Patrice Lambert : Le tch’an voie de gnose


15 Sep 2012

(Revue Être. No 1. 1986. 14ème  année)

Lao tseu a écrit en préambule au Tao Te King : « Le Tao qu’on saurait exprimer n’est pas le Tao de toujours ». Le mot Tao est un de ces termes qui se révèle intraduisible, car ce qu’il nous propose n’est pas de l’ordre de la pensée. Le mot Voie peut rendre compte dans une certaine mesure de la réalité en question. Aussi certains traducteurs nous donnent : La voie qui peut être tracée n’est pas la Voie. Elle n’est pas plus la Voie que le doigt pointé vers la lune n’est à confondre avec la lune.

On pourrait de la même façon dire que la gnose qui peut être décrite n’est pas la Gnose, comme les facettes d’un diamant ne sont pas le diamant. Cependant, si une facette n’est pas le diamant lui-même, il n’en demeure pas moins que le diamant ne peut exister sans facettes. Les facettes montrent le diamant, comme la manifestation dans ses aspects dualistes révèle l’un originel, comme aussi les formes d’énergie constructives et destructives (évolutives et involutives) témoignent d’une source originelle unique d’où tout sort et où tout revient.

Les images sortent de la lumière et retournent à la lumière. L’éveillé est identifié à la source lumineuse. Parce qu’il est, il favorise chez celui qui est encore prisonnier des images, mais qui pressent en lui la lumière, le retour à la source unique. Etant lumière, il révèle à l’autre qu’il est lumière, autrement dit, l’autre se re-connaît dans l’Éveillé qui le renvoie à lui-même et lui permet de dire : « Le Bouddha est l’Esprit et l’Esprit est le Bouddha » ou « je suis dans le Père et le Père est en moi » ou encore « Autre que lui n’est pas donc je ne suis pas autre que lui ».

PERENNITE DE L’ENSEIGNEMENT DU BOUDDHA

Dans le Tch’an (Dhyâna en sanscrit, zen en japonais), le Maître qui fait partie de la lignée de transmission de l’enseignement s’appelle Patriarche. Les patriarches furent des maîtres éminents plus par leur rayonnement et leur rigueur que par des apports originaux. La raison à cet état de chose en est simple : chacun est la source unique qui ne se diversifie que dans la pédagogie individuelle. De plus, on ne peut parler d’évolution historique du Tch’an, car, bien qu’on ne puisse faire fi de son enracinement sociologique et politique dans le monde chinois, enracinement qui est l’affaire de l’historien des religions, notre propos vise le Tch’an dans ce qu’il a de constant et qui justifie qu’on l’assimile à la Gnose éternelle. Les traits qui révèlent la pérennité du Tch’an sont déjà dans l’enseignement du Bouddha, lequel a été importé d’Inde en Chine au début du 5e  siècle par Bodhidharma, bien que son enracinement dans une terre déjà fécondée par le taoïsme lui donne une sève et une vigueur particulières.

Il s’agit donc essentiellement de voir comment les grands maîtres ont reçu le message et l’ont transmis en dehors de tout devenir historique. Du reste, —faut-il le rappeler ? — la  gnose éternelle n’est pas réflexion sur le futur ; elle ne voit pas le salut dans un devenir et un ailleurs, mais elle est connaissance et re-connaissance, par-delà le temps et l’espace, de l’identité réelle des êtres, ce que le Bouddhisme exprime ainsi : « Chaque homme est de la nature de Bouddha », ce qui correspond à la parole lapidaire du soufisme : « Autre que Lui n’est pas ». Ainsi, et malgré les apparences, tout s’équilibre dans le monde : évolution et involution, construction et destruction, bien et mal, etc. Rien n’affecte l’harmonie cosmique même pas les bouleversements planétaires. Lin-tsi ne se privait pas de le dire à ses moines : « Dégagé, seul, libre, le vrai adepte du Chemin n’est pas obstrué par les choses. Dussent le ciel et la terre se renverser, je ne douterai pas ! Dussent m’apparaître tous les Bouddha des dix régions cardinales, je n’aurai pas une pensée de joie ; dut l’Enfer s’ouvrir devant moi, pas une pensée de crainte ». Avant Lin-tsi, Hui-neng était aussi clair et catégorique : « Quand le cataclysme du feu desséchera les océans ou quand soufflera le vent des catastrophes qui fera s’écrouler les montagnes l’une sur l’autre, la Réalité demeurera sans changement ». La similitude est frappante entre ces paroles et celle où Jésus nous fait part dans l’Evangile selon Thomas de l’attitude du Vivant devant les bouleversements apocalyptiques :

