve à l’intérieur du principe féminin qui féconde ; c’est la fin des 10 premières arcanes, nous attaquons la deuxième série avec le 11 qui est le 10 + 1, le principe universel. Quand on étale les lames par rangées de 10, la Force se trouve juste en dessous le Bateleur, et on constate que les deux lames le Bateleur et la Force sont les seules à avoir comme point commun l’infini. La Force et le Bateleur ont l’un et l’autre sur leur tête le signe de l’infini, sous forme d’un chapeau, mais le Bateleur lui, a les pieds solidement ancrés sur terre, formant équerre car il porte ses jugements. C’est encore un homme, il est initiable, il a compris et il va passer le seuil, il va passer devant la Papesse, puis passer par les petits mystères, l’accomplissement, l’initiation, les premiers pouvoirs arrivent avec le Chariot et s’il continue sans embûches et toujours dans la bonne voie, il va arriver à la Force ; il devient la force et comprend ce qu’elle apporte. Sur certains jeux la Force s’appelle la Sérénité, ce qui se défend parfaitement. Le Bateleur et la Force ont tous deux le symbole de l’infini sur la tête, car le Bateleur en tant qu’être humain tend vers l’infini. Nous sommes tous les apprentis Dieu, et nous allons continuer au fil des incarnations à le devenir. Quand il arrive devant la Force qui n’est pas un être humain, le Bateleur comprend, la Force n’a plus à être sur terre, c’est une figure divine qui est extrêmement importante dans le Tarot, même si je l’explique plus brièvement que le Pendu. Elle a l’infini sur la tête en tant qu’entité divine, elle est une forme, une parcelle de l’infini parce qu’elle incarne une vertu ; comme c’est quelqu’un de parfaitement connaissant, elle a une couronne sur son chapeau ; chaque personnage du Tarot possédant la connaissance porte une couronne : la Justice sur son trône entre les deux colonnes est couronnée ; le triomphateur sur son char est couronné d’étoiles ; la couronne signifie l’initiation, la connaissance ; la force est donc couronnée par dessus l’infini ; toute la potentialité du Bateleur, tout ce qui était en puissance en lui, devient Force au fur et à mesure qu’il a franchi les étapes précédentes. En Français on dit la Force, en Grec on dit Dynamis, mais quelle que soit la langue que l’on emploie dans le Tarot, la Force est toujours une figure féminine, parce que dans toutes les traditions, l’initiation passe par la femme ; c’est l’éternel féminin. Elle a les cheveux qui tombent dans le cou, le bas du chapeau comme le casque de l’Empereur lui protège la nuque contre les mauvaises influences (de toute façon elle serait capable de se protéger par elle-même), l’intérieur de son chapeau est doublé d’or (non de jaune). On retrouve l’infini sur sa tête, le signe de l’infini. On peut constater qu’elle fournit un effort, mais qu’elle a le visage parfaitement serein ; cela c’est une notion qui remonte à la plus haute antiquité. Chez les Grecs on voit la statue du Lanceur de Disque dont les doigts de pied se crispent sous l’effort alors que le visage reste de marbre ; dans l’idéologie grecque un homme bien élevé n’abdique jamais sa dignité, on ne sent pas l’effort. En Orient, dans les postures de Yoga les plus compliquées, le visage doit rester absolument serein ; quand on pense au nombre de muscles qu’il faut dominer dans le visage pour sourire ou ne pas sourire ou pour rester parfaitement de marbre tout en ayant les muscles détendus, on se rend compte de la discipline intérieure que cela doit impliquer. Regardez les visages des Bouddhas, qu’ils soient ou non en méditation, en train de prêcher ou non, le visage est toujours le même, immuable avec les commissures des lèvres très légèrement relevées, ceci pour détendre les muscles des tempes.

Quand on fait une méditation dirigée par quelqu’un, on commence à diriger physiquement la méditation en demandant de détendre légèrement les commissures des lèvres, à ce moment-là on s’aperçoit que le visage se place de lui-même dans la posture voulue. La Force a un visage parfaitement immuable. En Orient comme en Occident, le visage ne bouge pas en ésotérisme, il n’y a pas d’expression extérieure.