Les cieux s’enrouleront ainsi que la terre

devant vous,

et le Vivant issu du Vivant

ne verra ni mort ni peur,

car celui qui se trouve lui-même,

le monde n’est pas digne de lui (logion 111).

Chaque Eveillé, laisse transparaître la suprême Réalité à laquelle il est identifié. Celle-ci est toujours la même ; seuls peuvent varier la pédagogie du maître, en fonction de son style propre ainsi que le niveau et les exigences du disciple… Ceci explique que les traits fondamentaux du Bouddhisme indien se retrouvent dans l’école chinoise et cet aspect, souvent minimisé par les sinologues mais bien mis en lumière dans un livre récent (voir bibliographie in fine), parle en faveur des grandes correspondances de tout enseignement de gnose. On sait par exemple, que le trait caractéristique du Tch’an est la primauté absolue accordée à l’expérience ultime et au moyen le plus rapide pour y parvenir. Mais le Bouddha, avant l’école chinoise, avait déjà mis l’accent sur cette priorité en rejetant tous les systèmes doctrinaux, toutes les Écritures qui prévalaient de son temps ainsi que tous les rituels. C’est au cours d’une expérience personnelle que le Bouddha avait découvert les causes de l’esclavage douloureux de la personne et la possibilité d’y mettre fin. Son enseignement écarte la spéculation et les concepts pour ne retenir que l’expérience du Réel ; il montre le chemin du Réel, ou la Voie de la Gnose, et rien d’autre.

ENRACINEMENT DU BOUDDHISME EN CHINE

Il ne s’agit pas pour autant d’ignorer le fond taoïste dans l’enracinement du Tch’an ; cependant, étant donné qu’il s’agit de l’ultime Réalité, la démarche fondamentale se retrouve à la fois dans le Taoïsme et dans le Bouddhisme. Même invitation au retour à l’état d’avant les conditionnements qui engendrent la souffrance, même souci de se débarrasser des idées fausses. L’origine de la douleur est la même, la cessation de la douleur est la même et la voie qui mène à la cessation de la douleur est également la même. Chez l’un le nirvâna amène la cessation du devenir dans le lâcher prise, chez l’autre, l’accent est mis sur la spontanéité qu’on retrouve par le non-agir. Dans l’un et l’autre enseignement, il est question de non-intervention : l’harmonie naturelle ne doit pas être troublée par les interventions du mental déréglé par le désir, la peur, les préceptes religieux, moraux et culturels. Le Bouddhisme enseigne qu’on peut goûter la sérénité quand on se débarrasse des illusions, des opinions fausses et des faux raisonnements. Le Taoïsme incite également à rejeter le savoir car c’est en diminuant chaque jour qu’on atteint le non-agir : « En n’agissant pas, il n’y a rien qui ne se fasse ». Cette diminution est vue comme un retour : « Le retour est le mouvement du Tao ». Le retour permet de retrouver l’état sans mémoire et sans imagination. Alors, le Sage devient semblable au nouveau-né chez qui « Les os sont faibles, et les muscles mous, mais il serre fortement. Il ne sait rien encore de l’union sexuelle, et cependant sa verge se redresse. Il crie toute la journée et ne s’enroue pas, tant est parfaite son harmonie. Connaître l’harmonie, c’est connaître l’éternel, connaître l’éternel, c’est être illuminé » (chap. 55).

Le Sage a réalisé la suprême Réalité. Il n’empêche que les apparences peuvent varier d’un maître à un autre. Ceci explique que le chercheur pourra se sentir davantage en affinité avec tel maître plutôt qu’avec tel autre, encore que les maîtres tch’an n’hésitaient pas à dérouter l’élève en recourant à des moyens insolites : coups, empoignades, propos apparemment injurieux… Lorsque nous lisons leurs œuvres, dans la mesure où nous pouvons y avoir accès, nous nous rendons compte, si notre quête est exigeante et lucide, que certains d’entre eux nous révèlent une approche de la non-dualité qui semble particulièrement correspondre à la démarche gnostique dite abrupte, alors que d’autres s’attardent « à polir le miroir ».

La richesse dans la diversité est le signe de la fécondité de la source. Cependant, pour rester dans la perspective de la Gnose, nous proposons ci-après de faire ressortir chez quelques grands maîtres du Tch’an les caractéristiques de leur enseignement essentiellement orienté vers « la vision de la nature propre » ou « nature de Bouddha ». Nous nous limiterons, faute de place, aux maîtres les plus éminents en suivant l’ordre chronologique, du moins lorsqu’il est connu. On verra que le Tch’an, toujours soucieux d’être immédiatement « opérationnel » est l’expression de la Vie même aussi étrangère au matérialisme qu’à l’idéalisme.

Les traits dominants du maître tch’an sont : sa puissante stature, son tempérament, son non-conformisme. Avant de mourir, le patriarche choisissait son successeur. Initié lui-même, il désignait parmi ses disciples le plus apte à continuer la lignée, ce qui nous a valu une suite de maîtres éminents, même si à certains moments comme par exemple à l’arrivée de Hui-neng, la spéculation et l’érudition avaient pris le pas sur la voie abrupte. Il n’empêche que Hui-neng, quoiqu’illettré, fut choisi par le cinquième Patriarche à la place de l’érudit Shen-hsiu pour porter la robe et le bol du Maître. Hui-neng, pour qui « dès le commencement aucune chose n’est » mit l’accent sur la vacuité grâce au laisser faire tandis que Shen-hsiu enseignait la méthode de la vigilance et de la purification.

BODHIDARMA (v. 532)

Il importe cependant d’observer qu’avant Hui-neng, les patriarches préconisaient déjà l’expérience abrupte du Bouddhisme, à commencer par le premier, Bodhidarma. Plus exactement, celui-ci exposait deux façons principales d’aboutir à l’Eveil, la première relevant de l’intuition du « Principe suprême » et s’adressant aux disciples de nature « supérieure » et la seconde destinée aux moins doués. Ces deux approches se retrouvent par la suite et aboutissent à deux écoles, celle des « gradualistes » représentée par Shein-hsiu et celle des « subitistes » par Hui-neng. Cette dernière reproche à l’autre ses pratiques en vue de la concentration : s’efforcer de dominer les pensées et de maîtriser ce qui arrive, c’est continuer de tisser le filet de mâya (l’illusion). Il ne faudrait pas cependant exagérer les différences. Que l’on use ou non de pratiques importe peu au fond. Les subitistes tiennent un peu ce langage aux gradualistes : ne vous attachez pas aux pratiques et aux rites, ils n’engagent aucun processus dont l’éveil serait la finalité.