La Force est une femme qui de ses mains nues, maintient ouverte la gueule d’un lion représentant la force brutale (parfois c’est celle d’un dragon). Le lion, en astrologie représente la puissance, la générosité et le rayonnement ; il y a le lion primaire qui n’a pas assimilé les qualités profondes de son signe, et puis il y a le lion évolué qui lui est généreux et rayonnant. SRI AUROBINDO était Lion ascendant Lion, c’était le rayonnement à part entière, bien compris.

Elle maintient la gueule de ce lion qui ne se rebiffe pas trop ; il n’a pas l’air très content, ses pattes sont tendues par terre, mais il n’y a pas de simulacre d’attaque. Elle le maintient à mains nues, sans la moindre arme, bien sûr, la gueule ouverte, au niveau de son ventre et des organes génitaux, ce qui est important car elle a dominé tous ses instincts, aussi bien les besoins physiques les plus immédiats comme manger que les besoins sexuels.

Quand on tire cette lame, elle implique toujours un rapport avec la sexualité, un peu comme le Diable ; c’est une des lames de la pureté sexuelle, cela ne veut pas dire abstinence totale, bien sûr, mais absence de tentation, chasteté. C’est une des lames qui symbolise le plus ce que l’on appelle la virginité. Le mot est évidemment au féminin : la virginité = la pureté = la fraîcheur d’esprit. La personne qui est vierge est celle que l’on ne peut pas troubler quelle qu’elle soit. Dans toutes les religions on a le principe de la vierge-mère : la Sainte Vierge des Catholiques, mais aussi dans toutes les autres religions, on trouve obligatoirement la femme vierge et mère. La vierge accouche de sa pureté, de tout ce qu’il y a en elle comme puissance dynamique pour repousser la tentation. Repousser est un mauvais terme car quand on repousse c’est parce que cela gêne, or il n’y a pas lieu de repousser puisqu’il n’y a pas eu de tentation. Pour qu’il y ait faute, pour qu’on tombe, il faut qu’il y ait chausse-trape ; j’ai prononcé le mot dynamique car « dynamis » en grec, c’est la Force, et on retrouve le nom de l’arcane.

En allant plus loin, la Force qui est ici évidemment intérieure, les Grecs lui donnaient un autre nom, « Electra », l’électricité, on prononce le mot plusieurs fois par jour. Il y avait trois formes d’électricité. ELECTRA, vous avez tous lu Électre, soit celle de Giraudoux qui a repris l’Antiquité, soit celle de Sophocle ou d’Euripide. Electra signifie en grec Ambre, l’ambre c’était la pierre, pierre semi-précieuse, qu’ils échangeaient contre de l’huile, des olives et qui venait des régions du Nord. Il n’y avait pas d’ambre en Grèce et c’était donc une chose précieuse. Comme il y en avait très peu en Grèce c’est devenu quelque chose de personnel ; on a retrouvé des bracelets d’ambre qui venaient de Germanie. Les Grecs se sont aperçus qu’en frottant des morceaux d’ambre très très fort avec des morceaux de tissu (eux avaient des tissus naturels), ces morceaux d’ambre avaient la propriété d’attirer à eux des petits objets et ils ont appelé ce phénomène « Electra ».