Les grands maîtres du Tch’an ont toujours estimé que les pratiques et les rites préparaient le disciple un peu comme un bain prépare le corps au repos, l’essentiel étant la réalisation de sa véritable nature. Ils ont toujours enseigné la voie directe pour accéder à l’Eveil, même si certains et comme à regret exposent en même temps des méthodes ou des moyens moins élevés pour les moins ardents, ce qui est le cas notamment de Bodhidarma qui nous a laissé un écrit sur « Les deux accès à la Réalité ultime », le premier s’opère par l’intuition du « Principe suprême » et le second par la pratique. Faute de place, nous ne pouvons nous en tenir qu’au premier du reste destiné aux disciples les plus ardents :

« L’accès par pénétration intuitive au Principe suprême, c’est l’éveil à l’essence de la Doctrine … c’est concevoir … que tous les êtres ont en commun une Nature vraie unique … Si l’on réalise qu’il n’y a ni soi ni autrui… l’on ne sera plus jamais assujetti à la lettre de l’Enseignement Canonique. Etant ainsi en accord profond avec le Principe suprême, on sera libéré de toute discrimination conceptuelle. Par là, on éprouvera la quiétude spontanée que donne le non-agir. C’est là ce qu’on nomme Accès par la pénétration intuitive du Principe Suprême. »

TAO-SIN (580-651)

Tao-sin est le quatrième Patriarche. Il ne reste rien des deuxième et troisième Patriarches. Ils ont sans doute continué l’enseignement du premier Patriarche car Tao-sin paraît bien maintenir le cap en voulant conduire le disciple à découvrir sa nature de Bouddha le plus directement et le plus rapidement possible. Dans le recueil de propos notés sans doute par les disciples au fil des entretiens, relevons :

« Il n’y a pas d’autre Bouddha que l’Esprit, pas d’autre Esprit que le Bouddha. Considérer le Bouddha, c’est considérer l’Esprit. Chercher l’Esprit, c’est chercher le Bouddha… Il faut affiner cet état de conscience jusqu’à ce qu’il demeure toujours présent et qu’il n’y ait plus une seule situation susceptible d’y jeter le trouble… »

NIEOU-T’EOU (594-657) et son école

Nieou-t’éou est considéré traditionnellement comme le premier Patriarche d’une branche annexe du Tch’an à l’époque du cinquième Patriarche Hong-jen. Sa doctrine met l’accent sur la Voie du Milieu, laquelle consiste à éviter les deux extrêmes qui sont le matérialisme et l’idéalisme et à rechercher la vacuité. Définissant le Tch’an, Nieou-t’éou dit :

« Selon la doctrine de cette école, le monde est sans aucun objet. Bien qu’il n’y ait pas d’objet, il n’y a jamais eu non plus absence d’objet … Qui donc naît et meurt ? »

Comme la plupart des Maîtres, Nieou-t’éou livre son enseignement sous la forme d’entretiens dont voici un court échantillon :

« Qu’est-ce donc que le mental ? En quoi consiste l’apaisement du mental ?

Vous n’avez nul besoin de poser le mental, encore moins de le convaincre à s’apaiser ; en cela consiste l’apaisement. S’il n’y a pas de mental, comment connaître la Voie ? La Voie n’est pas une chose à laquelle on puisse penser ; comment concernerait-elle le mental ? Si l’on ne peut y penser, comment la garder constamment présente ?

Penser, c’est donner existence au mental. Donner existence au mental, c’est tourner le dos à la Voie. Si l’on ne pense pas (wou-nien), l’on est sans mental (wou-sin). Sans mental, l’on demeure dans la Voie véritable. »

On a souvent présenté l’enseignement de Hui-neng comme l’aboutissement du Tch’an ; or qui ne voit que l’essentiel se trouve déjà chez ses prédécesseurs ?

Un long poème Inscription sur l’Esprit Sin-ming, (qui ne doit pas être confondu avec un autre poème Inscription sur l’Esprit de Foi Sin Sin Ming), est attribué à Nieou-t’éou. L’auteur nous montre que la manifestation continuellement changeante est non seulement indissociable de la vacuité mais la révèle.