Ils ne savaient pas se servir de ce phénomène, c’est évident, mais ce sont eux qui l’ont baptisé, ils le connaissaient. Il y a dans cette lame, comme dans toute lame du Tarot, trois stades de puissance électrique, la notion physique, ici c’est le combat au niveau primaire, les guerres, les combats, tout ce qui utilise la force à l’état pur, puis l’électricité psychique, la force morale, je ne dirais pas qu’on l’ait atteinte en ce moment, nous sommes dans une période bizarre, mais autrefois on se battait pour un oui pour un non, et porter une arme sur soi était un gage de survie ; les lois n’étaient pas suivies, ni bien codifiées du moins en dehors des civilisations bien établies, et quand on passait d’une civilisation à une autre, on prenait une arme avec soi. Donc au niveau de la civilisation il y a coordination de la force, c’est-à-dire institution de la force, c’est-à-dire institution de lois, il y a électricité psychique, cela devient la morale, les principes. La codification entraîne obligatoirement la réflexion, la façon de vivre cette force morale et d’en tirer parti. On débouche ici sur l’exotérisme et la philosophie, nous arrivons au troisième niveau, niveau spirituel, tout ceci est relié bien sûr aux trois corps, aux trois niveaux de l’âme, aux trois états de la matière. On débouche en plein ésotérisme qui évidemment peut se vivre, lui, dans un contexte civilisé à l’intérieur d’une civilisation codifiée ou non, mais qui est à partir d’une ascèse la sérénité, la victoire assurée sur un déséquilibre donné, car la force est par elle-même l’équilibre, c’est la sérénité mais la sérénité dans le quotidien, dans la vie de tous les jours, symbolisée par ce lion qu’elle domine ; c’est le fait d’assumer parfaitement le quotidien, ce qui arrive tous les jours, inutile d’aller s’enfuir dans le désert, parce que le fait de fuir pour s’éloigner des tentations équivaut à refuser le quotidien ; si on fuit les tentations, c’est qu’on y est vulnérable, c’est parce qu’on en a peur ; c’est pour cela que dans les trois quarts des endroits spirituels du globe, quelle que soit la religion pratiquée, à partir du moment où quelqu’un veut rentrer dans un monastère pour y vivre une épreuve quelconque, on est obligé de remettre le quotidien à l’intérieur de la vie sacrée, obligatoirement car sinon cela ne va plus ; alors, si des ordres chrétiens pratiquent l’adoration perpétuelle, il ne faut pas croire que les religieux soient des contemplatifs à part entière, les carmélites et les trappistes vivent en autarcie, font pousser leurs légumes et marchent pieds nus dehors, en sandales, même dans la neige par moins 20°. C’est réaffronter le quotidien. Dans les retraites tibétaines, on a le rythme de 3 ans, 3 mois, 3 jours, on se bat, je vous le garantis continuellement avec le quotidien, on n’a pas le droit de se coucher complètement et ceci pendant trois ans, trois mois et trois jours ; il faut que le corps travaille, que tout se retrouve sous forme de tentations, puisqu’il n’y a plus celle de l’extérieur et qu’on est obligé d’en reconstruire. Fuir un monde qui ne nous plaît plus, car c’est un monde d’anarchie et de violence, ne sert strictement à rien ; le seul intérêt c’est de travailler sur soi-même pour garder sa sérénité en toute circonstance. Je n’ai pas vraiment décrit la Lame car elle n’appelle pas une description minutieuse à partir du moment où on est déjà passé par tous les stades à partir du Bateleur.

Question : Que représente la patte du Lion ?