(à suivre)

Le tch’an voie de gnose par Patrice Lambert

(Revue Être. No 2. 1986. 14ème  année)

(suite)

HUI-NENG (638-713)

Le grand Patriarche commence par affirmer : « Dès le commencement aucune chose n’est. » Sa pédagogie est simple : « En enseignant, je  ne dévie jamais de la nature propre » (nature de Bouddha), voulant dire par là qu’il laisse parler son être essentiel. Mais il a soin de préciser que son enseignement s’adresse à des hommes de type supérieur. Ce qui le caractérise, c’est l’importance accordée à la vision. La vision est sans aucun appui. Tant que la vision comporte quelque chose à voir, elle n’est pas la vision. Mais la vision sans objet est la vision réelle ou non-vision ; alors, il y a, suivant son expression, vision dans sa propre nature, laquelle est intrinsèquement pure et cette vision qui ne comporte aucune chose à voir est le Vide. Il s’agit, comme dit Suzuki, d’un acte révolutionnaire, d’un retournement (métanoïa), d’une connaissance, ou mieux, d’une re-connaissance du Soi : c’est le Soi en moi qui connaît lorsque le mental est pacifié, car le Soi seul détient la Gnose. Combattre le mental, c’est encore recourir à lui. Alors comment être sans mental ? Ce que nous dit Hui-neng à ce sujet est très précieux. Il ne s’agit pas de vouloir chasser les pensées : « Absence de pensée ne consiste pas à ne penser à rien, ce qui serait une manière de s’attacher à ce rien, mais à penser à toutes choses d’instant en instant avec un perpétuel détachement. »

Au disciple qui lui objecte que sans mental on ne peut délivrer les êtres, Hui-neng fait cette réponse révélatrice de son niveau de conscience : « N’avoir aucun mental signifie délivrer tous les êtres. Si quelqu’un voit un être à délivrer, il un mental et il est certainement sujet à la naissance et à la mort. » Tout est dit dans cette phrase à celui qui a des oreilles pour entendre.

SHEN-HUI (670-762)

(CCHEN-HOUEI)

Comme chez Hui-neng, son maître, l’enseignement de Shen-hui repose sur la vision subite de notre nature propre. C’est par un saut brusque que l’on doit voir en soi la nature de Bouddha. Et, du moment que l’on voit, les pratiques deviennent inutiles. C’est ce qui est le plus immédiat, ce qui est le plus essentiellement nôtre, que nous devons voir.

L’expression voir en sa nature propre devient souvent chez Shen-hui voir l’absence de pensée. L’absence de pensée n’est rien d’autre que l’essence de notre nature propre : « … Un miroir doit à sa seule clarté sa nature de rayonnement. De même, c’est à cause de la pureté foncière de l’Esprit des êtres que ceux-ci possèdent naturellement la grande lumière de gnose qui projette ses rayons sur tous les mondes sans exception. » Le Maître nous invite à accueillir tout ce qui se présente dans une absence de toute distinction : « Lorsqu’on voit l’absence de pensée, on est maître de toutes choses, lorsqu’on voit l’absence de pensée on embrasse toutes choses. » « C’est obtenir le nirvana sans quitter le monde », selon l’expression du Vimalakirti. Car le nirvana ne supprime pas les diverses activités : « Lorsqu’on est capable de voir l’essence insaisissable de l’Absolu et qu’on est plongé dans la quiétude constante, on possède des activités nombreuses comme les grains de sable du Gange. »

MAZU (709-788)

(MA-TSOU)

Le maître, Nanque Huirang (677-744) demande un jour  a Mazu :

— Dans quel but êtes-vous assis en méditation ?

— Pour devenir Bouddha, répond Mazu.

Huirang prit alors un morceau de brique et se mit à le polir devant l’ermitage de Mazu.

Celui-ci demanda :

— Que voulez-vous faire en polissant ce morceau de brique ?

— Je la polis pour en faire un miroir.

Mazu : Comment peut-on obtenir un miroir en polissant une brique ?

Huirang : Si l’on ne peut obtenir un miroir en polissant une brique, comment peut-on devenir Bouddha en restant assis en méditation ?

Mazu : Alors que dois-je faire ?

Huirang : Il en est comme d’un buffle attelé à une charrette. Si la charrette n’avance pas, doit-on fouetter le buffle ou la charrette ? Mazu resta sans réponse mais le texte ajoute qu’il fut ravi comme s’il eut bu le nectar le plus exquis.

Ayant atteint l’Eveil, Mazu centra son enseignement sur la nature propre, précisant qu’elle est originellement parfaite. Il l’appelle aussi le Cœur ou le Cœur Saint : « Si vous avez pris conscience du Cœur Saint, il n’y aura pas d’autre affaire, et vous vous tiendrez constamment dans ce trésor précieux. » — La correspondance avec le Royaume de l’Evangile selon Thomas est frappante — Un trait est à signaler dans l’enseignement de Mazu, c’est la relation entre la vie contemplative et la vie quotidienne : « Il n’y a nul endroit où se tenir en dehors du Réel… Que ce soit durant la marche, en position assise, debout ou couché, tout devient d’une inconcevable utilité, sans qu’il soit nécessaire d’attendre le moment propice… Le Bouddha est omniprésent. » Mais il y a ceux qui ne savent pas retourner à la source et dont Mazu dit « qu’ils ont le Cœur inversé ». Par ailleurs, il ajoute : « Etre égaré, c’est avoir perdu le Cœur originel et sa propre demeure. Etre éveillé, c’est être éveillé à sa nature originelle et à sa propre demeure. »

HOUAI-HAI (720-814)

Houai-hai est l’auteur d’une règle semblable à bien des égards à celle de Saint Benoît. Il exigeait que tous ses moines travaillent aux champs. Sa devise : « Un jour sans travailler, un jour sans manger. » Son enseignement est tout à fait dans la ligne de celui de son prédécesseur. Comme lui, il déclare que la délivrance ne peut être atteinte que par l’illumination subite. Or l’illumination est la réalisation que l’illumination n’est pas quelque chose qui puisse être atteint.

Houai-hai a l’art du dialogue. Les réponses qu’il donne à ses disciples sont claires, précises, incisives. Ainsi :

Que faut-il entendre par méditation ?

Quand le flux des pensées s’arrête, il y a méditation. Si vous demeurez immobile dans la contemplation de votre nature réelle, vous êtes en samadhi, car votre nature originelle est l’Esprit éternel…

Comment le percevoir ?

Uniquement par la perception de votre nature réelle. Pourquoi ? Parce que votre nature profonde est essentiellement pure, complètement vide et tranquille… dépourvue d’activité mentale…

Et le Maître conclut par ce conseil lumineux : « Quelle que soit la chose qui se présente à vous, soyez seulement conscient de votre non-attachement à quoi que ce soit. »

HOUANG-PO († 850)

Houang-Po fut le disciple du grand sage Hou-Hai et le maître du fameux Lin-tsi (ou Lin-chi, Rinzaï en japonais). Comme ses prédécesseurs, il pratiqua avec bonheur l’art du dialogue avec ses disciples. Il leur donne ce conseil :

« Débarrassez-vous de toutes les idées que vous aviez jusqu’à présent d’étudier l’Esprit ou de le percevoir. Quand vous en serez débarrassés, vous ne vous perdrez plus dans les sophismes. Considérez le processus exactement comme un pelletage d’ordures. » Par ailleurs :

« … La seule chose nécessaire est de prendre conscience de cet Esprit universel qui est en nous et qui n’est autre que notre Nature de Bouddha originelle… La nature de Bouddha originelle (en nous) est vide, omniprésente, silencieuse et pure : c’est une paix radieuse et mystérieuse, et c’est tout ce qu’on peut en dire. On doit s’éveiller soi-même à cela et en sonder les profondeurs… Votre véritable nature n’est jamais perdue pour vous-même dans les moments d’illusion, et elle n’est pas davantage acquise au moment de l’Illumination… Elle emplit le vide et elle est intrinsèquement de la substance de l’Esprit. »