Réponse : C’est une des bases du triangle qu’on retrouve en archéométrie. Il y a un repli du manteau rouge qui est une sorte de montée du triangle. Vous avez la patte du Lion qui est de l’autre côté du triangle ; la pointe se retrouve en bas de la crinière du Lion, vous avez la base qui se trouve depuis la griffe du Lion à l’autre griffe, les tentations sont bien en terre, elles sont là et nous assaillent tous les jours, il faut nous en défendre. Le premier repli du manteau forme ici le triangle dont la pointe se retrouve exactement à l’angle. Constater que la crinière du Lion fait un carré, on retrouve le nombre 4. La Force et l’Empereur sont toutes deux des lames de Force et de Puissance ; mais la Force elle est arrivée à dominer la volonté de puissance qui aurait pu saisir l’Empereur ; ceci est une parenthèse sur le carré ; j’ai parlé du carré la dernière fois avec la Roue de Fortune, vous avez le long de la Patte du lion, l’autre base du triangle. En archéométrie on retrouve la construction de la lame ; on a donc le triangle équilatéral formé par le repli du manteau, la patte du lion et la base de la crinière du lion qui est un carré ; la gueule du lion est ouverte et se définit en trois parties, à partir du tracé de la diagonale ; on a la langue, son symbolisme la parole, le verbe ce qui crée, comme c’est celle du lion elle doit contribuer à notre rayonnement de tous les jours, les pensées positives mais à travers toutes les tentations dans lesquelles on se fait piéger dans la vie de tous les jours ; on a l’ouverture de la gueule avec les dents, juste au milieu du carré on a l’œil, symbolisme de l’œil, symbolisme de la langue qui tous les deux se trouvent dans la partie haute, gauche du carré, basé sur la croix et le centre ; l’œil c’est la fenêtre de l’âme… mais je n’ai pas le temps de rentrer dans le symbolisme de l’œil. Tout en haut de la lame vous avez l’infini surmonté de sa couronne à cinq pointes, apparenté au Pape, c’est-à-dire à la sagesse.

Question : Que penser de l’absence de pieds ?

Réponse : Le Bateleur a les pieds solidement sur terre en équerre, à angle droit, mais elle, la Force n’en a pas besoin. Elle est stable, ses pieds sont où elle veut.

Question : Y a-t-il un rapport avec la peur du lion ou du chien ou des araignées ?

Réponse : Oui, je suis passée un peu vite ; il y a un rapport avec la peur. On parle en France de la peur du loup. La peur de l’araignée est un symbolisme différent. On parle de la peur du lion, ou de celle du loup en France car le loup est un animal celte ; la France était un pays de tradition celtique avant que les Romains n’y arrivent, les Romains ont substitué au loup un animal solaire, le Lion, parce qu’ils venaient d’un pays du soleil. Ils avaient des cultes solaires. Le Lion c’est la peur tout court, la peur de l’arme, la peur d’être tué, de manquer, c’est la lame de la peur aussi, mais c’est la sérénité qui domine la peur car à partir du moment où on accepte quelque chose, en principe on n’a plus peur. Dans l’ésotérisme la peur dominée rend invincible. Normalement il faut assimiler l’angoisse, jusqu’à devenir elle, à ce moment-là elle n’a plus lieu d’exister. C’est cité à la fois par les Védas et par les traditions d’occident. C’est obtenu par un haut niveau de travail sur soi-même, n’importe qui ne peut pas le faire, cela s’obtient au bout de x fois, ce qui suppose des vies successives ; on peut faire des arts martiaux ou d’autres choses, ou travailler sur soi, c’est comme cela que l’on y arrivera. Le Bouddha lui-même sous son arbre s’est laissé envahir par l’angoisse, jusqu’à ce que l’angoisse n’ait plus fait qu’un avec lui. A ce moment-là, il s’est produit un phénomène de retournement suivant la loi de l’inversion, dont je vais parler avec le Pendu et automatiquement il a été dégagé. A ce moment-là on passe de l’autre côté du seuil, c’est l’acceptation, c’est le lâcher-prise, cela s’exprime beaucoup mieux en termes de yoga qu’en terme d’arts martiaux. Il faut résoudre la dualité comme la Force elle-même, les deux colonnes deviennent un seul pilier au milieu de la lame, pilier bleu, spirituel au centre de la lame, vertical et dominé par l’infini et couronné. C’est la résolution de la dualité, on est là pour cela. Le cordon est torsadé, il n’est pas natté. La natte, la tresse est symbole d’union donc symbole de Force. L’Empereur sur la poitrine porte une tresse (un collier en forme de tresse), là ce n’est pas une tresse mais une torsade, elle est plus élastique, elle se prête à ce qu’on lui fait faire. On peut tirer une torsade jusqu’au point de rupture, elle change de forme, avec une tresse, c’est plus difficile, la torsade n’est pas rigide, elle retient le manteau sur les épaules et le manteau c’est la gnose dont je vous ai déjà parlé avec la lame de la Papesse.