Les textes de Huang-Po sont d’une telle densité et d’une telle clarté que choisir devient douloureux. Et pourtant : « … Même si le Bouddha surgit, ne le considérez pas comme illuminé ou illusionné, comme bon ou mauvais. Hâtez-vous de vous débarrasser de tout désir de vous accrocher à lui. Rejetez-le en un clin d’œil. Débarrassez-vous de lui ! »

Et, puisqu’il faut finir :

« Il n’y a jamais eu la moindre chose… passé, présent et futur sont dénués de sens. Aussi ceux qui cherchent la voie doivent y entrer avec la soudaineté d’un coup de couteau. »

LIN-TSI (RINZAI en japonais) † 867

Le Maître cherche à provoquer le déclic chez les disciples, d’où ses réparties inattendues, surprenantes, insolites. Aussi le réalisme et la verdeur des propos de Lin-tsi sont-ils légendaires. Il n’en demeure pas moins qu’il a su donner à son enseignement une expression humaine et profonde qui lui valut de son vivant une célébrité nationale. Aussi, terminer ce petit florilège tch’an par des réflexions du grand sage qui se cache sous les traits d’un « fameux gaillard » et d’un Maître éminent est une grâce peu ordinaire.

« Comment appeler cette chose qui est en nous, bien distincte et bien claire, à quoi rien n’a jamais manqué, mais que l’œil ne voit pas, que l’oreille n’entend pas ? Un ancien l’a dit : Dire que cela est une chose, ce serait manquer la cible. Regardez, adeptes, en vous-mêmes ! Qu’y a-t-il d’autre ? »

Lin-tsi possède un art incomparable pour capter son auditoire :

« … Partout, vous avez entendu dire qu’il y avait un vieux gaillard Lin-tsi ; et vous êtes venus m’interroger sur vos difficultés. L’enseignement ne saurait se faire par le langage ; c’est de tout mon corps que j’agis à votre égard, ainsi que vous l’avez éprouvé à vos dépens. Mais, tout ce que j’obtiens, c’est que vous restiez là, frappés de stupeur, les yeux écarquillés, la bouche frappée d’immobilité, incapables de répondre à mes questions. Je vous le dis, l’âne n’est pas de force à piétiner comme l’éléphant… » Le Maître veut des disciples disponibles pour la grande affaire : « Adeptes, voulez-vous voir les choses conformément à la Loi ? Ne vous laissez égarer par personne. Tout ce que vous rencontrez, au-dehors et (même) au-dedans de vous-mêmes, tuez-le. Si vous rencontrez le Bouddha, tuez le Bouddha ! Si vous rencontrez les patriarches, tuez les patriarches ! Si vous rencontrez les saints, tuez les saints ! Si vous rencontrez vos père et mère, tuez vos père et mère ! Si vous rencontrez vos proches, tuez vos proches ! C’est là le moyen de vous délivrer, et d’échapper à l’esclavage des choses (et des êtres) ; c’est là la liberté, c’est là l’indépendance ! … Aucun de vous ne s’exprime librement ; vous tombez tous dans le vain piège tendu par les anciens. Moi, je n’ai aucune Loi à donner aux hommes ; je ne fais que soigner la maladie et délier les liens. Essayez donc, adeptes qui venez à moi de toutes parts, de ne pas dépendre des choses ! Je ne demande qu’à discuter avec vous. Voilà des dix ou des cinq ans que je n’ai pas trouvé un seul homme. »

Un grand homme contemporain — grand selon les critères historiques qui ne sont pas du tout ceux de la Gnose — disait : « Sur les sommets, il n’y a pas d’encombrement. » Le gnostique demeure un solitaire même au sein d’une communauté. Rappelons-nous ce que disait Lin-tsi : « Voilà des dix ou des cinq ans que je n’ai pas trouvé un seul homme. »

Cette démarche, à la fois d’une simplicité enfantine et d’une difficulté inouï, qui consiste à voir en sa nature propre, extrêmement rares sont les hommes qui en sont capables. Mais peu importe, au fond, le nombre, c’est la clarté de la vision qui compte. Celui qui voit en sa nature propre — selon l’expression typique du Tch’an —    est celui qui se connaît : il s’est désidentifié de ce qu’il n’est pas, découvrant par la même sa Réalité ultime. Il n’a plus le Cœur inversé (Mazu). Identifié à la personne, l’homme vit « à l’envers ». Il est coupé de la Source. Il est déjà mort. C’est le cadavre dont parle Jésus dans l’Evangile selon Thomas (logion 56). L’homme qui vit « à l’endroit », c’est celui chez qui le corps, délié du mental, est devenu occasion de l’Esprit (logion 29), lequel est notre vraie Nature. Les Maîtres tch’an ont dit et répété que l’Esprit, notre Nature propre, est le Bouddha et que le Bouddha est l’Esprit. Rappelons Huang-Po : « La seule chose nécessaire est de prendre conscience de cet Esprit Universel qui est en nous et qui n’est autre que notre Nature de Bouddha originelle. » Jésus exprime la même Réalité suprême en disant : « Le Royaume est le dedans et il est le dehors de vous. » Le soufisme, autre voie de gnose, dit la même chose : « Autre que Lui n’est pas. » Ce qui permet de conclure : « Je ne suis pas autre que Lui. »

Afin de ne pas rendre fastidieuse la lecture de cet article, nous nous sommes efforcés de donner l’équivalent français des mots sanscrits ou chinois. Du reste cette étude, pour répondre à l’attente du lecteur attiré par la Gnose, cherche à éviter à la fois l’érudition et la spécialisation. Les indications bibliographiques sommaires qui suivent traduisent ce constant souci.

Sur la Gnose en général, on se doit de mentionner en premier les Upanishads, fondement de la doctrine de l’advaïta, le taoïsme, en particulier le Tao te king de Lao tseu. On peut ensuite se reporter à quelques textes essentiels et à des études particulières :

— Évangile selon Thomas, textes et commentaires, Editions Dervy-Livres, Paris, 1979.

— L’Epître sur l’Unicité absolue, Editions Les Deux Océans. 1982.

— Les Sermons de Maître Eckhart, 3 vol. Editions du Seuil 1974-1979, Paris.

— Notre Etude dans le n° 1 de la Revue Etre, 1985 : « Le soufisme voie de Gnose ».

— Le chemin de ronde ou la voie négative de Bérengère, Editions de la Maisnie, 1984, Paris.

— Jésus et la Gnose, d’Émile Gillabert, Editions Dervy-Livres, 1981, Paris.

Sur le Tch’an en particulier, on ne peut ignorer le livre de la collection Hermès : Tch’an (Zen), Les Deux Océans, 1985. Notre étude doit beaucoup à cet ouvrage qui est une refonte complète avec de nouveaux textes de l’ouvrage du même nom de 1970. Le livre offre un ensemble remarquable de textes et d’études sur les différents aspects du Bouddhisme tch’an.

Sur le Tch’an, on peut encore consulter :

— Essais sur le Bouddhisme Zen, 3 vol. Albin Michel, 1972.

— Le non-mental de Suzuki, le Courrier du Livre, 1970.

— Manuel de Bouddhisme Zen de Suzuki, Editions Dervy-Livres, 1981.

— L’Age d’or du Zen de John Wu, Editions Marchal, 1980.

— Discours et Sermons de Hui-neng, Editions Albin Michel, 1963.

— Entretiens de Lin-tsi, Documents spirituels, Fayard, 1972.

— Les Entretiens de Mazu, par Catherine Despeux, Les Deux Océans, 1980.